Mot-clé - Collignon (Albert)

Fil des billets - Fil des commentaires

Le Livre, tome II, p. 307-323

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 307.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 307 [323]. Source : Internet Archive.

thèque. Il avait très peu lu dans son enfance, et souvent il disait à ses amis : « Depuis l’âge de seize ans je n’ai pas ouvert un livre ». Il a dit encore : « Si j’avais lu autant de livres que tels et tels, je serais aussi ignorant qu’ils le sont[307.1] ».

« Les génies [hommes de génie] lisent peu, pratiquent beaucoup et se font d’eux-mêmes, » affirmait Diderot[307.2]. Ce qui est en complet désaccord avec l’assertion si « intré­pide[307.3] », si téméraire d’Emerson, que nous avons vue citée par Jules Levallois : « Les hommes de génie doivent être de grands liseurs ».

Il y a même eu des gens de lettres partisans de la destruction des livres.

Dans le Mercure du 15 février 1794, le critique La Harpe (1739-1803), ci-devant membre de l’Académie française, et pour le quart d’heure fougueux démagogue, en attendant qu’il devînt aristocrate forcené, se contente de demander qu’on supprime les armoiries « des tyrans » sur les plats des volumes de la Bibliothèque nationale, qu’on fasse disparaître

[II.323.307]
  1.  Fertiault, les Amoureux du livre, p. 358.  ↩
  2.  Ap. Albert Collignon, la Religion des Lettres, p. 359.  ↩
  3.  « Emerson, avec cette intrépidité d’assertion qui le caractérise…. » (Jules Levallois : cf. supra, chap. iv, p. 135). D’autre part. — et pour tâcher de faire entendre tous les sons, — H. de Balzac a noté que « les grands conteurs : Ésope, Lucien, Boccace, Rabelais, Cervantes, Swift, La Fontaine, Lesage, Sterne, Voltaire, Walter Scott, les Arabes inconnus des Mille et une Nuits, sont tous des hommes de génie autant que des colosses d’érudition ». (Petites Misères de la vie conjugale, p. 164 ; Paris, Librairie nouvelle, 1862.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 215-231

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 215.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 215 [231]. Source : Internet Archive.

Terminons par ce relevé des avantages et mérites de la presse, soigneusement établi par M. Albert Collignon, dans son livre la Vie littéraire[215.1] :

« On dit beaucoup de mal des journaux, et cependant ils sont indispensables dans la vie littéraire et politique. Par eux les Français, de Lille à Marseille, sont reliés entre eux ; ils éprouvent tous ensemble les mêmes sentiments patriotiques. Les journaux sont utiles, même dans leurs annonces, même dans leurs faits divers. Le fait divers, bien lu, par un esprit qui réfléchit, est un traité de morale en action, de morale en exemples. Les conséquences désastreuses de la paresse, de l’ivrognerie, du vice, relatées au jour le jour, sont autant d’avertissements salutaires pour tous ceux qui sont capables d’expérience. Dans toute sa partie supérieure, le journal est une institution libérale et démocratique. C’est le moyen le plus simple, le moins coûteux et le plus sûr par lequel le lecteur commence à s’instruire, à s’intéresser à la chose publique ; sans cesse amélioré, il deviendra le moyen par lequel la religion des Lettres pénétrera peu à peu dans les nouvelles couches, dans les masses profondes du peuple. »

Ainsi soit-il !

[II.231.215]
  1.  Page 305.  ↩

Le Livre, tome II, p. 203-219

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 203.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 203 [219]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 204.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 204 [220]. Source : Internet Archive.

plus fructueuses. Presque au début de son ouvrage les Sources, Conseils pour la conduite de l’esprit[203.1], il dissuade vivement tout homme « qui croit vouloir penser et parvenir à la lumière » de permettre « à la perturbatrice de tout silence, à la profanatrice de toutes les soli­tudes[203.2], à la presse quotidienne, de venir,

