III-IV. Dénombrement des livres

— Beaucoup de livres ou peu ?
— Choix des livres
— Lire beaucoup ou beaucoup relire ?
— Relectures

Nous avons vu[086.1] que Sénèque et Pline le Jeune sont d’avis que « la multitude des livres dissipe l’esprit », et que « beaucoup relire vaut mieux que lire beaucoup de choses » : Multum legendum esse, non multa.

C’est aussi l’opinion de l’Ecclésiaste[086.2] : « Il n’y a point de fin à multiplier les livres. » Et nul n’ignore qu’au temps présent, si justement surnommé « l’âge du papier », dans ce siècle où sévit, comme une maladie nouvelle, « la stampomanie », la manie d’imprimer et de s’exhiber, ils croissent et se multiplient de plus en plus.

A quelque prétentieux et sot personnage qui se vantait un jour devant lui d’avoir beaucoup lu et de savoir beaucoup de choses, le philosophe grec Aristippe de Cyrène (390 av. J.-C.-….), disciple de Socrate et fondateur de la secte épicurienne dite cyrénaïque, répliquait par cette très judicieuse comparaison, bien souvent reprise depuis et maintes fois citée et commentée : « Ce ne sont pas ceux qui mangent le plus qui sont les plus gras et les plus sains, mais ceux qui digèrent le mieux[094.1] ».

Et ces conseils de Marc-Aurèle (121-180), qui s’adressent si bien à tous les amis des livres et de la lecture : « Cesse d’errer çà et là, car tu n’auras pas le temps de relire tes mémoires, ni les hauts faits des anciens Romains et des Grecs, ni les recueils que tu avais mis à part pour ta vieillesse…. Il faut moins t’occuper l’esprit des choses qui te manquent que de celles que tu as actuellement ; choisir même, parmi les choses que tu as, celles qui sont les plus propres à te rendre heureux ; te rappeler leur beauté, et combien tu aurais lieu de les regretter, si tu ne les avais pas[095.1]. »

« Que votre lecture soit modérée, dit, de son côté, saint Jérôme (331-420)[096.1] : ce n’est pas la lassitude, mais la prudence, qui doit vous la faire interrompre. Une lecture trop prolongée est répréhensible ; car ce qui est bon de soi-même cesse de l’être et devient sujet au blâme, si on le porte au delà des bornes. »

Pétrarque constate[096.2] qu’ « il est des gens qui croient connaître tout ce qui est écrit dans les livres qu’ils ont chez eux, et quand la conversation tombe sur un sujet : « Ce livre, disent-ils, est dans ma bibliothèque ». Pensant que cela suffit, comme si le livre était en même temps dans leur tête, ils haussent les sourcils et se taisent…. Si l’abondance des livres faisait des savants ou des gens de bien, les plus riches seraient les plus savants de tous et les meilleurs, tandis que nous voyons souvent le contraire[096.3]…. De même, dit encore Pétrarque, que la multitude des combattants a empêché plusieurs généraux de vaincre, la multitude des livres a empêché beaucoup de gens d’apprendre, et l’abondance, comme cela arrive, a produit la disette…. La multiplicité des chemins trompe souvent le voyageur. Celui qui marchait sûrement sur une seule route hésite entre deux chemins, et son embarras redouble dans un carrefour de trois ou quatre chemins. De même souvent celui qui aurait lu avec fruit un seul livre en a ouvert et feuilleté plusieurs inutilement. »

Il y a des passionnés des livres et de l’étude qui, littéralement, se gavent et se soûlent de lectures, s’en abrutissent. C’est à leur sujet et contre leur intempérance que Montaigne, entre autres devises et sentences, avait fait inscrire celle-ci sur une des solives de sa « librairie » : Ne plus sapias quam necesse est, ne obstupescas ; « ce que nous nous permettons de traduire un peu librement : N’ayez pas trop de livres, de peur de vous abêtir, » ajoute M. Gustave Mouravit[097.1].

« Dieu merci, s’écrie Gui Patin[097.2], je suis à l’épreuve de la tentation de ces messieurs les acheteurs publics des sottises d’autrui ; je ne veux que de bons ouvrages, c’est pour cela que j’ai une bibliothèque peu garnie. »

Saint-Évremond nous apprend[098.1] qu’ « un choix délicat » le réduit à peu de livres, où il cherche « beaucoup plus le bon esprit que le bel esprit » ; que ce sont les livres latins qui lui fournissent le plus d’agréments, et qu’il ne se lasse pas de les relire. « La vie est trop courte, dit-il encore[098.2], pour lire toute sorte de livres et charger sa mémoire d’une infinité de choses, aux dépens de son jugement. »

« Quelques-uns, par une intempérance de savoir, et par ne pouvoir se résoudre à renoncer à aucune sorte de connaissance (sic), les embrassent toutes et n’en possèdent aucune, remarque La Bruyère[098.3] ; ils aiment mieux savoir beaucoup que de savoir bien, et être faibles et superficiels dans diverses sciences, que d’être sûrs et profonds dans une seule. Ils trouvent en toutes rencontres celui qui est leur maître et qui les redresse ; ils sont les dupes de leur vaine curiosité, et ne peuvent au plus, par de longs et pénibles efforts, que se tirer d’une ignorance crasse. »

Rollin (1661-1741) a repris ce même thème[099.1] : « Il vaut bien mieux s’attacher à un petit nombre d’auteurs choisis, et les étudier à fond, que de promener sa curiosité sur une multitude d’ouvrages qu’on ne peut qu’effleurer et parcourir rapidement. »

Et Vauvenargues[099.2] : « Si nous étions sages, nous nous bornerions à un petit nombre de connaissances, afin de les mieux posséder. Nous tâcherions de nous les rendre familières, » etc.

Plus rationnel et meilleur nous semble le conseil de lord Brougham (1779-1868)[099.3] : « Il est bien d’étudier quelque sujet à fond, et un peu de chaque sujet ».

« J’oubliais à vous dire, — écrit Racine à son fils[099.4], — que j’appréhende que vous ne soyez un trop grand acheteur de livres. Outre que la multitude ne sert qu’à dissiper et à faire voltiger de connaissances en connaissances, souvent assez inutiles, vous prendriez même l’habitude de vous laisser tenter de tout ce que vous trouveriez. Je me souviens toujours d’un passage des Offices de Cicéron, que M. Nicole me citait souvent pour me détourner de la fantaisie d’acheter des livres : Non esse emacem, vectigal est ; « C’est un grand revenu que de n’aimer point à acheter ». Mais le mot d’emacem est très beau, et a un grand sens. »

Voltaire est revenu souvent sur cette question de la multiplicité des livres, et sur les réflexions que suggèrent cette abondance et cette immensité.

« Une grande bibliothèque a cela de bon, dit-il[100.1], qu’elle effraye celui qui la regarde. Deux cent mille volumes découragent un homme tenté d’imprimer ; mais malheureusement il se dit bientôt à lui-même : On ne lit point tous ces livres-là, et on pourra me lire. Il se compare à la goutte d’eau qui se plaignait d’être confondue et ignorée dans l’Océan : un génie eut pitié d’elle ; il la fit avaler par une huître ; elle devint la plus belle perle de l’Orient, et fut le principal ornement du trône du grand mogol….

« Notre homme travaille donc au fond de son galetas avec l’espérance de devenir perle.

« Il est vrai que, dans cette immense collection de livres, il y en a environ cent quatre-vingt-dix-neuf mille qu’on ne lira jamais, du moins de suite ; mais on peut avoir besoin d’en consulter quelques-uns une fois en sa vie. C’est un grand avantage, pour quiconque veut s’instruire, de trouver sous sa main, dans le palais des rois, le volume et la page qu’il cherche, sans qu’on le fasse attendre un moment. C’est une des plus nobles institutions. Il n’y a point eu de dépense plus magnifique et plus utile.

« La bibliothèque publique du roi de France est la plus belle du monde entier, moins encore par le nombre et la rareté des volumes que par la facilité et la politesse avec laquelle les bibliothécaires les prêtent à tous les savants. Cette bibliothèque est sans contredit le monument le plus précieux qui soit en France.

« Cette multitude étonnante de livres ne doit point épouvanter. On a déjà remarqué[101.1] que Paris contient environ sept cent mille hommes, qu’on ne peut vivre avec tous, et qu’on choisit trois ou quatre amis. Ainsi, il ne faut pas plus se plaindre de la multitude des livres que de celle des citoyens. »

C’est ce qui faisait dire au bibliographe Bollioud-Mermet (1709-1793)[102.1] : « Il en est des livres comme des amis. Les bons sont rares, mais quand même ils seraient tous excellents, penserait-on qu’il fût expédient d’en avoir beaucoup, et possible de les tous cultiver ? On ne s’attacherait intimement à aucun, » etc. Après avoir conseillé de relire souvent les meilleurs livres, les chefs-d’œuvre de l’esprit humain, le même écrivain, que Jules Richard appelle sans raison « un des hommes les plus ennuyeux du xviiie siècle[102.2] », continue par ces considérations pleines d’à-propos et de justesse : « Ce qui a échappé à une première lecture se découvre dans une seconde. D’ailleurs, le caractère distinctif des meilleurs ouvrages est une sorte de fécondité lumineuse qui semble s’y reproduire sans cesse, et qui offre aux esprits contemplatifs et pénétrants des principes inépuisables, des idées toujours nouvelles. On ne se lasse jamais de ce qui est beau, parce qu’il a toujours droit de plaire. Ainsi, une lecture exquise et instructive ne saurait être trop répétée. On ne sent jamais mieux son prix que lorsqu’on y revient souvent[103.1]. »

Et ailleurs[103.2] :

« L’homme ne peut pas tout apprendre ni tout approfondir. Son intelligence n’est pas universelle ; ses talents sont bornés dans leur nombre comme dans leur étendue. Il ne devient savant qu’à force de temps et de travail ; et encore sa vie est trop courte pour qu’il puisse arriver à quelque perfection dans une seule science. Il faut donc qu’il opte entre plusieurs talents ; ou plutôt qu’il s’attache à celui qui se manifeste en lui par l’indication rarement trompeuse de la nature, et, par conséquent, qu’il se détermine à un plan de lectures conforme à son goût particulier, au caractère de son génie, à ses facultés, à son état, et au genre de connaissances qu’il peut acquérir. »

« Il faut, dit le vicomte de Bonald (1754-1840)[104.1], parcourir beaucoup de livres pour meubler sa mémoire ; mais, quand on veut se former un goût sûr et un bon style, il faut en lire peu, et tous dans le genre de son talent. L’immense quantité de livres fait qu’on ne lit plus ; et, dans la société des morts comme dans celle des vivants, les liaisons trop étendues ne laissent plus aux amitiés le temps de se former. »

Jérôme Cardan (1501-1576) estimait que toute bibliothèque devrait tenir en trois volumes : l’un traitant de la vie des saints, l’autre contenant de gracieux vers propres à récréer l’esprit, et le troisième enseignant « la vie civile », c’est-à-dire les droits et devoirs du citoyen[104.2]. Mais, déjà de son vivant ou peu après, Joseph Scaliger (1540-1609) déclarait que, « pour une parfaite bibliothèque, il faudrait avoir six grandes chambres[104.3] ».

La Mothe-Le Vayer (1588-1672), dans sa lettre à un « Révérend Père », Du moyen de dresser une bibliothèque d’une centaine de livres seulement[104.4], est d’avis « qu’un honneste homme, dans une grande ville et pleine de gens savants, comme celle-ci [Paris], ayant recours, en certaines occurrences et nécessités studieuses, aux librairies de ses amis, et beaucoup de bibliothèques dont l’entrée est toujours assez libre, peut, avec fort peu de dépense, et par l’achapt d’environ une centaine de volumes, se dresser une étude (bibliothèque) assez fournie pour faire toute sorte de lecture ».

Formey (1711-1797) croit, lui, dans ses Conseils pour former une biblio­thèque[105.1], qu’ « avec cinq à six cents volumes, on a de quoi suffire à la lecture de toute la vie ».

On voit que les opinions diffèrent, et offrent même de notables variantes.

