Le Livre, tome II, p. 172-188

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 172.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 172 [188]. Source : Internet Archive.

ou un catarrhe. Pour cette dernière maladie, on prend une lecture légère avec une tisane de petit-lait et de l’eau d’orge. Mais… lorsqu’un chagrin, qui est encore réparable, s’empare de votre esprit comme une monomanie ; lorsque vous vous imaginez, parce que le ciel vous a refusé ceci ou cela vers quoi vous aviez tourné votre cœur, que toute votre vie doit être stérile ; oh ! alors, traitez-vous par la biographie, celle des grands hommes et des hommes vertueux. Voyez combien un chagrin tient peu de place dans une vie. Peut-être a-t-on à peine consacré une page à une douleur semblable à la vôtre. Voyez comme la vie sort triomphante de cette épreuve ! Vous croyez avoir l’aile brisée ! Bah ! ce n’est qu’une plume de froissée. Voyez combien la vie occupe encore de feuillets après celui-là !… Oui, la biographie est le vrai remède en ce cas…. »

« Je dis donc que les livres, pris indistinctement, ne sont pas des remèdes pour les maladies et les afflictions de l’âme. Il faut, affirme le même per­sonnage[172.1], tout un monde de science pour s’en servir convenablement. J’ai connu des personnes qui, dans un grand chagrin, avaient recours à un roman, au livre à la mode. Autant vaudrait prendre un verre d’eau de roses contre la peste ! Une lecture frivole n’est pas ce qui convient à un cœur accablé sous le

[II.188.172]
  1.  Page 261. Ce personnage, c’est le père de Pisistrate Caxton.  ↩

Le Livre, tome II, p. 171-187

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 171.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 171 [187]. Source : Internet Archive.

assez la fragilité de la mémoire humaine et la mobilité de la volonté vertueuse dans l’homme[171.1], déclare Richard de Bury dans son Philo­biblion[171.2], pour vouloir que le livre fût l’antidote de tous les maux[171.3], et nous en ordonner la lecture et l’usage comme un aliment quotidien et très salubre de l’esprit. »

Un célèbre romancier anglais. Edward Bulwer-Lytton (1805-1873), a humoristiquement proposé d’affecter chaque genre de lectures à la guérison de telle ou telle maladie, non seulement de l’âme, mais même du corps, et de ranger les livres suivant cette curieuse « Thérapeutique bibliographique ».

« J’ai conçu, dit-il par la bouche d’un des personnages de ses Mémoires de Pisistrate Caxton[171.4], un plan de bibliothèque, dont les compartiments, au lieu d’être intitulés : Philologie, Sciences naturelles, Poésie, etc., porteraient les noms des maladies du corps et de l’âme que peuvent guérir les ouvrages qu’ils contiennent, depuis une grande calamité ou les douleurs de la goutte jusqu’à un accès de spleen

[II.187.171]
  1.  « Allusion à ces paroles de la Bible : « C’est lui qui a formé le cœur de chacun d’eux et qui a une connaissance exacte de toutes leurs œuvres. » (Psaumes, xxxii, verset 15.)  ↩
  2.  Trad. Cocheris ; chap. xiv, pp. 125 et 260. Sur Richard de Bury et son Philobiblion, Tractatus pulcherrimus de amore librorum, voir notre tome I, pages 93-97.  ↩
  3.  « Quamobrem quasi omnium malorum antidotum voluit esse librum…. »  ↩
  4.  Trad. Édouard Scheffter ; t. I, pp. 264 et s. (Paris, Hachette, 1877.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 170-186

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 170.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 170 [186]. Source : Internet Archive.

VII. Thérapeutique bibliographique

L’influence exercée par la lecture sur l’état de noire esprit, sur les impressions, troubles, agitations, abattement, etc., que nous causent soucis et chagrins, n’est pas douteuse, et il serait superflu de citer des preuves de cette salutaire action. « Je suis persuadé, écrit M. Jules Le Petit (1845-….), dans son charmant volume, l’Art d’aimer les livres et de les connaître[170.1], qu’elles sont fréquentes, ces sortes de guérisons de l’âme par la lecture ; et, si l’on s’en rendait bien compte, le nombre des bibliophiles augmenterait dans de grandes proportions. »

« Trésor des remèdes de l’âme », cette adéquate et parfaite définition du roi d’Égypte Osymandias[170.2] a été plus d’une fois reprise, plus d’une fois développée et commentée par les bibliographes.

