Tome I › I. L’amour des livres et de la lecture

Le Livre, tome I, p. 001-025

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 1.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 1 [025]. Source : Internet Archive.

Historique

I. L’amour des livres et de la lecture

I. Antiquité

Bien qu’un savant bibliographe allemand[001.1] se soit avisé de rédiger un mémoire sur les Écrits et les Bibliothèques avant le déluge, — antédiluviens, — nous nous contenterons, dans cet « Essai d’une histoire et anthologie de l’amour des livres et de la lecture », de remonter jusqu’à 3000 ans d’ici, jusqu’au roi d’Égypte Osymandias, que les égyptologues identifient aujourd’hui avec Ramsès II ou Sé-

[I.025.001]
  1.  Joachim-Jean Mader (1626-1680), auteur d’une dissertation intitulée De scriptis et bibliothecis antediluvianis. Voir encore du même écrivain De bibliothecis. Cf. Ludovic Lalanne, Curiosités bibliographiques, p. 138 : « L’imposition des noms par Adam, les fabuleuses colonnes sculptées par Seth, et le prétendu livre d’Enoch, tels sont les faits qui lui ont servi de base (à J.-J. Mader) pour émettre cette ridicule opinion, qu’il essaye, à grand renfort d’érudition, de faire partager aux lecteurs ».  ↩

Le Livre, tome I, p. 002-026

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 2.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 2 [026]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 3.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 3 [027]. Source : Internet Archive.

sostris. La plus ancienne mention d’une bibliothèque et le plus ancien jugement porté sur les livres datent de cette époque. Cette bibliothèque, c’est celle qu’Osymandias avait réunie, selon l’historien Diodore de Sicile[002.1], dans son magnifique palais de Thèbes, et ce jugement n’est autre que l’inscription gravée par ce roi au-dessus de la porte de cette bibliothèque : « Remèdes de l’âme ».

Remèdes de l’âme : du premier coup, le livre se trouve admirablement et immuablement défini. Jamais on ne dira mieux. Lorsque, bien plus tard, au xviiie siècle, Montesquieu nous déclarera qu’il n’a « jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé[002.2] » ; lorsque, plus tard encore, au xixe,

[I.026.002]
  1.  Bibliothèque historique, I, 49, trad. Hœfer, t. I, p. 60. (Paris, Hachette, 1865.) Cf. aussi Bossuet, Discours sur l’histoire universelle, troisième partie, chap. iii (Œuvres choisies, t. I, p. 382 ; Paris, Hachette, 1868, 5 vol. in-8). Dans le texte de Diodore, il y a simplement ίατρεϊον, officine médicinale.  ↩
  2.  Montesquieu, Pensées diverses, Portrait (Œuvres complètes, t. II, pp. 419-420 ; Paris, Hachette, 1866, 3 vol. in-18). Dans sa concision, cette phrase de Montesquieu, hommage éclatant rendu aux Lettres, semble cacher un involontaire aveu de sécheresse de cœur. Mais comment imputer cette dureté de sentiments au généreux et compatissant philosophe qui nous fait cet autre aveu, dans une de ses Pensées (t. II, p. 421) : Je n’ai jamais vu couler de larmes sans en être attendri » ? Montesquieu a simplement voulu dire ici (cf. Larousse, Art d’écrire, les Fleurs et les Fruits, livre du maître, pp. 190-192) : « En lisant le récit d’infortunes, nous voyons que tous les hommes ont souffert avant nous, que beaucoup ont souffert plus que nous. Alors, la douleur s’adoucit…. En outre, la littérature, aussi bien que les beaux-arts et la nature elle-même, est une expression du beau ; or, la vue du beau tend à rétablir l’harmonie rompue au profit du sentiment. » Etc. Voir aussi ce que dit plus loin (p. 20) Pline le Jeune : « … Sans doute elle (l’étude) me fait mieux comprendre toute la grandeur du mal (de la peine), mais elle m’apprend aussi à le supporter avec plus de patience » ; et ce qu’écrit Éginhard à son ami Loup de Ferrières (pp. 85-86).  ↩

Le Livre, tome I, p. 003-027

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 3.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 3 [027]. Source : Internet Archive.

le romancier anglais Bulwer-Lytton[003.1] appliquera la lecture de certains ouvrages à la guérison de certaines maladies, et tracera ainsi une espèce de « Thérapeutique bibliographique », ils ne feront l’un et l’autre que délayer et paraphraser, qu’exagérer aussi, la sentence du roi d’Égypte.

Il nous faut franchir un long espace, descendre jusqu’au vie siècle avant notre ère, pour retrouver trace de livres. Le tyran ou usurpateur Pisistrate (561-527 av. J.-C.) fonde, à Athènes, la première bibliothèque publique[003.2] et s’occupe de réunir les œuvres d’Homère, qui n’avaient été conservées jusqu’ici que dans la mémoire des rhapsodes, — les troubadours d’alors, — et d’en faire ce que nous appellerions aujourd’hui une première édition[003.3].