Gabriel Peignot pense qu’ « avec trois à quatre cents volumes, on pourrait se composer la collection la plus précieuse qu’un amateur puisse posséder[105.2] ».

Sans citer de chiffres ni préciser, M. Gustave Mouravit fait ce sage aveu que « le premier et difficile problème que doit résoudre un vrai bibliophile est celui-ci : se faire une excellente bibliothèque avec le moins de livres possible[106.1] ».

Mais quel est, quel peut être le nombre de ces livres, et peut-on le déterminer ?

De temps à autre quelque journal ou une revue s’amuse à demander à ses lecteurs quels sont, rangés par ordre de préférence, leurs vingt ou trente auteurs ou ouvrages favoris. Immanquablement dans les réponses, « snobisme » ou conviction, la Bible arrive en tête[106.2] ; puis défilent, plus ou moins pêle-mêle, Homère[106.3], Virgile, Horace, Cicéron, Dante, Shakespeare, Cervantes, Montaigne, l’Imitation de Jésus-Christ, Rabelais, Molière. La Fontaine, Bossuet, Voltaire, Jean-Jacques, Hugo, Balzac, etc.

Comme exemples, nous indiquerons les « enquêtes » ouvertes à ce sujet par l’Intermédiaire des chercheurs et curieux en 1887-1889, par la Revue politique et littéraire (Revue Bleue) en 1893, et la série d’articles intitulés Du choix de vingt livres, publiés par l’ancien ministre de l’Instruction publique, Agénor Bardoux (1830-1897), dans le Magasin pittoresque de février et mars 1887[109.1].

« Je voudrais, dit Bardoux au début de ses articles, composer une petite bibliothèque, la bibliothèque de ceux ou de celles qui, ayant dépassé la jeunesse et ayant reçu une instruction suffisante, désirent posséder ce qu’il y a de plus élevé et de plus original à la fois dans tous les trésors de l’esprit humain, dans toutes les littératures.

« Vingt livres, à la rigueur, suffiraient.

« … Et d’abord, sur le rayon de notre petite bibliothèque, nous placerions la Bible, l’Ancien et le Nouveau Testament. »

Viendraient ensuite : Homère, Sophocle et Plutarque, Virgile et Tacite, Dante, Shakespeare (choix), Daniel de Foë (Robinson Crusoé), Byron (choix), Cervantès (Don Quichotte), Gœthe (Faust), Franklin (choix), Corneille, Racine, Pascal, La Fontaine, Molière, Voltaire (choix de lettres), et « un large extrait des poésies de Lamartine et de Victor Hugo » pour le vingtième volume.

« J’ai cependant un regret en finissant, ajoute très joliment l’auteur[110.1]. Nous avons tous dans un coin de notre esprit un vingt et unième volume. Ce livre-là, je ne le désignerai pas. C’est la part que je laisse à la fantaisie, au goût particulier, et aussi à la mélancolie et au besoin de consultation. Pour quelques-uns d’entre vous ce vingt et unième volume sera un souvenir. »

L’enquête ouverte par l’Intermédiaire provoqua la curieuse et très suggestive lettre suivante de M. Jules Lemaître (1853-….)[110.2] :

« L’Intermédiaire des chercheurs m’a posé la question suivante :

« Quels sont les vingt volumes que vous choisiriez si vous étiez obligé de passer le reste de votre vie avec une bibliothèque réduite à ce nombre de volumes ? »

« Voici la liste que j’ai dressée après quelques hésitations :

  1. La Bible.
  2. Homère.
  3. Eschyle.
  4. Virgile.
  5. Tacite.
  6. L’Imitation de Jésus-Christ.
  7. Un volume de Shakespeare.
  8. Don Quichotte.
  9. Rabelais.
  10. Montaigne.
  11. Un volume de Molière.
  12. Un volume de Racine.
  13. Les Pensées de Pascal.
  14. L’Éthique de Spinoza.
  15. Les Contes de Voltaire.
  16. Un volume de poésie de Lamartine.
  17. Un volume de poésie de Victor Hugo.
  18. Le théâtre d’Alfred de Musset
  19. Un volume de Michelet.
  20. Un volume de Renan.

« Mais je n’ai pas envoyé cette liste, car je me suis aperçu qu’elle n’était pas sincère. Sans m’en rendre compte, je l’avais dressée, non pour moi seul, mais pour le public, et j’y exprimais des préférences « convenables », plutôt que d’intimes prédilections.

« Or, il ne s’agit pas ici de choisir les vingt plus beaux livres qui aient été écrits, mais ceux avec qui il me plairait le plus de « passer le reste de ma vie ».

« Voyons, de bonne foi, est-ce que j’éprouve si souvent que cela le besoin de lire la Bible, Homère, Eschyle, etc. ?

« J’ai bonne envie de rayer mes dix premiers numéros. J’y substituerai les livres que je lis vraiment et d’où me vient presque toute ma substance intellectuelle et morale. Je mettrai là du Sainte-Beuve et du Taine, Adolphe, le Dominique de Fromentin, les Pensées de Marc-Aurèle, un peu de Kant, un peu de Schopenhauer, puis un volume de Sully Prudhomme, les poésies de Henri Heine, peut-être les Fleurs du mal, un roman de Balzac, Madame Bovary et l’Éducation sentimentale, un roman de Zola, un roman de Daudet, le Crime d’amour de Bourget, quelques contes de Maupassant, Aziyadé ou bien le Mariage de Loti, quelques comédies de Marivaux et de Meilhac.

« Mais je m’arrête : cela fait déjà beaucoup plus de vingt volumes. Ma foi, tant pis ! Je raye toute ma première liste, et je n’y laisse guère que Racine et Renan.

« Et n’allez pas vous récrier, ni me prendre pour un esprit dépourvu de sérieux. J’ai l’air de ne garder que les contemporains ; mais, en réalité, je garde les anciens aussi, puisque nos meilleurs livres, les plus savoureux et les plus rares, sont forcément ceux qui contiennent et résument (en y ajoutant encore) toute la culture humaine, toute la somme de sensations, de sentiments et de pensées accumulés dans les livres depuis Homère, et puisque ceux d’à présent sortent de ceux d’autrefois, et en sont la suprême floraison.

« Mais je suis bien bon de me donner tant de mal pour vingt volumes que je préfère aujourd’hui ; les préférerai-je dans vingt ans ? D’ailleurs, j’en préfère bien plus de vingt ! Ah ! que ce monsieur me gêne avec sa question ! »

Le brillant chroniqueur Henry Fouquier (1838-1901) vint aussi prendre part au débat ; mais, au lieu de vingt volumes, il fit choix, lui, de vingt ouvrages, ce qui lui permit de se composer une bibliothèque de poids et d’importance. En tête de ses préférés, il plaça le Dictionnaire de Larousse et celui de Littré, puis les Dialogues philosophiques de Renan : « Ils résument les concepts divers de la vie, et ouvrent le champ à un au-delà très séduisant et très amusant. — Avec ces trois livres, je philosophe. »

Venaient ensuite : « Une histoire universelle moderne, celle de Cantù, si vous voulez ; —  l’Histoire de Michelet, qui est le plus beau poème que je connaisse ; — et la Géographie universelle de Reclus, — Avec ces trois livres, je réfléchis sur l’histoire de l’humanité. »

Puis : le Cosmos de Humboldt ; Darwin ; « la dernière physiologie générale ; un traité de physique et de chimie ; l’histoire des mathématiques de Libri » ; puis : Auguste Comte ; Virgile, « pour lire du beau latin » : Machiavel ; Montaigne ; Molière ; les lettres et les romans de Voltaire ; les Trois Mousquetaires, « pour quand on est malade » : les Châtiments, « pour se faire une musique de mots » ; et « le dernier roman de X…, pour s’en­dormir[114.1] ».

Si, au lieu de vingt ou trente volumes ou auteurs, on demandait d’en désigner une centaine, ce qui donnerait évidemment plus de latitude et faciliterait le choix, on continuerait de se heurter — comme M. Jules Lemaître nous le laissait entrevoir, il y a un instant, — aux difficultés inhérentes au problème même et à l’humaine nature, et l’on n’atteindrait pas davantage le but rêvé, on n’obtiendrait pas encore le catalogue uniforme, immuable et parfait, l’absolu, en bibliographie comme en toute autre chose, n’étant pas de ce monde. Nous en trouvons la preuve dans les divers « Plans de bibliothèques privées », de « Bibliothèques choisies », çà et là publiés.

La Mothe-Le Vayer, dans sa lettre citée plus haut[114.2], où il estime qu’une centaine d’ouvrages lui paraissent suffisants pour composer la bibliothèque d’ « un honnête homme », mentionne, parmi les auteurs de ces ouvrages, Telesius, Patrice, « le grand chancelier anglais Verulamius[115.1]…, nos intimes amis Baranzanus et Gassendus » (Baranzane et Gassendi), etc., qu’il nous recommande dans la section de la philosophie ; Végèce, dans l’art de la guerre ; Marc Varron et Columelle, pour l’agriculture ; etc. ; tous aujourd’hui bien distancés et bien oubliés. Car, aux variations de goût et aux changements de mœurs, viennent encore s’ajouter les progrès des sciences, découvertes, inventions nouvelles, etc., qui démodent et annihilent une innombrable quantité de livres.

De même Le Gallois (xviie siècle), qui, à la fin de son Traité des plus belles bibliothèques de l’Europe[115.2], donne la liste « des auteurs qu’il faut qu’un bibliothécaire achète[115.3] » : lorsqu’on parcourt cette longue énumération, à part quelques noms saillants, quelques noms immortels, on ne peut s’empêcher, en voyant tous les autres : Crispinus, Scapula, Martinius, Telesius, Giraldus, Commenius, Commelinus, etc., etc., de s’exclamer, comme certain personnage des Plaideurs :

Si j’en connais pas un, je veux être étranglé !

De même encore Formey, que nous citions tout à l’heure. Il a énuméré dans son petit volume[116.1], jadis très goûté, les titres des ouvrages de tout genre qui lui paraissent le mieux convenir pour la formation d’une bibliothèque peu nombreuse mais choisie, « qui sont dans une possession déclarée des suffrages du public »[116.2], et quantité de ces ouvrages, excellents sans doute et très répandus il y a deux siècles, sont présentement tellement démodés et oubliés que la plupart n’existent plus en librairie. Où trouver, de nos jours, et quel considérable intérêt surtout y aurait-il à se procurer : l’Histoire du Danube, de Marsigli ; l’Histoire des grands chemins, de Bergier ; les Jugements sur les ouvrages des savants, de Baillet ; les Lettres de M. Cuper ; l’Histoire du ciel, de Pluche ; l’Existence de Dieu, de Nieuwentyt ; la Philosophie, de Terrasson ; les Réflexions sur la poésie française, de Du Cerceau ; les Pièces fugitives de Lainez ; le Théâtre de Mlle Bernard, de Le Grand, de Hauteroche, de Nadal, etc., etc. ! Sont-ce là des livres « en possession des suffrages du public », et appelés à prendre place aujourd’hui dans « une bibliothèque peu nombreuse mais choisie » ? Et n’oublions pas, encore une fois, que l’opuscule de Formey a jadis joui d’une grande et légitime réputation : « Bon livre qui indique les bons livres », dit une note manuscrite tracée sur la garde de mon exemplaire.

Dans l’ouvrage du naturaliste et physicien Deleuze (1753-1835), Eudoxe, Entretiens sur l’étude des sciences, des lettres et de la philo­sophie[117.1], nous trouvons un autre de ces Plans de bibliothèque. « Les livres que vous devez choisir pour votre lecture habituelle, nous dit l’auteur, ce sont les classiques de toutes les nations. Je vous recommande de les réduire à un petit nombre. » Et, parmi ces classiques de toutes les nations, il nous cite bien Homère, Virgile, Dante, Milton, voire Klopstock, Wieland, Addison et Robertson, mais il oublie Shakespeare et Cervantès, il oublie Rabelais, Montaigne, Montesquieu et Voltaire. Il est vrai qu’il faudrait d’abord s’entendre sur le sens exact de ce mot « classique ».

On trouvera également dans le Traité élémentaire de bibliographie de Sylvestre Boulard (1750-1809 ?)[117.2], un « Aperçu des principaux ouvrages qui doivent former la base d’une bonne bibliothèque ».

