Le Livre, tome II, p. 263-279

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 263.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 263 [279]. Source : Internet Archive.

XII. Biblioclastes et bibliophobes.
— Les femmes et les livres

Le plus ancien exemple connu de destruction de livres, faite systématiquement et en masse, remonte au viiie siècle avant Jésus-Christ. Selon l’historien chaldéen Bérose (iiie siècle av. J.-C.) et le savant écrivain grec Alexandre Polyhistor (ier siècle av. J.-C.), le roi de Babylone Nabonassar, célèbre par l’ère qui porte son nom et part de l’an 747 avant l’ère chrétienne, fit détruire toutes les histoires des rois ses devanciers[263.1]. Il s’efforçait ainsi de supprimer le passé, et de donner son règne comme point d’origine au monde entier.

En l’an 213 avant Jésus-Christ, l’empereur chinois Chi-Hoang-Ti, « en haine des lettrés et de leurs principes, ordonna de brûler tous les livres qui se trouvaient dans son empire ; il n’excepta de cette proscription que les ouvrages qui traitaient de l’histoire de sa famille, de l’astrologie et de la médecine[263.2] ».

[II.279.263]
  1.  Ludovic Lalanne, Curiosités bibliographiques, p. 197.  ↩
  2.  Id., ibid.  ↩

Le Livre, tome II, p. 264-280

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 264.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 264 [280]. Source : Internet Archive.

Rien n’a fait plus de mal aux livres, rien n’en a fait autant massacrer et détruire que les querelles religieuses. Le livre étant le meilleur porte-parole de l’homme, et un porte-parole qui ne craint pas la lassitude, doué d’ubiquité et d’une puissance et d’une audace incomparables, il fallait avant tout le faire taire, c’est-à-dire le brûler, lui, aussi bien et encore mieux que tous les profanes, tous les dissidents et antagonistes.

« Les Romains ont brûlé les livres des juifs, des chrétiens et des philosophes, remarque Vigneul-Marville (1634-1704)[264.1] : les juifs ont brûlé les livres des chrétiens et des païens ; et les chrétiens ont brûlé les livres des païens et des juifs. La plupart des livres d’Origène et des anciens hérétiques ont été brûlés par les chrétiens. Le cardinal Ximénès (ministre d’Espagne et grand inquisiteur : 1436-1517), à la prise de Grenade, fit jeter au feu cinq mille Alcorans. Les Puritains, en Angleterre, au commencement de la Réforme prétendue, brûlèrent une infinité de monastères et d’anciens monuments de la véritable religion. Un évêque anglais mit le feu aux archives de son église, et Cromwell (1599-1658), dans les derniers temps, brûla la bibliothèque d’Oxford, qui était une des plus curieuses de l’Europe. »

[II.280.264]
  1.  Mélanges d’histoire et de littérature, tome II, page 56-57. (Paris, Prudhomme, 1725.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 265-281

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 265.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 265 [281]. Source : Internet Archive.

Pendant le séjour de saint Paul (10-70 ?) à Éphèse, à la suite de ses prédications, « il y en eut beaucoup, dit la Bible[265.1], de ceux qui avaient exercé les arts curieux, qui apportèrent leurs livres, et les brûlèrent devant tout le monde ; et, quand on en eut supputé le prix, on trouva qu’il montait à cinquante mille pièces d’argent ». Ces cinquante mille pièces d’argent, « ces cinquante mille drachmes reviennent à plus de cinquante mille livres de notre monnaie », estime l’abbé Fleury (1641-1723)[265.2], qui ajoute : « On croit que c’étaient des livres de magie ». « Quant à nous, riposte Ludovic Lalanne, nous serions fort porté à croire que ces livres étaient des ouvrages relatifs à la philosophie païenne et aux religions de l’Orient, et dont l’esprit ne pouvait être, par conséquent, que fort dangereux pour les nouveaux chrétiens. »

Nous avons parlé, dans notre premier volume[265.3], de la bibliothèque d’Alexandrie, qui passe pour avoir été détruite par les ordres du chef musulman Omar, lors de la prise de cette ville, en 640 ; et nous avons dit qu’à cette époque cette bibliothèque n’existait

[II.281.265]
  1.  Actes des apôtres, chap. xix, verset 10, trad. Le Maistre de Sacy. On connaît le beau tableau du Louvre, chef-d’œuvre d’Eustache Le Sueur, représentant la Prédication de saint Paul à Éphèse ↩
  2.  Histoire ecclésiastique, livre I, chap. xlii, ap. Ludovic Lalanne, op. cit., p. 198.  ↩
  3.  Pages 8 et 9.  ↩