Un vers d’Aristophane (ve siècle av. J.-C.) nous apprend que les livres étaient déjà très répandus à

[I.027.003]
  1.  Dans ses Mémoires de Pisistrate Caxton, neuvième partie, chap. v, Idées de mon père sur l’hygiène chimique des livres, trad. Édouard Scheffter, t. I, pp. 260-265. (Paris, Hachette, 1877.) Voir, dans notre tome II, le chapitre intitulé « Thérapeutique bibliographique ».  ↩
  2.  Voir infra, p. 26, la citation d’Aulu-Gelle.  ↩
  3.  Cf. Duruy, Histoire des Grecs, t. I, p. 444.  ↩

Le Livre, tome I, p. 004-028

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 4.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 4 [028]. Source : Internet Archive.

Athènes de son temps[004.1], et Xénophon (445-355 av. J.-C.), dans les Mémoires de Socrate[004.2] et dans l’Anabase[004.3] nous dit aussi quelques mots des livres, des collections et du commerce qu’on en faisait de son vivant.

A peu près à la même époque, nous voyons Alcibiade (450-404 av. J.-C.) user d’un moyen peu gracieux pour inspirer à ses concitoyens l’amour des livres. Étant entré « en une école de grammaire, il demanda au maître quelque livre d’Homère ; le maître lui répondit qu’il n’en avait pas un : il lui donna un soufflet et s’en alla[004.4] ».

Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.). avait aussi, et au plus haut degré, le culte d’Homère. Après la défaite de Darius, un très riche coffret ayant été trouvé parmi les dépouilles des vaincus, « il demanda à ses familiers qui étaient autour de lui quelle chose leur semblait la plus digne d’être mise dans ce cof-

[I.028.004]
  1.  « Chacun a son livre où il s’instruit des arts subtils. » (Aristophane, les Grenouilles, trad. Poyard, p. 426.)  ↩
  2.  « Le bel Enthydème avait fait une nombreuse collection d’ouvrages de poètes et de sophistes les plus renommés… ». (Xénophon, Mémoires de Socrate, IV, 2, trad. Talbot, t. I, p. 105.)  ↩
  3.  « Là (chez les Thraces). on trouve beaucoup de lits, beaucoup de coffres, beaucoup de livres et beaucoup de tous ces objets que les matelots transportent dans des caisses de bois. » (Id., Anabase [Expédition de Cyrus], VII, 3, trad. Talbot, t. II, p. 174.)  ↩
  4.  Plutarque, Vie d’Alcibiade, trad. Amyot, t. II, pp. 149-150. (Paris, Bastien, 1784.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 005-029

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 5.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 5 [029]. Source : Internet Archive.

fret. Les uns répondirent d’une façon, les autres d’une autre ; mais, lui, dit qu’il y mettrait l’Iliade d’Homère, pour la dignement garder[005.1] ».

Alexandre professait, d’ailleurs, la plus haute estime pour les Lettres et pour les savants. Nous le voyons, dans Plutarque, se faire envoyer, alors qu’il était en Asie, les histoires de Philiste, des tragédies d’Euripide, de Sophocle et d’Eschyle, d’autres ouvrages encore. Il aimait et honorait son ancien précepteur Aristote, « non moins que son propre père, comme il disait lui-même, pource que de l’un il avait reçu le vivre, et de l’autre le bien vivre[005.2] ».

Un passage d’une idylle de Théocrite (300-220 av. J.-C.) nous fournit, dans la légende du chevrier Comatas, la plus gracieuse et la plus éloquente apologie qu’on puisse faire des Lettres. Ce chevrier professait pour les Muses un culte si fervent qu’il leur sacrifiait fréquemment des chèvres du troupeau dont il avait la garde. Son maître, irrité de ces sacrifices faits à son détriment, enferma le chevrier dans un coffre. « Nous allons voir, à présent, à quoi te serviront tes Muses ! » Mais quand, au bout de plusieurs mois, il rouvrit le coffre, il y trouva le prisonnier bien vivant : des abeilles, messagères des Muses, étaient venues le nourrir.

« Bienheureux Comatas ! car c’est toi qui subis

[I.029.005]
  1.  Plutarque, Vie d’Alexandre, trad. Amyot, t. V, p. 299.  ↩
  2.  Id., ibid., p. 261.  ↩

Le Livre, tome I, p. 006-030

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 6.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 6 [030]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 6.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 7 [031]. Source : Internet Archive.

cet agréable supplice ; c’est toi qui fus enfermé dans un coffre et souffris tout un printemps, nourri du miel des abeilles[006.1]. »

Un des lieutenants d’Alexandre, Ptolémée Soter (Sauveur) (323-285 av. J.-C.), fils de Lagos, — d’où le nom de Lagides donné aux Ptolémées, — ayant reçu pour sa part le royaume d’Égypte, lors du partage de l’immense empire, fonda, sur le conseil, dit-on, de Démétrius de Phalère (545-285 av. J.-C.), le grammairien, historien, rhéteur et ancien gouverneur d’Athènes, la bibliothèque d’Alexandrie, la plus célèbre et la plus riche des temps anciens[006.2].