[II.219.203]
  1.  Page 7. (Paris, Téqui, 1904 ; in-18.)  ↩
  2.  Sur la solitude, son influence principalement sur les gens de lettres, et son importance pour les travaux littéraires, j’emprunte au livre de M. Albert Collignon, la Religion des Lettres, pp. 246-247, les hautes et suggestives réflexions suivantes : « L’efficacité de la solitude, dit Thomas Carlyle, qui la chantera ? Des autels devraient être élevés au silence, à la solitude. Le silence est l’élément dans lequel les grandes choses se forment et s’assemblent. » « Quoiqu’une vie de cabinet, toujours froide et non stimulée, ne fût pas sa vocation, le Père Lacordaire était né avec le goût et l’amour de la solitude ; il y restait toujours avec une joie nouvelle. « Je sens avec joie, disait-il, la solitude se faire autour de moi : c’est mon élément, ma vie. On ne fait rien qu’avec la solitude : c’est mon grand axiome. » « Un homme, disait-il encore, se fait en dedans de lui et non en dehors. Un homme a toujours son heure : il suffit qu’il l’attende…. Je n’ai jamais vécu avec les gens du monde, et je crois difficilement à ceux qui habitent cette mer où le flot pousse le flot sans que jamais rien y prenne consistance. Les meilleurs perdent à ce frottement continuel…. » La solitude est possible en tous lieux. Le désert est partout où l’on sait vivre seul. On se cherche des retraites, chaumières rustiques, rivages des mers, montagnes. « Retire-toi plutôt en toi-même, dit Marc-Aurèle, nulle part tu ne seras plus tranquille. » Le philosophe ou, pour mieux dire, l’homme intelligent sait trouver l’isolement partout, dans le tapage d’un club, dans les bruits de la rue, comme dans un salon. En quelque endroit que le hasard le jette, même au milieu des foules, ou dans une bataille, il observe avec sans-froid, il pense…. L’homme de lettres, dit encore M. Albert Collignon (op. cit., p. 252), doit être avare de son temps. S’il le perd en visites, en politesses, dans toutes les aimables frivolités des salons, il deviendra un homme du monde et non un écrivain. Il faut se résigner à passer pour un ours, fuir les bals, éviter les soirées, les longs dîners, etc., quand on a l’ambition difficile de faire un bon livre. C’est ici qu’une fin supérieure justifie des moyens peu aimables à pratiquer. Mais, sans la solitude, sans le travail continu qu’elle comporte et qu’elle seule rend possible, sans la privation des distractions énervantes du monde parisien, le génie le mieux doué ne fera jamais rien de grand. » Voir aussi Ducis (lettre du 22 ventôse an XII, et lettre du 2 avril 1815 : Lettres de Ducis, pp. 169 et 376 ; cf. supra, t. I, p. 171) : « Je pense donc que si l’on veut faire usage de ma devise, on peut, au lieu d’Abstine et sustine, choisir ces mots, qui étaient la devise de Descartes : Bene vixit, qui bene latuit. Je les préférerais même aux mots Abstine et sustine…. La solitude est plus que jamais pour mon âme ce que les cheveux de Samson étaient pour sa force corporelle. » Et Chamfort (Dialogue xxiv ; Œuvres choisies, t. I, p. 184 : cf. supra, t. I, p. 171) : « Il faut vivre, non avec les vivants, mais avec les morts, » c’est-à-dire avec les livres. Et Doudan (lettre du 1er avril 1854 : Lettres, t. III, p. 7) : « En avançant dans la vie, on trouve que c’est encore la complète solitude qui trompe le moins et qui froisse le moins. »  ↩

Le Livre, tome II, p. 188-204

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 188.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 188 [204]. Source : Internet Archive.

Descartes (1596-1650), de son côté, reconnaît que « la gentillesse des fables réveille l’esprit,… que la poésie a des délicatesses et des douceurs très ravissantes[188.1]…. »

Élevant et étendant le débat, Turgot (1727-1781) affirme, lui, que « les auteurs de romans ont répandu dans le monde plus de grandes vérités que toutes les autres classes réunies[188.2] ».

Turgot, en émettant cet avis, que d’aucuns pourront trouver hyperbolique, songeait certainement à l’auteur de Don Quichotte, à celui de Gil Blas, à celui de Clarisse Harlowe, à celui de Candide et de Zadig, à celui de la Nouvelle Héloïse, etc. Quoi qu’il en soit, un juge des plus éclairés et des plus compétents en la question, le grand liseur et grand lettré Doudan, à qui j’ai fréquemment recours[188.3], n’est pas loin de partager l’opinion de Turgot : « … C’est pourtant par les bons romans que la France, l’Angleterre et l’Allemagne ont été en partie civilisées. Ils ont plus contribué que toutes les prédications pédantesques à faire passer dans la masse des hommes des étincelles d’esprit poétique ; ils ont

[II.204.188]
  1.  Discours de la Méthode, p. 12. (Paris, Didot, 1884 ; in-18.)  ↩
  2.  Ap. Albert Collignon, la Vie littéraire, p. 321.  ↩
  3.  C’est Doudan, ainsi que nous l’avons vu (p. 57), qui, n’aimant pas à lire « ces livres à surprises, le dos tourné, comme un condamné qu’on mène sur une charrette à l’échafaud, » allait droit au dénouement et commençait la lecture des romans par la fin.  ↩

Le Livre, tome II, p. 169-185

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 169.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 169 [185]. Source : Internet Archive.

s’accroît en vieillissant ; il a ses bizarreries et ses replis à l’infini, comme toutes les avarices. Les tours malicieux, les ruses, les rivalités, les inimitiés même qu’il engendre, ont quelque chose de surprenant et de marqué d’un coin à part. »

Une bonne remarque, un excellent conseil, relatif aux livres anciens et aux livres modernes, et qui résume bien la question, me semble être celui-ci :

Pour les ouvrages scientifiques, rechercher les volumes les plus récents, c’est-à-dire ceux qui enregistrent, tous les progrès et les derniers perfectionnements de la science ; pour les livres de littérature, s’attacher aux meilleurs, aux chefs-d’œuvre, si anciens qu’ils soient, la littérature classique étant, comme on l’a dit[169.1], toujours moderne.