Le Livre, tome II, p. 266-282

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 266.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 266 [282]. Source : Internet Archive.

plus, qu’une de ses sections avait été accidentellement incendiée, en l’an 47 avant Jésus-Christ, par les soldats de Jules César, et que l’autre section fut détruite environ quatre cents ans plus tard, en 390, par l’évêque ou patriarche Théophile, qui voulait abolir l’idolâtrie dans son diocèse[266.1]. Or, depuis cette date jusqu’à l’arrivée du lieutenant d’Omar, Amrou-ben-Alas, on ne trouve pas un mot, dans les écrivains du temps, qui autorise à supposer qu’on ait reconstitué à Alexandrie la moindre bibliothèque, ce qui ne doit pas étonner, puisque, entre autres causes[266.2], la littérature et la philosophie païennes furent, durant cet intervalle, partout proscrites, à tel point que Justinien fit fermer les écoles d’Athènes.

[II.282.266]
  1.  Cf. Ludovic Lalanne, op. cit., pp. 201 et s., où cette question de la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie est discutée avec science et bien résumée. Le premier auteur qui ait parlé de l’incendie de cette bibliothèque par les Arabes est Abd-Allatif, médecin arabe de Bagdad, mort en 1231, c’est-à-dire 591 ans après cet événement. « Quant au prétendu incendie de la bibliothèque d’Alexandrie, un tel vandalisme était tellement contraire aux habitudes des Arabes, qu’on peut se demander comment une pareille légende a pu être acceptée pendant si longtemps par des écrivains sérieux. Elle a été trop bien réfutée à notre époque pour qu’il soit nécessaire d’y revenir. Rien n’a été plus facile que de prouver, par des citations fort claires, que, bien avant les Arabes, les chrétiens avaient détruit les livres païens d’Alexandrie avec autant de soin qu’ils avaient renversé les statues, et que, par conséquent, il ne restait plus rien à brûler. » (Dr Gustave Le Bon, la Civilisation des Arabes, p. 208 ; Paris, Didot, 1884.)  ↩
  2.  Voir ces autres causes dans Ludovic Lalanne, op. cit., p. 203.  ↩

Le Livre, tome II, p. 267-283

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 267.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 267 [283]. Source : Internet Archive.

On connaît la réponse catégorique et typique qu’Omar aurait faite à son lieutenant, lorsque celui-ci, après s’être emparé d’Alexandrie, lui demanda ce qu’il devait faire de la bibliothèque : « Si ce que contiennent les livres dont vous me parlez est conforme au livre de Dieu (le Coran), ce livre les rend inutiles ; si, au contraire, ce qu’ils renferment est opposé au livre de Dieu, nous n’en avons aucun besoin. Donnez donc ordre de les détruire[267.1]. » En conséquence, d’après cette légende, Amrou-ben-Alas les fit distribuer dans les bains publics d’Alexandrie, dont ils suffirent à alimenter le chauffage durant six mois[267.2], — quoique le papier, sans parler du parchemin, s’il est bon pour allumer le feu, ne convienne guère pour l’entretenir.

Nous avons parlé également du pape Grégoire le Grand (540-604), saint Grégoire, qui passe pour avoir livré aux flammes un grand nombre d’ouvrages anciens, Tite-Live notamment, et qui, s’il n’a pas commis ce massacre, en était bien capable, à en juger par le mépris qu’il affichait pour les écrivains de l’antiquité[267.3].

[II.283.267]
  1.  Cf. ce que dit à ce sujet Jean-Jacques Rousseau (Discours sur les sciences et les arts : Œuvres complètes, t. I, p. 18, n. 1 ; Paris, Hachette, 1862) : « Supposez Grégoire le Grand à la place d’Omar, et l’Évangile à la place de l’Alcoran, la bibliothèque aurait encore été brûlée, » — en vertu du même raisonnement.  ↩
  2.  Cf. Larousse, op. cit., art. Omar Ier ↩
  3.  Cf. notre tome I, page 82.  ↩

Le Livre, tome II, p. 268-284

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 268.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 268 [284]. Source : Internet Archive.

