Le Livre, tome II, p. 312-328

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 312.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 312 [328]. Source : Internet Archive.

XIII. Du prêt des livres

Occupons-nous d’abord du prêt des livres dans les bibliothèques publiques.

Dans celles de ces bibliothèques où le prêt des livres au dehors est autorisé, les bibliothèques universitaires, par exemple, il est de règle de ne laisser sortir aucun des ouvrages qui sont fréquemment demandés pour être consultés sur place, et dont on ne possède que peu d’exemplaires, aucun ouvrage « de référence » surtout, aucun livre rare, précieux à un point de vue quelconque, au point de vue de la reliure notamment ; aucun volume non plus faisant partie, comme les périodiques, d’une collection.

« Sont exceptés du prêt (au dehors) : 1º les livres demandés fréquemment ; 2º les périodiques ; 3º les dictionnaires ; 4º les ouvrages de prix ; 5º les gravures, cartes et plans ; 6º les ouvrages brochés[312.1]. »

[II.328.312]
  1.  Instruction générale relative aux bibliothèques populaires, ap. Ulysse Robert, Recueil des lois concernant les bibliothèques publiques, p. 131. Voir aussi Gabriel Richou, Traité de l’administration des bibliothèques publiques, pp. 174-175.  ↩

Le Livre, tome II, p. 313-329

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 313.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 313 [329]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 314.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 314 [330]. Source : Internet Archive.

« Les ouvrages précieux, qu’il serait impossible, ou du moins très difficile, de remplacer, tels que les manuscrits, les incunables, les chartes, ne doivent pas être prêtés, dit, de son côté, Graesel, dans son Manuel de Bibliothé­conomie[313.1] ; on peut en dire autant des estampes, des dessins originaux et des cartes, pour lesquels une détérioration, même légère, constituerait une irréparable perte. Il faut exclure également du prêt tous les livres qui sont d’un usage courant, les recueils encyclopédiques, par exemple, les lexiques, glossaires, manuels, ouvrages de référence, les répertoires bibliographiques dont se servent les employés de la bibliothèque, enfin les collections, les revues et les publications académiques. Inutile d’ajouter que les livres non reliés, et ceux qui ne sont pas encore catalogués, ne doivent sortir sous aucun prétexte. »

Egger[313.2] conseille, en outre, et avec grande raison, de ne prêter au public « que des livres faciles à transporter », c’est-à-dire d’un format maniable, ne dépassant pas l’in-octavo.

Il va sans dire que tout prêt doit être inscrit sur un registre.

Quant à la durée du prêt, « qui doit toujours être déter­minée »[313.3], elle varie de huit ou quinze jours à

[II.329.313]
  1.  Page 414.  ↩
  2.  Histoire du livre, p. 221.  ↩
  3.  Léopold Delisle, Instructions élémentaires et techniques pour la mise et le maintien en ordre des livres d’une bibliothèque, p. 45.  ↩

Le Livre, tome II, p. 314-330

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 314.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 314 [330]. Source : Internet Archive.

trois mois. « Les délais, dit M. Léopold Delisle[314.1], ne devraient pas dépasser trois mois, sauf, dans certains cas, la faculté laissée à l’emprunteur de demander la prolongation du prêt. Le bibliothécaire ne doit jamais laisser un livre sorti de la bibliothèque pendant plus d’un an. »

Au moyen âge, à l’origine de nos bibliothèques publiques, il était fréquent de faire déposer un gage pour tout livre prêté. Cette condition se trouve stipulée dans le règlement de la bibliothèque de la Sorbonne, De libris et de librariis, mis en vigueur en 1321, le plus ancien règlement sur l’organisation d’une bibliothèque. Le premier article établit le système du cautionnement, et le second ordonne l’élection des gardiens ou bibliothécaires par les socii[314.2].