[II.185.169]
  1.  Albert Collignon, Notes et Réflexions d’un lecteur, p. 17. « … Pour nous autres bibliophiles obstinés, plus retentit à nos oreilles le marteau des démolisseurs, plus nous devons nous appliquer à défendre contre lui nos vieux livres. Leur amour est une dernière barrière à opposer à cette malfaisante passion pour le neuf à tout prix qui irritait déjà Milton, au point qu’il prétendait qu’il vaut presque autant tuer un homme qu’un bon livre (Areopagetica). Celui qui tue un homme, remarque le poète, tue une créature raisonnable, image de Dieu ; mais celui qui détruit un bon livre détruit, pour ainsi dire, la raison elle-même, tue l’image de Dieu dans l’œil où elle habite. Beaucoup d’hommes vivent, fardeaux inutiles de la terre ; mais un bon livre est le précieux sang vital d’un esprit supérieur, embaumé et religieusement conservé comme un trésor pour une vie au delà de sa vie…. » Prince Augustin Galitzin, ap. Fertiault, op. cit., p. 215.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 163-179

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 163.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 163 [179]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 164.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 164 [180]. Source : Internet Archive.

fois revenu sur ce point. « En littérature, en poésie, les premières impressions, et souvent les plus vraies et les plus tendres, s’attachent à des œuvres de peu de renom et de contestable valeur, mais qui nous ont touché un matin par quelque coin pénétrant…. Dans l’enfance donc et dans l’adolescence encore, rien de mieux littérairement, poétiquement, que de se plaire, durant les récréations du cœur, à quelques sentiers favoris, hors des grands chemins, auxquels il faut bien pourtant, tôt ou tard, se rallier et aboutir. Mais ces grands chemins, c’est-à-dire les admirations légitimes et consacrées, à mesure qu’on avance, on ne les évite pas impunément ; tout ce qui compte y a passé, et l’on y doit passer à son tour : ce sont les voies sacrées qui mènent à la Ville éternelle, au rendez-vous universel de la gloire et de l’estime humaine[163.1]. »

Et M. Albert Collignon, dans la Vie littéraire[163.2] : « De préférence aux livres anciens, on aime à lire des livres nouveaux. Nous sommes ainsi faits, remarque un critique littéraire[163.3], que, si les formes

[II.179.163]
  1.  Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, p. 456-457.  ↩
  2.  Pages 313-314.  ↩
  3.  M. Albert Collignon n’indique pas le nom de ce critique, qui est sans doute Doudan. Voici ce qu’écrivait celui-ci, le 30 septembre 1861, à M. Piscatory : « Les hommes ont sans cesse besoin qu’on leur renouvelle les formes de la vérité. Ils ne comprennent plus ce qu’ils ont entendu trop longtemps. » (Doudan, Lettres, t. III, p. 234 ; Paris, C. Lévy, 1879.) Cf. aussi Sainte-Beuve (Nouveaux Lundis, t. II, pp. 74 et 75) : « Certaines idées sont belles, mais, si vous les répétez trop, elles deviennent des lieux communs…. Les choses justes elles-mêmes ont besoin d’être rafraîchies de temps à autre, d’être renouvelées et retournées ; c’est la loi, c’est la marche. » Notons encore, à propos de la vérité, cette humoristique réflexion de Voltaire (Pensées et Observations : Œuvres complètes, t. IV, p. 753 ; Paris, édit. du journal le Siècle, 1868) : « La vérité, pour être utile, a besoin d’un grain de mensonge ; l’or pur ne saurait être mis en œuvre sans un peu d’alliage ».  ↩

Le Livre, tome II, p. 161-177

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 161.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 161 [177]. Source : Internet Archive.

VI. Livres anciens et livres nouveaux

« Je ne me prends guères aux nouveaux (livres), pour ce que les anciens me semblent plus pleins et plus roides, » nous déclare Montaigne[161.1] ; et, tout en estimant que « les livres anciens sont pour les auteurs, les nouveaux pour les lecteurs, » Montesquieu[161.2], par la plume d’un des personnages de ses Lettres persanes, fait cet aveu : « Il me semble que, jusqu’à ce qu’un homme ait lu tous les livres anciens, il n’a aucune raison de leur préférer les nouveaux ».