L’empereur de Constantinople Léon l’Isaurien (né dans l’Isaurie, province d’Asie Mineure) ou l’Iconoclaste (briseur d’images) (680-741), ayant en vain essayé de faire partager ses idées au chef de la bibliothèque impériale, surnommé œcuménique (uni­versel)[268.1], à cause de l’étendue de ses connaissances, et à ses douze subordonnés, professeurs ou copistes, fit mettre le feu à cette bibliothèque, composée d’environ 36 000 volumes, et brûla tout ensemble livres, bibliothécaire et copistes.

Orderic Vital (1075-vers 1150) a décrit, dans son Histoire ecclésiastique, les ravages causés, durant les ixe et xe siècle, par les Normands, qui renouvelèrent ainsi les désastres commis par les Barbares, lors de la décadence et de la chute de l’empire romain. « Au milieu des affreuses tempêtes qui causèrent tant de maux du temps des Danois, dit-il[268.2], les écrits des anciens périrent dans les incendies qui dévorèrent les églises et les habitations ; quelque insatiable qu’ait été la soif d’étude de la jeunesse, elle n’a pu recouvrer ces ouvrages…. Ces écrits ayant été perdus, les actions des anciens furent livrées à l’oubli. Les modernes feraient d’inutiles efforts pour les recouvrer ; car ces antiques monuments dis-

[II.284.268]
  1.  Dans l’Histoire de l’imprimerie de Paul Lacroix, Fournier et Seré (p. 8), ce bibliothécaire est nommé, et non surnommé. Læcuménique (avec un æ et non un œ).  ↩
  2.  Livre VI ; ap. Ludovic Lalanne, op. cit., p. 208.  ↩

Le Livre, tome II, p. 269-285

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 269.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 269 [285]. Source : Internet Archive.

paraissaient, avec le cours des siècles, de la mémoire des vivants, comme la grêle et la neige qui tombent dans les fleuves suivent, pour ne jamais revenir, le cours rapide de leurs ondes. »

Au xie siècle, la bibliothèque des califes d’Égypte, au Caire, la plus considérable de tout l’empire musulman, fut, en majeure partie, pillée par les Turcs[269.1].

La bibliothèque de Tripoli de Syrie était riche, paraît-il, de trois millions de volumes, tous concernant la théologie, l’explication du Coran, la science des traditions et des belles-lettres. Lorsque, durant les Croisades, en 1105, Tripoli de Syrie tomba au pouvoir des Francs, « un prêtre, étant entré dans la bibliothèque, fut frappé de la quantité de livres qu’elle renfermait. La salle où il se trouvait était précisément celle qui contenait les Corans. Ayant mis la main sur un manuscrit, il reconnut cet ouvrage. Il en prit un second, puis un troisième, et ainsi de suite, jusqu’au nombre de vingt, et trouva toujours le même livre ; ayant alors déclaré que cet édifice ne renfermait que des Corans, les Francs y mirent le feu et le réduisirent en cendres. Il n’échappa qu’un petit nombre de livres, qui furent dispersés en différents pays[269.2]. »

[II.285.269]
  1.  Voir les détails de ce pillage ap. Ludovic Lalanne, op. cit., pp. 208-209.  ↩
  2.  E. Quatremère, Mémoires géographiques et historiques sur l’Égypte, t. II, pp. 506-507 (Paris, Schœll, 1811) ; et cf. Ludovic Lalanne, op. cit., pp. 210-211.  ↩

Le Livre, tome II, p. 270-286

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 270.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 270 [286]. Source : Internet Archive.

Nous avons vu précédemment encore[270.1] dans quel piteux état Boccace (1313-1375) trouva les livres des religieux du Mont-Cassin, et ce que devinrent, en 1526, après la victoire des Turcs à Mohacz, les cinquante mille volumes rassemblés par le roi de Hongrie Mathias Corvin (1443-1490).

Une lettre[270.2] de l’historien et conteur italien le Pogge (1380-1459) nous apprend que les moines du monastère de Saint-Gall, voisin de Constance, n’étaient guère plus soigneux de leur bibliothèque que ceux du Mont-Cassin : « …. Là, au milieu d’une foule de manuscrits qu’il serait trop long d’énumérer, j’ai trouvé un Quintilien encore sain et entier, mais plein de moisissure et couvert de poussière ; ces livres, en effet, loin d’être placés dans une bibliothèque, comme ils auraient dû l’être, étaient enfouis dans une espèce de cachot obscur et infect, au fond d’une tour, où l’on n’aurait certainement pas jeté les condamnés à mort. »