Ces deux articles fondamentaux se retrouvent, comme nous allons le voir, dans le règlement de Richard de Bury, et en forment les points essentiels ; aussi, et selon la remarque du bibliographe Hippolyte Cocheris[314.3], est-il impossible de ne point recon-

[II.330.314]
  1.  Op. cit., ibid.  ↩
  2.  Voir le texte de ces articles dans l’introduction de Hippolyte Cocheris au Philobiblion de Richard de Bury, p. xlv. « La question du prêt des livres, qui fait encore le désespoir des administrations des bibliothèques, dit H. Cocheris (p. xliv), est résolue par le système du cautionnement. »  ↩
  3.  Op. cit., p. xlv ↩

Le Livre, tome II, p. 315-331

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 315.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 315 [331]. Source : Internet Archive.

naître là une imitation. La haute position que Richard de Bury, évêque de Durham et grand chancelier d’Angleterre, occupait dans le monde politique lui avait certainement facilité l’accès de notre Sorbonne ; il n’avait pas manqué d’en visiter la bibliothèque et de s’informer auprès des conservateurs de l’organisation qui la régissait, et le chapitre où il traite du prêt des livres[315.1] reflète ces renseignements et cette organisation.

« Il a toujours été difficile de renfermer les hommes dans les lois de l’honnêteté. Bien plus, la fourberie des modernes s’est efforcée de dépasser les limites des anciens et d’enfreindre, dans l’insolence de leur liberté, les règles établies. C’est pourquoi, suivant le conseil d’hommes prudents, nous avons déterminé un certain mode, d’après lequel nous voulons régler l’usage et la communication de nos livres, pour l’utilité des étudiants. D’abord, tous nos livres, — dont nous avons fait un catalogue spécial, — nous les avons, dans un but de charité, concédés et donnés au comité des écoliers vivants à Oxford, dans notre hall, en perpétuelle aumône pour notre âme, celles de nos parents, et aussi pour celles du très illustre roi d’Angleterre Édouard, troisième du nom depuis la conquête, et de très dévote dame la reine Philippa,

[II.331.315]
  1.  Philobiblion, chap. xix, Sage Règlement sur la nécessité de communiquer les livres aux étrangers, pp. 155-158 ; trad. Hippolyte Cocheris.  ↩

Le Livre, tome II, p. 316-332

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 316.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 316 [332]. Source : Internet Archive.

son épouse, afin que ces livres soient prêtés pour un temps aux écoliers et aux maîtres, tant réguliers que séculiers, de l’Université de ladite ville, et qu’ils servent et profitent à leurs études, suivant le mode qui suit immédiatement et qui est tel :

« Cinq écoliers demeurant dans la hall susdite seront choisis par le maître de ladite hall, qui leur confiera la garde des livres. De ces cinq personnes, trois d’entre elles, et pas moins, auront le droit de prêter le livre ou les livres pour la lecture ou l’usage de l’étude. Nous voulons qu’on ne laisse sortir de l’enceinte de la maison aucun livre pour le copier ou le transcrire. Donc, quand un écolier séculier ou religieux, lesquels ont une part égale dans notre faveur, viendra pour emprunter un livre, les gardiens considéreront avec soin s’ils possèdent ce livre en double, et, s’il en est ainsi, ils pourront le prêter sous caution, caution qui, d’après leur estimation, devra toujours dépasser la valeur du livre. Ils devront immédiatement dresser un écrit qui rappellera le livre prêté, le gage fourni, avec les noms de ceux qui prêtent et de celui qui a reçu, ainsi que la date du jour et de l’année. Si les gardiens ne trouvent pas en double le livre demandé, ils ne le prêteront à personne, sauf à ceux qui font partie du comité de ladite hall, encore sous la condition expresse de ne point le laisser sortir de l’enceinte de la maison ou de la hall. Un livre quelconque pourra être prêté

Le Livre, tome II, p. 317-333

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 317.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 317 [333]. Source : Internet Archive.

par l’un des trois gardiens à l’un des écoliers de ladite hall, après avoir pris d’abord note de son nom et du jour de l’emprunt. L’écolier auquel on aura prêté ce livre ne pourra point le communiquer à un autre, à moins que ce ne soit du consentement des trois gardiens susnommés, qui auront alors le soin d’effacer le nom du premier emprunteur, d’indiquer celui du second, et la date de ce nouvel emprunt.

« Lorsque les gardiens entrent en charge, ils promettent par serment d’observer ce règlement, et ceux qui empruntent le livre ou les livres jurent également qu’ils ne le demandent que pour le lire et l’étudier, en promettant qu’ils ne le transporteront pas, et qu’ils ne permettront pas qu’on le transporte hors d’Oxford ou de ses faubourgs….

