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Le Livre, tome II, p. 188-204

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 188.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 188 [204]. Source : Internet Archive.

Descartes (1596-1650), de son côté, reconnaît que « la gentillesse des fables réveille l’esprit,… que la poésie a des délicatesses et des douceurs très ravissantes[188.1]…. »

Élevant et étendant le débat, Turgot (1727-1781) affirme, lui, que « les auteurs de romans ont répandu dans le monde plus de grandes vérités que toutes les autres classes réunies[188.2] ».

Turgot, en émettant cet avis, que d’aucuns pourront trouver hyperbolique, songeait certainement à l’auteur de Don Quichotte, à celui de Gil Blas, à celui de Clarisse Harlowe, à celui de Candide et de Zadig, à celui de la Nouvelle Héloïse, etc. Quoi qu’il en soit, un juge des plus éclairés et des plus compétents en la question, le grand liseur et grand lettré Doudan, à qui j’ai fréquemment recours[188.3], n’est pas loin de partager l’opinion de Turgot : « … C’est pourtant par les bons romans que la France, l’Angleterre et l’Allemagne ont été en partie civilisées. Ils ont plus contribué que toutes les prédications pédantesques à faire passer dans la masse des hommes des étincelles d’esprit poétique ; ils ont

[II.204.188]
  1.  Discours de la Méthode, p. 12. (Paris, Didot, 1884 ; in-18.)  ↩
  2.  Ap. Albert Collignon, la Vie littéraire, p. 321.  ↩
  3.  C’est Doudan, ainsi que nous l’avons vu (p. 57), qui, n’aimant pas à lire « ces livres à surprises, le dos tourné, comme un condamné qu’on mène sur une charrette à l’échafaud, » allait droit au dénouement et commençait la lecture des romans par la fin.  ↩

Le Livre, tome II, p. 169-185

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 169.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 169 [185]. Source : Internet Archive.

s’accroît en vieillissant ; il a ses bizarreries et ses replis à l’infini, comme toutes les avarices. Les tours malicieux, les ruses, les rivalités, les inimitiés même qu’il engendre, ont quelque chose de surprenant et de marqué d’un coin à part. »

Une bonne remarque, un excellent conseil, relatif aux livres anciens et aux livres modernes, et qui résume bien la question, me semble être celui-ci :

Pour les ouvrages scientifiques, rechercher les volumes les plus récents, c’est-à-dire ceux qui enregistrent, tous les progrès et les derniers perfectionnements de la science ; pour les livres de littérature, s’attacher aux meilleurs, aux chefs-d’œuvre, si anciens qu’ils soient, la littérature classique étant, comme on l’a dit[169.1], toujours moderne.

[II.185.169]
  1.  Albert Collignon, Notes et Réflexions d’un lecteur, p. 17. « … Pour nous autres bibliophiles obstinés, plus retentit à nos oreilles le marteau des démolisseurs, plus nous devons nous appliquer à défendre contre lui nos vieux livres. Leur amour est une dernière barrière à opposer à cette malfaisante passion pour le neuf à tout prix qui irritait déjà Milton, au point qu’il prétendait qu’il vaut presque autant tuer un homme qu’un bon livre (Areopagetica). Celui qui tue un homme, remarque le poète, tue une créature raisonnable, image de Dieu ; mais celui qui détruit un bon livre détruit, pour ainsi dire, la raison elle-même, tue l’image de Dieu dans l’œil où elle habite. Beaucoup d’hommes vivent, fardeaux inutiles de la terre ; mais un bon livre est le précieux sang vital d’un esprit supérieur, embaumé et religieusement conservé comme un trésor pour une vie au delà de sa vie…. » Prince Augustin Galitzin, ap. Fertiault, op. cit., p. 215.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 163-179

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 163.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 163 [179]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 164.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 164 [180]. Source : Internet Archive.

