Le Livre, tome I, p. 176-200

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 176.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 176 [200]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 177.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 177 [201]. Source : Internet Archive.

V. Époque contemporaine

Un des hommes de notre temps qui ont le mieux connu les livres, qui en ont le mieux parlé, et ont le plus fait pour en répandre la connaissance et l’amour, c’est Gabriel Peignot (1767-1849) : son érudition, son jugement, son goût, sa méthode et sa puissance de travail, son ordre, sa clarté, toutes ses excellentes qualités sont aujourd’hui unanimement consta­tées[176.1].

[I.200.176]
  1.  Il n’en a pas toujours été ainsi. Voir, dans le Manuel du libraire de J.-C. Brunet, l’article Peignot : « Les productions bibliographiques de Peignot, quoiqu’elles soient un peu trop superficielles…. Au reste, toujours modeste dans ses écrits (conclut néanmoins Brunet), toujours rempli d’indulgence pour ceux des autres, cet estimable homme de lettres a dû rencontrer plus d’amis que de censeurs ; et d’ailleurs, il est juste de le reconnaître, ses ouvrages ont beaucoup servi à populariser la bibliographie. » Voir aussi l’article Peignot dans la Biographie universelle de Michaud : « On pourrait désirer aussi que Peignot eût souvent été plus sévère dans le choix de ses matériaux…. Du reste, la bonne foi et l’absence de prétention sont chez lui des qualités incontestables et précieuses. » « M. Peignot, l’un des plus savants et laborieux bibliographes de ce siècle. » (Quérard, la France littéraire, t. VII, p. 10.) « M. Peignot est un des savants qui ont le mieux mérité de la science bibliographique. » (Renouard, Catalogue d’un amateur, t. IV, p. 214.) « Ce judicieux Traité du choix des livres, de Peignot… ouvrage qui devrait être connu de tous ceux qui se vouent à la culture intellectuelle…. » (Mouravit, le Livre et la Petite Bibliothèque d’amateur, p. 109.) « Peignot a été le bibliographe le plus savant de ce siècle. Son érudition était immense. (Larousse, Grand Dictionnaire.) Etc. — On trouve dans les Curiosités de l’histoire des arts de P. L. Jacob, Notice sur le parchemin et le papier, p. 1 (Paris, Delahays, 1858), une note singulière, et que je signale ici, en raison même de cette étrangeté : « Nous n’hésitons pas, dit le bibliophile Jacob, à réimprimer sous notre nom quelques pages que nous avons publiées dans un grand ouvrage collectif [les Beautés du moyen âge et de la Renaissance (mœurs et arts), par MM. Émile Bégin, Champollion-Figeac, Depping, etc. (Parchemin, Papier), sans pagination ; Paris, à l’Administration du moyen âge et de la Renaissance, 5, rue du Pont-de-Lodi, s. d.] sous le nom du savant Gabriel Peignot, avec son autorisation formelle, en nous aidant de ses ouvrages, il est vrai, et en leur empruntant des passages textuels. Ç’a été de la part de l’illustre bibliographe une marque d’estime et de confiance que de nous permettre de lui attribuer un travail qu’il n’avait pas même revu ; nous ne croyons pas devoir plus longtemps lui laisser, après sa mort, la responsabilité de notre œuvre. » Tout ce que l’on peut dire, en réponse à cette réclamation en reprise de possession, c’est : 1º qu’il est regrettable qu’elle ne se soit pas formulée du vivant de « l’illustre bibliographe » co-intéressé ; 2º que de telles substitutions, fraudes et manigances n’étaient nullement dans les habitudes de l’honnête, laborieux et scrupuleux Peignot.  ↩

Le Livre, tome I, p. 177-201

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 177.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 177 [201]. Source : Internet Archive.

Peignot a beaucoup écrit. « Esprit facile, disposé à tout admirer et à tout aimer, a dit de lui un de ses bio­graphes[177.1], il se laissa successivement tenter, tout

[I.201.177]
  1.  J. Simonnet, Essai sur la vie et les ouvrages de Gabriel Peignot, p. 65. (Paris, Auguste Aubry, 1863.) Voir. pp. 187 et s. de ce volume de J. Simonnet, la liste chronologique des ouvrages de Gabriel Peignot.  ↩

Le Livre, tome I, p. 178-202

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 178.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 178 [202]. Source : Internet Archive.

en restant fidèle à la bibliographie, par l’histoire, par l’antiquité romaine, par l’étude comparée des langues, par l’histoire des mœurs et celle de notre littérature, par la curiosité enfin. » Ses principaux ouvrages, dans le sujet qui nous occupe, sont le Manuel du bibliophile, ou Traité du choix des livres, le Manuel bibliographique, ou Essai sur les bibliothèques anciennes et modernes, le Dictionnaire raisonné de bibliologie (une des meilleures œuvres de Peignot), l’Essai historique et archéologique sur la reliure des livres et sur l’état de la librairie chez les anciens, un Essai sur l’histoire du parchemin et du vélin, un Essai de curiosités bibliographiques, etc. Le seul reproche qu’on puisse adresser à ces volumes, et ce reproche n’atteint pas l’auteur, c’est d’être aujourd’hui quelque peu arriérés sur certains points. Mais, ne l’oublions pas, Gabriel Peignot a été le pionnier de la science bibliographique, un « défricheur », comme l’a si justement appelé M. Fertiault dans un de ses sonnets :

La notion du Livre a rayonné par lui[178.1].