« S’il arrivait par hasard qu’un livre fût perdu, soit par la mort, soit par un vol, par la fraude ou l’incurie, celui qui l’aura égaré, son procureur ou l’exécuteur de ses dernières volontés, payera le prix du livre et recevra le gage en échange. Enfin, s’il arrivait que, d’une manière ou d’une autre, les gardiens fissent quelque bénéfice [en remplaçant le livre perdu] ils l’emploieront à la réparation et à l’augmentation des livres[317.1].

La règle prescrivant que « le gage est une condition sine qua non du prêt » était appliquée dans les

[II.333.317]
  1.  Philobiblion, chap. xix. Cf. aussi Ludovic Lalanne, Curiosités bibliographiques, pp. 187-189.  ↩

Le Livre, tome II, p. 318-334

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 318.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 318 [334]. Source : Internet Archive.

bibliothèques de nombre de couvents, et les soins les plus rigoureux étaient souvent prescrits aux moines pour la conservation et le bon ordre de leurs livres. « Un religieux devait demander pardon, comme d’une faute punissable, d’avoir laissé tomber un livre, dit H. Géraud[318.1] ; il devait veiller avec soin à ce que ceux qu’il empruntait à la bibliothèque du couvent ne fussent exposés ni à la fumée ni à la poussière ; la moindre tache arrivée par sa négligence était un sujet d’un grave reproche. Enfin le prêt des livres, même lorsqu’ils ne devaient point sortir de la maison, était soumis à des garanties bien autrement efficaces que dans nos bibliothèques publiques. Le sacristain ou le bibliothécaire, armarius, dans les monastères où cette charge existait, devait non seulement inscrire l’emprunt, mais encore exiger de l’emprunteur un gage qui n’était remis qu’au moment où le livre était restituée[318.2]. »

[II.334.318]
  1.  Essai sur les livres dans l’antiquité, p. 227.  ↩
  2.  Géraud cite ici, entre autres références, Félibien, Histoire de Paris, pièces justificatives, t. III, p. 177, et une série d’articles intitulés Des Bibliothèques au moyen âge, parus dans les Annales de philosophie chrétienne de janvier et février 1839. Ces précautions et ces soins n’étaient malheureusement pas pris dans tous les monastères. Voir ce qui est dit dans notre tome I, page 81 : « La règle des couvents, comme toutes les lois en général, indique ce qui devait se faire, et non pas ce qui se faisait, » etc. ; plus loin, page 102, la visite de Boccace à l’abbaye du Mont-Cassin ; et, dans le présent volume, page 270, le désordre qui régnait parfois dans les bibliothèques conventuelles.  ↩

Le Livre, tome II, p. 319-335

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 319.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 319 [335]. Source : Internet Archive.

Les rois eux-mêmes étaient astreints à cette clause, obligés de déposer un gage, quand ils empruntaient un volume à une bibliothèque conventuelle. Louis XI, désirant faire copier un manuscrit du médecin arabe Razi ou Rasis (-923), « le plus beau et le plus singulier thresor de nostre Faculté » de médecine de Paris, n’en obtint communication que moyennant le dépôt d’une somme de « douze marcs d’argent, vingt livres sterling, et l’obligation d’un bourgeois, — un nommé Malingre, — pour la somme de cent écus d’or[319.1] ».

Certains livres même, dans les bibliothèques publiques, notamment à Leyde, à la Laurentienne, à la cathédrale d’Hereford, etc., étaient alors attachés par des chaînettes de fer à leurs rayons ou à leurs pupitres, de façon à ne pouvoir être consultés que sur place : c’étaient les catenati, les « enchaînés ».

Les livres des bibliothèques publiques, ceux surtout des cabinets de lecture[319.2], offrent, pour la santé,

[II.335.319]
  1.  Peignot, Manuel bibliographique, p. 50, n. 1 ; et Ludovic Lalanne, op. cit., pp. 135-136.  ↩
  2.  Disons, en passant, que c’est en 1742 qu’a été établi à Paris, par les soins du libraire François-Augustin Quillau, le premier cabinet de lecture, « le premier cabinet littéraire où se réunissent les lecteurs ». (Ambroise Firmin-Didot, Essai sur la typographie, col. 844.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 320-336

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 320.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 320 [336]. Source : Internet Archive.

des dangers qui ont été mis récemment en évidence. Les docteurs du Cazal et Catrin, entre autres, ont nettement démontré que les livres sont de véritables véhicules des germes des maladies contagieuses, de la diphtérie, de la tuberculose, de la fièvre typhoïde principalement[320.1].