« Dieu lui-même, qui a créé et qui chaque jour forme isolément le cœur des hommes, connaissait

[II.186.170]
  1.  Page 21. (Paris, imprimerie Chamerot, 1884.)  ↩
  2.  Cf. supra, t. I, pp. 1-2.  ↩

Le Livre, tome II, p. 169-185

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 169.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 169 [185]. Source : Internet Archive.

s’accroît en vieillissant ; il a ses bizarreries et ses replis à l’infini, comme toutes les avarices. Les tours malicieux, les ruses, les rivalités, les inimitiés même qu’il engendre, ont quelque chose de surprenant et de marqué d’un coin à part. »

Une bonne remarque, un excellent conseil, relatif aux livres anciens et aux livres modernes, et qui résume bien la question, me semble être celui-ci :

Pour les ouvrages scientifiques, rechercher les volumes les plus récents, c’est-à-dire ceux qui enregistrent, tous les progrès et les derniers perfectionnements de la science ; pour les livres de littérature, s’attacher aux meilleurs, aux chefs-d’œuvre, si anciens qu’ils soient, la littérature classique étant, comme on l’a dit[169.1], toujours moderne.

[II.185.169]
  1.  Albert Collignon, Notes et Réflexions d’un lecteur, p. 17. « … Pour nous autres bibliophiles obstinés, plus retentit à nos oreilles le marteau des démolisseurs, plus nous devons nous appliquer à défendre contre lui nos vieux livres. Leur amour est une dernière barrière à opposer à cette malfaisante passion pour le neuf à tout prix qui irritait déjà Milton, au point qu’il prétendait qu’il vaut presque autant tuer un homme qu’un bon livre (Areopagetica). Celui qui tue un homme, remarque le poète, tue une créature raisonnable, image de Dieu ; mais celui qui détruit un bon livre détruit, pour ainsi dire, la raison elle-même, tue l’image de Dieu dans l’œil où elle habite. Beaucoup d’hommes vivent, fardeaux inutiles de la terre ; mais un bon livre est le précieux sang vital d’un esprit supérieur, embaumé et religieusement conservé comme un trésor pour une vie au delà de sa vie…. » Prince Augustin Galitzin, ap. Fertiault, op. cit., p. 215.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 168-184

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 168.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 168 [184]. Source : Internet Archive.

les livres faits par les vieillards, qui ont su y mettre l’originalité de leur caractère et de leur âge. J’en connais quatre ou cinq où cela est fort remarquable : d’abord le vieil Homère ; mais je ne parle pas de lui. Je ne dis rien non plus du vieil Eschyle ; vous les connaissez amplement, en leur qualité de poètes. Mais procurez-vous un peu Varron ; Marculphi Formulæ (ce Marculphe était un vieux moine, comme il le dit dans sa préface dont vous pourrez vous contenter) ; Cornaro, De la Vie sobre ; j’en connais, je crois, encore un ou deux ; mais je n’ai pas le temps de m’en souvenir. Feuilletez ceux que je vous nomme, et vous me direz si vous ne découvrez pas visiblement, dans leurs mots et dans leurs pensées, des esprits verts, quoique ridés, des voix sonores et cassées, l’autorité des cheveux blancs, enfin des têtes de vieillards. Les amateurs de tableaux en mettent toujours dans leur cabinet ; il faut qu’un connaisseur en livres en mette dans sa bibliothèque. » « Nulle part, reprend Sainte-Beuve, ce que j’appellerai l’idéal du vieux livre renfrogné, l’idéal du bouquin, n’a été mieux exprimé qu’en cette page heureuse ; mais M. Joubert y parle surtout au nom de l’amateur qui veut lire. Il y a celui qui veut posséder. Pour ce dernier, le goût des livres est une des formes les plus attrayantes de la propriété, une des applications les plus chères de cette prévoyance qui

Le Livre, tome II, p. 167-183

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 167.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 167 [183]. Source : Internet Archive.