C’est surtout dans sa correspondance avec son ami Baulmont qu’on peut se rendre compte des remarquables qualités de cœur et d’esprit — bon sens, bonne humeur, gaieté, exquise délicatesse de

[I.202.178]
  1.  F. Fertiault, les Légendes du livre, Un défricheur, pp. 39 et 190.  ↩

Le Livre, tome I, p. 179-203

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 179.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 179 [203]. Source : Internet Archive.

sentiments, érudition toujours aimable et sans pédanterie, infatigable activité, absolu désintéressement, bonté foncière et inépuisable — de Peignot. Aucune gloriole, aucune ambition de sa part : c’est uniquement par goût, pour elles-mêmes et « pour le plaisir », qu’il aime les Lettres : « … Mais, ma foi, je ne donnerais pas une pipe de tabac pour qu’il (son nom) me survécût ; il en est des hommes comme des peuples : moins on parle d’eux dans l’histoire, plus ils ont été heureux dans ce bas monde. Je jouis encore de cet avantage, et j’apprécierai de mon mieux le peu de temps qui me reste à en jouir[179.1]. »

Ailleurs, après la mort de deux personnes auxquelles il était attaché : « Nous vivons dans nos amis, écrit-il, comme ils vivent en nous ; nous n’avons, pour ainsi dire, entre amis, qu’une âme, qu’un esprit, qu’une pensée. Quand nous perdons ces bons amis, n’est-ce pas descendre petit à petit, par lambeaux, dans la tombe ? En vérité, à la mort de chaque personne qui m’intéresse, il me semble sentir une partie de moi-même qui s’en va ; c’est un acompte sur la destruction totale. Hélas ! j’en ai déjà bien payé de ces acomptes, et de terribles[179.2]…. »

Après avoir rempli, jusqu’à plus de soixante-dix

[I.203.179]
  1.  Lettres de Gabriel Peignot à son ami N.-D. Baulmont, lettre du 13 janvier 1836, p. 203. (Dijon, Lamarche et Drouelle, 1857. In-8.)  ↩
  2.  Op. cit., lettre du 3 avril 1818, p. 39.  ↩

Le Livre, tome I, p. 180-204

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 180.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 180 [204]. Source : Internet Archive.

ans, des fonctions universitaires, en dernier lieu celles d’inspecteur d’Académie à Dijon, aux appointements annuels de 3000 francs ; après toute une vie de labeur opiniâtre et de services rendus à ses concitoyens, à l’enseignement et à la science, Peignot mourut pauvre, sans titres ni rubans, ce qui, selon la remarque de son bio­graphe[180.1], « est le meilleur éloge qu’on puisse faire » de ce modeste et savant, de cet excellent et heureux homme, de ce vrai sage.

J’ai déjà eu recours plus d’une fois, pour le présent travail, aux livres de Gabriel Peignot, et j’y puiserai encore. Je me bornerai ici, dans cette sorte de

[I.204.180]
  1.  J. Simonnet, op. cit., p. 63. Comme Gabriel Peignot, Ludovic Lalanne (1815-1898), un autre grand ami des livres, un autre érudit également aussi laborieux que modeste, l’auteur de l’excellent petit volume, Curiosités bibliographiques, que j’ai mis amplement déjà et mettrai encore à contribution, l’auteur des Curiosités littéraires, des Curiosités biographiques, Curiosités philologiques, Curiosités militaires, etc., du Dictionnaire historique de la France, etc., ne fut rien et ne voulut rien être — que bibliothécaire. Faisant allusion à sa haute taille et en même temps à ses invincibles scrupules et à sa dignité de caractère, il disait que, pour arriver, il fallait se résoudre « à passer sous des portes trop basses, et que cela le gênait de se courber ». (Renseignement personnel.) — Ajoutons que, vingt ans après la mort de Gabriel Peignot, c’est-à-dire en 1869, le Bibliophile Jacob, Gustave Brunet et Pierre Deschamps provoquèrent une souscription pour venir en aide à sa veuve et à ses enfants, qui se trouvaient dans la plus grande détresse. Précédemment deux souscriptions avaient été ouvertes de même en faveur d’un autre docte et infatigable bibliographe, « de Quérard, l’une pour le faire vivre, l’autre pour le faire enterrer ». (Firmin Maillard, les Passionnés du livre, p. 138.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 181-205

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 181.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 181 [205]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 182.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 182 [206]. Source : Internet Archive.

florilège, à citer ces quatrains, où le bon, jovial et spirituel septuagénaire, s’est peint avec ses pieuses croyances, sa simplicité de cœur, sa pureté de mœurs, son culte pour l’amitié, les livres et l’étude :

Le sort que me départ ta volonté suprême,
Être puissant et bon, comble tous mes souhaits,
Et, maître de choisir, j’aurais choisi le même :
Je te rends, ô mon Dieu, grâce pour tes bienfaits.