[I.030.006]
  1.  Théocrite, Idylle VII, les Thalysies, trad. Pessonneaux, pp. 64 et 71. (Paris, Charpentier, 1895.)  ↩
  2.  Sur les bibliothèques publiques dans l’antiquité, au moyen âge et dans les temps modernes, voir le traité de Juste Lipse, De bibliothecis syntagma, que Peignot a traduit, sous le titre de Traité des bibliothèques anciennes, et placé en tête de son Manuel bibliographique (Paris, s. n. d’édit. ni d’impr., 1800) ; le Père Louis Jacob de Saint-Charles, Traité des plus belles bibliothèques publiques et particulières, qui ont été et qui sont à présent dans le monde (Paris, Rolet Le Duc, 1644) ; Peignot, Dictionnaire raisonné de bibliologie, art. Bibliothèque, Notices sur les principales bibliothèques anciennes et modernes, t. I, pp. 58-108 (Paris, Villier, 1802) ; Petit-Radel, Recherches sur les bibliothèques anciennes et modernes (Paris, Rey et Gravier, 1819) ; J.-L.-A. Bailly, Notices historiques sur les bibliothèques anciennes et modernes (Paris, Rousselon, 1828) : ouvrage très médiocre ; H. Géraud, Essai sur les livres dans l’antiquité, particulièrement chez les Romains, chap. x (Paris, Techener, 1840) ; Lalanne, Curiosités bibliographiques, pp. 138-197 et passim (Paris, Delahays, 1857) ; G. Richou, Traité de l’administration des bibliothèques publiques (Paris, Paul Dupont, 1885) ; Ulysse Robert, Recueil des lois, décrets, ordonnances, arrêtés, concernant tes bibliothèques publiques (Paris, Champion, 1883) ; l’art. Bibliothèque dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (Diderot, Œuvres complètes, t. XIII, pp. 437-476 ; Paris, Garnier, 1876) : historique résumé et soigneusement fait de l’établissement des bibliothèques chez les principaux peuples anciens et modernes ; l’art. Bibliothèque dans l’Encyclopédie moderne…. publiée sous la direction de M. Léon Renier (Paris, Didot, 1851) ; dans la Grande Encyclopédie (Paris, Lamirault, s. d.) : article important et bien documenté ; etc. ; et les deux grands ouvrages : Alfred Franklin, les Anciennes Bibliothèques de Paris (Paris, Imprimerie nationale, 1867-1873; 3 vol. in-4) ; et Léopold Delisle, le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale (Paris, Imprimerie nationale, 1868-1881 ; 3 vol. texte et 1 vol. planches, in-4) ;  etc. Je ne fais qu’effleurer ici et plus loin cette question des bibliothèques publiques.  ↩

Le Livre, tome I, p. 007-031

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 7.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 7 [031]. Source : Internet Archive.

Démétrius de Phalère présida à cette fondation et fut comme le premier conservateur de cette bibliothèque.

Les successeurs de Ptolémée Soter, notamment Ptolémée II Philadelphe (Ami de ses frères) (285-247 av. J.-C.) et Ptolémée III Évergète (Bienfaisant) (247-222 av. J.-C.), continuèrent d’entretenir et d’enrichir cette vaste collection. Ils favorisaient la culture du papyrus, de manière à avoir du papier à profusion ; ils entretenaient quantité de copistes, et, parfois même, n’hésitaient pas à recourir au larcin pour accroître leur trésor. C’est ainsi que Ptolémée Évergète emprunta aux Athéniens des livres originaux, les œuvres d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide, et leur rendit de belles copies à la place,

Le Livre, tome I, p. 008-032

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 8.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 8 [032]. Source : Internet Archive.

preuve que, même en fraudes bibliographiques, il n’y a rien de nouveau sous le soleil[008.1].

Ce fut Ptolémée II, — surnommé Philadelphe, soit, par ironie, parce qu’il assassina ses frères, soit parce qu’il épousa sa sœur, — qui fit traduire en grec les livres sacrés des Hébreux, traduction qui, effectuée par soixante-dix savants, reçut le nom de version des Septante. Cette traduction de la Bible en grec a été, selon la remarque de M. Havet[008.2], « un des plus grands événements de l’histoire, car elle a rendu possible la propagation du judaïsme parmi les Gentils et l’avènement du christianisme ».

La bibliothèque d’Alexandrie, qui, au dire d’Aulu-Gelle et d’Ammien Marcellin, compta jusqu’à sept cent mille volumes, ne fut pas brûlée par le chef musulman Omar ou par ses ordres, comme le veut une tradition. C’est là une grosse erreur historique. Lors de la prise d’Alexandrie par les Arabes, en 640, cette bibliothèque n’existait plus. Du temps des Ptolémées, elle avait fini par devenir si considérable qu’on l’avait partagée en deux sections disposées dans deux locaux séparés. L’une de ces sections fut incendiée accidentellement lorsque Jules César s’empara d’Alexandrie, en l’an 47 avant Jésus-Christ ; et la seconde, qui se trouvait dans le temple de Sérapis, fut détruite par l’évêque Théophile, quatre cents ans

[I.032.008]
  1.  Cf. Louis Ménard, Histoire des Grecs, t. II, p. 774.  ↩
  2.  Ap. Id., op. cit., t. II, p. 778.  ↩

Le Livre, tome I, p. 009-033

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 9.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 9 [033]. Source : Internet Archive.

plus tard, à la suite de l’édit de Théodose ordonnant la suppression de tous les temples païens.