La Revue scientifique du 4 février 1899[320.2], dans un article sur « les Papiers dangereux et leur désinfection », signale les faits suivants :

« Le Bulletin mensuel de l’Œuvre des enfants tuberculeux nous apprend que la Caisse d’épargne de Bruxelles vient d’installer un service pour la désinfection des livrets et autres papiers qui affluent dans l’établissement. Tous les documents sont exposés maintenant pendant quelques heures aux vapeurs de l’aldéhyde formique…. Mais il est un danger de contamination beaucoup plus grand encore, et dont le public ne semble pas s’émouvoir : c’est celui que présentent les livres des bibliothèques publiques ou des cabinets de lecture. Tel roman populaire, tel bouquin à succès passe par mille ou quinze cents paires de mains avant d’être absolument trop crasseux ou trop fripé pour être hors d’usage. Dans ce nombre de lecteurs, il y a des convalescents, des malades, des tuberculeux. Or, le papier est un excel-

[II.336.320]
  1.  Cf. les journaux de février 1896, entre autres, l’Événement du 19 et l’Éclair du 25 février.  ↩
  2.  Pages 153-154.  ↩

Le Livre, tome II, p. 321-337

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 321.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 321 [337]. Source : Internet Archive.

lent véhicule à microbes, et un livre, passant de main en main, peut apporter dans une famille un choix très complet de maladies transmissibles, depuis la rougeole, la scarlatine et la variole, jusqu’au choléra asiatique et la peste, en passant par le typhus, le croup et la diphtérie, la coqueluche, la gale, le charbon, les septicémies, les affections puerpérales et la tuberculose pulmonaire. Il y a là des mesures à prendre d’urgence, et nous nous étonnons que les services compétents n’y aient pas encore songé, d’autant plus que le remède est d’application facile, comme le prouve l’expérience de la Caisse d’épargne de Bruxelles. »

Ailleurs[321.1], la même revue, en constatant encore une fois que « le danger du transport des maladies contagieuses par les livres est universellement admis », cite l’exemple de vingt employés de l’Office sanitaire du Michigan, successivement atteints de tuberculose, après avoir compulsé des registres qui avaient séjourné quelque temps dans des salles occupées par des phtisiques. Ces registres furent examinés, et on les trouva imprégnés de bacilles tuberculeux.

Un autre exemple est communiqué par un médecin allemand, M. Max Bensinger, de Mann­heim[321.2]. Il s’agit

[II.337.321]
  1.  Numéro du 18 janvier 1902, p. 89. Cf. aussi le Mémorial de la librairie française du 26 mars 1903, pp. 176-177.  ↩
  2.  Cf. Mémorial de la librairie française, ibid.  ↩

Le Livre, tome II, p. 322-338

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 322.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 322 [338]. Source : Internet Archive.

d’une jeune mère, récemment accouchée, et de son enfant. Pendant dix jours, tout alla pour le mieux : mère et bébé se portaient à merveille. Au bout de ce temps, un changement subit se produit : l’enfant tombe malade, et meurt, quarante-huit heures plus tard, avec de l’otite et des abcès cutanés. La mère, de son côté, voyait se former chez elle un abcès. On le traita sans retard chirurgicalement et aussi par injection de sérum antistreptococcique ; mais ce fut en vain : différentes articulations se prirent, et la mort survint brusquement. « C’était un cas de septicémie incontestable. Mais comment l’infection s’était-elle produite ? Ne voyant rien, dans la manière dont la défunte avait été soignée, qui pût expliquer la contamination à laquelle elle avait succombé quelques jours après son enfant, M. Bensinger chercha ailleurs, et voici ce qu’il trouva. Un livre, provenant d’un cabinet de lecture, était caché dans le lit. Ce livre, une amie l’avait apporté à la malade, qui avait pris l’habitude de le lire pendant qu’elle allaitait son enfant. C’était un de ces vieux livres comme on en trouve dans tous les cabinets de lecture de rang inférieur : taché, crasseux, graisseux, ayant beaucoup circulé, ayant été beaucoup lu et ayant beaucoup ramassé de malpropretés.