Beuve[167.1] de réflexions sur notre sujet même, sur l’amour et la passion des livres :

« La passion des livres, qui semble devoir être une des plus nobles, est une de celles qui louchent de plus près à la manie ; elle atteint toutes sortes de degrés, elle présente toutes les variétés de forme, et se subdivise en mille singularités comme son objet même. On la dirait innée en quelques individus et produite par la nature, tant elle se prononce chez eux de bonne heure ; et, bien qu’elle se mêle dans la jeunesse au désir de savoir et d’apprendre, elle ne s’y confond pas nécessairement. En général, toutefois, le goût des livres est acquis en avançant. Jeune, d’ordinaire, on en sent moins le prix ; on les ouvre, on les lit, on les rejette aisément. On les veut nouveaux[167.2] et flatteurs à l’œil comme à la fantaisie ; on y cherche un peu la même beauté que dans la nature. Aimer les vieux livres, comme goûter le vieux vin, est un signe de maturité déjà. M. Joubert, dans une lettre à Fontanes[167.3], a dit : « Il me reste à vous dire sur les livres et sur les styles une chose que j’ai toujours oubliée. Achetez et lisez

[II.183.167]
  1.  Dans son article sur le célèbre bibliophile et érudit Gabriel Naudé. (Portraits littéraires, t. II, pp. 483-484 et 320-321.)  ↩
  2.  C’est ce que nous venons de voir il y a un instant.  ↩
  3.  Joubert, Pensées et Correspondance, Lettre datée de Villeneuve-sur-Yonne, 5 novembre 1794, t. I, pp. 18-19. (Paris, Didier, 1862.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 166-182

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 166.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 166 [182]. Source : Internet Archive.

teurs, qui parfois me débauchent et me détournent de mon chemin, je me hâte de les fermer, de les écarter. Un long et profond entretien avec les sages, avec les forts, avec les maîtres, pourra seul me rendre la sérénité, me remettre sur la trace et dans la direction du vrai…. Je fais mon possible pour me tenir à égale distance du dilettantisme, qui est la forme la plus raffinée de l’orgueil intellectuel, et de l’étude proprement dite, qui exige, non plus la simple lecture, mais la recherche. Prendre du plaisir, soit. Je ne demande pas mieux, et quand je rencontre sur ma route les gaietés d’un Regnard ou d’un Rabelais, les songes grandioses d’un Cervantès ou d’un Shakespeare, je m’y laisse aller très volontiers. Pourtant, si ce plaisir m’est utile, s’il peut à un instant donné se changer en un bienfait pour d’autres, j’en jouis doublement. La marquise de Créqui, cette spirituelle et verte vieille que Rousseau estimait fort, et qui, malgré sa dévotion, était du xviiie siècle jusqu’au bout des doigts, recommandait à son ami Sénac de Meilhan de lire moralistement. Elle avait raison, et je lui passe le barbarisme en faveur de ce que l’idée à d’excellent. A le prendre en ce sens, regardez-moi comme un liseur moraliste. »

Ici encore peut prendre place la lettre de Joubert sur les « livres anciens » et les « livres faits par des vieillards », ainsi reproduite et encadrée par Sainte-

Le Livre, tome II, p. 165-181

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 165.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 165 [181]. Source : Internet Archive.

temps antiques, les sentiments et les hommes du passé, on n’entend bien que son temps, que sa langue, que ses contemporains.

« Nulle voix n’est plus douce au cœur que celle des romanciers et des poètes qui ont vécu de la même vie que nous, qui ont vu les mêmes jours. Il est des impressions que le talent des contemporains seuls peut produire, parce qu’il n’est donné qu’aux contemporains, par leur ressemblance secrète avec nous, de connaître les intimes désirs de notre âme et les ressorts cachés de notre nature[165.1]. »