Une autre bibliothèque célèbre dans l’antiquité fut celle de Pergame, fondée, au iie siècle avant Jésus-Christ, par Eumène II, fils d’Atale 1er. Elle renfermait, dit Plutarque[009.1], « deux cent mille volumes simples », lorsque le triumvir Antoine en fit présent à Cléopâtre, reine d’Égypte et descendante des Ptolémées.

Beaucoup de volumes des bibliothèques d’Athènes et de l’Orient furent transportés en Italie par les généraux romains après leurs victoires : c’est ainsi, entre autres, que Paul-Émile, Sylla, Lucullus, — qui, au dire de Plutarque, se faisait un plaisir de prêter ses livres[009.2], — formèrent leurs bibliothèques. Puis vinrent les vastes collections publiques réunies par le célèbre orateur Asinius Pollion, et par les empereurs Auguste, Tibère, Vespasien, Trajan, Adrien, etc.

[I.033.009]
  1.  Vie de Marc Antoine, trad. Amyot, t. VII, p. 208.  ↩
  2.  « Lucullus assembla une grande quantité de livres… desquels l’usage luy estoit encore plus honorable que la possession, pource que ses librairies (bibliothèques) estoient toujours ouvertes à tous venants ; et laissoit-on entrer les Grecs, sans refuser la porte à pas un, dedans les galeries, portiques, et austres lieux propres à disputer, qui sont à l’entour, là où les hommes doctes et studieux se trouvoyent ordinairement, et y passoyent bien souvent tout le jour à conférer ensemble, comme en une hostellerie des Muses, estants bien ayses quand ils se pouvoyent despestrer de leurs austres affaires pour s’y en aller. » (Plutarque, Vie de Lucullus, trad. Amyot, t. IV, pp. 321-322.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 010-034

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 10.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 10 [034]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 11.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 11 [035]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 12.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 12 [036]. Source : Internet Archive.

En tête des amis des livres dont Rome s’honore le plus, il convient de placer Cicéron (106-43 av. J.-C.), ce grand homme de lettres, ce beau génie, dont on a si bien dit qu’il est « le seul que le peuple romain ait produit de vraiment égal à son empire[010.1] ». C’est