fois revenu sur ce point. « En littérature, en poésie, les premières impressions, et souvent les plus vraies et les plus tendres, s’attachent à des œuvres de peu de renom et de contestable valeur, mais qui nous ont touché un matin par quelque coin pénétrant…. Dans l’enfance donc et dans l’adolescence encore, rien de mieux littérairement, poétiquement, que de se plaire, durant les récréations du cœur, à quelques sentiers favoris, hors des grands chemins, auxquels il faut bien pourtant, tôt ou tard, se rallier et aboutir. Mais ces grands chemins, c’est-à-dire les admirations légitimes et consacrées, à mesure qu’on avance, on ne les évite pas impunément ; tout ce qui compte y a passé, et l’on y doit passer à son tour : ce sont les voies sacrées qui mènent à la Ville éternelle, au rendez-vous universel de la gloire et de l’estime humaine[163.1]. »

Et M. Albert Collignon, dans la Vie littéraire[163.2] : « De préférence aux livres anciens, on aime à lire des livres nouveaux. Nous sommes ainsi faits, remarque un critique littéraire[163.3], que, si les formes

[II.179.163]
  1.  Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, p. 456-457.  ↩
  2.  Pages 313-314.  ↩
  3.  M. Albert Collignon n’indique pas le nom de ce critique, qui est sans doute Doudan. Voici ce qu’écrivait celui-ci, le 30 septembre 1861, à M. Piscatory : « Les hommes ont sans cesse besoin qu’on leur renouvelle les formes de la vérité. Ils ne comprennent plus ce qu’ils ont entendu trop longtemps. » (Doudan, Lettres, t. III, p. 234 ; Paris, C. Lévy, 1879.) Cf. aussi Sainte-Beuve (Nouveaux Lundis, t. II, pp. 74 et 75) : « Certaines idées sont belles, mais, si vous les répétez trop, elles deviennent des lieux communs…. Les choses justes elles-mêmes ont besoin d’être rafraîchies de temps à autre, d’être renouvelées et retournées ; c’est la loi, c’est la marche. » Notons encore, à propos de la vérité, cette humoristique réflexion de Voltaire (Pensées et Observations : Œuvres complètes, t. IV, p. 753 ; Paris, édit. du journal le Siècle, 1868) : « La vérité, pour être utile, a besoin d’un grain de mensonge ; l’or pur ne saurait être mis en œuvre sans un peu d’alliage ».  ↩

Le Livre, tome II, p. 161-177

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 161.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 161 [177]. Source : Internet Archive.

VI. Livres anciens et livres nouveaux

« Je ne me prends guères aux nouveaux (livres), pour ce que les anciens me semblent plus pleins et plus roides, » nous déclare Montaigne[161.1] ; et, tout en estimant que « les livres anciens sont pour les auteurs, les nouveaux pour les lecteurs, » Montesquieu[161.2], par la plume d’un des personnages de ses Lettres persanes, fait cet aveu : « Il me semble que, jusqu’à ce qu’un homme ait lu tous les livres anciens, il n’a aucune raison de leur préférer les nouveaux ».

M. Albert Collignon, grand admirateur de Mon-

[II.177.161]
  1.  Essais, livre II, chap. x; t. II, p. 210. (Paris, Charpentier, 1862.)  ↩
  2.  Pensées diverses, Des anciens (Œuvres complètes, t. II, p. 424), et Lettres persanes, CIX (t. III, p. 128 ; Paris, Hachette, 1866). « J’avoue mon goût pour les anciens, écrit encore Montesquieu (Pensées diverses, Des anciens, ibid.) ; cette antiquité m’enchante, et je suis toujours prêt à dire avec Pline [Pline le Jeune, Lettres, VIII, 24] : « C’est à Athènes que vous allez : respectez les dieux ». « Et lui-même, ajoute Sainte-Beuve (Causeries du lundi, t. VII, p. 44), en sentant ainsi, il a mérité d’être traité comme un ancien : citer Montesquieu, en détacher un mot qu’on place dans un écrit, cela honore. »  ↩

Le Livre, tome II, p. 138-154

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 138.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 138 [154]. Source : Internet Archive.

ter les œuvres des génies profonds, parcourir rapidement les œuvres des génies superficiels, telle me semble la bonne méthode pour unir l’étendue à la solidité.

« La lecture, fécondée par la réflexion, alimente l’esprit et l’étend. Je ne sais qui l’a appelée « le fumier de l’intel­ligence[138.1] ».