Un catalogue du même genre accompagne l’opuscule de N.-L.-M. Desessarts (1744-1810), Conseils pour former une bibliothèque peu nom­breuse[118.1].

Nous signalerons encore le Plan d’une bibliothèque universellesuivi du Catalogue des chefs-d’œuvre de toutes les langues et des ouvrages originaux de tous les peuples, Qu’Aimé Martin (1781-1844) a inséré à la fin du volume servant d’introduction au Panthéon littéraire[118.2]. Ce « catalogue », très développé, est certainement, avec le « choix » de Gabriel Peignot, ce qu’on a publié de plus judicieux et de plus pratique à ce sujet. Mais l’un aussi bien que l’autre, aussi bien que tous ceux qu’on peut rencontrer et proposer, ont besoin d’une « mise au point » préalable ; car « les livres ont leur temps », « il se trouve une mode pour les livres, de même que pour les éventails, les gants, les rubans et autres merceries ». C’est Charles Sorel (1597 [?]-1674) qui disait cela, il y a plus de deux cents ans, au début de son petit traité De la connaissance des bons livres[118.3], et la remarque est toujours vraie, toujours bonne à rappeler.

Voici, à titre d’exemple, à titre aussi parfois de preuve de ces variations de goût et changements de modes, et avec son préambule, et les réserves et réflexions que nous avons cru devoir y joindre en notes, la liste des ouvrages recommandés par Gabriel Peignot[119.1] :

« … Je vais, avec toute la défiance possible de mes faibles lumières, indiquer ceux (les ouvrages) que j’ai toujours regardés, pris indistinctement chez les anciens et chez les modernes, comme les plus substantiels, comme les meilleurs, les uns au point de vue moral, les autres au point de vue du goût. Je ne parle ici que de livres dont la lecture convienne à tout le monde, de quelque profession que l’on soit. Je sais qu’il en est un grand nombre de fort bons qui ne se trouvent pas dans cette liste, peut-être trop restreinte selon les uns, et trop étendue selon les autres ; mais il me semble que ceux que je cite méritent la préférence ; du moins je hasarde cette opinion d’après l’estime dont ils jouissent chez les peuples où la saine littérature est le plus en honneur, et d’après les jugements qu’en ont portés les plus grands rhéteurs et les hommes de goût. Au reste, chacun peut augmenter ou diminuer cette liste à son gré.

Religion et morale

Philosophie politique et morale
Histoire naturelle, etc.

Littérature

Poétique

Poètes épiques

Poètes dramatiques

Poètes lyriques, bucoliques, didactiques, etc.

Épistolaires

Romans

Histoire

Biographie

Sur cette question du « choix des livres », on peut encore consulter avec fruit le Catéchisme positiviste d’Auguste Comte (1798-1857)[125.1], où se trouve une liste de 150 volumes ou ouvrages destinés à composer la « Bibliothèque positiviste au xixe siècle » ; — les « Catalogues des bibliothèques de Napoléon Ier » (bibliothèques de voyage, de la Malmaison, des Tuileries, etc.), publiés par M. Gustave Mouravit, dans son étude sur « Napoléon biblio­phile »[125.2] ; — le « Catalogue de livres (au nombre de 43), choisis par la Société Fran­klin pour les bibliothèques popu­laires »[125.3] ; — et les plans de bibliothèques insérés dans les Notes et Réflexions d’un lecteur, de M. Albert Collignon[126.1] ; dans Fra i libri, de MM. Guicciardi et F. de Sarlo[126.2] ; dans le Bonheur de vivre, de sir John Lubbock[126.3] ; etc.

Cette « liste de cent bons livres », donnée par sir John Lubbock dans ce dernier ouvrage, et formée par un auditoire d’ouvriers anglais, est, bien entendu et inévitablement, composée surtout de livres anglais. Les noms de Corneille, de Racine, La Fontaine, Montesquieu, Diderot, J.-J. Rous­seau, etc., sont omis ; mais on y voit resplendir ceux de Bunyan, de Keble, White, Smiles, etc. Comme l’avoue, du reste, spontanément l’au­teur[126.4] : « Si je m’étais adressé à un auditoire français, ma liste aurait été très différente ».

Oui, autant de lecteurs, autant de choix différents, autant de bibliothèques distinctes, puisque, outre les changements dus au temps, « à la mode », chacun de nous a ses goûts propres, ses aptitudes spéciales, et que l’éducation, la profession, la nationalité, l’âge, le tempérament, l’état de fortune, etc., quantité d’éléments variant à l’infini, viennent influencer et déterminer ce choix.

Voici cependant, sur cette question du « choix des livres », quelques sages préceptes, qu’on fera bien de méditer et d’appliquer.

D’abord ces considérations de l’écrivain suisse Léonard Meister (1741-1811)[143.1] :

« La meilleure règle à suivre dans le choix de ses lectures est celle qu’il convient de s’imposer de bonne heure dans le choix de ses liaisons. Il faut toujours tâcher de vivre avec des êtres qui nous soient supérieurs à quelques égards, qui ne soient pas du moins trop au-dessous de nous-mêmes, et puissent nous donner l’espérance de nous rendre meilleurs ou plus aimables, et, s’il est possible, l’un et l’autre. Il faut choisir d’abord les livres qui nous servent d’instituteurs, de guides et de maîtres ; ce n’est qu’après avoir bien profité de ceux-là que nous pourrons nous attacher à d’autres comme à des amis, à des amis de tous les jours et de tous les instants, parce qu’il n’y a que ceux-là dont l’amitié nous rende vraiment heureux. »

Puis cette très remarquable lettre de Thomas Carlyle (1795-1881) « à un jeune homme sur le choix de ses lectures », lettre célèbre en Angleterre, dit Édouard Charton, qui l’a publiée dans les notes de son Tableau de Cébès[128.1], et que, vu son importance, je reproduis ici in extenso :

« Ce serait pour moi une véritable satisfaction de pouvoir seconder, par mes conseils, les généreux efforts que vous faites en vue de votre amélioration personnelle ; malheureusement une longue expérience m’a convaincu que les conseils ont, en général, peu d’utilité, et en voici la principale raison : c’est qu’il est très rare, pour ne pas dire impossible, que les conseils soient bien donnés, aucun homme ne pouvant connaître assez parfaitement l’état d’esprit d’un autre pour se mettre à sa place ; en sorte que c’est presque toujours à un personnage imaginaire que s’adresse le conseiller le plus sensé et le mieux intentionné.

« C’est pourquoi, au sujet des livres que vous devez lire, — vous que je connais si peu — je trouve à peine possible de vous dire rien de précis. Ce que je vous conseille toutefois et en toute assurance, c’est de rester fidèlement attaché à l’habitude de lire.

« Tout bon livre, tout livre plus sage que vous, vous apprendra quelque chose, et même beaucoup de choses, plus ou moins indirectement, si votre esprit est ouvert à l’instruction.

« Je considère comme juste et d’une application générale cet avis de Johnson : « Lisez le livre qu’un désir et une curiosité honnêtes vous portent à lire ».

« Ce désir et cette curiosité sont, en effet, l’indice qu’il y a très probablement en vous ce qu’il faut pour que vous puissiez tirer un bon profit du livre.

« On a dit aussi : « Nos désirs sont les pressentiments de nos aptitudes ». C’est encore là une bonne parole, et, dans le sens où elle doit être comprise, un puissant encouragement pour tous les hommes sincères ; elle n’est pas applicable seulement à nos désirs et aux efforts que nous devons faire pour nous instruire par la lecture, elle l’est à toutes les directions de notre esprit.

« Parmi toutes les choses les plus dignes de votre attention, attachez-vous avec une vive espérance à ce qui vous paraît le meilleur, le plus beau et le plus admirable. En suivant cette règle, après maintes expériences (honnêtes, viriles, bien entendu, et non point puériles, légères, inconsistantes), vous reconnaîtrez peu à peu ce qu’il y a pour vous, en réalité, de plus digne de votre admiration, ce qui est moralement et intellectuellement votre élément, votre vrai terrain, en somme, ce qui peut vous être le plus profitable.

« Oui, je le répète avec conviction, tout désir sincère et honnête est un avertissement de la nature, et il faut en tenir grand compte. Mais, prenez garde ! Il faut distinguer, avec la plus sérieuse attention, les vrais désirs des faux désirs.

« Les médecins nous permettent les aliments qui excitent en nous un appétit véritable : ils nous prescrivent, au contraire, de nous abstenir de ceux vers lesquels nous ne sommes attirés que par un faux appétit. Ce sont là de très bons conseils. Les lecteurs faibles, légers, qui courent de livres frivoles en livres frivoles, non seulement ne tirent rien de bon d’aucun d’eux, mais, au contraire, se font du mal avec tous ; on peut parfaitement les comparer à ces personnes déraisonnables et ennemies de leur propre santé, qui se plaisent à se laisser tromper par leur goût irréfléchi pour les épiceries et les sucreries, quand leur appétit réel exigerait une alimentation nutritive et solide.

« Sous la réserve de ce commentaire, je vous recommande le conseil de Johnson.

« Et maintenant, je vous donnerai un autre avis.

« Tous les livres ne sont, à vrai dire, que l’histoire des hommes qui ont vécu, l’histoire de leurs pensées, de leurs actions ; c’est à cet enseignement qu’aboutissent, en définitive, les lectures, de quelque nature qu’elles soient. En ce sens, on peut recommander les livres d’histoire proprement dits comme la base de l’étude de tous les autres livres, comme le préliminaire de tout ce que nous avons à espérer d’y trouver d’utile. Que le jeune lecteur commence donc par l’histoire du passé, et, en particulier, par l’histoire de son pays. Qu’il se livre avec application à ce genre d’études, et il en verra sortir, comme les branches d’un tronc d’arbre, un nombre infini de connaissances. Il se sera ainsi placé tout d’abord sur une haute et large chaussée, d’où il découvrira de vastes espaces, et, de là, il lui sera plus facile de choisir le lieu où il lui conviendra le mieux de se fixer.

« Ne vous laissez pas décourager, si, en cherchant à vous instruire, vous tombez dans quelque méprise, si vous reconnaissez que vous avez suivi quelque fausse direction ; cela arrive à tous les hommes, dans leurs études comme en beaucoup d’autres choses. C’est avoir déjà profité que s’être aperçu qu’on a commis une erreur.

« Quiconque s’applique sincèrement, virilement, à bien faire, ne tarde pas à se sentir capable de faire mieux.

« Ce n’est au fond qu’à cette condition d’efforts incessants que les hommes peuvent se cultiver et s’améliorer. Matériellement, notre marche est d’abord un trébuchement, une tendance à tomber, et en même temps un effort pour nous relever, pour nous maintenir droits, jusqu’à ce que nous arrivions à savoir poser nos pieds solidement sur la bonne route. C’est là l’emblème de toutes nos entreprises dans la vie.

« Pour conclure, je vous rappellerai que ce n’est point à l’aide des livres seuls, ou même principalement grâce à eux, qu’on devient de tout point un homme. Étudiez-vous à vous acquitter fidèlement, dans quelque situation que vous vous trouviez, des devoirs qui vous sont directement ou indirectement imposés. Un poste vous est assigné : tenez-vous-y fidèlement, résolument, comme un vrai soldat. Dévorez en silence les chagrins qui ne manqueront pas de vous y assaillir. Nous sommes tous exposés à de pénibles épreuves dans les diverses conditions de notre existence ; mais soyons toujours fermement disposés à ne pas abandonner notre tâche. On se perfectionne beaucoup plus sûrement encore par l’action, le travail, que par la lecture. Je vois s’élever une race d’hommes disposés à concilier, à réunir ces deux moyens infaillibles du progrès : accomplir sagement, vaillamment, ce qui est leur devoir dans leur état présent, et en même temps se préparer, par l’instruction, à des œuvres plus importantes, quand elles viendront à leur portée.

« Recevez mes souhaits, mes encouragements, et croyez que je suis sincèrement tout à vous.