Sans dédaigner les « nouveautés », Jules Levallois nous avoue[165.2] qu’elles ne font qu’une halte sur sa table de travail ; « elles la traversent et n’y séjournent point ». Non pas qu’il dédaigne ce qu’écrivent nos contemporains : il aime trop la vie et le mouvement pour cela, nous dit-il ; mais ces livres nouveaux, « ces livres imprégnés, pénétrés du souffle de notre époque, me parlent trop de ce qui trouble et pas assez de ce qui calme. Ils posent en de nouveaux et souvent en de bien meilleurs termes les questions que je me suis cent fois posées moi-même, et pas plus que moi ils ne les résolvent. Or, j’ai, par-dessus tout, besoin d’être instruit, pacifié, édifié ; aussi, après avoir feuilleté d’un doigt impatient ces séduc-

[II.181.165]
  1.  Cf. supra, pp. 45-46, ce que, dans ses Confidences, Lamartine dit de ses premières lectures.  ↩
  2.  L’Année d’un ermite, pp. 31-32. ↩

Le Livre, tome II, p. 164-180

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 164.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 164 [180]. Source : Internet Archive.

de la vérité ne varient, nous devenons insensibles à la vérité. L’habitude nous a été donnée sans doute pour notre bien ; mais elle a cet inconvénient qu’elle émousse nos impressions. A la longue, on s’accoutume à un chant d’Homère, à une ode d’Horace. Il est nécessaire que les grands et beaux lieux communs dont sont remplis les anciens, que ces vérités immortelles nous soient redites sur un mode nouveau.

« Les livres écrits par nos contemporains sont plus aisément d’accord avec l’état de notre âme[164.1].

« On a beau s’imaginer qu’on ressuscite en soi les

[II.180.164]
  1.  « Les étudiants actuels ne lisent plus les Causeries du lundi, les Nouveaux Lundis, Port-Royal, que sollicités par leurs professeurs. Ils dévorent avec avidité les recueils, d’ailleurs si remarquables, de Brunetière, de Faguet, de Lemaître, de Doumic, de Lanson, et laissent de côté notre vieux maître de l’École normale [Sainte-Beuve]. Pour le critique comme pour le reste, le mot de Platon est toujours vrai : « L’air du dernier joueur de flûte est celui qui plaît le plus aux hommes ». (Emmanuel des Essarts, Sainte-Beuve professeur à l’École normale, Revue bleue, 24 septembre 1898, p. 414.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 163-179

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 163.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 163 [179]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 164.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 164 [180]. Source : Internet Archive.

fois revenu sur ce point. « En littérature, en poésie, les premières impressions, et souvent les plus vraies et les plus tendres, s’attachent à des œuvres de peu de renom et de contestable valeur, mais qui nous ont touché un matin par quelque coin pénétrant…. Dans l’enfance donc et dans l’adolescence encore, rien de mieux littérairement, poétiquement, que de se plaire, durant les récréations du cœur, à quelques sentiers favoris, hors des grands chemins, auxquels il faut bien pourtant, tôt ou tard, se rallier et aboutir. Mais ces grands chemins, c’est-à-dire les admirations légitimes et consacrées, à mesure qu’on avance, on ne les évite pas impunément ; tout ce qui compte y a passé, et l’on y doit passer à son tour : ce sont les voies sacrées qui mènent à la Ville éternelle, au rendez-vous universel de la gloire et de l’estime humaine[163.1]. »

Et M. Albert Collignon, dans la Vie littéraire[163.2] : « De préférence aux livres anciens, on aime à lire des livres nouveaux. Nous sommes ainsi faits, remarque un critique littéraire[163.3], que, si les formes

[II.179.163]
  1.  Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, p. 456-457.  ↩
  2.  Pages 313-314.  ↩
  3.  M. Albert Collignon n’indique pas le nom de ce critique, qui est sans doute Doudan. Voici ce qu’écrivait celui-ci, le 30 septembre 1861, à M. Piscatory : « Les hommes ont sans cesse besoin qu’on leur renouvelle les formes de la vérité. Ils ne comprennent plus ce qu’ils ont entendu trop longtemps. » (Doudan, Lettres, t. III, p. 234 ; Paris, C. Lévy, 1879.) Cf. aussi Sainte-Beuve (Nouveaux Lundis, t. II, pp. 74 et 75) : « Certaines idées sont belles, mais, si vous les répétez trop, elles deviennent des lieux communs…. Les choses justes elles-mêmes ont besoin d’être rafraîchies de temps à autre, d’être renouvelées et retournées ; c’est la loi, c’est la marche. » Notons encore, à propos de la vérité, cette humoristique réflexion de Voltaire (Pensées et Observations : Œuvres complètes, t. IV, p. 753 ; Paris, édit. du journal le Siècle, 1868) : « La vérité, pour être utile, a besoin d’un grain de mensonge ; l’or pur ne saurait être mis en œuvre sans un peu d’alliage ».  ↩