Les moines récollets d’Anvers allaient à peu près de pair avec les précédents. C’est à eux qu’advint, en 1735, la mésaventure suivante :

« Les récollets d’Anvers, passant en revue leur bibliothèque, jugèrent à propos d’y faire une réforme, et de la débarrasser d’environ quinze cents

[II.286.270]
  1.  Tome I, pages 102-103 et 115.  ↩
  2.  Citée par Mabillon, ap. Ludovic Lalanne, op. cit., p. 229.  ↩

Le Livre, tome II, p. 271-287

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 271.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 271 [287]. Source : Internet Archive.

volumes de vieux livres, tant imprimés que manuscrits, qu’ils regardèrent comme vrais bouquins de nulle valeur. On les déposa d’abord dans la chambre du jardinier, et, au bout de quelques mois, le Père gardien décida, dans sa sagesse, qu’on donnerait tout ce fatras audit jardinier, en reconnaissance et gratification de ses bons services. Celui-ci, mieux avisé que les bons pères, va trouver M. Vanderberg, amateur et homme de lettres, et lui propose de lui céder toute cette bouquinaille. M. Vanderberg, après y avoir jeté un coup d’œil, en offre un ducat du quintal : le marché est bientôt conclu, et M. Vanderberg enlève les livres. Peu après il reçoit la visite de M. Stock, bibliomane anglais, et lui fait voir son acquisition ; M. Stock lui donne à l’instant quatorze mille francs des manuscrits seuls. Quels furent la surprise et les regrets des Pères récollets à cette nouvelle ! Ils sentirent qu’il n’y avait pas moyen d’en revenir ; mais, tout confus qu’ils étaient de leur ignorance, ils allèrent humblement solliciter une indemnité de M. Stock, qui n’hésita pas à leur donner encore douze cents francs, tant il était satisfait de son acquisition[271.1]. »

Le marquis de Villena, don Enrique d’Aragon (1384-1434), célèbre poète et érudit espagnol, un des créateurs de la poésie castillane, avait, à force de dépenses et de soins, rassemblé une bibliothèque

[II.287.271]
  1.  Bulletin du bibliophile, mars 1835, p. 13.  ↩

Le Livre, tome II, p. 272-288

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 272.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 272 [288]. Source : Internet Archive.

considérable, où, à côté des œuvres des trouvères, figuraient de nombreux livres de recherches philosophiques et de magie. Le marquis de Villena, partageant les idées ou rêveries de son temps, s’occupait, en effet, de sciences occultes et de sorcellerie. A sa mort, le roi de Castille, Jean II, fit saisir sa bibliothèque, deux pleins chariots de livres, qu’il expédia à un dominicain, son confesseur, frère Lope de Barrientos, avec ordre de l’examiner. Celui-ci, fort ignorant, aima mieux brûler que de lire. « Mais, ajoute un contemporain, il est resté dans les mains de frère Lope beaucoup d’autres ouvrages précieux, qui ne seront ni brûlés ni rendus[272.1]. »

Les missionnaires qui se répandirent dans le Nouveau Monde au lendemain de sa découverte (1492) y provoquèrent de nombreuses destructions de monuments littéraires et historiques, d’autant plus fâcheuses que ces documents étaient les seuls pouvant nous renseigner sur la langue et l’histoire des anciens peuples de ces contrées.

« Comme la mémoire des événements passés était conservée, parmi les Mexicains, au moyen de figures peintes sur des peaux, sur des toiles de coton et sur des écorces d’arbres, les premiers missionnaires, incapables de comprendre la signification de ces figures et frappés de leurs formes bizarres, les regar-

[II.288.272]
  1.  Cf. Michaud, op. cit. ; Larousse, op. cit. ; etc.  ↩

Le Livre, tome II, p. 273-289

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 273.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 273 [289]. Source : Internet Archive.

dèrent comme des monuments d’idolâtrie qu’il fallait détruire pour faciliter la conversion des Indiens. Pour obéir à une ordonnance de Jean de Zumarraga. moine franciscain, premier évêque de Mexico, toutes ces archives de l’ancienne histoire du Mexique furent rassemblées et livrées aux flammes. Par suite de ce zèle fanatique des premiers moines qui s’établirent dans la Nouvelle-Espagne, et dont leurs successeurs déplorèrent bientôt les effets, on perdit entièrement la connaissance des événements reculés tracés sur ces monuments grossiers[273.1]. »

Le même sort était réservé aux monuments historiques et littéraires des Péruviens[273.2].