« Thomas Carlyle. »

S’il y a doute, opposition et contradiction sur le nombre et sur l’espèce de livres à posséder, il est une sorte d’ouvrages qui échappe à cette règle et dont on ne saurait trop souhaiter l’abondance. Si, pour reprendre la comparaison de Voltaire, on n’a et l’on ne peut avoir qu’un petit cercle d’amis, on ne risque rien de posséder beaucoup de relations ; si, d’accord avec Gœthe et avec Lacordaire[133.1], — « on ne devrait lire que ce qu’on admire », « il ne faut lire que les chefs-d’œuvre », — nous n’avons pas de temps à consacrer aux écrits de second ordre, et nous devons nous borner à nos maîtres préférés, il est non moins sage et avantageux d’être amplement pourvu d’ouvrages à consulter, de livres de recherches, de référence : dictionnaires, manuels, annuaires, répertoires, etc. Ici, seuls, l’emplacement et la fortune dont vous disposez doivent limiter vos exigences.

C’est à propos de cette sorte de livres que La Mothe-Le Vayer écrivait, dans la lettre déjà plusieurs fois citée par nous[134.1] : « Quant à ces derniers [aux dictionnaires], je tiens, avec des personnes de grande littérature, qu’on n’en saurait trop avoir, et c’est une chose évidente, qu’il les faut posséder en pleine propriété, parce qu’ils sont d’un journalier et perpétuel usage, soit que vous soyez attaché à la lecture et intelligence de quelque auteur, soit que vous vaquiez à la méditation ou composition de quelque ouvrage ».

Notons encore cependant, à propos des dictionnaires, cette très juste remarque, extraite du prospectus de l’Encyclopédie[134.2] : « Ces sortes de collections… ne tiendront jamais lieu de livres à ceux qui chercheront à s’instruire ; les dictionnaires, par leur forme même, ne sont propres qu’à être consultés, et se refusent à toute lecture suivie ».

Nombre de lecteurs pourtant, à commencer par Voltaire lui-même, ne se contentent pas de « quelques amis » et se répandent volontiers.

« Jamais amant volage n’a plus souvent changé de maîtresse que moi de livres », disait Bayle (1647-1706)[135.1].

Emerson (1803-1882), « avec cette intrépidité d’assertion qui le caractérise, affirme quelque part que les hommes de génie doivent être de grands liseurs Je ne sais pas trop si, l’histoire en main, on pourrait prouver que cela est exact. Leibnitz, Voltaire, Gœthe, avaient énormément lu ; Descartes et Rousseau[135.2] étaient, au contraire, de petits liseurs, peu au courant de la tradition…. De nombreuses lectures, si elles sont judicieusement dirigées, faites avec discernement, avec un sérieux désir de s’orienter dans le monde intellectuel, n’oppriment point l’esprit, ne l’alourdissent point, comme on se plaît à le répéter sans y avoir suffisamment réfléchi. La vérité est qu’elles le dégagent, retendent, le mettent à même de vivre de la vie la plus variée, la plus intense, la plus riche[136.1]. »

M. Albert Collignon, qui a particulièrement étudié cette question, y revient souvent, et il est d’avis, lui aussi, presque toujours, qu’il faut lire beaucoup.

« Nous devons lire beaucoup, — dans tous les sens du mot beaucoup. Je ne suis point partisan du précepte ancien, multum non multa[136.2], et c’est aussi en plus d’un sens que je redoute l’homme d’un seul livre[136.3]. « Le charme de la vaste lecture, et qui en varie presque à l’infini le plaisir, est de chercher le vrai, le bon et le bien dit, partout, même au milieu de l’alliage médiocre qui l’entoure, comme on découvre un diamant dans la terre ou des paillettes d’or dans des sables et des minerais sans valeur. On a le plaisir de la chasse et de la trouvaille. Après les rares chefs-d’œuvre, si vite épuisés, bien des livres aimables, quoique secondaires, méritent encore notre attention. Quelques lignes d’un inconnu suffisent à témoigner dans quelle estime nous devons l’avoir…. Le goût affiné et fortifié à la fois dans le commerce habituel des écrivains supérieurs, discerne ensuite et sait choisir avec tact, avec promptitude, avec délicatesse, ce qui mérite l’attention dans les écrivains secondaires. « Il sied, disait Sainte-Beuve, à tout estomac viril et à tout esprit émancipé de lire tout et de s’adresser à des auteurs de tout bord et de toute opinion. » Expliquant à son tour comment il faut lire, Joubert a dit : « Quand je ramasse des coquillages et que j’y trouve des perles, j’extrais les perles et je jette les coquillages[137.1]. »

« Il faut à l’homme de lettres une lecture immense ; mais, pour être profitable, elle doit être raisonnée. Comme la culture de la terre varie suivant la nature du sol, la lecture, suivant les auteurs, doit aussi différer : tantôt profonde et insistante, tantôt légère et variée. Ainsi relire, creuser, fouiller, méditer les œuvres des génies profonds, parcourir rapidement les œuvres des génies superficiels, telle me semble la bonne méthode pour unir l’étendue à la solidité.

« La lecture, fécondée par la réflexion, alimente l’esprit et l’étend. Je ne sais qui l’a appelée « le fumier de l’intel­ligence[138.1] ».

Relire, relire et méditer les chefs-d’œuvre qui s’adaptent le mieux à nos goûts et à nos besoins, et parcourir les livres de valeur moindre ou d’intérêt secondaire pour nous, tel est donc le meilleur programme. A mesure, d’ailleurs, qu’on avance dans la vie, on devient plus difficile dans le choix de ses lectures, et, en même temps que le goût s’affine, les yeux s’affaiblissent et ne nous prêtent plus le même secours : double raison pour moins se prodiguer, se montrer plus avare de son attention et de son temps.

« Il me semble surtout que, sur le soir de la vie, a dit, dans une de ses meilleures pages, l’archevêque de Reims Landriot (1816-1874)[138.2], il doit y avoir un bonheur tout spécial à s’asseoir à son foyer, et à relire quelques-uns de ces bons auteurs qui nous ont autrefois charmé[138.3] ; puis à redescendre le cours de nos lectures et des circonstances qui les ont accompagnées…. Que de souvenirs vous trouverez ainsi le long de ce chemin recommencé par la pensée ! Que de douces émotions vous feront éprouver ces vieilles pages que vous avez lues si souvent ! Vous y retrouverez à chaque ligne le parfum de tant de souvenirs, et peut-être aussi quelques tristes impressions, que le temps aura à peine calmées. Pour moi, c’est là un des plaisirs purs que je me promets dans ma vieillesse, si le Ciel doit prolonger ma vie : rouvrir quelque vieux livre poudreux, y surprendre les traces de mes impressions ; recommencer avec lui tout un itinéraire ; suivre, en les reprenant, les vestiges de notre vie commune à travers les années ; lui demander de nouvelles idées, ou du moins éclairer davantage ce que déjà maintes fois il m’aura dit, l’éclairer par la lumière plus vive de l’expérience et de la maturité de l’âge…. Non, après la compagnie de Dieu, des bonnes pensées qu’il inspire, et des vrais amis, je ne prévois rien de meilleur pour ces jours peut-être si longs que nous réserve l’hiver de la vie ; je ne vois rien de mieux que cette lumière qui se projette sur le passé, et revient se mélanger aux pensées dernières d’une existence qui s’en va. »

Sur le plaisir des relectures, Doudan non plus ne tarit pas :

« J’aime à relire les mêmes livres[139.1]. »

« De notre temps surtout, qui n’est pas très riche en choses vraiment nouvelles, il faudrait s’accoutumer à un plus grand plaisir que de lire et qui est de relire. On a fini alors avec la fatigue de faire connaissance ; on revoit des lieux qu’on a vus, qu’on a un peu ou beaucoup oubliés, et qu’on a plaisir à revoir. Il est bien entendu qu’il faut que ce soient de beaux livres, qui ont des tours, des détours, des petits appartements. Il y a bien des plaisirs dans ces relectures. On compare ses impressions passées aux impressions nouvelles qu’on reçoit ; on fait des découvertes ; on en entrevoit de nouvelles dans les pages qui suivent, sans être travaillé par cette curiosité ennuyeuse qui dit : « Comment cela finira-t-il[140.1] ? »

« … Bien que relire soit beaucoup plus agréable que lire. Il y a dans la première curiosité que donne un livre inconnu une petite impatience assez pénible, comme quand on attend le mot décisif à la fin des replis d’une longue phrase allemande[140.2]. »

Jules Levallois nous avoue, lui aussi, que, « sans chercher à imiter en quoi que ce soit Paul-Louis Courier et Royer-Collard[140.3], je suis de mon mieux leur exemple, et je relis beaucoup plus que je ne lis[141.1]. »

Sainte-Beuve, auquel on ne saurait trop recourir en pareille matière, donne cet excellent avis[141.2] :

« L’homme de goût, quand même il n’est pas destiné à enseigner, et s’il avait tout son loisir, devrait, pour lui seul, revenir, tous les quatre ou cinq ans, ce me semble, sur ses anciennes et meilleures admirations, les vérifier, les remettre en question comme nouvelles, c’est-à-dire les réveiller, les rafraîchir, au risque même de voir s’y faire, çà et là, quelque dérangement : l’essentiel est qu’elles soient vives. Mais soyez tranquilles sur le résultat : toutes celles de ces admirations qui sont bien fondées, et si lui-même, lecteur, en son âme secrète, n’est pas devenu, dans l’intervalle, moins digne d’admirer le Beau, toutes ou presque toutes gagneront et s’accroîtront à cette revue sincère : les vraiment belles choses paraissent de plus en plus telles en avançant dans la vie et à proportion qu’on a plus comparé. »

Et, pour conclure :

« Sachons bien que la plupart des hommes de ce temps qui sont lancés dans le monde et dans les affaires ne lisent pas, c’est-à-dire qu’ils ne lisent que ce qui leur est indispensable et nécessaire, mais pas autre chose[142.1]. Quand ces hommes ont de l’esprit, du goût, et une certaine prétention à passer pour littéraires, ils ont une ressource très simple, ils font semblant d’avoir lu. Ils parlent des choses et des livres comme les connaissant. Ils devinent, ils écoutent, ils choisissent et s’orientent à travers ce qu’ils entendent dire dans la conversation. Ils donnent leur avis et finissent par en avoir un, par croire qu’il est fondé en raison[143.1]. »

[II.102.086]
  1.  Tome I, pages 17 et 19.  ↩
  2.  Chap. xii, verset 12. Voici, comme simple curiosité, quelques « dénombrements des livres existants ». Le premier, publié en 1823, est dû à l’ingénieux et érudit Gabriel Peignot (Manuel du bibliophile, t. I, pp. 2-4, note). « Le curieux…. qui s’était occupé à chercher ce que nous appelions la pierre philosophale, c’est-à-dire le nombre approximatif des livres qui ont été mis sous presse depuis l’origine de l’imprimerie jusqu’à 1817, a revu ses calculs et les a continués jusqu’à 1822…. Voici l’exposé sommaire de son travail, qui nous parait plus curieux qu’utile. Il a d’abord puisé dans Maittaire, Panzer et les autres auteurs qui ont travaillé sur les éditions du xve siècle, et y a trouvé un aperçu de 42 000 ouvrages imprimés de 1436, ou plutôt 1450 [date plus probable de l’invention de l’imprimerie], à 1536. Voilà pour le premier siècle. Passant ensuite au dernier siècle (de 1736 à 1822), qui doit lui servir de base pour les calculs des deux siècles intermédiaires, et se servant des renseignements que lui ont fournis, sur le nombre de tous les ouvrages publiés dans ce dernier siècle, les journaux littéraires, les grands catalogues de librairie, ceux des foires d’Allemagne, l’excellente Bibliographie de la France, etc., etc., il a calculé par approximation que, depuis quatre-vingt-six ans, c’est-à-dire depuis 1736, on a pu imprimer en totalité environ 1 839 960 ouvrages : voilà pour le dernier siècle. Restent les deux siècles intermédiaires qui vont de 1536 à 1736. Ici les données étaient plus incertaines ; aussi notre calculateur a établi des proportions progressives de vingt-cinq ans en vingt-cinq ans, qui ont eu pour premières bases les produits du premier et du dernier siècle, et pour secondes bases les événements civils, politiques et religieux qui ont pu, de temps en temps, donner plus d’activité à la presse, comme nous l’éprouvons en France depuis plusieurs années ; de sorte qu’il a trouvé, pour le second siècle, 575 000 ouvrages ; et, pour le troisième, 1 225 000. Ainsi les quatre siècles typographiques donnent le résultat suivant :
    1er siècle, de 1436 [1450] à 1536………42 000 ouvrages
    2e siècle, de 1536 à 1636………575 000 ouvrages
    3e siècle, de 1636 à 1736………1 225 000 ouvrages
    4e siècle, de 1736 à 1822 (incomplet)………1 839 960 ouvrages
    Total………3 681 960 ouvrages