Le Livre, tome II, p. 162-178

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 162.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 162 [178]. Source : Internet Archive.

tesquieu[162.1], a, dans la Religion des Lettres[162.2], ainsi commenté cette pensée :

« On oublie les anciens livres, on en demande sans cesse de nouveaux, et il y a, dans ceux que l’antiquité nous a légués, des trésors inestimables de science et d’agréments qui nous sont inconnus, parce que nous négligeons d’y prendre garde. C’est l’inconvénient des livres nouveaux qu’ils nous empêchent de lire les anciens[162.3]. »

Mais il faut reconnaître que, surtout au début, dans les années d’adolescence, et chez les lecteurs peu expérimentés et peu lettrés, on ne comprend bien et l’on ne savoure bien que ses contemporains : « On est toujours inspiré d’abord par ses contemporains immédiats, par le poète de la veille ou du matin, même quand c’est un mauvais poète et qu’on vaut mieux ; il faut du temps avant de s’allier aux anciens, » a écrit Sainte-Beuve[162.4], qui est plus d’une

[II.178.162]
  1.  Voir le portrait, si soigneusement et finement fait, qu’il a tracé de Montesquieu dans la Vie littéraire, chap. ii, pp. 14 et s.  ↩
  2.  Pages 105-106.  ↩
  3.  « Les bons livres de notre siècle ne sont estimables que parce que les écrivains laborieux savent y réunir les beautés éparses dans les anciens…. Retranchez, encore une fois, des livres de nos beaux esprits tout ce dont ils sont redevables à ces premières sources (les anciens), vous les réduirez presque à rien…. » (Dom Nicolas Jamin [1711-1782], le Fruit de mes lectures, ap. Fertiault, op. cit., pp. 230-231.)  ↩
  4.  Tableau de la poésie françaiseau xvie siècle, p. 486, n. 1. (Paris, Charpentier. 1869.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 161-177

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 161.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 161 [177]. Source : Internet Archive.

VI. Livres anciens et livres nouveaux

« Je ne me prends guères aux nouveaux (livres), pour ce que les anciens me semblent plus pleins et plus roides, » nous déclare Montaigne[161.1] ; et, tout en estimant que « les livres anciens sont pour les auteurs, les nouveaux pour les lecteurs, » Montesquieu[161.2], par la plume d’un des personnages de ses Lettres persanes, fait cet aveu : « Il me semble que, jusqu’à ce qu’un homme ait lu tous les livres anciens, il n’a aucune raison de leur préférer les nouveaux ».

M. Albert Collignon, grand admirateur de Mon-

[II.177.161]
  1.  Essais, livre II, chap. x; t. II, p. 210. (Paris, Charpentier, 1862.)  ↩
  2.  Pensées diverses, Des anciens (Œuvres complètes, t. II, p. 424), et Lettres persanes, CIX (t. III, p. 128 ; Paris, Hachette, 1866). « J’avoue mon goût pour les anciens, écrit encore Montesquieu (Pensées diverses, Des anciens, ibid.) ; cette antiquité m’enchante, et je suis toujours prêt à dire avec Pline [Pline le Jeune, Lettres, VIII, 24] : « C’est à Athènes que vous allez : respectez les dieux ». « Et lui-même, ajoute Sainte-Beuve (Causeries du lundi, t. VII, p. 44), en sentant ainsi, il a mérité d’être traité comme un ancien : citer Montesquieu, en détacher un mot qu’on place dans un écrit, cela honore. »  ↩

Le Livre, tome II, p. 160-176

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 160.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 160 [176]. Source : Internet Archive.