En 1549, le roi d’Angleterre Édouard VI publia un édit ordonnant la destruction de divers ouvrages religieux, et l’on profita de cet édit pour l’appliquer surtout aux manuscrits, quels qu’ils fussent, dont les reliures, ornées d’or, d’argent et de pierreries, tentaient la cupidité. Un jour, on alluma à Oxford, sur la place du marché, un grand feu où l’on jeta une énorme quantité de livres[273.3].

[II.289.273]
  1.  Robertson, Histoire de l’Amérique, livre VII, ap. Ludovic Lalanne, op. cit., p. 215. « Imitant saint Paul à Éphèse, l’archevêque Zumarraga à Tlatelulco, Nuñez de la Vega à Chiapa, et d’autres encore, firent brûler, comme suspects de nécromancie, tous les ouvrages mexicains qu’ils purent découvrir. » (Élisée Reclus, Nouvelle Géographie universelle, t. XVII, p. 89.)  ↩
  2.  Cf. Ludovic Lalanne, op. cit., p. 215.  ↩
  3.  Cf. Id., op. cit., p. 218.  ↩

Le Livre, tome II, p. 274-290

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 274.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 274 [290]. Source : Internet Archive.

En France, durant les guerres religieuses, quantité de bibliothèques de couvents furent, sinon détruites, du moins pillées et dispersées[274.1].

La bibliothèque d’Heidelberg, dite Bibliothèque Palatine, éprouva de singulières vicissitudes. Lorsque, dans la guerre de Trente Ans, en 1622, la ville d’Heidelberg fut prise par le comte de Tilly et mise à sac, le duc de Bavière, le pieux Maximilien, fit présent de cette bibliothèque au pape Grégoire XVI, qui la plaça au Vatican. Sous la République, lors de l’invasion des Français en Italie, 38 manuscrits, choisis dans cette collection, furent transportés à Paris ; mais, en 1815, ils nous furent enlevés et furent restitués à l’Université d’Heidelberg, ainsi que les manuscrits allemands, au nombre d’environ 850, restés au Vatican[274.2].

Une destruction considérable de livres fut faite, paraît -il, vers la fin du premier Empire, par un li-

[II.290.274]
  1.  Signalons aussi, en Espagne (Catalogne, province de Tarragone), le pillage du célèbre monastère cistercien de Poblet, qui renfermait, outre les tombeaux des rois dAragon, quantité d’œuvres d’art et une magnifique bibliothèque. Pendant les troubles civils de 1835, les moines s’enfuirent, emportant les objets les plus précieux, et, profilant de cet abandon, des bandes de malfaiteurs mirent à sac le couvent et l’incendièrent. (Cf. Guides Joanne, Espagne et Portugal, 1898, p. 108.) Dom Vincente, le fameux libraire assassin de Barcelone (qui, en quelques mois, tua douze de ses clients pour leur reprendre les livres qu’ils lui avaient achetés), était un ancien moine de Poblet. Il fut condamné à mort et exécuté en 1836. (Cf. mon volume Amateurs et Voleurs de livres, pp. 27-50.)  ↩
  2.  Cf. Ludovic Lalanne, op. cit., pp. 219-220.  ↩

Le Livre, tome II, p. 275-291

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 275.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 275 [291]. Source : Internet Archive.

braire de Paris, Martin Bossange (1766-1865), que la nouveauté et la hardiesse des entreprises n’effrayaient pas. C’était à l’époque où le gouvernement venait d’accorder le droit, connu sous le nom de licences, d’introduire en France des denrées coloniales pour des valeurs égales aux marchandises françaises exportées. On vit alors, conte Edmond Werdet, dans son ouvrage De la Librairie fran­çaise[275.1], Martin Bossange s’aviser du singulier stratagème suivant :

« Seul ou associé avec des tiers, il chargea des quantités énormes de livres français sur des navires en destination pour l’autre côté de la Manche. Arrivés au milieu du canal, les ballots étaient jetés par-dessus bord ; les bâtiments arrivaient sur lest en Angleterre, et revenaient chez nous chargés à mi-mât de denrées coloniales. Les bénéfices de retour compensaient bien et au delà la perte de la première cargaison. Ces opérations, dont le résultat fut de détruire fructueusement les vieilles éditions qui encombraient les magasins de librairie, en eurent un autre, d’une plus grande portée, consistant à donner naissance à ces nombreuses et magnifiques réimpressions qui surgirent de toutes parts lorsque vint la Restauration. »

Mais Bossange n’embarqua-t-il que des éditions défectueuses et des livres sans valeur ? Les « ma-

[II.291.275]
  1.  Page 170. (Paris, Dentu, 1866.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 276-292

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 276.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 276 [292]. Source : Internet Archive.

gnifiques réimpressions », effectuées après 1815, dédommagèrent-elles vraiment des pertes causées par ces naufrages volontaires ? That is the question.