     « Voilà donc, pour les quatre siècles, un total de 3 681 960 ouvrages imprimés dans les différentes parties du monde. Notre amateur suppose que chaque ouvrage, terme moyen, peut être évalué à trois volumes, ce qui nous parait un peu trop fort ; et il porte le tirage aussi, terme moyen, à 300 exemplaires pour chacun. Il en résulterait qu’il serait sorti de toutes les presses du monde jusqu’à ce jour environ 3 313 764 000 volumes ; mais, selon lui, les deux tiers au moins de cette masse énorme ont été détruits, soit par d’un usage journalier, soit par des accidents, soit par l’impitoyable couteau de l’épicier ou de la beurrière, qui, semblable au glaive d’Hérode, s’abat chaque jour sur tant d’innocents. Il ne nous reste donc plus, pour nos menus plaisirs, dans toutes les bibliothèques publiques et particulières du monde, que 1 104 588 000 volumes. Notre calculateur ajoute que si tous ces volumes, auxquels il donne, terme moyen, un pouce d’épaisseur, étaient rangés les uns à côté des autres, comme dans un rayon de bibliothèque, ils formeraient une ligne de 15 341 500 toises [valeur de la toise : 1 mètre 949], ou de 7 670 lieues de poste. Nous ne présentons ces résultats, — ajoute Peignot, — que pour ce qu’ils valent, les considérant plutôt comme un jeu d’esprit que comme un calcul sérieux, puisqu’ils sont appuyés sur des bases extrêmement vagues, et que la vérification en est impossible. Ils nous paraissent un peu exagérés. Cependant, lorsque l’on considère qu’il a été imprimé plus de 36 000 000 d’exemplaires d’un seul ouvrage, la Bible, et plus de 6 000 000 d’un autre ouvrage, l’Imitation de Jésus-Christ ; que la seule Société biblique britannique, de 1804 à 1820, a distribué à ses frais 2 617 268 Bibles ou Nouveaux Testaments ; que la Société biblique russe en a fait imprimer en seize langues différentes, jusqu’en 1817 seulement, plus de 196 000 exemplaires ; que la Société biblique protestante de Paris en a aussi publié une grande quantité, il faut convenir que le nombre des livres en tous genres est d’une telle immensité, qu’il devient incalculable. On en sera encore plus convaincu quand on saura qu’il existe plus de 80 000 ouvrages sur la seule histoire de France ; le catalogue publié en 1768, 5 volumes in-folio, en renferme déjà près de 49 000. et il y en manque plus de 2 000. »

     Le savant Daunou (1761-1840) a effectué un calcul, calcul partiel, qui ne comprend que les livres publiés depuis l’invention de l’imprimerie jusqu’en l’an 1500. « Il résulte d’un travail très intéressant de M. Daunou, inséré dans le Bulletin du bibliophile de 1842, page 396, dit Ambroise Firmin-Didot (Essai sur la typographie, col. 713), sur le nombre et la nature des ouvrages publiés dans le xve siècle, qu’on peut évaluer le nombre des éditions à 13 000, qui, à raison de 300 exemplaires par édition, donneraient environ 4 000 000 de volumes [3 900 000] répandus en Europe en 1501, sur lesquels Daunou estime que les ouvrages de scolastique et de religion forment au moins les six septièmes, et les ouvrages de littérature ancienne et moderne et de sciences diverses un septième. » — Un autre calcul, appliqué à la même période de temps, au xve siècle, et dû au bibliographe Petit-Radel (1756-1836), fournit un total sensiblement plus élevé et certainement exagéré : 5 153 000 volumes. (Cf. Paul Lacroix, Édouard Fournier et Ferdinand Seré, Histoire de l’imprimerie, p. 100.)

     De son côté, Charles Nodier (1780-1844) a failles remarques suivantes (Mélanges de littérature et de critique, ap. Fertiault, op. cit., p. 350) : « On a calculé ou supposé par approximation que le nombre des livres que l’imprimerie a produits depuis son invention s’élèverait à 3 277 764 000 volumes [ou plutôt 3  313 764 000 ; cf. supra, p. 87], en admettant que chaque ouvrage a été tiré à 300 exemplaires…. D’après cette hypothèse, [en supposant que tous les exemplaires existent : tout à l’heure, dans le calcul de Peignot, nous n’en avions que le tiers, — deux tiers étaient supposés détruits] et en donnant à chaque volume un pouce d’épaisseur seulement, il faudrait, pour les ranger côte à côte sur la même ligne, un espace de 18 207 lieues, qui fait un peu plus du double de la circonférence de la terre…. Mais comme on n’a ordinairement qu’un exemplaire d’un livre, ce qui réduit cette appréciation à la 300e partie, il est probable qu’on pourrait ranger tous les livres qui ont été publiés pendant ces quatre derniers siècles sur un rayon de 61 lieues de longueur ; ou, ce qui serait plus facile, plus commode et plus élégant, dans une galerie de six lieues, garnie de cinq tablettes de chaque côté…. »

     Un autre « dénombrement » a été effectué plus récemment par un bibliographe américain anonyme. Voici ces calculs, empruntés au Mémorial de la librairie française, 19 février 1903, page 101 : « Un Américain… détaille comme suit les volumes existant dans les États-Unis : 420 000 000 dans les familles ; 150 000 000 chez les savants, écrivains, inventeurs ; 60 000 000 chez les éditeurs et libraires ; 50 000 000 dans les bibliothèques publiques ; 12 000 000 dans les bibliothèques des lycées et collèges ; 8 000 000 chez les étudiants.

     « Pour les autres pays, le Yankee calcule d’après les mêmes proportions, et il obtient : 1 800 000 000 pour l’Europe occidentale ; 460 000 000 pour l’Europe orientale ; 240 000 000 pour le reste du monde. Ce qui forme un total de 3 200 000 000 de volumes répartis sur toute la surface du globe terrestre.

     « Mais, tandis que le statisticien opiniâtre amasse ses données et additionne ses chiffres, d’autres livres paraissent. Par an, l’Allemagne publie 25 000 livres nouveaux [ou 25 000 seulement] ; la France, 13 000 ; l’Italie, 10 000 ; [les États-Unis, 8 300 : Mémorial de la librairie française, 18 mai 1905, p. 270] ; l’Angleterre, 7 000. Il faut joindre à cela la production annuelle des autres pays, et l’on a un total de 75 000 livres nouveaux par an dans le monde entier. Si l’on suppose que chacun de ces ouvrages est tiré en moyenne à 1 000 exemplaires, la provision mondiale de volumes s’accroît donc annuellement de 75 000 000 d’unités. »

     Quant à la richesse des grandes bibliothèques publiques des divers pays, au nombre de volumes qu’elles renferment, voici les chiffres que je puise principalement, pour la France, dans le Dictionnaire géographique et administratif de la France publié sous la direction de M. Paul Joanne, et, pour les autres pays, dans le précieux annuaire Minerva, Jahrbuch der gelehrten Welt, 1903-1904.

     France. Paris : Bibliothèque Nationale, la plus riche de toutes les collections existantes, et celle qui contient le plus de livres rares : environ 3 000 000 de volumes (3 500 000, dit le Nouveau Larousse illustré) ; les rayons sur lesquels ces livres sont rangés « formeraient, mis bout à bout, une longueur de 60 kilomètres » ; près de 300 000 cartes géographiques, et plus de 100 000 manuscrits (Minerva). (Sur les origines de la Bibliothèque Nationale, voir notre tome I, pages 103-108, et l’Index alphabétique.) Bibliothèque de l’Arsenal : 250 000 vol., 8 000 mss (Minerva dit : 454 000 vol., 9 654 mss). Bibliothèque Mazarine : 250 000 vol. (Minerna : 300 000 vol.); 4 500 mss (chiffre officiel). Bibliothèque Sainte-Geneviève : 200 000 vol., 4 000 mss. Bibliothèque de la Sorbonne ou de l’Université : 125 000 vol. et quelques manuscrits. — Besançon : 130 000 vol. (Minerva : 100 000 vol., 2 200 mss). — Bordeaux : 170 000 (200 000) vol., 1 500 mss (cf. Joanne, op. cit., t. I, pp. 504 et 508). — Douai : 80 000 vol. — Grenoble : 400 000 vol., 1 200 mss (Minerva : 172 000 vol., 2 090 mss). — Lille : 75 000 vol., 800 mss (Minerva : 100 000 vol., 1 432 mss, et Bibliothèque de l’Université : 194 000 vol. ; le Guide Joanne, le Nord (1902), page 228, donne aussi, pour la Bibliothèque municipale de Lille, 100 000 vol. et 900 mss). — Lyon : 130 000 vol., 2 400 mss (Minerva : 250 000 vol.). — Marseille : 90 000 vol., 1 350 mss (Minerva : 112 000 vol., 1 689 mss). — Montpellier : 130 000 vol. — Nancy : 88 000 vol., 1 200 mss (Minerva : 118 596 vol., 1 471 mss) ; Bibliothèque de l’Université : 37 000 vol. (Minerva : 141 270 vol.). — Rouen : 135 000 vol., 3 800 mss. — Toulouse : 100 000 vol. (Minerva : 200 000 vol., 1 000 mss). — Troyes : 80 000 vol., 2 700 mss (Minerva : 125 000 vol., 6 000 mss). — Versailles : 150 000 vol.

     Allemagne. Berlin : 1 228 000 vol., 33 000 mss. — Augsbourg : 200 000 vol., 2 000 mss. — Bamberg : plus de 300 000 vol., 4 500 mss. — Bonn, Bibliothèque de l’Université : 301 500 vol., 1 452 mss. — Breslau : 312 000 vol., 3 700 mss. — Cassel, Bibliothèque nationale (Landesbibliothek) : 191 500 vol., 700 mss ; Bibliothèque municipale (der Stadt) : 124 000 vol., 5 711 mss. — Cologne : 180 000 vol. — Dresde : 468 000 vol., 6 000 mss. — Francfort-sur-Mein : 298 000 vol. — Gœttingue, Bibliothèque de l’Université : 518 000 vol., 6 369 mss. — Gotha : plus de 180 000 vol., environ 7 000 mss. — Halle, Bibliothèque de l’Université : 216 000 vol., 938 mss. — Hambourg : 341 000 vol., 7 000 mss. — Heidelberg, Bibliothèque de l’Université dite la Palatine, fondée en 1390 : 400 000 vol., 4 000 mss et 3 000 papyrus. (Sur la Bibliothèque Palatine, voir infra, chap. xii, p. 274.) — Iéna. Bibliothèque de l’Université : plus de 200 000 vol., 900 mss. — Koenigsberg, Bibliothèque de l’Université : 262 000 vol., 1 500 mss. — Mayence : 200 000 vol., 1 100 mss. — Munich : 1 000 000 de vol., 40 000 mss. — Strasbourg : 114 500 vol., 783 mss ; Bibliothèque de l’Université : 843 000 vol. — Stuttgart : 500 000 vol., 5 000 mss. — Tubingen, Bibliothèque de l’Université : 420 000 vol., 3 800 mss.

     Angleterre. Londres, British Museum : 2 000 000 de vol. (Mémorial de la librairie française, 10 février 1903, page 101), — Oxford, la célèbre Bodléienne (de Thomas Bodley, son fondateur, mort en 1612) : 500 000 vol., 30 000 mss.