Des livres à mon goût, dans mon coin si modeste,
Remplissent mes rayons ; un humble coffre-fort
Suffit à mes besoins : les pauvres ont le reste ;
Mais ma bibliothèque est mon plus cher trésor.

Sain de corps et d’esprit, j’ai des amis sincères ;
L’étude me distrait sans jamais me lasser ;
Comptant du jour natal beaucoup d’anniversaires,
Je vois, sans nul regret, mon terme s’avancer.

Convive passager au banquet de la vie,
Je sais qu’il faut bientôt au monde dire adieu ;
A renaître en ton sein ta bonté me convie,
Et mon cœur en nourrit l’espérance, ô mon Dieu[181.1] !

[I.205.181]
  1.  Peignot, ap. J. Simonnet, op. cit., p. 77. On pourrait rapprocher de ces vers le sonnet bien connu, où un autre maître ès livres, l’imprimeur Plantin (1514-1589), d’Anvers, a célébré « le Bonheur de ce monde » (Intermédiaire des chercheurs et curieux, 10 juillet 1903, col. 9-10 ; et Max Rooses, Catalogue du musée Planlin-Moretus, 5e édit., 1902, p. 51) :
    •  Avoir une maison commode, propre et belle,
      Un jardin tapissé d’espaliers odorants,
      Des fruits, d’excellent vin, peu de train, peu d’enfants ;
      Posséder seul, sans bruit, une femme fidèle ;
    •  N’avoir dettes, amour, ni procès, ni querelle,
      Ni de partage à faire avecque ses parents,
      Se contenter de peu, n’espérer rien des grands,
      Régler tous ses dessins sur un juste modèle ;
    •  Vivre avecque franchise et sans ambition,
      S’adonner sans scrupule à la dévotion,
      Dompter ses passions, les rendre obéissantes ;
    •  Conserver l’esprit libre et le jugement fort,
      Dire son chapelet en cultivant ses entes :
      C’est attendre chez soi bien doucement la mort.  ↩

Le Livre, tome I, p. 182-206

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 182.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 182 [206]. Source : Internet Archive.

« Lorsque mon cœur oppressé me demande du repos, dit Joseph de Maistre (1754-1821)[182.1], la lecture vient à mon secours. Tous mes livres sont là sous ma main ; il m’en faut peu, car je suis depuis longtemps bien convaincu de la parfaite inutilité d’une foule d’ouvrages qui jouissent d’une grande répu­tation[182.2]. »

Un ingénieux et profond moraliste, Joseph Joubert (1754-1824), si apprécié de tous les délicats, si cher à tous les lettrés, a, lui aussi, beaucoup aimé les livres, et les a magnifiquement prônés. « Il n’est rien de plus beau qu’un beau livre », déclarait-il[182.3]. « Ce sont les livres qui nous donnent nos plus grands plaisirs, disait-il encore[182.4], et les hommes qui nous causent nos plus grandes douleurs. » Un de ses biographes, Paul de Raynal, a décrit en ces termes la passion de Joubert pour les livres. Cette passion « n’était pas celle du bibliomane qui, comme l’avare, amoncelle des trésors dont il ne sait point user. Il lisait tout, et la plupart des volumes de sa bibliothèque portent encore les vestiges du

[I.206.182]
  1.  Soirées de Saint-Pétersbourg, t. I, p. 11. (Lyon, Pélagaud, 1870, 10e édit.)  ↩
  2.  Sur cette question, cf. notre tome II, chap. iv, Du choix des livres ; et tome IV, chap. i, De l’achat des livres.  ↩
  3.  Pensées, CCXI, t. II, p. 338. (Paris, Didier, 1862.)  ↩
  4.  Op. cit., CCVIII, t. II, p 337.  ↩

Le Livre, tome I, p. 183-207

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 183.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 183 [207]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 184.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 184 [208]. Source : Internet Archive.