Il y a une autre sorte de biblioclastes toute différente des précédents ; ce sont ceux qui détériorent et massacrent les livres par amour pour certaines parties ou certains accessoires du livre, ce sont les collectionneurs de frontispices, de portraits, de dédicaces, de premières pages ou titres de départ, de lettres ornées, colophons, marques d’imprimerie, couvertures anciennes, etc. Que d’admirables missels, par exemple, ont été stupidement tailladés et déchiquetés par des amateurs de fleurons et d’initiales en couleur, véritables barbares à qui tout commerce avec les livres devrait être interdit !

Notre roi Henri III (1551-1589) mérite, paraît-il, d’être rangé parmi ces « malfaiteurs » : la tradition l’accuse d’avoir découpé, dans quantité de livres d’église et de manuscrits, des miniatures et des lettres peintes « pour en orner de petites chapelles ou pour en former des reposoirs…. Plusieurs personnages de la cour (de pareils livres ne pouvaient appartenir qu’à des grands seigneurs) imitèrent, dit on, Henri III ; c’est ce qui explique bien souvent ces lacérations, si douloureuses pour des yeux éclai-

Le Livre, tome II, p. 277-293

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 277.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 277 [293]. Source : Internet Archive.

rés, alors que l’on essaye de reconstituer une histoire de l’art au moyen âge, dont ces splendides volumes sont, après tout, les uniques dépositaires[277.1]. »

Cette désastreuse et stupide mode de mutiler les livres illustrés existait encore en France au xviiie siècle, ainsi que nous le voyons dans une lettre de Mlle Aïssé[277.2]. « On est ici dans la fureur de la mode pour découper des estampes enluminées…. Tous découpent, depuis le plus grand jusqu’au plus petit. On applique ces découpures sur des cartons, et puis on met un vernis là-dessus. On fait des tapisseries, des paravents, des écrans. Il y a des livres d’estampes qui coûtent jusqu’à deux cents livres, et des femmes qui ont la folie de découper des estampes de cent livres pièce. Si cela continue, ils découperont des Raphaël. »

Les Anglais, eux, ont eu le cordonnier Bagford, qui, à lui seul, valait une légion de biblioclastes.

John Bagford, qui vivait au commencement du xviie siècle et fut l’un des fondateurs de la Société des Antiquaires d’Angleterre, passait son temps à parcourir a les provinces, allant de bibliothèque en bibliothèque, arrachant les titres des livres rares de

[II.293.277]
  1.  Le Magasin pittoresque, 1876, p. 27 : les Ennemis des livres (articles anonymes). Cf. Ferdinand Denis, Histoire de l’ornementation des manuscrits, p. 125. (Paris, Curmer, 1857 ; in-4.)  ↩
  2.  Mlle Aïssé, Lettres à Mme Calandrini, lettre XI, De Paris, 1727 ; p. 60. (Paris, Librairie des bibliophiles, 1878.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 278-294

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 278.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 278 [294]. Source : Internet Archive.

tous les formats. Il en faisait des collections, suivant leur nationalité et les villes où il les trouvait, en sorte qu’avec des affiches, des notes manuscrites et des assemblages de toutes sortes et de toutes natures, il était arrivé à collectionner plus de cent volumes in-folio, qui se trouvent aujourd’hui au British Museum[278.1]. »

Cent volumes composés de feuillets arrachés dans les plus précieux ouvrages ! Ce n’est pas sans raison que William Blades, à qui j’emprunte ces détails, conclut que de tels enragés bibliomanes, « bien qu’ils s’arrogent eux-mêmes le nom de bibliophiles, doivent être classés parmi les pires ennemis des livres[278.2] ».

L’habitude de pratiquer des coupures dans les journaux a conduit certains écrivains ou publicistes à traiter de même les fascicules de leurs revues et les pages de leurs livres. De ce nombre on cite Lamartine[278.3], Émile de Girardin et Victor Fournel[278.4].