     Autriche. Vienne : 900 000 vol., 24 000 mss. — Budapesth, Bibliothèque de l’Université : 242 000 vol., 2 048 mss. — Cracovie, Bibliothèque de l’Université : 366 000 vol., 6 215 mss. — Lemberg (Léopol ou Lwów), Bibliothèque de l’Université : 177 000 vol.; Institut national Ossolinski : 113 000 vol., 4 505 mss. — Prague, Bibliothèque de l’Université : 307 000 vol., 3 312 mss.

     Belgique. Bruxelles : 500 000 vol., 27 000 mss.

     Danemark. Copenhague : 600 000 vol., 20 000 mss.

     Espagne. Madrid : 600 000 vol., 30 000 mss. — Escurial : environ 30 000 vol., 4 627 mss.

     Hollande. La Haye : 115 000 vol. — Leyde, Bibliothèque de l’Université : 190 000 vol., 6 400 mss.

     Italie. Rome, Bibliothèque Angélique (fondée par l’érudit Angelo Rocca vers 1614) : environ 80 000 vol., 2 326 mss ; Bibliothèque Barberini (la Barberiniana) : 60 000 vol., 10 000 mss ; Bibliothèque Casanatense (du nom du cardinal napolitain Casanate), dite aussi Bibliothèque de la Minerve : 114 856 vol., 5 431 mss ; Bibliothèque de l’Université, dite aussi Bibliothèque Alexandrine ou de la Sapienza : 110 000 vol., 312 mss ; Bibliothèque Vaticane : 24 000 mss (dont 5 000 grecs, 16 000 latins et 3 000 orientaux) ; Bibliothèque nationale centrale Victor-Emmanuel : 350 000 vol., 6 200 mss. — Ferrare : 91 000 vol., environ 2 000 mss. — Florence, Bibliothèque royale nationale (la Magliabecchiana, du savant Magliabecchi, mort en 1714, dont nous parlerons plus loin) : 496 000 vol., 18 731 mss ; Bibliothèque Mediceo-Laurenziana (la Laurentienne, fondée en 1444 par Cosme de Médicis ; « fondée en l’église de Saint-Laurent par le pape Clément VII » [Jules de Médicis, ….-1534], dit Diderot (Encyclopédie, art. Bibliothèque : Œuvres complètes, t. XIII, p. 457) ; elle passa longtemps pour la plus riche bibliothèque de l’Europe) : 10 801 vol., 9 676 mss ; Bibliothèque Maracelliana (fondée par l’abbé Marucelli, mort en 1713) : 150 000 vol., 1 500 mss ; Bibliothèque Ricciadiana (fondée en 1600 par la famille Riccardi) : 33 500 vol., 3 905 mss. — Milan, Bibliothèque nationale (la Brera) : 231 000 vol., 1 684 mss ; Bibliothèque Ambrosienne (de saint Ambroise, fondée vers 1608, par le cardinal Borromée) : 200 000 vol., 8 300 mss. — Naples, Bibliothèque nationale dite Borbonica (fondée en 1734, et ouverte au public en 1804, par Ferdinand IV de Bourbon) : 380 000 vol., 7 874 mss. Il existe à la Borbonica « une salle spéciale pour les aveugles, très nombreux à Naples, et à qui l’on fait la lecture moyennant une légère rétribution ». (Larousse, op. cit., art. Bibliothèque, t. II, p. 697, col. 4.) — Padoue, Bibliothèque de l’Université : 148 000 vol., 2 326 mss. — Palerme, Bibliothèque nationale : 160 000 vol., 1 532 mss ; Bibliothèque communale : 216 000 vol., 3 263 mss. — Turin, Bibliothèque nationale (précédemment Bibliothèque de l’Université) : 300 000 vol., 4 146 mss (antérieurement à l’incendie du 26 janvier 1904). — Venise, Bibliothèque Saint-Marc (la Marciana, commencée par Pétrarque, mais réellement fondée par le cardinal Bessarion, en 1468) : 405 000 vol., 12 000 mss.

     Portugal. Lisbonne : 400 000 vol., 15 000 mss.

     Russie. Saint-Pétersbourg 1 500 000 vol., 33 347 mss. — Moscou, Bibliothèque de l’Université : 282 000 vol. — Varsovie, Bibliothèque de l’Université : 526 000 vol., 1 384 mss.

     Suède et Norvège. Christiania, Bibliothèque de l’Université : 403 000 vol. — Stockholm, Bibliothèque royale : 315 000 vol., 10 435 mss. — Upsal, Bibliothèque de l’Université : 315 654 vol.

     Suisse. Bâle : 250 000 vol., 1 500 mss. — Genève : 150 000 vol., 1 500 mss. — Zurich : 170 000 vol., 4 500 mss.

     Amérique du Nord. États-Unis. Boston : 850 000 vol. — Chicago, Bibliothèque publique : 300 000 vol. ; Bibliothèque de l’Université : 367 000 vol. — New-York, Bibliothèque de l’Université : 362 000 vol. — Philadelphie. Bibliothèque de l’Université : 224 000 vol. — Washington, Bibliothèque du Congrès : 1 195 535 vol., 103 115 mss (1 800 000 mss, dit le Bulletin mensuel de l’Association amicale des Commis libraires français, septembre 1905, p. 169).

     Amérique du Sud. Buenos-Ayres : 97 000 vol. — Montevideo : 40 000 vol., 1 580 mss. — Rio-de-Janeiro : 266 000 vol. — Santiago de Chili : 112 000 vol., 7 000 mss.

     Certains bibliographes et théologiens d’autrefois, comme le Père Kircher (Athanase Kircher, célèbre jésuite allemand : 1602-1680), ont cru qu’il existait en Éthiopie, au monastère de la Sainte-Croix, une bibliothèque merveilleuse contenant dix millions cent mille volumes, tous sur parchemin. Voici ce qu’écrivent à ce sujet Le Gallois, dans son Traité des plus belles bibliothèques de l’Europe, pp. 141-142 (Paris, Estienne Michallet, 1680) ; Diderot, dans l’Encyclopédie, art. Bibliothèque (Diderot, Œuvres complètes, t. XIII, pp. 451-452 ; Paris, Garnier, 1876) ; d’autres encore : « Tout cela n’est rien en comparaison de la bibliothèque qu’on dit être dans le monastère de la Sainte-Croix, sur le mont Amara, en Éthiopie. L’histoire rapporte qu’Antoine Brieus et Laurent de Crémone furent envoyés dans ce pays par Grégoire XIII pour voir cette fameuse bibliothèque, qui est divisée en trois parties, et contient en tout dix millions cent mille volumes, tous écrits sur de beau parchemin, et gardés dans des étuis de soie. On ajoute que cette bibliothèque doit son origine à la reine de Saba, qui, lorsqu’elle visita Salomon, reçut de lui un grand nombre de livres, particulièrement ceux d’Énoch sur les éléments et sur d’autres sujets philosophiques, avec ceux de Noé sur des sujets de mathématiques et sur le rit sacré ; et ceux qu’Abraham composa dans la vallée de Mambré…. On y trouve aussi les livres de Job, ceux d’Esdras, des sibylles, des prophètes, etc. Nous rapportons ces opinions, moins pour les adopter que pour montrer que de très habiles gens y ont donné leur créance, tels que le Père Kircher, jésuite. »  ↩

[II.110.094]
  1.  Cf. Diogène Laërce, Vie d’Aristippe, trad. Lefèvre, ap. Plutarque, Œuvres, trad. Amyot, Supplément, t. II (XXI), p. 6. (Paris, Bastien, 1784).
    •  Ce n’est pas assez de tout lire,
      Il faut digérer ce qu’on lit,

     a dit Boufflers (1737-1815), dans sa fable le Rat bibliothécaire (Œuvres choisies, p. 129 ; Paris, Bibliothèque nationale, 1875). « A l’égard des bons livres, écrit le Père Joseph-Romain Joly (1715-1805) (ap. Fertiault, les Amoureux du livre, p. 234), il faut en user comme des bons repas, où l’on doit manger sobrement, si l’on a envie que les aliments profitent. Scaliger nous apprend que François Junius et Théodore Marsile sont parvenus tous deux au même but, qui est l’ignorance : le premier en lisant tous les livres, et l’autre en ne lisant rien. » Et le chancelier François Bacon (1561-1626), (ap. Fertiault, op. cit., p. 176) : « Il y a des livres dont il faut seulement goûter, d’autres qu’il faut dévorer, d’autres enfin, mais en petit nombre, qu’il faut, pour ainsi dire, mâcher et digérer. » Sur les livres comparés aux aliments, cf. notre tome I, page 136, note 5.  ↩

[II.11.095]
  1.  Marc-Aurèle, Pensées, trad. M. de Joly, chap. xxvii et xxxi, pp. 327 et 353, dans le volume Moralistes anciens. (Paris, Lefèvre, 1840 ; in-8.)  ↩
[II.112.096]
  1.  Ap. Fertiault, op. cit., p. 234.  ↩
  2.  De l’abondance des livres, trad. Develay, pp. 21 et suiv. Cf. supra, t. I, p. 100.  ↩
  3.  Cf. Lucien, Contre un ignorant bibliomane, § 4 (trad. Talbot ; t. II, p. 273) : « Si la possession des livres suffisait pour rendre savant celui qui les a, elle serait d’un prix inestimable ; et si le savoir se vendait au marché, il serait à vous seuls qui êtes riches, et vous nous écraseriez, nous les pauvres. Et puis, qui pourrait le disputer en érudition aux marchands, aux bouquinistes, qui en possèdent et en vendent en si grand nombre ? Cependant… », etc. Cf. aussi Ausone, Épigrammes, XLIV, A Philomusus le grammairien (p. 21, Collection Nisard, Paris, Didot, 1887) :
    •  Emptis quod libris tibi bibliotheca referta est,
      Doctum, etc.

     « Parce que ta bibliothèque est bien garnie de livres achetés, tu te crois un savant et un grammairien, Philomusus ! A ce compte, fais-moi provision de cordes, d’archets, d’instruments, et, tout cela payé, demain te voilà musicien. »  ↩