M. Albert Collignon, grand admirateur de Mon-

[II.177.161]
  1.  Essais, livre II, chap. x; t. II, p. 210. (Paris, Charpentier, 1862.)  ↩
  2.  Pensées diverses, Des anciens (Œuvres complètes, t. II, p. 424), et Lettres persanes, CIX (t. III, p. 128 ; Paris, Hachette, 1866). « J’avoue mon goût pour les anciens, écrit encore Montesquieu (Pensées diverses, Des anciens, ibid.) ; cette antiquité m’enchante, et je suis toujours prêt à dire avec Pline [Pline le Jeune, Lettres, VIII, 24] : « C’est à Athènes que vous allez : respectez les dieux ». « Et lui-même, ajoute Sainte-Beuve (Causeries du lundi, t. VII, p. 44), en sentant ainsi, il a mérité d’être traité comme un ancien : citer Montesquieu, en détacher un mot qu’on place dans un écrit, cela honore. »  ↩

Le Livre, tome II, p. 138-154

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 138.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 138 [154]. Source : Internet Archive.

ter les œuvres des génies profonds, parcourir rapidement les œuvres des génies superficiels, telle me semble la bonne méthode pour unir l’étendue à la solidité.

« La lecture, fécondée par la réflexion, alimente l’esprit et l’étend. Je ne sais qui l’a appelée « le fumier de l’intel­ligence[138.1] ».

Relire, relire et méditer les chefs-d’œuvre qui s’adaptent le mieux à nos goûts et à nos besoins, et parcourir les livres de valeur moindre ou d’intérêt secondaire pour nous, tel est donc le meilleur programme. A mesure, d’ailleurs, qu’on avance dans la vie, on devient plus difficile dans le choix de ses lectures, et, en même temps que le goût s’affine, les yeux s’affaiblissent et ne nous prêtent plus le même secours : double raison pour moins se prodiguer, se montrer plus avare de son attention et de son temps.

« Il me semble surtout que, sur le soir de la vie, a dit, dans une de ses meilleures pages, l’archevêque de Reims Landriot (1816-1874)[138.2], il doit y avoir un bonheur tout spécial à s’asseoir à son foyer, et à relire quelques-uns de ces bons auteurs qui nous ont autrefois charmé[138.3] ; puis à redescendre le cours de

[II.154.138]
  1.  Albert Collignon, op. cit., p. 193.  ↩
  2.  Ap. Jean Darche, op. cit., pp. 329-330.  ↩
  3.  « Étudier de mieux en mieux les choses qu’on sait, voir et revoir les gens qu’on aime, délices de la maturité. » (Sainte-Beuve, Portrait contemporains, t. IV, p. 351.) Cf. aussi supra, t. I. p. 200.  ↩

Le Livre, tome II, p. 137-153

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 137.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 137 [153]. Source : Internet Archive.

le bon et le bien dit, partout, même au milieu de l’alliage médiocre qui l’entoure, comme on découvre un diamant dans la terre ou des paillettes d’or dans des sables et des minerais sans valeur. On a le plaisir de la chasse et de la trouvaille. Après les rares chefs-d’œuvre, si vite épuisés, bien des livres aimables, quoique secondaires, méritent encore notre attention. Quelques lignes d’un inconnu suffisent à témoigner dans quelle estime nous devons l’avoir…. Le goût affiné et fortifié à la fois dans le commerce habituel des écrivains supérieurs, discerne ensuite et sait choisir avec tact, avec promptitude, avec délicatesse, ce qui mérite l’attention dans les écrivains secondaires. « Il sied, disait Sainte-Beuve, à tout estomac viril et à tout esprit émancipé de lire tout et de s’adresser à des auteurs de tout bord et de toute opinion. » Expliquant à son tour comment il faut lire, Joubert a dit : « Quand je ramasse des coquillages et que j’y trouve des perles, j’extrais les perles et je jette les coquillages[137.1]. »

« Il faut à l’homme de lettres une lecture immense ; mais, pour être profitable, elle doit être raisonnée. Comme la culture de la terre varie suivant la nature du sol, la lecture, suivant les auteurs, doit aussi différer : tantôt profonde et insistante, tantôt légère et variée. Ainsi relire, creuser, fouiller, médi-

[II.153.137]
  1.  Albert Collignon, la Religion des Lettres, pp. 92-93.  ↩

Le Livre, tome II, p. 136-152

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 136.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 136 [152]. Source : Internet Archive.

ter sans y avoir suffisamment réfléchi. La vérité est qu’elles le dégagent, retendent, le mettent à même de vivre de la vie la plus variée, la plus intense, la plus riche[136.1]. »

M. Albert Collignon, qui a particulièrement étudié cette question, y revient souvent, et il est d’avis, lui aussi, presque toujours, qu’il faut lire beaucoup.