[II.294.278]
  1.  William Blades, les Livres et leurs ennemis, p. 112. (Trad. de l’anglais ; Paris. Claudin, 1883.)  ↩
  2.  Op. cit., p. 113.  ↩
  3.  « Lamartine, qui en arrachait les feuillets (de ses livres), lorsqu’il avait une citation à intercaler dans ses manuscrits. » (Lucien Descaves, le Sort des livres, dans le Livre à travers les âges, p. 27.)  ↩
  4.  Victor Fournel est l’auteur, sous le pseudonyme d’Edmond Guérard, d’un Dictionnaire encyclopédique d’anecdotes (Paris, Didot, 1872 ; 2 vol. in-12), et c’est sans doute pour la confection de ce recueil qu’il massacra ainsi nombre de volumes de sa bibliothèque.  ↩

Le Livre, tome II, p. 279-295

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 279.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 279 [295]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 280.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 280 [296]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 281.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 281 [297]. Source : Internet Archive.

Ce système expéditif enlève non seulement toute valeur aux livres ainsi mutilés, mais, de plus, selon la judicieuse objection de M. Guyot-Daubès[279.1], « l’économie de temps qu’il procure, au point de vue d’une recherche, est bien peu de chose, puisqu’une simple note de référence permettra, dans une bibliothèque bien tenue, de retrouver le passage cherché en une ou deux minutes ».

Il est à remarquer, d’ailleurs, qu’Émile de Girardin avait changé d’opinion à cet égard durant ses dernières années : « il prétendait alors que, dans une recherche, le passage intéressant se trouvait toujours au dos d’une page qui, antérieurement, avait été détachée du livre[279.2] ».

Falconet[279.3] avait aussi coutume, dit-on, de découper

[II.295.279]
  1.  L’Art de classer les notes, p. 36.  ↩
  2.  Guyot-Daubès, op. cit., p. 37.  ↩
  3.  Il me parait très probable que ni le médecin Camille Falconet (1671-1762), ni le sculpteur Étienne Falconet (1716-1791) n’est coupable de ce barbare moyen de quintessencier les livres, qu’on leur a confusément attribué à l’un et à l’autre. Victor Fournel (Edmond Guérard) raconte cette anecdote, précisément dans le Dictionnaire (p. I, p. 147) dont nous venons de parler, mais il n’ajoute au nom de Falconet aucun prénom ni aucune épithète. Il indique comme référence Panckoucke ; mais ce nom isolé est insuffisant pour nous renseigner. M. Guyot-Daubès (op. cit., p. 37) accuse nettement, d’ailleurs sans preuve aucune ni indication de source, « le célèbre médecin Falconet ». Pour M. Fertiault (les Légendes du livre, p. 200), le coupable serait Étienne Falconet qui « se rappelait sans doute avec terreur les 45 000 volumes de son oncle Camille, le médecin. C’est d’Alembert qui conte le fait », ajoute M. Fertiault. D’abord, ainsi que Jal le démontre (Dictionnaire critique de biographie et d’histoire, art. Falconet), rien ne prouve les relations de parenté entre Étienne et Camille Falconet ; tout porte à croire, au contraire, qu’ils n’appartenaient pas à la même famille. Ensuite, si d’Alembert « conte le fait », il n’en nomme pas l’auteur. Voici le texte de d’Alembert (Encyclopédie, t. II, p. 228, col. 2, art. Bibliomanie) : « J’ai ouï dire à un des plus beaux esprits de ce siècle qu’il était parvenu à se faire, par un moyen assez singulier, une bibliothèque très choisie, assez nombreuse, et qui pourtant n’occupe pas beaucoup de place. S’il achète, par exemple, un ouvrage en douze volumes où il n’y ait que six pages qui méritent d’être lues, il sépare ces six pages du reste, et jette l’ouvrage au feu. Cette manière de former une bibliothèque m’accommoderait assez, » conclut d’Alembert. Le médecin Camille Falconet, qui était un très obligeant érudit, possédait une « immense bibliothèque (elle renfermait 45 000 volumes, dont 11 000 entrèrent à la Bibliothèque du Roi….) Elle était au service de tout le monde…. Sa méthode était d’écrire ses observations sur des cartes (fiches). Il en laisse au moins 90 000, dont la plupart doivent être très curieuses. » (Grimm, Correspondance littéraire, février 1762, t. V, pp. 46-47 ; Paris, Garnier, 1878.) Voir aussi Diderot, Œuvres complètes, t. XIII, p. 463, Encyclopédie, art. Bibliothèque (Paris, Garnier, 1876). — A notre connaissance, aucun contemporain de Camille Falconet ne fait de lui un massacreur de livres, un biblioclaste, au contraire. Ce sont très probablement ses 90 000 fiches, soigneusement confectionnées par lui et léguées à son ami Lacurne de Sainte-Palaye (cf. Hœfer, Biographie générale, art. Falconet), qui ont fait croire qu’il s’agissait, non de résumés, de réflexions ou d’extraits copiés à la main, mais d’extraits réels, de pages lacérées et enlevées. Telle la singulière confusion qui attribue à Buffon l’habitude d’écrire non seulement en jabot et manchettes brodées, — ce qui n’offre rien d’impossible ni de bien surprenant, — mais sur ses manchettes amidonnées ; plutôt que l’habitude d’écrire sur les marges ou manchettes de son papier tout simplement. — On a accusé de même, et sans preuve aucune, le moraliste Joubert de déchirer ses livres et d’en enlever toutes les pages qui lui déplaisaient : cf. supra, t. I, p. 184, notes.  ↩