« M. Bensinger examina ce livre avec soin ; il en gratta la couverture et quelques pages, et examina les débris qu’il avait ainsi recueillis. Il y trouva des

Le Livre, tome II, p. 323-339

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 323.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 323 [339]. Source : Internet Archive.

microbes en abondance, et particulièrement un grand nombre de streptocoques. Il put donc être presque assuré que sa malade avait été infectée par les microbes que renfermait ce livre, qui était un agent de contamination des plus dangereux. »

Les livres classiques, que se repassent les écoliers, sont, non moins que les volumes de cabinets de lecture et de bibliothèques publiques, dignes de suspicion et d’appréhension. En Hongrie, il y a quelques années, le Syndicat des libraires, uniquement mû, j’aime à le croire, par l’intérêt général et le souci de la santé publique, a demandé à la Société nationale d’hygiène d’émettre un vœu en faveur de l’interdiction de la vente des livres de classe ayant déjà servi, et un savant, M. Krausz, chargé de répondre à cette question, entreprit, à cet effet, une série de recher­ches[323.1]. Voici quelques résultats de ces expériences, qui sont des plus instructives et des plus probantes :

« M. Krausz inocule dans le péritoine des cobayes des feuilles de papier coupées dans des livres ou des bouillons inoculés avec les fragments de papier. Tandis que l’inoculation ne produit aucun accident quand il s’agit de livres neufs, la péritonite survient toutes les fois que les feuilles sont empruntées à des

[II.339.323]
  1.  Zeitschrift für Hygiene und Infectionskrankheiten, 1901, XXXVII, dans la Revue scientifique du 18 janvier 1902, p. 89.  ↩

Le Livre, tome II, p. 324-340

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 324.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 324 [340]. Source : Internet Archive.

livres d’école usés ou à des livres provenant de cabinets de lecture….

« L’auteur a imprégné des feuilles de papier avec les cultures de divers agents pathogènes. Il a trouvé que le vibrion cholérique a perdu sa vitalité en moins de 48 heures, le bacille diphtérique en 28 jours, le staphylocoque en 31. Le bacille typhique ne survit partiellement que 40 ou 50 jours ; exceptionnellement, il a résisté 95 jours. Avec le bacille tuberculeux, le résultat reste douteux après 103 jours…. »

C’est donc la tuberculose qui présente le plus de risques et de menaces.

M. Krausz formule ainsi ses conclusions : « … On imposera la désinfection des livres provenant d’élèves qui auront été atteints de maladies contagieuses. L’établissement de désinfection indiquera d’une façon apparente sur la couverture que l’opération a été exécutée. Il est désirable que l’établissement de désinfection se prête à la désinfection gratuite, de façon que les marchands de livres d’occasion puissent facilement faire désinfecter les ouvrages en vente. Les pères de famille prendraient vite l’habitude de ne plus acheter que des ouvrages désinfectés. On ne saurait, sans graves inconvénients, interdire, comme le demandent les libraires hongrois, la vente des ouvrages d’occasion. Dans certaines classes de Budapest, 18,5 pour 100 des élèves

Le Livre, tome II, p. 325-341

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 325.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 325 [341]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 326.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 326 [342]. Source : Internet Archive.

avaient des livres neufs, 47,4 des livres ayant déjà servi, et 31,1 à la fois des livres neufs et d’occasion.

« Il y a lieu d’imposer la désinfection des livres des cabinets de lecture, qui changent très fréquemment de lecteurs et doivent être souvent entre les mains de malades ou de convalescents…. »

Nous reviendrons plus loin, en traitant de l’usage et de l’entretien des livres, sur ces dangers de contagion et sur les procédés employés pour y parer.

Nous arrivons au prêt des livres entre particuliers, à cette question, tant de fois discutée et controversée : « Doit-on prêter ses livres ? »

Un principe, un axiome plutôt, à rappeler tout d’abord, c’est qu’on ne lit bien, on ne savoure convenablement et complètement un livre que s’il vous appartient, qu’à condition d’en être l’unique et absolu propriétaire[325.1].