vestiges du passage de sa pensée : ce sont de petits signes dont j’ai vainement étudié le sens, une croix, un triangle, une fleur, un thyrse, une main, un soleil, vrais hiéroglyphes que lui seul savait comprendre et dont il a emporté la clef. Son heureuse mémoire cependant aurait pu se passer d’un tel secours. Il n’oubliait rien, en effet, des choses qu’il avait lues ; l’aspect seul du volume, un regard jeté sur la couverture, sur le titre, suffisaient pour réveiller tous ses souvenirs et renouveler soudainement ses impressions premières. C’était, de ses livres à lui, un commerce de tous les instants, une sorte de courant intellectuel presque ininterrompu. Ils ne renfermaient pas une bonne parole dont il ne leur tînt compte en passant, un mauvais propos dont il ne leur gardât rancune. Aussi était-il devenu fort scrupuleux dans le choix des volumes qu’il admettait sur ses rayons. Il avait grand soin de ne s’entourer que d’ouvrages amis, et proscrivait, comme un voisinage fâcheux, les auteurs qui blessaient sa pensée[183.1]. »

[I.207.183]
  1.  Paul de Raynal, la Vie et les Travaux de M. J. Joubert, Pensées de Joubert, t. I, pp. xlv-xlvi. Le même biographe donne encore les détails suivants sur l’amour et la sollicitude que Joubert témoignait à ses livres (ibid., p. xlviii) : « … Dès l’abord cependant une singularité m’avait frappé. Je l’avais vu (Joubert) quitter, à notre approche, un volume dont il était occupé, la main enveloppée dans un gant ciré, à polir la couverture. J’ai su depuis que, lorsque sa santé ne lui permettait ni de monter à sa galerie, ni de se livrer aux travaux de la pensée, il lui arrivait souvent de faire descendre quelques-uns de ses écrivains favoris, pour rendre à leur parure de ces petits soins humbles et naïfs où se laissait aller son amour pour eux. On concevra, du reste, le prix qu’il attachait à ses livres, en songeant que c’était peu à peu, sur des épargnes dont l’emploi était parfois contesté, et presque toujours après de longues recherches, qu’il les avait successivement acquis. » Dans un article publié par le Magasin pittoresque (mars 1887, p. 78), et traitant Du choix de vingt livres, Agénor Bardoux (1830-1897), membre de l’Institut, sénateur et ancien ministre de l’Instruction publique, révèle sur Joubert la particularité suivante, dont il a omis de fournir la preuve ou d’indiquer la source : « Le dernier des platoniciens, Joubert, celui de qui l’on a dit qu’il avait l’air d’ « une âme ayant rencontré par hasard un corps, et s’en tirant comme elle pouvait. » Joubert avait une singulière habitude : en dehors des classiques, qu’il conservait dans leur intégrité, il avait l’habitude de déchirer toutes les pages qui lui déplaisaient, de telle sorte qu’il ne conservait que les (sic) livres effilés, sans commencement ni fin. »  ↩

Le Livre, tome I, p. 184-208

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 184.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 184 [208]. Source : Internet Archive.

Le vicomte de Bonald (1754-1840), dont on connaît les apho­rismes[184.1] : « Depuis l’Évangile jusqu’au Contrat Social, ce sont les livres qui ont fait les révolutions, » « La littérature est l’expression de la société », etc., se montrait, en fait de livres, autrement rigoureux que Joubert, et, non content de proscrire les statues en costume héroïque, « il proposait sérieusement à l’Administration de faire faire des éditions châtiées et exemplaires des auteurs célèbres ; on extrairait de chaque auteur ce qui est grave, sérieux, élevé, noblement touchant, et l’on supprimerait le reste : « Tout ce qui serait de l’écrivain social serait conservé, tout ce qui serait de

[I.208.184]
  1.  Ap. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IV, pp. 431 et 432.  ↩

Le Livre, tome I, p. 185-209

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 185.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 185 [209]. Source : Internet Archive.

l’homme serait supprimé ; et, si je ne pouvais faire le triage, dit-il, je n’hésiterais pas à tout sacri­fier.[185.1] » Le systématique et impitoyable doctrinaire ne semble pas se douter qu’il pourrait survenir un autre épurateur non moins zélé et féroce que lui, un autre vandale et massacreur de son espèce, ou plutôt d’une espèce contraire, qui s’en prendrait à lui, Bonald, et lui ferait subir la peine du talion, le supprimerait et sacrifierait à son tour, sans pitié ni remords et totalement.

La comtesse d’Albany (1752-1824), la femme du brutal Prétendant Charles-Édouard et l’amie dévouée d’Alfieri, puis du peintre Xavier Fabre (de Montpellier), avait la passion de la lecture, et une passion qui ne fit que s’accroître avec l’âge. Dans sa retraite de Florence, après sa promenade matinale aux Caseine, elle se réfugiait au milieu de ses livres, et ne les quittait pour ainsi dire plus : « C’est un grand plaisir, écrivait-elle en décembre 1802, que de passer son temps à parcourir les différentes idées et opinions de ceux qui ont pris la peine de les mettre sur le papier. C’est le seul plaisir d’une personne raisonnable à un certain âge ; car les conversations sont médiocres et bien faibles, et toujours très ignorantes…. Mes livres augmentent tous les jours…. Je ne trouve pas de meilleure et plus sûre