[I.034.010]
  1.  Sainte-Beuve, Causeries du lundi, tome II, page 55, et Cahiers, p. 55. Ailleurs (Portraits littéraires, t. III, p 313). Sainte-Beuve parle de « cet amour pour Cicéron, qui est comme synonyme de pur amour des Lettres elles-mêmes ». Voir aussi Causeries du lundi, t. XIV, pp. 185 et s. Il n’est d’ailleurs pas d’ami des Lettres qui n’ait conçu pour le philosophe de Tusculum la plus reconnaissante affection, professé pour lui et pour ses écrits la plus haute admiration. Voici quelques-uns de ces fervents témoignages :
    « Salut, toi qui, le premier, fus appelé Père de la Patrie ; qui, le premier, as mérité le triomphe sans quitter la toge, et la palme de la victoire par la seule éloquence ; toi qui as donné la vie à l’art oratoire et aux lettres latines ; toi qui, au témoignage écrit du dictateur César, jadis ton ennemi, as conquis un laurier supérieur à celui de tous les triomphes, puisqu’il est plus glorieux d’avoir tant agrandi par le génie les limites du génie romain, que les limites de l’Empire par toutes les autres qualités réunies. » (Pline l’Ancien, Histoire naturelle, VII, 31, trad. Littré, t. I, p. 298. Paris, Didot, 1877.) « Il me semble que c’est en s’attachant à imiter les Grecs que Cicéron s’est approprié la force de Démosthène, l’abondance de Platon et la douceur d’Isocrate. Toutefois, ce n’est pas seulement par l’étude qu’il est parvenu à dérober à chacun d’eux ce qu’il avait de meilleur ; la plupart des rares qualités, ou, pour mieux dire, toutes les qualités qui le distinguent, il les a trouvées en lui-même, dans la fécondité de son immortel génie ; car son éloquence, pour me servir d’une comparaison de Pindare, n’est pas comme un réservoir qu’alimentent des eaux pluviales, c’est comme une source vive et profonde qui déborde sans intermittence. On dirait qu’un dieu l’a créé pour essayer en lui jusqu’où pourrait aller la puissance de la parole. » (Quintilien, X, 1, trad. Panckoucke, t. III, p. 167. Paris, Garnier, s. d.) « L’amour de Pétrarque pour Cicéron allait jusqu’à l’enthousiasme. Il n’admettait pas qu’on pût lui comparer un seul prosateur de l’antiquité…. Pour Pétrarque, Cicéron est « un homme unique, une voix unique, un génie unique ». Il ne l’adore pas tout à fait comme un Dieu, mais « il l’admire et le vénère comme un homme d’un génie divin. » (Mézières, Pétrarque, p. 339. Paris, Didier, 1868.) « Ai-je fait quelques progrès en vieillissant ? Je l’ignore. Ce que je sais, c’est que jamais Cicéron ne m’a plu autant qu’il me plaît dans ma vieillesse. Non seulement sa divine éloquence, mais encore sa sainteté inspirent mon âme et me rendent meilleur. C’est pour cela que je n’hésite pas à exhorter la jeunesse à consacrer ses belles années, je ne dis pas à lire et à relire ses ouvrages, mais à les apprendre par cœur. Pour moi, déjà sur le déclin de mes jours, je suis heureux et fier de rentrer en grâce avec mon Cicéron, et de renouveler avec lui une ancienne amitié trop longtemps interrompue. » (Érasme, ap. Albert Collignon, la Vie littéraire, p. 331.) « Que de fois, par un beau jour de printemps ou d’automne, lorsque tout me souriait, la jeunesse, la santé, le présent et l’avenir, ai-je relu, dans mes promenades, le Traité des Devoirs de Cicéron, ce code le plus parfait de l’honnêteté, écrit dans un style aussi clair et aussi brillant que le ciel le plus pur ! » (S. de Sacy, ap. Albert Collignon, la Religion des lettres, p. 183.) Cicéron « est tout simplement le plus beau résultat de toute la longue civilisation qui l’avait précédé. Je ne sais rien de plus honorable pour la nature humaine que l’état d’âme et d’esprit de Cicéron. » Etc. (Doudan, Lettres, t. III, p. 23.) « La beauté accomplie de l’élocution, la merveilleuse lucidité de l’exposition, la variété des aperçus, les trésors d’une érudition semée avec un goût et un tact extrêmes, la connaissance des hommes et des affaires, la sagacité et la multitude des points de vue, les emprunts nombreux et habiles faits aux philosophes de la Grèce et revêtus d’un style harmonieux et coloré, font du recueil des œuvres de Cicéron, complétées par la délicieuse collection de ses lettres familières, une encyclopédie d’une inestimable valeur. » (Albert Collignon, la Vie littéraire, pp. 292-293.) Cette diversité et cette abondance de choses, ce caractère encyclopédique des écrits de Cicéron, permet de leur appliquer ce mot, qui est de Cicéron lui-même : « Silva rerum ac sententiarum ». (Cf. Renan, Mélanges d’histoire et de voyages, p. 416.) Voir aussi le livre de M. G. Boissier, Cicéron et ses amis ; et infra, p. 239, l’éloge de Cicéron par les jansénistes Arnauld et Lancelot.  ↩

Le Livre, tome I, p. 011-035

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 11.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 11 [035]. Source : Internet Archive.

lui qui, s’adressant à son ami Terentius Varron, un autre fervent érudit, « celui peut-être des Romains

Le Livre, tome I, p. 012-036

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 12.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 12 [036]. Source : Internet Archive.

qui avait écrit et lu le plus de livres[012.1] », lui disait si joliment : « Pour peu que nous ayons un jardin à côté de notre bibliothèque, — c’est-à-dire des fleurs et des livres, — il ne manquera rien à notre bonheur[012.2] ». C’est à Cicéron encore qu’est due cette belle définition et apologie des Lettres, tant et tant de fois citée : « Les Lettres sont l’aliment de la jeunesse et la joie de la vieillesse ; elles donnent de l’éclat à la prospérité, offrent un refuge et une consolation à l’adversité ; elles récréent sous le toit domestique,

[I.032.012]
  1.  Egger, Histoire du livre, p. 247. « Varron, appelé par Quintilien et par saint Augustin le plus savant des Romains. » (Satire Ménippée, p. 273. Paris, Charpentier, 1865.)  ↩
  2.  « Si hortum in bibliotheca habes, deerit nihil. » (Ad familiares [Varroni], Nº 451 ; t. V, p. 411 (Cicéron, Œuvres complètes, trad. Nisard. Paris, Didot, 1881). M. Octave Uzanne (Nos amis les livres, p. 268) a délicatement commenté cette sentence : « Seigneur, s’écriait un ancien, accordez-moi une maison pleine de livres, un jardin plein de fleurs ! » « Il semble que, dans cette prière, soit contenue toute la quintessence de la sagesse humaine : les fleurs et les livres masquent les tristesses de cette vie, et nous font aller en souriant, l’œil égayé, l’esprit bienheuré, jusqu’au jour de la grande échéance définitive, au vrai quart d’heure de Rabelais. »  ↩

Le Livre, tome I, p. 013-037

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 13.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 13 [037]. Source : Internet Archive.

sans embarrasser ailleurs ; la nuit, elles veillent avec nous ; elles nous tiennent compagnie dans nos voyages et à la campagne[013.1]. »