Les volumes d’écolier et autres « bouquins » ont aussi fort bien inspiré un poète contemporain, M. Jacques Normand (1848-….), qui nous dit, dans une pièce de ses Visions sincères, intitulée les Livres[160.1] :

Enfin là-haut, très haut, et loin
De toute atteinte sacrilège,
Timides dans leur petit coin,
Les bons vieux livres de collège,

Humbles livres trop feuilletés
Jadis, aujourd’hui peu solides,
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Oh ! comme ils sont moins exigeants
Que les amis de race humaine !
Pauvres bouquins trop indulgents,
On les bouscule, on les malmène…

On les fête en leur nouveauté ;
Puis, vite, bien vite, on les laisse
Attendre, dans l’oisiveté,
Les jours sombres de la vieillesse ;

On les prête à des étrangers
Qui les déchirent, les éventrent…
Ils rentrent, après maints dangers,
Dans leur bercail… quand ils y rentrent !

Qu’importe ? Ils ne se plaignent point,
Et, dès qu’il nous plaît de les lire,
Nous retrouvons toujours à point
Leur cher et familier sourire…

Confidents discrets et soumis,
Logés, vêtus à notre envie,
Les livres sont de vrais amis
Qui nous suivent toute la vie.

[II.176.160]
  1.  Pages 33-37.  ↩

Le Livre, tome II, p. 159-175

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 159.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 159 [175]. Source : Internet Archive.

Vous nous direz son vif esprit,
Exempt de morgue et d’hyperbole ;
Comme on le cultive avec fruit,
Comme il charme, comme il console.

Ah ! l’aimable et franc compagnon,
Sous bois, en juin ; puis, dans la chambre,
— Porte close au souci grognon, —
Devant un feu clair, en décembre !

On peut le prendre — ou le laisser,
Dédaignant sa verve brillante :
Nul ne risque de l’offenser,
Tant son humeur est bienveillante.

Ami sincère et sans apprêt,
Parfois même il se plaît à rire ;
Conseiller sûr et toujours prêt,
Chacun l’interroge — et l’admire.

De modeste toile vêtu,
Ou couvert de fine dorure,
Il rend au malade abattu
L’espoir qui soudain transfigure.

En vain les hivers passeront,
Détruisant palais et tonnelle ;
Nos enfants le retrouveront,
Plein d’une jeunesse éternelle.

Du causeur cher à nos loisirs,
Racontez la grâce et la gloire !
On lui doit tant de doux plaisirs,
Qu’il faut retracer son histoire.

Ce thème est sage et ravissant :
Célébrez l’attrait du bon Livre ;
Il en sera reconnaissant, —
Et vous voilà bien sûr de vivre[159.1] !

 

[II.175.159]
  1.  Ap. Fertiault, op. cit., pp. xxviii-xxix ↩

Le Livre, tome II, p. 158-174

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 158.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 158 [174]. Source : Internet Archive.
II
Au dedans

L’âme, — ce que le Livre envoie à notre esprit ;
Ce que, dans ses feuillets, en legs cher et suprême,
Un lumineux cerveau nous laissa de lui-même ;
Conseils qu’un ami mort chaque jour nous écrit ;

Fluide que l’auteur en inspiré surprit
A l’heure où du génie il reçut le baptême,
Et que, pour nous toucher, nous, ses enfants qu’il aime,
Il fixa dans son texte où sa voix nous sourit.

C’est cet éclair, ce feu, ce rayon qu’on sent vivre,
Qu’il me plaît de nommer l’âme, l’âme du Livre,
Et c’est ce que j’y bois pour me désaltérer :

Leçons de mes penseurs, hymnes de mes poètes,
J’ai tout ce qui me fait aimer, croire, espérer,
Dans ces pages du cœur… qui pour vous sont muettes[158.1].

 

C’est à M. Fertiault, le sonnettiste bibliophile renommé, qu’Alexandre Piedagnel (1831-1903), un autre poète, pareillement doublé d’un bibliophile, adressait, en 1876, ces gracieux quatrains :

Le livre

Vous allez donc parler de lui,
De cet ami vraiment fidèle,
Qui du cœur sait chasser l’ennui,
Donnant toujours fête nouvelle ?

[II.174.158]
  1.  Fertiault, les Amoureux du livre, pp. 6 et 7.  ↩

Le Livre, tome II, p. 157-173

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 157.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 157 [173]. Source : Internet Archive.