[II.341.325]
  1.  « On ne travaille bien qu’avec ses livres à soi. Un pauvre homme dépensait en livres le prix de son dîner ; « Mais, lui dit quelqu’un, si vous lisiez ces livres à la Bibliothèque ? — Je ne peux lire, répondit-il, que les livres que j’ai achetés. » … « On est dégoûté d’un livre banal, comme d’une femme banale. On ne lit bien que dans ses livres à soi. On contracte mariage avec eux…. Étudier dans les bibliothèques publiques, c’est vivre à l’auberge ; on a affaire aux livres de tout le monde, livres plus ou moins souillés, maculés ; on n’en peut user qu’à son tour, après ou avant tel ou tel lecteur ; ils passent par toutes les mains ; ils ne s’attachent pas à vous, on ne s’attache pas à eux ; on vit avec eux d’aventure, au jour le jour, dans un commerce banal et sans intimité. Mais, quand on retrouve ses livres à soi, ceux qu’on connaît depuis sa jeunesse et depuis son enfance, ceux qu’on a conquis au collège par son travail, ceux qu’on a amassés peu à peu par livraisons avec le fruit de ses épargnes, avec ses semaines d’écolier, quel vrai plaisir ! quelle joie vive ! comme on les fête ! comme on les reconnaît ! On les a feuilletés cent fois ; on a fait ici une corne, là une marque de crayon, là un cri d’admiration sympathique, là une réfutation véhémente ; partout on a laissé quelque chose de soi, de son cœur ou de son esprit ; un papier, un brin d’herbe, un parfum d’autrefois ! On retrouve parmi les feuillets mille souvenirs endormis, qui tout à coup se réveillent. » Etc. (Émile Deschanel, A bâtons rompus, Quand on range sa bibliothèque, pp. 132-134 ; Paris, Hachette, 1868.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 326-342

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 326.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 326 [342]. Source : Internet Archive.

J’ajouterai même volontiers que, pour le bien goûter et le bien savourer, ce livre, il n’est pas mauvais de l’avoir acheté de ses deniers et payé de sa poche.

Le bon et regretté Léon de la Brière (….-1899), historien de Mme de Sévigné et commentateur de Montaigne, a même prétendu quelque part[326.1] que les Français « ne lisent jamais les livres qu’on leur donne », et « lisent rarement ceux qu’ils achètent ». Il y a sans doute là un peu d’exagération, mais l’idée, le principe que nous venons d’émettre, se retrouve dans cette boutade.

[II.342.326]
  1.  Dans son récit la Nouvelle Ecbatane, qui fait partie du volume intitulé Bagatelles, par le Comité de la Société des gens de lettres, p. 302. (Paris, Dentu, 1892.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 327-343

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 327.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 327 [343]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 328.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 328 [344]. Source : Internet Archive.

Que les livres dont vous vous servez soient à vous. Évidemment il ne faudrait pas pousser cette règle trop loin, jusqu’à refuser, par exemple, comme Larcher (1726-1812), le traducteur d’Hérodote, de consulter un volume des plus rares, parce que ce volume ne vous appartient pas[327.1] ; je parle ici, non des ouvrages