En maint endroit de sa correspondance, spécialement dans ses lettres à son ami Atticus, Cicéron parle de ses achats et rangements de livres, des joies qu’il goûte dans sa bibliothèque :

« Ne traitez avec personne de votre bibliothèque, quelque ardent amateur que vous trouviez. Je réserve la totalité de mes petites épargnes pour cette acquisition, qui sera la ressource de ma vieillesse[013.2]. »

« Conservez-moi vos livres et ne désespérez pas que je puisse en faire l’acquisition. Ils seront miens, je vous le jure. Que si ce beau jour arrive, je me croirai plus riche que Crassus, et je me moquerai de toutes les campagnes et de toutes les terres du monde[013.3]. »

[I.037.013]
  1.  « Hæc studia adolescentiam alunt, senectutem objectant, secundas res ornant, adversis perfugium ac solatium præbent, delectant domi, non impediunt foris, pernoctant nobiscum, peregrinantur, rusticantur. » (Pro Archia, VII ; t. II, p. 656.)  ↩
  2.  Lettres à Atticus, Nº 6 ; t. V, p. 4. Afin d’abréger, et comme le présent ouvrage s’adresse à tout le monde, je m’abstiens, ici et pour une grande partie des extraits suivants, de reproduire le texte original, mais en maintenant toujours l’indication de la source, qui permet de s’y référer sans difficulté. Je ne manquerai pas néanmoins de donner ce texte, lorsqu’il offrira un intérêt particulier, lorsqu’il contiendra, par exemple, des termes techniques en usage chez les Latins, des définitions, sentences ou adages ayant, en quelque sorte, une valeur documentaire, etc.  ↩
  3.  Ibid., Nº 9 ; t. V, pp. 5-6.  ↩

Le Livre, tome I, p. 014-038

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 14.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 14 [038]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 15.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 15 [039]. Source : Internet Archive.

« C’est chaque jour avec plus de plaisir que je consacre à mes paisibles études tout le temps que me laisse le forum[014.1]. »

« … Depuis que Tyrannion a arrangé ma bibliothèque, je la regarde comme l’âme de ma maison[014.2]. Il est vrai que Dyonisius et votre Méxophite (deux ouvriers relieurs) y ont aussi fait merveille. Rien de plus élégant que vos belles cases, surtout avec mes livres, maintenant couverts de leurs ornements[014.3]. »

[I.038.014]
  1.  Lettres à Atticus. Nº 25 ; t. V, p. 29.  ↩
  2.  « Tyrannion, natif d’Amys, dans le Pont, fut fait prisonnier lorsque Lucullus chassa Mithridate de ses États. Affranchi par Muréna, ce Tyrannion, bibliophile très instruit, devint l’ami de Cicéron, prit soin de sa bibliothèque, et en forma une pour lui-même, que l’on porte à 30 000 volumes. Sa passion pour les livres contribua beaucoup à la conservation des ouvrages d’Aristote. C’est lui qui les fit copier, après que Sylla eut apporté la bibliothèque d’Apellicon, d’Athènes à Rome. Tyrannion a composé différents ouvrages dignes de l’estime de Cicéron et d’Atticus. Il est mort fort vieux, à Rome, postérieurement à l’assassinat de Cicéron.) (Peignot, Essai… sur la reliure des livres et sur l’état de la librairie chez les anciens, pp. 64-65, note.)  ↩
  3.  Lettres à Atticus, Nº 111 ; t. V, p. 113. « Atticus… cet habile agriculteur, était en même temps un adroit négociant qui a fait heureusement tous les commerces…. On sait, par exemple, qu’il aimait beaucoup les beaux livres : c’était alors, comme aujourd’hui, une manie fort coûteuse ; il sut en faire une source de beaux bénéfices. Il avait réuni chez lui un grand nombre de copistes habiles qu’il formait lui-même ; après les avoir fait travailler pour lui, et quand sa passion était satisfaite, il les faisait travailler pour les autres, et vendait très cher au public les livres qu’ils copiaient. C’est ainsi qu’il fut un véritable éditeur pour Cicéron, et comme les ouvrages de son ami se vendaient beaucoup, il arriva que cette amitié, qui était pleine d’agréments pour son cœur, ne fut pas inutile à sa fortune. » (G. Boissier, Cicéron et ses amis, p. 134.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 015-039

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 15.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 15 [039]. Source : Internet Archive.

Sénèque (3-65 ap. J.-C.) est un des écrivains qui ont le mieux parlé des livres et de l’étude.