M. François Fertiault (1814-….), qui a consacré au Livre deux importants et artistiques recueils de sonnets, « sonnets d’un bibliophile », — les Amoureux du livre et les Légendes du livre, — oppose aussi, très justement et finement, dans les deux pièces suivantes, dédiées « A certains bibliomanes », l’extérieur du livre à l’intérieur, la beauté physique à la beauté morale, le corps à l’âme :

Le livre

I
Au dehors

De loin vous en flairez l’arôme avant-coureur ;
Vous contemplez, ravi, sa date reculée ;
Vous caressez du doigt sa marge immaculée,
Et de sa rareté vous prônez la valeur.

Vous en aimez la tranche à la vive couleur,
La nervure du dos ou svelte ou potelée,
La robe au blanc satin d’un filet dentelée,
Le noir chagrin brodé par le fer du doreur.

Oui, vous vous pâmez d’aise, admirateurs austères,
Aux délinéaments de ses purs caractères ;
De tout choc destructeur vous savez l’abriter ;

Le couteau curieux n’y glisse point sa lame….
Quels grands bonheurs le Livre à vos yeux fait goûter !
Vous en aimez le corps, — et, moi, j’en aime l’âme :

Le Livre, tome II, p. 156-172

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 156.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 156 [172]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 157.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 157 [173]. Source : Internet Archive.

d’art et d’enseignement. Ainsi Lamotte-Houdard (1672-1731), dans sa fable des Deux Livres :

Côte à côte sur une planche,
Deux Livres ensemble habitaient.
L’un neuf, en maroquin, et bien doré sur tranche,
L’autre en parchemin vieux que les vers grignotaient.
Le Livre neuf, tout fier de sa parure,
S’écriait : « Qu’on m’ôte d’ici !
Mon Dieu, qu’il pue la moisissure !
Le moyen de durer auprès de ce gueux-ci ?
Voyez la belle contenance
Qu’on me fait faire à côté du vilain !
Est-il œil qui ne s’en offense ?
— Eh ! de grâce, compère, un peu moins de dédain.
Lui dit le Livre vieux ; chacun a son mérite,
Et peut-être qu’on vous vaut bien.
Si vous me connaissiez à fond…. — Je vous en quitte.
Dit le Livre seigneur. — Un moment d’entretien,
Reprend son camarade. — Eh ! Non ; je n’entends rien.
— Souffrez du moins que je vous conte….
— Taisez-vous ; vous me faites honte.
Holà, mons du libraire, holà !
Pour votre honneur, retirez-moi de là ! »
Un marchand vient sur l’entrefaite,
Demande à voir des livres. Il en voit.
A l’aspect du bouquin, il l’admire et l’achète.
C’était un auteur rare, un oracle du droit.
Au seul titre de l’autre : « O la mauvaise emplette !
Dit le marchand, homme entendu.
Que faites-vous de ce poète
Extravagant ensemble et morfondu ?
C’est bien du maroquin perdu. »

Reconnaissez-les bien ; faut-il qu’on vous les nomme,
Ceux dont en ces vers il s’agit ?
Du sage mal vêtu le grand seigneur rougit ;
Et cependant l’un est un homme,
L’autre n’est souvent qu’un habit[156.1].

[II.172.156]
  1.  Lamotte-Houdard, Fables, les Deux Livres. (L’abbé Aubert et Lamotte-Houdard, Fables choisies, pp. 194-196. Paris, Masson et Yonet, 1828.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 155-171

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 155.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 155 [171]. Source : Internet Archive.

« Salut, vieux livres, quels que vous soyez, vous qui tapissez les parapets de la Seine, depuis la Grève jusqu’aux Tuileries, vous qui rivalisez avec les parfums du Marché aux Fleurs, vous qui changez de couleurs et de formes sous l’influence humide des brouillards de la rivière et sous les ardeurs du soleil de midi, vous qui passez sans cesse de mains en mains avant de trouver un père adoptif, vous qui reviendrez tôt ou tard à votre station en plein air, jusqu’à ce que vos ruines tombent pièce à pièce dans la hotte du chiffonnier ; salut, vieux livres, mes amis, mes consolateurs, mes plaisirs et mes espérances !