Le Livre, tome II, p. 280-296

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 280.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 280 [296]. Source : Internet Archive.

dans les livres les passages qui l’intéressaient le plus, si bien qu’il réduisait à quelques feuillets des ouvrages considérables ; il appelait cela « n’en garder que la quintessence ».

Le Livre, tome II, p. 281-297

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 281.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 281 [297]. Source : Internet Archive.

L’érudit bibliographe Jamet le Jeune (1710-1778) avait aussi « la manie de former des recueils factices d’opuscules et brochures, parfois de fragments enlevés à divers ouvrages et relatifs à un sujet donné ; il faisait relier le tout, y joignait force notes en marge, et donnait le titre de Stromates aux collections qu’il créait ainsi[281.1] ».

Quant aux collectionneurs d’antiques couvertures de livres, rappelons que, dans une vente publique, la vente de la collection Deroussent, qui eut lieu à Montreuil-sur-Mer, en mai 1860, on put voir « un monceau de couvertures de livres jadis reliés en maroquin ou en veau fauve par du Seuil, et presque tous aux armes de l’abbé de Dompmartin…. M. Deroussent lui-même n’avait pas craint de dépecer de splendides in-folio en grand papier, qu’il avait vendus au poids à la garnison de Montreuil pour en confectionner des cartouches ! Il était possédé aussi de la manie des albums, et avait mutilé maint volume, enlevant les charmants frontispices gravés par Léonard Gaultier, et les portraits si recherchés dus au burin de Thomas de Leu[281.2]. »

[II.297.281]
  1.  Gustave Brunet, Fantaisies bibliographiques, p. 253.  ↩
  2.  Annuaire du bibliophile, 1861, p. 215.  ↩

Le Livre, tome II, p. 282-298

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 282.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 282 [298]. Source : Internet Archive.

Et ce vandale se croyait un bibliophile modèle, digne de la reconnaissance et de l’admiration de ses concitoyens.

Les relieurs ont été aussi maintes fois classés parmi les ennemis des livres ; le bibliographe William Blades, notamment, les prend à partie dans plus d’un chapitre de sa très intéressante monographie.

« Ah ! que de ravages avons-nous vus, s’écrie-t-il[282.1], qui n’avaient d’autres auteurs que les relieurs ! Vous pouvez prendre un air autoritaire, — vous pouvez donner par écrit des instructions aussi précises que s’il s’agissait de votre testament, — vous pouvez jurer que vous ne payerez pas si vos livres sont rognés : — c’est inutile. Le Credo d’un relieur est bien court, car il ne se compose que d’un article, et cet article lui-même ne comprend qu’un seul mot, l’horrible mot : « Rognures ! »

Et plus loin[282.2] :

« Dante, dans son Inferno, mesure aux âmes damnées diverses tortures, appropriées avec une opportunité toute dramatique aux crimes perpétrés par les victimes. Si nous avions à prononcer un jugement sur les relieurs coupables d’avoir détérioré certains volumes précieux que nous avons vus, où

[II.298.282]
  1.  Les livres et leurs ennemis, chap. iii, p. 34.  ↩
  2.  Chap. viii, pp. 100-101.  ↩

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