« Nous devons lire beaucoup, — dans tous les sens du mot beaucoup. Je ne suis point partisan du précepte ancien, multum non multa[136.2], et c’est aussi en plus d’un sens que je redoute l’homme d’un seul livre[136.3]. « Le charme de la vaste lecture, et qui en varie presque à l’infini le plaisir, est de chercher le vrai,

[II.152.136]
  1.  Jules Levallois, l’Année d’un ermite, Comment on reste libre, p. 18.  ↩
  2.  Cependant, dans le même ouvrage, la Religion des Lettres, page 111, M. Albert Collignon estime qu’ « il faut lire beaucoup, peu de livres, toujours les mêmes, [c’est-à-dire précisément multum non multa] les meilleurs dans le genre de son talent et de son travail, se pénétrer de leur substance, comme on se nourrit d’aliments sains et solides pour former son tempérament ». Et page 94 : Trop de lecture rend l’esprit paresseux et désaccoutume d’écrire. Un livre ne doit être, pour un homme de lettres, qu’un point de départ, la branche… d’où l’imagination ailée prend son vol, » etc. — Cf. le mot (déjà cité : tome I, page 195, note 2) du Père Gratry : « La lecture, cette paresse déguisée…. » (L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 7 novembre 1899, col. 778.)  ↩
  3.  Timeo hominem unius libri, sentence attribuée à saint Thomas d’Aquin : cf. Jean Darche, Essai sur la lecture, pp. 157-158.  ↩

Le Livre, tome II, p. 126-142

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 126.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 126 [142]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 127.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 127 [143]. Source : Internet Archive.

dans les Notes et Réflexions d’un lecteur, de M. Albert Collignon[126.1] ; dans Fra i libri, de MM. Guicciardi et F. de Sarlo[126.2] ; dans le Bonheur de vivre, de sir John Lubbock[126.3] ; etc.

Cette « liste de cent bons livres », donnée par sir John Lubbock dans ce dernier ouvrage, et formée par un auditoire d’ouvriers anglais, est, bien entendu et inévitablement, composée surtout de livres anglais. Les noms de Corneille, de Racine, La Fontaine, Montesquieu, Diderot, J.-J. Rous­seau, etc., sont omis ; mais on y voit resplendir ceux de Bunyan, de Keble, White, Smiles, etc. Comme l’avoue, du reste, spontanément l’au­teur[126.4] : « Si je m’étais adressé à un auditoire français, ma liste aurait été très différente ».

[II.142.126]
  1.  Page 16. (Paris, Fischbacher, 1896 ; in-18.)  ↩
  2.  Voir la Revue bleue, 11 février 1893, p. 163.  ↩
  3.  Tome I, pages 84-88. (Paris, Alcan, 1891 ; in-18.) — Voir aussi, comme « choix de livres », tout le chapitre que nous avons consacré, dans notre tome I, aux Prédilections particulières et Auteurs préférés, spécialement les articles relatifs à Grotius, à Gui Patin, à Daguesseau, Montesquieu, Gresset, etc.  ↩
  4.  Préface, p. ii. — De même, dans l’enquête ouverte par MM. Guicciardi et F. de Sarlo et reproduite dans Fra i libri, c’est Dante qui arrive en tête, absolument comme dans l’enquête ouverte par la Revue bleue c’est Victor Hugo et Molière qui tiennent la corde. (Cf. Revue bleue, 11 février, 3 juin et 24 juin 1893, pp. 163, 677 et 801.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 076-092

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 076.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 076 [092]. Source : Internet Archive.

volumes in-8[076.1] », ouvrage qui devait paraître avec cette épigraphe tout à fait de circonstance : Alius alio plus invenire potest, nemo omnia[076.2].

« Lire, écrire, observer, penser, comparer, réfléchir, voilà ma vie, nous dit M. Albert Collignon (1839-….)[076.3]. Je suis avant tout un lecteur, un curieux, un témoin attentif de mon temps. Philosophe, j’aime à comprendre la raison des choses ; j’aime à dire ma manière de voir et à formuler mes jugements. En lisant, j’ai mes préférences ; mais, depuis Homère jusqu’à M. Verlaine, depuis Cicéron et César jusqu’à Frédéric II et à Napoléon, depuis Aristote jusqu’à M. Zola, j’ai voulu tout connaître ; j’ai tout lu la plume à la main, en notant mes remarques, mes réflexions et mes extraits. Mes cahiers, si nombreux, sont le résumé de ma vie ; ils forment aujourd’hui toute une encyclopédie littéraire, morale, politique, le Dictionnaire critique d’un homme de lettres. »

C’est qu’en effet la vie d’un véritable homme de

[II.092.076]
  1.  Quérard, la France littéraire, art. Peignot, t. VII, p. 10. Un autre fervent érudit, le célèbre bibliophile et collectionneur François Marucelli (1625-1713), laissa, à sa mort, un index général, en 112 volumes in-folio, de toutes les matières traitées dans les ouvrages qu’il avait lus. « Ce vaste répertoire, conservé en manuscrit à Florence, pourrait être d’une grande utilité aux savants, dont il faciliterait les recherches. » (Michaud, Biographie universelle.)  ↩
  2.  J. Simonnet, Essai sur la vie et les ouvrages de Gabriel Peignot, pp. 177 et s.  ↩
  3.  La Vie littéraire, p. 6.  ↩

Le Livre, tome II, p. 069-085

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 069.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 069 [085]. Source : Internet Archive.

qu’utiles, se peuvent trouver dans des lectures sans ordre et décousues. Au bout de quelques minutes, tout livre dont on ne pourra rien tirer qui vous fasse penser sera rejeté comme vide et inutile, et voilà encore un autre avantage de l’habitude que je conseille de prendre[069.1]. »

Prendre des notes, la mémoire humaine est si courte, si fugitive, qu’il n’y a pas d’autre moyen à employer pour qui veut garder trace de ses lectures.