[II.113.097]
  1.  Le Livre et la Petite Bibliothèque d’amateur, p. 41.  ↩
  2.  Ap. Peignot, Manuel du bibliophile, t. I, p. 122. Nous avons vu ci-dessus, tome I, page 131, que cette bibliothèque « peu garnie » se composait de dix mille volumes. Gui Patin l’estimait, en 1661, « plus de quarante mille francs », ce qui en représenterait aujourd’hui plus de deux cent mille. (Cf. Gui Patin, lettre du 3 juin 1661 : Lettres choisies, t. II, p. 274 ; la Haye, Van Bulderen, 1715.)  ↩
[II.114.098]
  1.  De la lecture et du choix des livres : Œuvres choisies, p. 403. (Paris, Garnier, s. d.)  ↩
  2.  Portrait de Saint-Évremond fait par lui-même : op. cit., p. 436. Voir, pour plus de détails sur Saint-Évremond, notre tome I, page 145.  ↩
  3.  Les Caractères, De la mode, p. 349. (Paris, Dezobry, 1849.)  ↩
[II.115.099]
  1.  De la manière d’enseigner et d’étudier les belles-lettres, livre III, chap. iii ; t. II, p. 78. (Paris, Vve Estienne, 1748.)  ↩
  2.  De l’amour des sciences et des lettres : Œuvres choisies, p. 199. (Paris, Didot, 1858 ; in-18.)  ↩
  3.  Ap. John Lubbock, le Bonheur de vivre, t. I, p. 64. (Paris, Alcan, 1891.)  ↩
  4.  Lettre du 24 juillet 1698 : Œuvres complètes, t. I, p. 398. (Paris, Hachette, 1864.)  ↩
[II.116.100]
  1.  Dictionnaire philosophique, art. Bibliothèque, tome I, pages 189-190. (Paris, édit. du journal le Siècle, 1867.)  ↩
[II.117.101]
  1.  Voltaire lui-même, qui, dans ses Conseils à un journaliste (Œuvres complètes, t. IV, p. 615), écrivait : « Un lecteur en use avec les livres comme un citoyen avec les hommes. On ne vit pas avec tous ses contemporains, on choisit quelques amis. Il ne faut pas plus s’effaroucher de voir cent cinquante mille volumes à la Bibliothèque du Roi, que de ce qu’il y a sept cent mille hommes dans Paris. » Et ailleurs : « … Le fait est que la multitude de livres inlisibles dégoûte. Il n’y a plus moyen de rien apprendre, parce qu’il y a trop de choses à apprendre…. La vue d’une bibliothèque me fait tomber en syncope. » (Voltaire, Critique historique, Lettres Chinoises, XII ; Œuvres complètes, t. V, p. 368.) Cf. encore ce qu’écrit l’abbé Sabatier de Castres (1742-1817) : « La multitude des livres est le seul moyen d’en éviter la perte ou l’entière destruction. C’est cette multiplicité qui les a préservés des injures des temps, de la rage des tyrans, du fanatisme des persécuteurs, des ravages des barbares, et qui en a fait passer, au moins une partie, jusqu’à nous, à travers les longs intervalles de l’ignorance et de l’obscurité…. La multitude prodigieuse des livres est parvenue à un tel degré que, non seulement il est impossible de les lire tous, mais même d’en savoir le nombre et d’en connaître les titres. « On ne pourrait pas lire tous les livres, dit un auteur du dernier siècle, quand même on aurait la conformation que Mahomet donne aux habitants de son paradis, où chaque homme aura 70 000 têtes, chaque tête 70 000 bouches, et chaque bouche 70 000 langues, qui parleront toutes 70 000 langages différents. » (Ap. F. Fertiault, op. cit., p. 283.)  ↩
[II.118.102]
  1.  Essai sur la lecture, pp. 73-74. (Lyon, Duplain, 1765.)  ↩
  2.  Jules Richard, l’Art de former une bibliothèque, p. 107.  ↩
[II.119.103]
  1.  Bollioud-Mermet, op. cit., p. 98.  ↩
  2.  Id., op. cit., pp. 62-63.  ↩
[II.120.104]
  1.  Pensées sur divers sujets, p. 343. (Paris, Adrien Le Cière, 1817.)  ↩
  2.  Ap. Mouravit, le Livre et la Petite Bibliothèque d’amateur, p. 137.  ↩
  3.  Ap. Fertiault, les Légendes du livre, p. 20.  ↩
  4.  La Mothe-Le Vayer, Œuvres, t. X, Petits traités en forme de lettres, écrites à diverses personnes studieuses, pp. 106-117 (Paris, Guignard, 1684). C’est de La Mothe-Le Vayer que Bayle a dit (Dictionnaire, t. X, p. 303 ; Paris, Desoer, 1820) : « Nous n’avons point d’auteur français qui approche plus de Plutarque que celui-ci ».  ↩
[II.121.105]
  1.  Conseils pour former une bibliothèque peu nombreuse mais choisie, pp. ix et 7. (Berlin, Haude et Spener, 1756.)  ↩
  2.  Manuel du bibliophile, t. I, p. 11.  ↩
[II.122.106]
  1.  Op. cit., p. 312.  ↩
  2.  Le génial naturaliste et physiologiste et maître écrivain Alphonse Toussenel (1803-1885) était loin de partager cette admiration, sincère ou de commande, pour la Bible. Voici ce qu’il nous dit, tout franchement et crûment : « La Bible, que je n’aime pas, parce que c’est le livre où tous les peuples de proie, le Juif, l’Anglais, le Hollandais et les autres ont appris à lire ; la Bible, qui contient tant de calomnies contre le Créateur ; la Bible a eu, par hasard, une idée ingénieuse à propos de la fouine : elle a prohibé la chair de cet animal, qui se prohibait bien toute seule, sous prétexte qu’il avait la mauvaise habitude de faire ses petits par la bouche…. » (L’Esprit des bêtes, p. 488 ; Paris, Dentu, 1862.)  ↩
  3.  « … Après un excellent dîner, on entra dans la bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua l’illustrissime (Pococurante) sur son bon goût. « Voilà, dit-il, un livre qui faisait les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l’Allemagne. — Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococurante ; on me fit accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant ; mais cette répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui est le sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce ; cette Troie qu’on assiège et qu’on ne prend point ; tout cela me causait le plus mortel ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils s’ennuyaient autant que moi à cette lecture : tous les gens sincères m’ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu’il fallait toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un monument de l’antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de commerce. — Votre Excellence ne pense pas ainsi de Virgile ? dit Candide. — Je conviens, dit Pococurante, que le second, le quatrième et le sixième livre de son Énéide sont excellents ; mais, pour son pieux Énée, et le fort Cloanthe, et l’ami Achates, et le petit Ascanius… et l’imbécile roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois pas qu’il y ait rien de si froid et de plus désagréable. J’aime mieux le Tasse et les contes à dormir debout de l’Arioste…. Les sots admirent tout dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi ; je n’aime que ce qui est à mon usage. » (Voltaire, Candide, chap. xxv.) Et Georges Avenel, annotateur de Voltaire, ajoute, en tête de ce chapitre xxv, qu’ « on peut considérer les jugements que Pococurante va porter sur la peinture, la musique et la littérature, comme étant l’opinion de Voltaire lui-même sur les mêmes sujets, en 1759. » (Voltaire, Œuvres complètes, t. VI, p. 205 ; Paris, édit. du journal le Siècle, 1869.) Dans son Essai sur la poésie épique, composé en 1726-1733, Voltaire se montre bien moins sévère pour Homère comme pour Virgile :

     « Ceux qui ne peuvent pardonner les fautes d’Homère en faveur de ses beautés sont la plupart des esprits trop philosophiques, qui ont étouffé en eux-mêmes tout sentiment. On trouve dans les Pensées de M. Pascal qu’il n’y a point de beauté poétique, et que, faute d’elle, on a inventé de grands mots comme fatal laurier, bel astre, et que c’est cela qu’on appelle beauté poétique. Que prouve un tel passage, sinon que l’auteur parlait de ce qu’il n’entendait pas ? Pour juger des poètes, il faut savoir sentir, il faut être né avec quelques étincelles du feu qui anime ceux qu’on veut connaître…. Qu’on ne croie point encore connaître les poètes par les traductions : ce serait vouloir apercevoir le coloris d’un tableau dans une estampe. Les traductions augmentent les fautes d’un ouvrage, et en gâtent les beautés. Qui n’a lu que Mme Dacier n’a point lu Homère ; c’est dans le grec seul qu’on peut voir le style du poète, plein de négligences extrêmes, mais jamais affecté, et paré de l’harmonie naturelle de la plus belle langue qu’aient jamais parlée les hommes. Enfin, on verra Homère lui-même, qu’on trouvera, comme ses héros, tout plein de défauts, mais sublime….

     « Cet ouvrage, [l’Énéide de Virgile], que l’auteur avait condamné aux flammes, est encore, avec ses défauts, le plus beau monument qui nous reste de toute l’antiquité…. Je viens à la grande et universelle objection que l’on fait contre l’Énéide : les six derniers chants, dit-on, sont indignes des six premiers. Mon admiration pour ce grand génie ne me ferme point les yeux sur ses défauts ; je suis persuadé qu’il le sentait lui-même, et que c’était la vraie raison pour laquelle il avait eu dessein de brûler son ouvrage. Il n’avait voulu réciter à Auguste que le premier, le second, le quatrième et le sixième livre, qui sont effectivement la plus belle partie de l’Énéide. Il n’est point donné aux hommes d’être parfaits. Virgile a épuisé tout ce que l’imagination a de plus grand dans la descente d’Énée aux enfers ; il a dit tout au cœur dans les amours de Didon ; la terreur et la compassion ne peuvent aller plus loin que dans la description de la ruine de Troie ; de cette haute élévation, où il était parvenu au milieu de son vol, il ne pouvait guère que descendre. Le projet du mariage d’Énée avec une Lavinie qu’il n’a jamais vue ne saurait nous intéresser après les amours de Didon ; la guerre contre les Latins, commencée à l’occasion d’un cerf blessé, ne peut que refroidir l’imagination échauffée par la ruine de Troie. Il est bien difficile de s’élever quand le sujet baisse. Cependant il ne faut pas croire que les six derniers chants de l’Énéide soient sans beautés ; il n’y en a aucun où vous ne reconnaissiez Virgile : ce que la force de son art a tiré de ce terrain ingrat est presque incroyable…. (Voltaire, Essai sur la poésie épique, chap. ii et iii : Œuvres complètes, t. III, pp. 62 et 63 ; Paris, édit. du Journal le Siècle, 1868.)  ↩

[II.125.109]
  1.  Pages 41, 62 et 78.  ↩
[II.126.110]
  1.  Loc. cit., p. 79.  ↩
  2.  L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 25 juin 1889, col. 362 et 363 ; et Revue Bleue, 3 juin 1893, p. 678, où le texte de cette lettre est plus complet.  ↩

[II.130.114]
  1.  L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 25 juin 1889, col. 394.  ↩
  2.  Pages 104-105 : Du moyen de dresser une bibliothèque d’une centaine de livres seulement. On trouvera une brève analyse de cette lettre dans le volume de Gabriel Peignot, Traité du choix des livres, Préliminaire, pp. xii-xiv, notes. (Paris, Renouard ; et Dijon, Lagier, 1817.) Voir aussi de Gabriel Peignot, sur le « choix des livres » et la composition des bibliothèques, le volume intitulé Répertoire bibliographique universel contenant la notice raisonnée des bibliographies spéciales publiées jusqu’à ce jour, et d’un grand nombre d’autres ouvrages de bibliographie, relatifs à l’histoire littéraire et à toutes les parties de la bibliographie. (Paris, Renouard, 1812.)  ↩
[II.131.115]
  1.  Le chancelier François Bacon, qui avait reçu le titre de lord Verulam ou Verulamius, d’une colonie romaine bretonne : cf. Freund, Grand Dictionnaire de la langue latine ↩
  2.  Pages 182-210. (Paris, Estienne Michallet, 1680.)  ↩
  3.  Op. cit., p. 209.  ↩
[II.132.116]
  1.  Conseils pour former une bibliothèque peu nombreuse mais choisie (Berlin, Haude et Spener, 1756), particulièrement pages 103-120.  ↩
  2.  Op. cit., p. 9.  ↩
[II.133.117]
  1.  Paris, 1810, 2 vol. in-8. Cf. Peignot, Manuel du bibliophile, t. I, pp. 403-406.  ↩
  2.  Chap. iii, pp. 17-35. (Paris, Boulard, an XIII [1804] : in-8.)  ↩
[II.134.118]
  1.  Pages 89-105 : en tête du Nouveau Dictionnaire bibliographique portatif du même auteur. (Paris, Desessarts, 1804 ; in-8.)  ↩
  2.  Pages 437-533. (Paris, Desrez, 1837 ; in-8.)  ↩
  3.  Pages 24 et 12. (Amsterdam, Boom, 1672.) Voir aussi, sur le « choix des livres », les pages 49 et suivantes de cet ouvrage de Charles Sorel.  ↩
[II.135.119]
  1.  Traité du choix des livres, pp. 202-205. (Paris, Renouard, 1817 ; in-8.)  ↩
[II.136.120]
  1.  Mably est à présent bien oublié et dépassé.  ↩
  2.  Dans sa lettre Du moyen de dresser une bibliothèque… (Œuvres, t. X, p. 116), La Mothe-Le Vayer dit que Pline l’Ancien est, à lui seul, « une bibliothèque entière » ; et Le Gallois, dans son Traité des plus belles bibliothèques de l’Europe (p. 2), confirme cet éloge par ce distique :
    •  Quid juvat innumeris repleri scrinia libris ?
      Unus præ cunclis Plinius esse potest.  ↩
[II.137.121]
  1.  Nous ne manquerions pas aujourd’hui d’ajouter ici au moins un nom, celui de Sainte-Beuve, Causeries du lundi, Nouveaux Lundis, Portraits littéraires, etc.  ↩
  2.  L’Arioste mériterait certainement de prendre place dans cette section, au moins autant que le Tasse et surtout que Voltaire.  ↩
[II.138.122]
  1.  Crébillon pourrait être supprimé sans inconvénient.  ↩
  2.  On pourrait encore supprimer sans crainte, dans cette bibliothèque « de choix », Clotilde de Surville, Mme Des Houlières, Gresset, Delille, Thompson (plus généralement Thomson), et même J.-B. Rousseau, tous aujourd’hui bien déchus de leur ancienne gloire.  ↩
[II.139.123]
  1.  Et ses Annales aussi sans doute.  ↩
  2.  Comme Mably, Vertot et Saint-Réal sont présentement bien abandonnés et pourraient être supprimés de cette liste.  ↩
  3.  Nous ajouterions volontiers ici deux autres ouvrages de Voltaire, l’Essai sur les mœurs et le Siècle de Louis XIV, — sans parler du Dictionnaire philosophique, qui aurait immanquablement pris place dans une des sections précédentes. Mais que d’autres historiens mériteraient de figurer aujourd’hui sur cette liste ! Le cardinal de Retz, Saint-Simon, etc. ; et Augustin Thierry, Michelet, Taine, etc. Nous ne manquerions pas non plus d’ajouter aux Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence de Montesquieu, l’Esprit des lois et les Lettres persanes. II est à remarquer, en outre, que nulle mention n’est faite ici ni de Dante, ni de Shakespeare, ni de Rabelais, ni de Jean-Jacques Rousseau, ni de Diderot, tous reconnus aujourd’hui pour des écrivains de premier ordre, mais qui, du temps de Peignot, n’avaient pas obtenu la renommée qu’ils ont acquise depuis.  ↩