« Le loisir sans les lettres est une mort, déclare-t-il : c’est la sépulture d’un homme vivant[015.1]. »

« Réfugie-toi dans l’étude, dit-il ailleurs, tu échapperas à tous les dégoûts de l’existence[015.2]. »

« Celui-là cultive de vrais amis qui cherche tous les jours à se familiariser davantage avec un Zénon, un Pythagore, un Démocrite, un Aristote, un Théophraste, et tous ces autres oracles de la morale et de la science…. Nul n’a eu le privilège de se choisir ses aïeux, dit-on tous les jours ; c’est le sort qui les donne. On se trompe : l’homme peut désigner à qui il devra sa naissance. Il y a des familles de nobles génies : à laquelle veux-tu appartenir ? Choisis, et non seulement son nom, mais ses richesses seront les tiennes[015.3]. »

Ailleurs encore, Sénèque nous donne d’excellents conseils sur l’achat des livres, nous trace tout un programme, toujours exact et toujours bon à méditer, du choix à faire dans nos lectures et de la meilleure manière d’en tirer profit :

« Rien de plus noble, écrit-il, que la dépense

[I.039.015]
  1.  Lettres à Lucilius, 82. (Sénèque le philosophe, Œuvres complètes, trad. Baillard, t. II, p. 232. Paris, Hachette, 1861.)  ↩
  2.  De la tranquillité de l’âme, iii ; t. I. p. 242.  ↩
  3.  De la brièveté de la vie, xiv et xv ; t. I. pp. 329 et 330.  ↩

Le Livre, tome I, p. 016-040

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 16.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 16 [040]. Source : Internet Archive.

qu’on fait pour se procurer des livres ; mais cette dépense ne me paraît judicieuse que si elle n’est pas poussée à l’excès. A quoi sert une incalculable quantité de volumes, dont le maître pourrait à peine, dans toute sa vie, lire les titres ? Cette masse d’écrits surcharge plutôt qu’elle n’instruit, et il vaut bien mieux s’en tenir à un petit nombre d’auteurs que d’en parcourir des milliers…. Chez la plupart, chez des gens qui n’ont même pas l’instruction d’un esclave, les livres, au lieu d’être des moyens d’étude, ne font que servir d’ornement à des salles de festin. Achetons des livres pour le besoin seulement, jamais pour l’étalage….

« C’est un vice en tout que l’excès. Y a-t-il à excuser l’homme qui agence le citre[001.1] et l’ivoire en bibliothèque, qui va cherchant partout les œuvres bien complètes de tel auteur inconnu ou méprisé, et devant ses milliers de volumes, bâille, admirant par-dessus tout les tranches et les titres ? Aussi est-ce chez les moins studieux que tu verras tout ce qu’il y a d’orateurs et d’historiens, et des cases superposées du plancher au plafond ; jusque dans les bains

[I.040.016]
  1.  « Armarium citro atque ebore aptanti », leçon donnée, dans sa traduction, par Baillard, qui ajoute en note (p. 533) : « Le citre est ce thuya d’Algérie dont on fait des meubles si élégants. » Nous verrons plus loin (p. 62) M. Lecoy de la Marche traduire citrus par « sorte de cyprès venant d’Afrique ». Nisard donne, dans sa traduction de Sénèque (p. 319), une leçon différente : « cedro atque ebore », le cèdre et l’ivoire.  ↩

Le Livre, tome I, p. 017-041

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 17.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 17 [041]. Source : Internet Archive.

et les thermes, on a sa bibliothèque d’un poli parfait, comme indispensable ornement de maison. Je pardonnerais volontiers cette manie, si elle provenait d’un excès d’amour pour l’étude ; mais ces recueils précieux, mais, avec leurs portraits, les écrits de ces divins génies, s’achètent pour le coup d’œil : ils vont décorer des murailles[017.1]. »

« … Fais un choix d’écrivains pour t’y arrêter et te nourrir de leur génie, si tu veux y puiser des souvenirs qui te restent. C’est n’être nulle part que d’être partout. Ceux dont la vie se passe à voyager finissent par avoir des milliers d’hôtes et pas un ami…. La nourriture ne profite pas, ne s’assimile pas au corps, si elle est rejetée aussitôt qu’absorbée. Rien ne retarde une guérison comme de changer sans cesse de remèdes ; on ne réussit point à cicatriser une plaie où les appareils ne sont qu’essayés ; on ne fortifie pas un arbuste par de fréquentes transplantations…. La multitude des livres dissipe l’esprit. Ainsi, ne pouvant lire tous ceux que tu aurais, il est suffisant pour toi d’avoir ceux que tu peux lire…. Lis donc habituellement les livres les plus estimés ; et si parfois tu en prends d’autres, comme distraction, par fantaisie, reviens vite aux premiers. Fais chaque jour provision de quelque arme contre la pauvreté, contre la mort, contre tous les autres fléaux ; et de plusieurs pages parcourues,

[I.041.017]
  1.  De la tranquillité de l’âme, ix, trad. Baillard, t. I, p. 250.  ↩

Le Livre, tome I, p. 018-042

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 18.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 18 [042]. Source : Internet Archive.

choisis une pensée pour la bien digérer ce jour-là. C’est aussi ce que je fais : dans la quantité de choses que j’ai lues, je m’empare d’un trait unique. Voici mon butin d’aujourd’hui, c’est chez Épicure que je l’ai trouvé, car j’ai coutume aussi de mettre le pied dans le camp ennemi, non comme transfuge, mais comme éclaireur : « La belle chose, s’écrie-t-il, que « le contentement dans la pauvreté ! » Mais il n’y a plus pauvreté s’il y a contentement[018.1]. » Etc.