Pline l’Ancien, comme nous l’apprend son neveu, « faisait toujours des remarques et des extraits de ses lectures, et n’a jamais rien lu sans extraire[069.2] ».

« Pour subvenir un peu à la trahison de ma mémoire, et à son défault, si extrême, nous avoue Montaigne[069.3], qu’il m’est advenu plus d’une fois de reprendre en main des livres comme récents et à moi incognus, que j’avais lu soigneusement quelques années auparavant, et barbouillé de mes notes, j’ai pris en coustume, depuis quelque temps, d’adjouter, au bout de chaque livre (je dis de ceulx desquels je ne me veulx servir qu’une fois), le temps auquel j’ai achevé de le lire, et le jugement que j’en ai retiré en gros, » etc.

« On n’apprend jamais rien quand on ne fait que

[II.085.069]
  1.  Albert Collignon, la Religion des Lettres, pp. 194-197.  ↩
  2.  « Nihil enim legit, quod non excerperet » (Pline le Jeune, Epistolæ, III, 5 ; t. I, p. 190 ; Paris, veuve Barbou, 1808.)  ↩
  3.  Essais, livre II, chap. x ; t. II, p. 226. (Paris, Charpentier, 1802.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 067-083

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 067.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 067 [083]. Source : Internet Archive.

Hippocrate, Galien, Fernel, Riolan et d’autres illustres patrons de ma profession, écrit le médecin Gui Patin[067.1] : voilà ma lecture uniforme, voilà mon profit. Je lis de temps en temps Horace, Sénèque, Ovide, Juvénal, Tacite, Pline et autres auteurs, qui mêlent utile dulci : voilà ma lecture diversifiée, voilà ma récréation ; elle n’est pas sans utilité. »

« Vous ne savez pas lire, disait un jour l’helléniste Boissonade (1774-1857) à Mme de Tracy[067.2]. Vous lisez comme si vous mangiez des cerises. Une fois la lecture faite, vous ne pensez plus à ce que vous avez lu, et il ne vous en reste rien. Il ne faut pas lire toutes sortes de choses au hasard ; il faut mettre de l’ordre dans ses lectures, y réfléchir et s’en rendre compte. »

« Savoir lire, quelle science ! s’écrie le chroniqueur Edmond Texier (1816-1887)[067.3]. C’est interroger un écrivain, c’est lui demander l’enseignement des choses que l’on ignore, c’est discuter avec lui sur tel point et le réfuter sur tel autre. On l’aborde avec respect, mais sans parti pris ; on entre en conversation intime avec lui, on se laisse aller, puis on résiste, et si l’on se sent entraîné, tout va bien. Le

[II.083.067]
  1.  Ap. Albert Collignon, la Religion des Lettres, p. 156.  ↩
  2.  Ap. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XIII, pp. 195-196.  ↩
  3.  Les choses du temps présent, Petites Satires, p. 261. (Paris, Hetzel, s. d. [1862].) Sur la rareté des gens « qui savent lire », cf. supra, t. I, pp. 189-190, l’opinion de Gœthe, de Voltaire, de Sainte-Beuve, etc.  ↩

Le Livre, tome II, p. 066-082

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 066.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 066 [082]. Source : Internet Archive.

mitivement d’un mot grec, qui signifie « recueillir, ramasser, faire la collecte ». Un jardinier se promène dans son verger, il recueille les fruits mûrs, et les réunit dans ses greniers ; le botaniste fait une course à travers la campagne, il ramasse les fleurs qu’il rencontre, les dispose d’abord sans ordre dans une boîte qui saura les conserver fraîches et intactes ; de retour à la maison, il les classe et les met en ordre, et leur donne à chacune une place définitive. Ainsi, le lecteur sérieux se promène dans le jardin des idées humaines ; il voit, il ramasse, il collige, il met d’abord comme en un seul faisceau ces fleurs intellectuelles dans son esprit, puis il les coordonne, il les dispose, et maintient chacune au rang qu’il (qui ?) lui convient[066.1]. »

Mais, d’une façon générale, on ne lit bien et avec fruit que ce qu’on lit lentement, avec suite et méthode. Il en est de la lecture comme de la nourriture : pour bien digérer et s’assimiler aliments, boissons et lectures, il faut les absorber, non gloutonnement, mais par degrés et à petits coups[066.2].