« Vieux livres, vous êtes la dernière passion de l’être intelligent ; le cœur qui a cessé de battre à tous les amours retrouve encore pour vous un battement, et le feu sacré de la bibliomanie ne meurt qu’avec le bibliomane ; l’âge n’a pas de glaces capables de refroidir cette passion, qui a ses excès comme les autres, et qui n’encourt pourtant aucune censure civile ou ecclésiastique. »

Les poètes ont, de leur côté, maintes fois célébré le contraste existant entre le dehors et le dedans du Livre, entre le volume luxueux mais insignifiant et vide, et le bouquin pauvre et minable mais riche

Le Livre, tome II, p. 154-170

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 154.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 154 [170]. Source : Internet Archive.

recueillies sous mon toit. Vous n’en sortirez qu’après moi, pour retourner aux quais d’où je vous ai tirés ; vous y attendrez quelque maître aussi obscur, mais qui, lui aussi, vous aimera pour ce que lui diront ces pages que la lecture a fatiguées. Vous ne m’avez apporté ni la richesse, que je ne vous demandais pas, ni la gloire, qu’à vingt ans il était permis de rêver ; mais vous m’avez donné des amis fidèles et qui, chaque jour, me sont plus familiers et plus chers : un Cicéron, un Dante, un Shakespeare, un Milton, un Corneille, un Gœthe, belles et nobles figures, grands cœurs encore plus que grands esprits, maîtres toujours prêts à nous guider et à nous soutenir au milieu des défaillances et des épreuves de la vie, qui, en nous apprenant ce qu’ils ont souffert, nous apprennent aussi à haïr ce qu’ils ont maudit, à chérir ce qu’ils ont aimé, et nous enseignent enfin par leur exemple et leurs leçons que l’amour des Lettres n’est point un goût stérile, mais, sous un autre nom, l’amour même de la justice et de la vérité[154.1]. »

Quant au bibliophile Jacob, qui a tant écrit et tant fait pour l’amour des Lettres et l’amour des livres, voici l’apostrophe qu’il adresse aux vieux livres, aux bouquins, en quels termes émus il en parle[154.2] :

[II.170.154]
  1.  C’est aussi ce que nous avons dit dans notre préface, en traçant le plan de notre ouvrage : cf. t. I, pp. i et ii ↩
  2.  Ma République, A propos de ma République, pp. 9-10. (Paris, Delahays, s. d.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 153-169

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 153.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 153 [169]. Source : Internet Archive.

de modestes rayons ; ils seront aimés, choyés, dorlotés, malgré leur indigence, comme s’ils étaient vêtus d’or et de soie. »

Et Édouard Laboulaye[153.1] :

« … Ces livres splendides et curieux ne sont pas faits pour ceux qui lisent ; ils appartiennent, par le droit de l’argent, à ceux qui, de Boileau, n’ont retenu qu’un seul vers, qu’ils ont pratiqué toute leur vie :

Cinq et quatre font neuf ; ôtez deux, reste sept.

« Adieu donc, chefs-d’œuvre de Pasdeloup, de Derome, de Niedrée, de Duru, de Cape, de Bauzonnet, beaux livres que j’ai admirés, mais que je n’osais toucher, tant vous étiez brillants d’or et de soie ! A prendre les livrées de la fortune, vous voilà devenus volages et perfides comme elle. Que vous valez bien mieux sous une modeste couverture de basane ou de parchemin ! Vous n’êtes pas alors ces bijoux que convoite le riche, ces raretés que les amateurs couvrent d’or. Personne ne vous envie ; vous n’avez pas de prix sur le marché ; vous n’êtes que la voix de l’humanité, cette voix qui, au travers des siècles, amuse notre enfance, console et dirige notre âge mur, et, après nous avoir appris à bien vivre, nous aide à bien mourir…. Restez donc avec moi, pauvres livres de ma jeunesse, hirondelles blessées que j’ai

[II.169.153]
  1.  Études morales et politiques. Sur un catalogue, pp. 385-386. (Paris, Charpentier, 1871 ; 5e édit.)  ↩

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