[I.209.185]
  1.  Ap. Sainte-Beuve, op. cit., t. IV, pp. 433-434.  ↩

Le Livre, tome I, p. 186-210

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 186.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 186 [210]. Source : Internet Archive.

compagnie : au moins on peut penser avec eux[186.1]. » « Les livres, disait-elle encore[186.2], ont toujours plus d’esprit que les hommes qu’on rencontre. »

Dans la correspondance de Paul-Louis Courier (1772-1825), qui devint, à certain moment, en 1812, un des habitués du salon de la studieuse comtesse d’Albany, l’amour des livres et de l’étude apparaît dès le début et en maint endroit : « Mes livres font ma joie, et presque ma seule société. Je ne m’ennuie que quand on me force à les quitter, et je les retrouve toujours avec plaisir. J’aime surtout à relire ceux que j’ai déjà lus nombre de fois, et par là j’acquiers une érudition moins étendue, mais plus solide[186.3]. » Et plus loin[186.4] : « Mon père regarde comme mal employé le temps que je donne aux langues mortes, mais j’avoue que je ne pense pas de même. Quand je n’aurais eu en cela d’autre but que ma propre satisfaction, c’est une chose que je fais entrer pour beaucoup dans mes calculs ; et je ne regarde comme perdu, dans ma vie, que le temps où je n’en puis jouir agréablement, sans jamais me repentir du passé, ni craindre pour l’avenir. Si je puis me mettre à l’abri de la misère, c’est tout ce qu’il me faut ; le reste de mon temps sera employé à satis-

[I.210.186]
  1.  Ap. Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. V, pp. 437 et 424.  ↩
  2.  Ap. Id., op. cit., t. VI, p. 55.  ↩
  3.  P.-L. Courier, Lettres, lettre à sa mère, 10 septembre 1793, p. 425. (Œuvres, Paris, Didot, 1865. In-18.)  ↩
  4.  Id., loc. cit., 25 février 1794, pp. 427-428.  ↩

Le Livre, tome I, p. 187-211

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 187.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 187 [211]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 188.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 188 [212]. Source : Internet Archive.

faire un goût que personne ne peut blâmer, et qui m’offre des plaisirs toujours nouveaux. Je sais bien que le grand nombre des hommes ne pense pas de la sorte ; mais il m’a paru que leur calcul était faux, car ils conviennent presque tous que leur vie n’est pas heureuse. »

« Les lettres et la solitude, voilà mon élément, » écrivait, en 1792, Benjamin Constant (1767-1830) à Mme de Charrière[187.1].

« Je n’aime guère à changer de place…. J’étais né pour vivre et mourir dans une cellule, et encore des plus étroites : in angulo cum libello, » assurait Lamennais (1782-1854), à trente ans, du fond de sa retraite de la Chesnaie[187.2].

« Je veux mourir la tête appuyée, à droite et à gauche, sur des piles de bouquins, souhaitait Charles Nodier (1780-1844) ; il faut bien s’amuser à quelque chose, quand l’âge, les soucis et les infirmités nous ont fait perdre le seul avantage de nous amuser de tout[187.3]. » « La bibliomanie est peut-être encore de

[I.211.187]
  1.  Ap. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. III, p. 270.  ↩
  2.  Lettre datée de la Chesnaye, 1811, dans les Œuvres inédites de Lamennais publiées par A. Blaize, t. I, p. 110 (Paris, Dentu, 1886). « Rappelons-nous le mot cité de saint François de Sales, à propos de l’Imitation : « J’ai cherché le repos partout, et je ne l’ai trouvé que dans un petit coin, avec un petit livre. (Joubert, Pensées, CCXXII, t. II, p. 341.)  ↩
  3.  Ap. Un Bibliophile [E. Mulsant], les Ennemis des livres, p. 2. (Lyon, Georg, 1879.) A ce propos, citons ce mot, absolument authentique, prononcé par un tout jeune commis libraire d’une des plus importantes maisons de Paris. A un vieillard septuagénaire, client assidu de cette librairie, qui disait un jour gentiment, en soldant un achat : « Vous ne vous plaindrez pas que je ne viens pas vous voir ? J’en laisse, de l’argent, chez vous ! » ce petit commis, âgé de quatorze ans au plus, répliquait, sans y mettre un grain de malice : « Mais, monsieur, à votre âge, qu’est-ce que vous en feriez, de votre argent ? »  ↩

Le Livre, tome I, p. 188-212

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 188.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 188 [212]. Source : Internet Archive.

l’amour. Une bibliothèque de luxe est le harem des vieillards », déclarait encore le même amant passionné des livres[188.1], qui, dans cette dernière phrase, aurait pu se contenter de dire « une bibliothèque », sans épithète.