Il est bon de varier ses lectures, et néanmoins de ne pas lire au hasard et sans ordre : « Une lecture uniforme profite, une lecture diversifiée réjouit. Lectio certa prodest, varia delectat. Je lis souvent

[II.082.066]
  1.  Ap. Jean Darche, Essai sur la lecture, pp. 49-50.  ↩
  2.  Cf. Albert Collignon, Notes et Réflexions d’un lecteur, p. 10.  ↩

Le Livre, tome II, p. 054-070

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 054.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 054 [070]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 055.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 055 [071]. Source : Internet Archive.

rité. Ceux qui font un travail pénible, les bûcherons et les boulangers, s’excitent eux-mêmes par la voix[054.1]. »

Quant à « se faire lire », le même maître ès livres et ès lettres ne recommande pas ce mode de lecture, qu’il préfère laisser aux malades et aux aveugles :

« Rien, observe-t-il[054.2], ne ressemble moins à lire que se faire lire ; on dirait un air dont l’accompagnement ne va pas ; chacun a sa manière d’accompagner intérieurement ce qu’il lit. »

Atteint de maux d’yeux, et se trouvant dans la nécessité de recourir à des lecteurs, alors qu’il était en garnison à Reims, en 1739, Vauvenargues (1715-1747) écrit[054.3] : « J’ai pris deux hommes pour me faire la lecture, un le matin, et un autre le soir. Ils défigurent ce qu’ils lisent ; je leur donnai, l’autre jour, les Oraisons funèbres de Bossuet, dont l’éloquence est divine, et ils coupaient, par le milieu, les plus belles périodes ; je faisais du mauvais sang (sic), mais il me fallait prendre patience ; cela vaut encore mieux que rien[054.4]. »

[II.070.054]
  1.  Doudan, ap. Albert Collignon, Notes et réflexions d’un lecteur, p. 16.  ↩
  2.  Doudan, Lettres, t. IV, p. 204.  ↩
  3.  Lettre au marquis de Mirabeau, 29 août 1739 : Vauvenargues, Œuvres posthumes et œuvres inédites, Correspondance, p. 148. (Paris, Furne, 1857.)  ↩
  4.  Cf. une citation, que nous donnons plus loin (p. 147), empruntée à M. Gustave Mouravit (le Livre et la Petite Bibliothèque d’amateur, p. 162), et dont le début concerne le point en question ici, la lecture à haute voix : « Qu’un lecteur malhabile entreprenne de vous lire une belle œuvre : si ses hésitations, ses intonations fausses, la rudesse de son organe, la gaucherie de son interprétation, brisent constamment vos efforts pour être attentif, et émoussent en vous, si l’on peut dire, le sentiment de la lecture, le plaisir que vous vous étiez promis ne deviendra-t-il pas un supplice ? et quel profit rapporterez-vous de ce labeur ? »  ↩

Le Livre, tome II, p. 002-018

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 002.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 002 [018]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 003.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 003 [019]. Source : Internet Archive.

cesse, insensiblement et peu à peu, plutôt encore que par violence et avec éclat ; qui comprend dans sa largeur et sa latitude des esprits émancipés à divers degrés, mais tous d’accord sur ce point qu’il est besoin avant tout d’être affranchi d’une autorité absolue et d’une soumission aveugle ; un diocèse immense (ou, si vous aimez mieux, une province indéterminée, illimitée), qui compte par milliers des déistes, des spiritualistes et disciples de la religion dite naturelle, des panthéistes, des positivistes, des réalistes, des sceptiques et chercheurs de toute sorte, des adeptes du sens commun et des sectateurs de la science pure : ce diocèse (ce lieu que vous nommerez comme vous le voulez), il est partout…[002.1]. »

Développant cette thèse, M. Albert Collignon (1839-….)[002.2] a publié plusieurs ouvrages (la Vie lit-

[II.018.002]
  1.  Sainte-Beuve, Premiers Lundis, t. III, pp. 281-282.  ↩
  2.  Voir la lettre adressée par Sainte-Beuve à M. Albert Collignon le 14 juillet 1867 (Correspondance, t. II, pp. 187-188) : « … Qu’on en gémisse ou non, la foi s’en est allée ; la science, quoi qu’on dise, la ruine ; il n’y a plus, pour les esprits vigoureux et sensés, nourris de l’histoire, armés de la critique, studieux des sciences naturelles, il n’y a plus moyen de croire aux vieilles histoires et aux vieilles Bibles. Dans cette crise, il n’y a qu’une chose à faire pour ne point languir et croupir en décadence : passer vite et marcher ferme vers un ordre d’idées raisonnables, probables, enchaînées, qui donne des convictions à défaut de croyances, et qui, tout en laissant aux restes de croyances environnantes toute liberté et sécurité, prépare chez tous les esprits neufs et robustes un point d’appui pour l’avenir. Il se crée lentement une morale et une justice à base nouvelle, non moins solide que par le passé, plus solide même, parce qu’il n’y entrera rien des craintes puériles de l’enfance. Cessons donc le plus tôt possible, hommes et femmes, d’être des enfants : ce sera difficile à bien des femmes, direz-vous. — A bien des hommes aussi. Mais, dans l’état de société où nous sommes, le salut et la virilité d’une nation sont là et pas ailleurs. On aura à opter entre le byzantinisme et le vrai progrès. »  ↩