[II.343.327]
  1.  « Quelqu’un demandait au docteur Luther son psautier, qui était vieux et déchiré, lui promettant de lui en rendre un nouveau ; le docteur s’y refusa, parce qu’il était habitué à son exemplaire. Il ajouta : « La mémoire locale est fort utile…. » « Bon nombre de savants obligés de faire un fréquent usage de livres, partagent la façon de voir, la manie, si l’on veut, de Luther ; ils s’accoutument si fortement aux exemplaires des ouvrages dont ils se servent d’habitude, qu’ils ne travailleraient pas aussi bien avec d’autres entièrement identiques, mais qu’ils n’ont pas l’habitude de feuilleter. On cite en ce genre l’obstination du traducteur d’Hérodote, Larcher, qui ne voulut jamais se servir que de volumes lui appartenant. Son collègue Langlès ayant reçu de Londres, à une époque où les communications étaient très difficiles, le travail du célèbre Rennel sur la géographie de l’historien grec, s’empressa de le porter au vieux savant, le mit à sa disposition. Il fut bien surpris d’entendre Larcher le remercier sèchement et lui dire : « J’ai pour principe de ne jamais travailler avec des livres qui ne sont pas à moi. » (Les propos de table de Martin Luther, De l’Écriture Sainte, p. 295, traduction et notes de Gustave Brunet ; Paris, Garnier frères, 1844.) « A propos de M. Larcher, je ne puis m’empêcher de raconter ici une anecdote qui est encore un de mes souvenirs de jeunesse. J’ai connu M. Larcher dans les derniers temps de sa vie. Je crois le voir encore avec son costume antique, son air sévère et le siècle presque entier qui pesait sur sa tête. Qu’il me paraissait vieux ! On était sûr de le rencontrer tous les jours, à la même heure, assis au pied du même arbre, dans le jardin du Luxembourg, en compagnie de sa bonne, presque aussi vieille que lui. Ancien universitaire. M. Larcher, par une simplicité que j’aime, avait conservé l’habitude de se donner congé tous les jeudis ; et, ce jour de congé, il le passait dans les magasins de MM. de Bure, à causer avec eux des nouvelles de la république des lettres, ou à fureter, tant que ses forces le lui permirent, dans leurs rayons chargés de vieux livres. Les jours de jeûne et de pénitence, M. Larcher, devenu très bon catholique, avait inventé un moyen de se mortifier qui ne pouvait être bon que pour lui seul. Ces jours-là, il ne lisait pas de grec, et se réduisait au vil latin. » (S. de Sacy, Variétés littéraires, t. I, pp. 244-245 ; Paris, Perrin, 1884.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 328-344

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 328.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 328 [344]. Source : Internet Archive.

de référence accidentelle et momentanée, mais de ceux qu’on lit entièrement et qui méritent d’être relus.

Et ces livres donc, vos livres, les prêterez-vous ?

Voyons les arguments et les exemples présentés par les « prêteurs » et les « non prêteurs », et écoutons, dès le début, le maître bibliophile Gustave Mouravit, qui met en avant, pour soutenir sa cause, — le prêt, — les considérations les plus élevées et les plus éloquentes, les plus nobles motifs :

« Il ne suffit pas à la bibliophilie de nous défendre contre les productions inutiles ou malsaines, écrit-il[328.1], de maintenir dans toute leur pureté les traditions de la littérature et du goût, de provoquer, de hâter même les progrès de la science et des lettres ; c’est à elle qu’il appartient de vulgariser, de répandre le culte des choses de l’esprit en se faisant communicative, en ouvrant généreusement ses trésors à ceux qui n’en sont pas ou qui en sont moins favorisés.

« Un des plus grands hommes du dernier siècle a

[II.344.328]
  1.  Le Livre et la Petite Bibliothèque d’amateur, p. 254 et s.  ↩

Le Livre, tome II, p. 329-345

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 329.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 329 [345]. Source : Internet Archive.

écrit : « L’amour des livres n’est estimable que dans a deux cas : lorsqu’on sait les estimer ce qu’ils valent et qu’on les lit pour profiter de ce qu’ils peuvent renfermer ; lorsqu’on les possède pour les communiquer[329.1]. »

« … Dans tous les cas, conclut M. Mouravit, c’est un véritable devoir pour le bibliophile d’ouvrir généreusement sa bibliothèque, qui doit lui être surtout chère par ce motif que « sa propre satisfaction s’y trouve avec celle de beaucoup d’autres : bonum quo communius eo melius[329.2] ».

Et plus loin[329.3], M. Mouravit cite divers exemples empruntés à l’antiquité : « Lucullus en fit (de ses livres) un usage plus honorable encore que leur acquisition, en ouvrant sa bibliothèque au public ; on s’y rendait comme dans un sanctuaire des Muses[329.4] ». Et, au temps d’Auguste, alors que les

[II.345.329]
  1.  D’Alembert, Encyclopédie, t. II, p. 22 ; ap. Mouravit, op. cit., p. 255.  ↩
  2.  « La Mothe-Le Vayer, qui ne nomme pas l’auteur de ce mot, cite un peu inexactement : Bonum quo communius est, eo est divinius, avait dit Possevin…. Sur quoi Le Vayer ajoute : « Et véritablement si nous louons la charité de quelques [bonnes] personnes qui font provision et distribuent… des remèdes à beaucoup d’infirmités corporelles, quelle estime ne devons-nous point faire de ceux qui ont de si belles boutiques et si bien garnies de sûrs et véritables remèdes contre toutes les maladies de l’esprit ? » (Œuvres, 1662, t. II, p. 454 ; [ou 1684, t. X. p. 107] ; ap. Mouravit, op. cit., pp. 256-257, note.)  ↩
  3.  Pages 268-269.  ↩
  4.  Plutarque, Vie de Lucullus : cf. supra, t. I, p. 9, n. 2.  ↩