Daru (1769-1829), l’administrateur militaire et le traducteur d’Horace, adressait à son fils aîné, peu de temps avant de mourir, cette profession de foi littéraire : « J’ai trouvé dans l’étude des Lettres, au bout d’une vie déjà longue et traversée par bien des événements, un grand charme, une grande utilité, souvent de grandes consolations. Je m’y suis adonné de bonne heure, plutôt par goût que par prévoyance…. J’ai dû au goût et à l’habitude du travail les seuls remèdes que l’on puisse opposer soit au vide de l’âme qui suit souvent la perte du pouvoir, soit aux épreuves qui vous frappent dans la vie de ceux que l’on aime. Les Lettres m’ont été toujours secourables, utiles et douces : cultivez-les[188.2]…. »

« Que serais-je sans toi ? disait Schiller (1759-

[I.212.188]
  1.  Dictionnaire de la Conversation, Supplément, art. Bibliophile.  ↩
  2.  Ap. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IX. pp. 470-471.  ↩

Le Livre, tome I, p. 189-213

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 189.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 189 [213]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 190.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 190 [214]. Source : Internet Archive.

1805) à sa Muse[189.1] (c’est-à-dire sans l’amour de l’étude et le culte des Lettres). Je l’ignore. Mais je frissonne en voyant ce que sont sans toi des centaines et des milliers d’hommes[189.2]. »

Dans ses derniers jours, Gœthe (1749-1832), « le grand critique de notre âge[189.3] », « ce roi de la cri­tique[189.4] », « le plus grand des critiques, celui de qui l’on peut dire qu’il n’est pas seulement la tradition, mais qu’il est toutes les traditions réunies[189.5], » parlant de la difficulté qu’il y a souvent à lire un ouvrage, plaisantait sur la présomption des personnes qui, sans études préparatoires, sans connaissances préalables, veulent lire tous les ouvrages de philosophie et de science, absolument comme s’il s’agissait d’un roman. « Les braves gens ne savent pas, disait-il, ce qu’il en coûte de temps et de peine pour apprendre à lire[189.6]. J’ai travaillé à cela quatre-vingts ans,

[I.213.189]
  1.  Schiller, Poésies : les Ex-Voto, ou les Tablettes votives (avec cette inscription préliminaire : « Ce que le Dieu m’a enseigné, ce qui m’a aidé à traverser la vie, je le suspends ici, reconnaissant et pieux, dans le sanctuaire »). Œuvres complètes de Schiller, trad. Ad. Regnier, t. I, pp. 342 et 344.  ↩
  2.  Cf. le mot de Confucius (551-479 av. J.-C.) : « Il n’est pas facile de trouver un homme qui ait étudié pendant trois ans sans devenir bon ». (Ap. Max Muller, Essai sur l’histoire des religions, trad. G. Harris, p. 425.)  ↩
  3.  Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IV, p. 174.  ↩
  4.  Id., op. cit., t. III, p. 42.  ↩
  5.  Id., op. cit., t. XV, p. 368.  ↩
  6.  « Quoiqu’il y ait beaucoup de livres, croyez-moi, peu de gens lisent ; et, parmi ceux qui lisent, il y en a beaucoup qui ne se servent que de leurs yeux. » (Voltaire, Lettre de M. Clocpitre à M. Eratou, Œuvres complètes, t. IV, p. 726.) « Il est très commun de lire, et très rare de lire avec fruit. » (Id., Commentaires sur Rodogune, Œuvres complètes, t. IV, p. 467.) « N’avez-vous pas remarqué cela depuis longtemps ? il y a peu de gens qui sachent lire. » (Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. VIII, p. 355.) « Le critique n’est qu’un homme qui sait lire, et qui apprend à lire aux autres. » (Id., Portraits littéraires, t. III, p. 546.) L’écrivain d’art Ernest Chesneau (1833-1890) a prétendu (la Chimère, p. 9) qu’ « on ne commence à savoir lire qu’après la sortie du collège » : ce qui donne tout à fait tort à cette excellente mère dont parle Tallemant des Réaux (1619-1692) (Historiettes, t. VI, p. 328), — la sienne, paraît-il, — qui s’étonnait que son fils achetât encore des livres et s’occupât de lire après avoir quitté les bancs universitaires : « N’avez-vous pas terminé vos études ? »  ↩

Le Livre, tome I, p. 190-214

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 190.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 190 [214]. Source : Internet Archive.

et je ne peux pas dire encore que j’y sois arrivée[190.1]. » « On lit, disait-il encore[190.2], beaucoup trop de livres médiocres avec lesquels on perd son temps, et dont on, ne retire rien. On ne devrait lire que ce qu’on admire. »

C’était aussi le conseil de Lacordaire (1802-1861) : « A part le besoin des recherches dans un but utile, il ne faut lire ici-bas que les chefs-d’œuvre des grands noms ; nous n’avons pas de temps pour le reste[190.3]. »

[I.214.190]
  1.  Conversations de Gœthe recueillies par Eckermann, Trad. Délerot, t. II, p. 164. (Paris, Charpentier, 1863.)  ↩
  2.  Op. cit., t. II, p. 271.  ↩
  3.  Ap. Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. IV, p. 403. — Cf. le mot de Royer-Collard à Alfred de Vigny : « Je ne lis plus, monsieur, je relis ». (Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XI, p. 524.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 191-215

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 191.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 191 [215]. Source : Internet Archive.