[II.141.125]
  1.  Pages 37-40. (Paris, sans nom d’éditeur. En vente, 10, rue Monsieur-le-Prince, 1890 ; 3e édit.)  ↩
  2.  Revue biblio-iconographique, mai 1903 à 1905. Voir notamment le numéro de décembre 1903, pp. 389-391, où se trouve une lettre relative au projet de l’empereur (projet qui ne fut jamais exécuté) de faire imprimer une bibliothèque d’un millier de volumes pour son usage particulier. « Les volumes — imprimés sans marges, pour ne pas perdre de place, — seraient de cinq à six cents pages, reliés à dos brisé et détaché, et avec la couverture la plus mince possible. Cette bibliothèque serait composée d’à peu près : 40 volumes de Religion ; 40 des Épiques (Homère, Lucain, le Tasse, Télémaque, la Henriade, etc.) ; 40 de Théâtre ; 60 de Poésie ; 100 de Romans ; 60 d’Histoire. Le surplus, pour arriver à 1 000, serait rempli par des Mémoires historiques de tous les temps. » Etc.  ↩
  3.  Dans le Magasin pittoresque, 1871, p. 139. Ce « Catalogue » est suivi de « Conseils aux fondateurs de bibliothèques populaires ». Sur ces bibliothèques et sur « une bibliothèque de pauvres gens », voir les considérations émises par Lamartine, dans la préface de Geneviève, histoire d’une servante, pp. 25 et s. (Paris, Librairie nouvelle, 1855) : « … Ainsi, de tout ce qui compose une bibliothèque complète pour un homme du monde ou pour une académie, à peine pourrait-on extraire cinq ou six volumes français à l’usage et à l’intelligence des familles illettrées, à la ville ou à la campagne… » (p. 30). « Il n’y a que les gens de loisir qui peuvent lire des livres en beaucoup de volumes…. » (p. 43). (Pour le peuple, il faut des ouvrages de peu d’étendue : nous voilà loin des romans-feuilletons !) Etc.  ↩
[II.142.126]
  1.  Page 16. (Paris, Fischbacher, 1896 ; in-18.)  ↩
  2.  Voir la Revue bleue, 11 février 1893, p. 163.  ↩
  3.  Tome I, pages 84-88. (Paris, Alcan, 1891 ; in-18.) — Voir aussi, comme « choix de livres », tout le chapitre que nous avons consacré, dans notre tome I, aux Prédilections particulières et Auteurs préférés, spécialement les articles relatifs à Grotius, à Gui Patin, à Daguesseau, Montesquieu, Gresset, etc.  ↩
  4.  Préface, p. ii. — De même, dans l’enquête ouverte par MM. Guicciardi et F. de Sarlo et reproduite dans Fra i libri, c’est Dante qui arrive en tête, absolument comme dans l’enquête ouverte par la Revue bleue c’est Victor Hugo et Molière qui tiennent la corde. (Cf. Revue bleue, 11 février, 3 juin et 24 juin 1893, pp. 163, 677 et 801.)  ↩
[II.143.127]
  1.  Ap. Fertiault, les Amoureux du livre, pp. 252-253.  ↩
[II.144.128]
  1.  Édouard Charton, le Tableau de Cébès, Souvenirs de mon arrivée à Paris, pp. 150-154. (Paris, Hachette, 1882 ; in-12.)  ↩

[II.149.133]
  1.  Cf. supra, t. I, p. 190. Et Ausone :
    •  Perlege quodcumque est memorabile.

     « Étudie (lis jusqu’au bout) tout ce qui est digne de mémoire. » (Idylles, IV, trad. Nisard, p. 105 ; Paris, Didot, 1887.)  ↩

[II.150.134]
  1.  Lettre XIII, Du moyen de dresser une bibliothèque…. (Œuvres, t. X, p. 109.)  ↩
  2.  Ap. d’Alembert, Discours préliminaire de l’Encyclopédie, pp. 125-126. (Paris, Dubuisson, Bibliothèque nationale, 1864.)  ↩
[II.151.135]
  1.  Ap. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, p. 369.  ↩
  2.  Jean-Jacques Rousseau, écrit David Hume, « a très peu lu durant le cours de sa vie, et il a maintenant renoncé tout à fait à la lecture. Il a très peu vu, et n’a aucune sorte de curiosité pour voir et observer. Il a, à proprement parler, réfléchi et étudié fort peu, et n’a, en vérité, qu’un fonds peu étendu de connaissances. Il a seulement senti durant tonte sa vie ; et, à cet égard, sa sensibilité est montée à un degré qui passe tout ce que j’ai vu jusqu’ici ; mais elle lui donne un sentiment plus aigu de peine que de plaisir. Il est comme un homme qui serait nu, non seulement nu de ses vêtements, mais nu et dépouillé de sa peau, et qui, ainsi au vif, aurait à lutter avec l’intempérie des éléments qui troublent perpétuellement ce bas monde. » « Certes, ajoute Sainte-Beuve, après avoir cité cette lettre de David Hume (Causeries du lundi, t. II, pp. 79-80), il est impossible de mieux représenter l’état moral et physiologique de Rousseau. Cf. infra, chap. xii, p. 306.  ↩
[II.152.136]
  1.  Jules Levallois, l’Année d’un ermite, Comment on reste libre, p. 18.  ↩
  2.  Cependant, dans le même ouvrage, la Religion des Lettres, page 111, M. Albert Collignon estime qu’ « il faut lire beaucoup, peu de livres, toujours les mêmes, [c’est-à-dire précisément multum non multa] les meilleurs dans le genre de son talent et de son travail, se pénétrer de leur substance, comme on se nourrit d’aliments sains et solides pour former son tempérament ». Et page 94 : Trop de lecture rend l’esprit paresseux et désaccoutume d’écrire. Un livre ne doit être, pour un homme de lettres, qu’un point de départ, la branche… d’où l’imagination ailée prend son vol, » etc. — Cf. le mot (déjà cité : tome I, page 195, note 2) du Père Gratry : « La lecture, cette paresse déguisée…. » (L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 7 novembre 1899, col. 778.)  ↩
  3.  Timeo hominem unius libri, sentence attribuée à saint Thomas d’Aquin : cf. Jean Darche, Essai sur la lecture, pp. 157-158.  ↩
[II.153.137]
  1.  Albert Collignon, la Religion des Lettres, pp. 92-93.  ↩
[II.154.138]
  1.  Albert Collignon, op. cit., p. 193.  ↩
  2.  Ap. Jean Darche, op. cit., pp. 329-330.  ↩
  3.  « Étudier de mieux en mieux les choses qu’on sait, voir et revoir les gens qu’on aime, délices de la maturité. » (Sainte-Beuve, Portrait contemporains, t. IV, p. 351.) Cf. aussi supra, t. I. p. 200.  ↩
[II.155.139]
  1.  Doudan, Lettres, t. II, p. 27.  ↩
[II.156.140]
  1.  Doudan, loc. cit., t. IV, p. 207.  ↩
  2.  Id., loc. cit., t. IV, p. 254.  ↩
  3.  Cf. supra, t. I, p. 186 : « Mes livres font ma joie…. J’aime surtout à relire ceux que j’ai déjà lus nombre de fois…. » (P.-L. Courier, lettre du 10 septembre 1793 : Œuvres, p. 425 ; Paris, Didot, 1865 ; in-18.) « … Le mot de Royer-Collard à Alfred de Vigny : « Je ne lis plus, monsieur, je relis ». (Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XI, p. 524.) « La lecture a ses brouillons (ses essais, ses travaux préliminaires), comme les ouvrages, » disait un jour Piron à Fontenelle, — c’est-à-dire que, pour bien comprendre un livre et s’en former une idée nette, lire ne suffit pas, il faut relire. Relisons donc sans cesse. On ne s’attendait pas assurément qu’un mot de Piron irait en rejoindre un autre de Royer-Collard. » (Id., Nouveaux Lundis, t. VII, p. 465.)  ↩
[II.157.141]
  1.  Jules Levallois, op. cit., p. 30.  ↩
  2.  Causeries du lundi, t. XV, p. 379. C’est encore à Sainte-Beuve (op. cit., t. II, p. 312) que j’emprunte, à propos de relectures, les anecdotes suivantes, relatives au mari de la célèbre Mme Geoffrin (1699-1777) : « II paraît avoir peu compté dans sa vie (dans la vie de Mme Geoffrin), sinon pour lui assurer la fortune qui fut le point de départ et le premier instrument de la considération qu’elle sut acquérir. On nous représente M. Geoffrin vieux, assistant silencieusement aux dîners qui se donnaient chez lui aux gens de Lettres et aux savants. On essayait, raconte-t-on, de lui faire lire quelque ouvrage d’histoire ou de voyages, et, comme on lui donnait toujours un premier tome sans qu’il s’en aperçût, il se contentait de trouver « que l’ouvrage était intéressant, mais que l’auteur se répétait un peu ». On ajoute que, lisant un volume de l’Encyclopédie ou de Bayle, qui était imprimé sur deux colonnes, il continuait, dans sa lecture, la ligne de la première colonne avec la ligne correspondante de la seconde, ce qui lui faisait dire « que l’ouvrage lui paraissait bien, mais un peu abstrait ». Ce sont là des contes tels qu’on en dut faire sur le mari effacé d’une femme célèbre. Un jour, un étranger demanda à Mme Geoffrin ce qu’était devenu ce vieux monsieur qui assistait autrefois régulièrement aux diners et qu’on ne voyait plus ? — C’était mon mari : il est mort. »  ↩
[II.158.142]
  1.  Cf. le mot de Mme Swetchine (Pensées, ap. comte de Falloux, Mme Swetchine, sa vie et ses œuvres, t. II, p. 88) : « On lit tout à présent, hors les livres » ; et Charles Nodier (l’Amateur de livres, dans les Français peints par eux-mêmes, t. II, p. 82) : « (Les bibliophiles disparaissent) … Aujourd’hui l’amour de l’argent a prévalu : les livres ne portent point d’intérêt…. Nos grands seigneurs de la politique, nos grands seigneurs de la banque, nos grands hommes d’État, nos grands hommes de lettres, sont généralement bibliophobes. »  ↩
[II.159.143]
  1.  Sainte-Beuve, op. cit., t. II, p. 379. Sainte-Beuve nous avertit encore (op. cit., t. XI, p. 22) que « le théâtre est ordinairement la littérature des gens du monde qui n’ont pas le temps de lire ». Déjà, au xviiie siècle, Vauvenargues disait (De l’Amour des sciences et des lettres : Œuvres choisies, p. 199 ; Paris, Didot, 1858 ; in-I8) : « La plupart des hommes honorent les lettres comme [ils honorent] la religion et la vertu ; c’est-à-dire comme une chose qu’ils ne peuvent ni connaître, ni pratiquer, ni aimer. »  ↩

Publié le 22 oct. 1905 par Albert Cim