Pline l’Ancien, ou le Naturaliste (23-79 ap. J.-C.), qui avait l’habitude de dire ce mot, tant de fois répété : « Il n’y a si mauvais livre où l’on ne puisse trouver quelque chose d’utile », Nullum esse librum tam malum, ut non aliqua parte prodesset[018.2], nous apprend que la coutume de placer dans les bibliothèques des bustes et portraits d’hommes célèbres prit naissance de son temps. « Il ne faut pas omettre ici une invention nouvelle : maintenant on consacre en or, en argent, ou du moins en bronze, dans les bibliothèques, ceux dont l’esprit immortel parle encore en ces mêmes lieux ; on va même jusqu’à refaire d’idée les images qui n’existent plus ; les regrets prêtent des traits à des figures que la tradition n’a point transmises, comme il est arrivé pour Homère…. L’idée de réunir ces portraits est, à

[I.042.018]
  1.  Sénèque, Lettre à Lucilius, 2 : t. II. pp. 2-3.  ↩
  2.  Ap. Pline le Jeune, Lettres, III, 5. trad. Sacy, t. I p. 190. (Paris, veuve Barbou, 1808.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 019-043

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 19.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 19 [043]. Source : Internet Archive.

Rome, due à Asinius Pollion, qui, le premier, en ouvrant une bibliothèque, fit des beaux génies une propriété publique[019.1]. Fut-il aussi précédé en cela par les rois d’Alexandrie et de Pergame, qui fondèrent à l’envi des bibliothèques ? C’est ce que je ne saurais dire. Que la passion des portraits ait existé jadis, cela est prouvé, et par Atticus, l’ami de Cicéron, qui a publié un ouvrage sur cette matière, et par M. Varron, qui eut la très libérale idée d’insérer dans ses livres nombreux, non seulement les noms, mais, à l’aide d’un certain moyen[019.2], les images de sept cents personnages illustres. Varron voulut sauver leurs traits de l’oubli, et empêcher que la durée des siècles ne prévalût contre les hommes. »

Comme Sénèque, Pline le Jeune (62-115 ap. J.-C.) s’applique à nous mettre en garde contre l’abus de la lecture et nous conseille la relecture. Il est de lui, cet apophtegme célèbre : Multum legendum esse, non multa[019.3] : « Beaucoup lire, mais non beaucoup de choses ».

[I.043.019]
  1.  « Asinii Pollionis hoc Romæ inventum, qui primus bibliothecam dicando, ingenia hominum rem publicam fecit. » (Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XXXV, 2, trad. Littré, t. II, p. 463. (Paris, Didot, 1877.)  ↩
  2.  D’après un mémoire de M. Deville, Examen d’un passage de Pline relatif à une invention de Varron… les portraits de Varron étaient gravés en relief sur une planche de métal ou autre matière, dans le système de notre gravure sur bois, dont les traits et le dessin sont réservés en relief. (Note de Littré, trad.).  ↩
  3.  Lettres, VII, 9 ; t. II, p. 124.  ↩

Le Livre, tome I, p. 020-044

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 20.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 20 [044]. Source : Internet Archive.

Fidèle à ce principe, il n’avait réuni que peu de livres dans sa villa de Laurentinum, mais des livres dignes d’être sans cesse relus[020.1]. Là, « sans désirs, sans crainte, à couvert des bruits fâcheux, rien ne m’inquiète. Je ne m’entretiens qu’avec moi et avec mes livres. O l’agréable, ô la paisible vie ! Que cette oisiveté est aimable ! Qu’elle est honnête ! Qu’elle est préférable même aux plus illustres emplois ! Mer, rivage, dont je fais mon véritable et solitaire cabinet de travail, que vous m’inspirez de nobles, d’heureuses pensées[020.2] ! »

« Les belles-lettres, dit-il plus loin[020.3], me divertissent et me consolent. Il n’est rien de si agréable qui le soit plus qu’elles, rien de si triste qui ne devienne moins triste par elles. Dans le trouble que me causent l’indisposition de ma femme, la maladie de mes gens, la mort même de quelques-uns, je ne trouve d’autre remède que l’étude. Sans doute elle me fait mieux comprendre toute la grandeur du mal, mais elle m’apprend aussi à le supporter avec plus de patience. » Avec la plus charmante bonne grâce, Pline nous déclare encore que « c’est tout un, ou

[I.044.020]
  1.  « Non legendos libros, sed lectitandos. » (Lettres, II, 17 ; t. I. p. 150.)  ↩
  2.  « … O rectam sinceramque vitam ! o dulce otium, honestumque, ac pene omni negotio pulchrius ! O mare, o littus, verum secretumque μουσεῖου ! quam multa invenitis, quam multa dictatis ! » (Ibid., I, 9 ; t. I, p. 32.)  ↩
  3.  Ibid., VIII, 19 ; t. II, pp. 248-249.  ↩

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