Le Livre, tome II, p. 330-346

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 330.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 330 [346]. Source : Internet Archive.

grandes bibliothèques, pour être rendues plus accessibles, furent placées sous les portiques des temples, les particuliers, « les bibliomanes mêmes, dit Petit-Radel[330.1], se crurent obligés, pour éviter la censure qui s’attachait à la jouissance personnelle et exclusive des livres, d’imiter la munificence des grands, en faisant disposer leurs collections dans les vestibules de leurs maisons, et quelquefois dans leurs thermes. »

Parmi les « prêteurs », nous nommerons encore le célèbre amateur Jean (Ioannes) Grolier (1479-1565), dont on connaît la devise ou l’ex-libris : d’un côté de ses livres, sur l’un des plats, il faisait graver : Io. Grolierii et amicorum, et sur l’autre : Portio mea, Domine, sit in terra viventium[330.2].

Un autre bibliophile de la même époque, Thomas Maïoli, Maioli ou Majoli (xvie siècle), inscrivait de même sur ses livres : Tho. Maïoli et amicorum ; mais, remarque M. Henri Bouchot[330.3], il corrigeait parfois « d’une devise sceptique l’élan de son amitié : Ingratis servire nephas[330.4], ce qui pourrait bien

[II.346.330]
  1.  Recherches sur les bibliothèques anciennes et modernes, p. 14.  ↩
  2.  Cf. Ludovic Lalanne, op. cit., p. 286. Voir une bonne étude sur Grolier, ap. Édouard Fournier, l’Art de la reliure en France, chap. xiii, pp. 78-109.  ↩
  3.  Le Livre, l’Illustration, la Reliure, p. 264 ; et Gustave Brunet, Fantaisies bibliographiques, p. 293.  ↩
  4.  Gustave Brunet, op. cit., ibid., donne : Ingratis servare nephas ↩

Le Livre, tome II, p. 331-347

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 331.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 331 [347]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 332.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 332 [348]. Source : Internet Archive.

être le cri d’un propriétaire de livres trompé par les emprunteurs ».

Rabelais écrivait sur le titre de ses livres, comme on le voit encore à notre Bibliothèque nationale : « Francisci Rabelæsi, medici, καὶ τῶν αὐτοῦ φίλῶν[331.1] ». D’autres savants ou amateurs, Bathis (….-….), de Bruxelles, Marc Laurin (1530-1581), de Bruges, ont, le premier en grec, le second en latin, employé la même sentence, et proclamé que leurs livres étaient à eux et à leurs amis[331.2].

Le savant François Marucelli (1625-1713), qui fit construire à Florence, sa ville natale, une bibliothèque publique encore existante, et qui dota Rome d’un établissement du même genre, avait pour programme : Publicæ et maximæ pauperum utilitati[331.3].

Un illustre collectionneur et érudit du même temps, Michel Bégon (1638-1710), n’hésitait pas non plus à mettre ses livres à la disposition d’autrui, et, comme son bibliothécaire lui remontrait un jour qu’avec ce système il s’exposait à voir disparaître plus d’un de ses trésors, il lui répliqua fort dignement : « J’aime encore mieux perdre mes livres que d’avoir l’air de me défier d’un honnête homme[331.4] ».

[II.347.331]
  1.  L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 10 juillet 1879, col. 402 ; et Rabelais, Œuvres, édit. annotée par Burgaud des Marets et Rathery, t. II, p. 11, n. 2. (Paris, Didot, 1880.)  ↩
  2.  Cf. Gustave Brunet, op. cit., pp. 271 et 296.  ↩
  3.  Fertiault, les Amoureux du livre, p. 353.  ↩
  4.  Cf. Peignot, Dictionnaire raisonné de bibliologie, t. II, p. 361. C’est en l’honneur de Michel Bégon et en souvenir du bon accueil qu’avait reçu de lui le botaniste Plumier que celui-ci donna le nom de bégonia à un genre de plantes d’Amérique.  ↩

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