Dans son oraison funèbre du général Drouot[191.1], qui, fidèle à ses dé­buts[191.2], a toujours conservé le culte des livres et de l’étude, Lacordaire a éloquemment magnifié l’amour des Lettres :

« L’amour des Lettres ! Oh ! faut-il que je surprenne par là peut-être quelqu’un de mes auditeurs ? Sommes-nous si loin déjà du temps où la culture des Lettres pour elles-mêmes était une passion distinctive de toutes les natures noblement trempées ? Le nombre va-t-il diminuant des esprits délicats et sérieux pour qui les Lettres sont autre chose qu’une vague réminiscence de la jeunesse ou un vulgaire métier ? Je n’ose le croire ; je ne me persuade pas, malgré des signes affligeants, que nous penchions vers la décadence, et que le bataillon sacré des intelligences d’élite soit chaque jour éclairci par des pertes qui ne se réparent point. Le général Drouot avait appris, dans les laborieuses études de sa jeunesse, cet amour antique des Lettres humaines. Un chef-d’œuvre était pour lui un être vivant avec lequel il conversait, un ami du soir qu’on admet aux plus familiers épanchements. Penser en lisant un vrai livre, le prendre, le poser sur la table, s’enivrer de son parfum, en aspirer la substance, c’était pour lui, comme pour toutes les

[I.215.191]
  1.  Prononcée dans la cathédrale de Nancy le 25 mai 1847. (Lacordaire, op. cit., p. 14. Paris, Henri Gautier, s. d.)  ↩
  2.  Cf. supra, pp. 120-121, n. 1.  ↩

Le Livre, tome I, p. 192-216

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 192.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 192 [216]. Source : Internet Archive.

âmes initiées aux jouissances de cet ordre, une naïve et pure volupté. Le temps coule dans ces charmants entretiens de la pensée avec une pensée supérieure ; les larmes viennent aux yeux ; on remercie Dieu, qui a été assez puissant et assez bon pour donner aux rapides effusions de l’esprit la durée de l’airain et la vie de la vérité. Ne vous demandez plus ce qui animait la solitude du vétéran de la grande armée, et lui enlevait les heures que le cours de son âge lui apportait. Tandis que nous vivions dans le présent, il vivait dans tous les siècles ; tandis que nous vivions dans la région des intérêts, il vivait dans la sphère du beau. Vie rare et excellente, parce que le goût n’y suffit pas, mais qu’il y faut le cœur et la vertu. Ce n’est pas sans raison que les anciens l’appelaient du nom de culte, et, comme on dit la religion de l’honneur, on pouvait dire aussi la religion des Lettres[192.1]. »

« Les Lettres, c’est l’esprit humain lui-même…. L’étude des Lettres, c’est l’éducation de l’âme, » disait Villemain (1790-1870)[192.2].

La correspondance de Ximénès Doudan (1800-1872), un « inconnu et volontairement inconnu[192.3] » de la foule, « un de ces esprits délicats nés sublimes[192.4] »,

[I.216.192]
  1.  Cf. infra, t. II, chap. i, la Religion des Lettres.  ↩
  2.  Ap. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. VI, p. 162.  ↩
  3.  Cuvillier-Fleury, Notice sur Doudan (Doudan, Lettres, t. I, p. xxii. Paris, C. Lévy, 1879. 4 vol. in-18).  ↩
  4.  Sainte-Beuve, op. cit., t. XI. p. 45.  ↩

Le Livre, tome I, p. 193-217

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 193.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 193 [217]. Source : Internet Archive.

un merveilleux causeur, de qui Victor Cousin disait que « personne, depuis Voltaire, n’a certainement eu autant d’esprit[193.1], » abonde en remarques piquantes ou profondes et en sagaces conseils relatifs aux livres et à la lecture :

« Dans les études littéraires, on ne profile que de ce qui amuse. C’est là surtout qu’il faut suivre sa pente, c’est-à-dire son goût. Je vois des personnes qui s’obstinent, par conscience, à lire ce qui les ennuie. Je doute qu’il leur reste une idée ou un sentiment de ce travail ingrat. Il faut planter là un livre dès que, après l’épreuve d’une vingtaine de pages, on sent qu’il ne vous va pas ; tout au plus le faut-il parcourir ; en parcourant on trouve quelquefois telle page qui vous fait revenir avec plaisir sur les commencements ; mais ne parcourt pas qui veut ; les personnes méthodiques ont de la peine à s’y faire. Il est vrai qu’on peut apprendre à parcourir métho­diquement[193.2]. Je crois que si Bossuet n avait pas forcé le Dauphin à lire d’un bout à l’autre des livres qui l’assommaient, le pauvre prince n’aurait pas dit, à la fin de son éducation : « C’est bon, je ne lirai plus que la Gazette[193.3] ».