Le Livre, tome I, p. 224-248

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 224.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 224 [248]. Source : Internet Archive.

la sueur de mon front, et je les aime tant ! Il me semble que, par un si long et si doux commerce, ils sont devenus comme une portion de mon âme ! Mais quoi ! Rien n’est stable en ce monde, et c’est notre faute si nous n’avons pas appris de nos livres eux-mêmes à mettre au-dessus de tous les biens qui passent, et que le temps va nous emporter, le bien qui ne passe pas, l’immortelle beauté, la source infinie de toute science et de toute sagesse[224.1]. »

[I.248.224]
  1.  Cf. le mot du sage Valincour, cité plus haut (pp. 157-158) : « Je n’aurais guère profité de mes livres, si je n’avais appris d’eux à m’en passer ». Avec sa modestie coutumière et sa ferveur, Silvestre de Sacy disait encore (ap. Albert Collignon, la Vie littéraire, p. 13) : « Je ne suis ni un grand critique ni un grand érudit, mais j’aime les Lettres, je les aime avec passion. Je ne pourrai jamais dire tout ce que ce goût des livres et des Lettres a répandu de charme sur ma vie ; combien de fois une heure, une seule heure de lecture m’a ranimé et rendu à moi-même ! » Glissons encore, dans cette fin de note, un court adieu à ses chers livres d’un autre bibliophile contemporain, du marquis Isidore de Gaillon (ap. Fertiault, les Amoureux du livre, p. 215) : « … Hélas ! quelque noble, quelque digne d’estime que soit l’amour des livres, cet amour a le sort de toutes les choses humaines, et est compris dans les vanités que Salomon a vues sous le soleil. Ces trésors que nous amassons avec un soin si curieux et si amoureux, ces livres que nous épousons, il faudra les quitter. Linquenda tellus et domus et uxor, comme dit Horace : uxor, c’est-à-dire notre bibliothèque…. »  ↩

Le Livre, tome I, p. 214-238

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 214.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 214 [238]. Source : Internet Archive.

lence, dit M. Alfred Mézières (1826-….)[214.1] ; il nous a rendu les mondes anciens, latin et grec ; il a fait reculer toutes les barbaries, et il contient en lui, chaudes et vivaces, toutes les améliorations que nous doit, que nous donnera l’avenir. Travailler pour le Livre, c’est donc faire œuvre d’homme d’État, de philosophe, de prêtre laïc, de propagateur, de coopérateur et de semeur des idées généreuses, qui nous rendront plus douce la vie et plus facile l’espérance. »

Dans la Vie littéraire, dans la Religion des lettres, dans d’autres ouvrages encore, M. Albert Collignon (1839-….) s’est spécialement occupé du sujet que nous traitons ici, des livres et de la lecture. « L’art de lire a sa place dans l’art de vivre, écrit-il[214.2]. Les sensations les plus agréables, même les plus violentes, s’usent par la répétition, mais la lecture est un plaisir si varié, toujours si différent de lui-même, qu’il ne peut conduire à l’ennui. »

« Les Lettres sont la source paisible, charmante et féconde, d’où dérivent le bon style et la bonne vie, le bien dire et le bien agir, l’éloquence, l’art et l’hé­roïsme[214.3]. »

« On a parfois comparé, écrit encore M. Albert

[I.238.214]
  1.  Ap. Léon-Félix de Labessade, l’Amour du livre, p. 31. (Paris, Imprimerie nationale, 1904.)  ↩
  2.  La Vie littéraire, p. 8. (Paris, Fischbacher, 1896.)  ↩
  3.  Op. cit., p. 206.  ↩

Le Livre, tome I, p. 160-184

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 160.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 160 [184]. Source : Internet Archive.

Le fabuliste Lamotte-Houdard (1672-1731) nous dit[160.1] :

C’est par l’étude que nous sommes
Contemporains de tous les hommes
Et citoyens de tous les lieux….

De la marquise de Lambert (1647-1733), l’auteur des Avis d’une mère à son fils, Avis à ma fille, etc., cette noble pensée : « Faites que vos idées descendent dans votre conduite, et que tout le profit de vos lectures se tourne en vertus[160.2] ».

[I.184.160]
  1.  Ap. Voltaire, Conseils à un journaliste…. t. IV, p. 617 (édit. du journal le Siècle). Nous venons de voir (p. 159, n. 1) cette même sentence appliquée au chancelier Daguesseau, polyglotte.  ↩
  2.  Ap. Albert Collignon, la Vie littéraire, p. 206.  ↩

- page 1 de 2