« Pour les esprits féconds, les livres des autres

[I.217.193]
  1.  Comte d’Haussonville, Introduction aux lettres de Doudan (Doudan, loc. cit., t. I, p. viii).  ↩
  2.  Cf. infra, t. II, chap. iii, Diverses façons de lire, l’Art de parcourir.  ↩
  3.  Doudan, loc. cit., t. III, pp. 344-345.  ↩

Le Livre, tome I, p. 194-218

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 194.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 194 [218]. Source : Internet Archive.

ne donnent pas seulement ce qu’ils contiennent ; leur principale utilité est de suggérer d’autres manières de considérer un sujet par une sorte de méditation que provoque la lecture. C’est ce qui fait dire de certains livres qu’ils font penser. Je le crois vrai de tous, et la lecture n’est peut-être qu’une manière facile de fixer ses pensées sur un objet déterminé. Pendant que l’attention s’attache à la suite des raisonnements ou des récits de l’auteur, il se fait un autre travail dans le fond de l’atelier de l’intelligence, et ce travail, c’est l’invention personnelle et originale[194.1]. »

« Où en est votre convalescence ? Pouvez-vous lire tout votre soûl ? C’est la seule consolation que je connaisse. Aussi je crains que la destinée, qui est douce, ne m’arrache les yeux. Quand Luther entra au couvent, il emporta avec lui un Platon et un Virgile. Le goût des Lettres est une marque de grande origine. On ne l’a pourtant pas dans le faubourg Saint-Germain. C’est sin­gulier[194.2]. » « … Vous vous faites un rempart de livres que les importuns ne franchissent pas aisément. C’est un bon système de forti­fications[194.3]…. »

Et sans cesse Doudan revient sur sa passion des livres : « J’aime la vue des livres comme d’autres

[I.218.194]
  1.  Doudan, loc. cit., t. IV, pp. 171-172.  ↩
  2.  Id., loc. cit., t. IV, p. 275.  ↩
  3.  Id., loc. cit., t. IV, p. 358.  ↩

Le Livre, tome I, p. 195-219

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 195.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 195 [219]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 196.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 196 [220]. Source : Internet Archive.

aiment la vie du monde, sans dessein pourtant de causer avec chacun[195.1] ». « … Il m’a fallu renoncer à tout le plaisir que je me promettais d’un mois de solitude à lire du matin au soir et du soir au matin dans un petit coin. Je suis né pour lire, et non pas pour écrire, marcher et parler. Vous dites que lire, c’est être inutile au monde[195.2]. Qui vous dit le contraire ? Mais ne voyez-vous pas bien qu’écrire, c’est être nuisible au monde[195.3] ? » Etc. « Je veux savoir exactement ce que vous lisez. Dis-moi qui tu lis, et je te dirai qui tu es[195.4]. »

Cette dernière sentence a été reprise et commentée et développée en ces termes par l’historien et esthéticien Charles Blanc (1813-1882)[195.5] : « J’ai toujours pensé, et j’ai vérifié quelquefois, que l’on peut se faire une idée juste du caractère et de l’esprit d’un homme qu’on n’a jamais vu, rien qu’en regardant sa bibliothèque. Dis-moi ce que tu lis, et je te dirai qui tu es[195.6]. Avant même d’avoir lu les titres des

[I.219.195]
  1.  loc. cit., t. I, p. 246.  ↩
  2.  Cf. le mot du Père Gratry (Intermédiaire des chercheurs et curieux, 7 novembre 1899, col. 778) : « La lecture, cette paresse déguisée… ».  ↩
  3.  loc. cit., t. I, p. 334.  ↩
  4.  loc. cit., t. I, p. 355.  ↩
  5.  Grammaire des arts décoratifs, p. 336. (Paris, Laurens, s. d.)  ↩
  6.  « La vie d’un homme se reflète dans sa bibliothèque, écrit, lui aussi, l’érudit Anatole Claudin (1833-….) ; c’est là que l’on sait quel a été le but de ses études… l’objet principal de ses recherches intéressantes : « Dis-moi quels livres tu lis, je te dirai qui tu es ». (Ap. Fertiault, les Amoureux du livre, pp. 192-193.) Et Paul Stapfer (1840-….) : « Dis-moi quels auteurs, quels livres tu aimes à lire, je te dirai qui tu es et ce que tu peux faire. » (Ap. Fertiault, op. cit., p. 291.) Et, bien avant Doudan, avant Charles Blanc, Claudin, Stapfer et tutti quanti, un savant religieux du xviiie siècle, qui était un passionné liseur, dom Nicolas Jamin (1711-1782), a écrit de même, dans le Fruit de mes lectures (ap. Fertiault, op. cit., p. 231) : « Dites-moi quels livres vous lisez ordinairement, et, moi, je vous dirai qui vous êtes ».  ↩

- page 1 de 3