Relire, relire et méditer les chefs-d’œuvre qui s’adaptent le mieux à nos goûts et à nos besoins, et parcourir les livres de valeur moindre ou d’intérêt secondaire pour nous, tel est donc le meilleur programme. A mesure, d’ailleurs, qu’on avance dans la vie, on devient plus difficile dans le choix de ses lectures, et, en même temps que le goût s’affine, les yeux s’affaiblissent et ne nous prêtent plus le même secours : double raison pour moins se prodiguer, se montrer plus avare de son attention et de son temps.

« Il me semble surtout que, sur le soir de la vie, a dit, dans une de ses meilleures pages, l’archevêque de Reims Landriot (1816-1874)[138.2], il doit y avoir un bonheur tout spécial à s’asseoir à son foyer, et à relire quelques-uns de ces bons auteurs qui nous ont autrefois charmé[138.3] ; puis à redescendre le cours de

[II.154.138]
  1.  Albert Collignon, op. cit., p. 193.  ↩
  2.  Ap. Jean Darche, op. cit., pp. 329-330.  ↩
  3.  « Étudier de mieux en mieux les choses qu’on sait, voir et revoir les gens qu’on aime, délices de la maturité. » (Sainte-Beuve, Portrait contemporains, t. IV, p. 351.) Cf. aussi supra, t. I. p. 200.  ↩

Le Livre, tome II, p. 137-153

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 137.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 137 [153]. Source : Internet Archive.

le bon et le bien dit, partout, même au milieu de l’alliage médiocre qui l’entoure, comme on découvre un diamant dans la terre ou des paillettes d’or dans des sables et des minerais sans valeur. On a le plaisir de la chasse et de la trouvaille. Après les rares chefs-d’œuvre, si vite épuisés, bien des livres aimables, quoique secondaires, méritent encore notre attention. Quelques lignes d’un inconnu suffisent à témoigner dans quelle estime nous devons l’avoir…. Le goût affiné et fortifié à la fois dans le commerce habituel des écrivains supérieurs, discerne ensuite et sait choisir avec tact, avec promptitude, avec délicatesse, ce qui mérite l’attention dans les écrivains secondaires. « Il sied, disait Sainte-Beuve, à tout estomac viril et à tout esprit émancipé de lire tout et de s’adresser à des auteurs de tout bord et de toute opinion. » Expliquant à son tour comment il faut lire, Joubert a dit : « Quand je ramasse des coquillages et que j’y trouve des perles, j’extrais les perles et je jette les coquillages[137.1]. »

« Il faut à l’homme de lettres une lecture immense ; mais, pour être profitable, elle doit être raisonnée. Comme la culture de la terre varie suivant la nature du sol, la lecture, suivant les auteurs, doit aussi différer : tantôt profonde et insistante, tantôt légère et variée. Ainsi relire, creuser, fouiller, médi-

[II.153.137]
  1.  Albert Collignon, la Religion des Lettres, pp. 92-93.  ↩

Le Livre, tome II, p. 136-152

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 136.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 136 [152]. Source : Internet Archive.

ter sans y avoir suffisamment réfléchi. La vérité est qu’elles le dégagent, retendent, le mettent à même de vivre de la vie la plus variée, la plus intense, la plus riche[136.1]. »

M. Albert Collignon, qui a particulièrement étudié cette question, y revient souvent, et il est d’avis, lui aussi, presque toujours, qu’il faut lire beaucoup.

« Nous devons lire beaucoup, — dans tous les sens du mot beaucoup. Je ne suis point partisan du précepte ancien, multum non multa[136.2], et c’est aussi en plus d’un sens que je redoute l’homme d’un seul livre[136.3]. « Le charme de la vaste lecture, et qui en varie presque à l’infini le plaisir, est de chercher le vrai,

[II.152.136]
  1.  Jules Levallois, l’Année d’un ermite, Comment on reste libre, p. 18.  ↩
  2.  Cependant, dans le même ouvrage, la Religion des Lettres, page 111, M. Albert Collignon estime qu’ « il faut lire beaucoup, peu de livres, toujours les mêmes, [c’est-à-dire précisément multum non multa] les meilleurs dans le genre de son talent et de son travail, se pénétrer de leur substance, comme on se nourrit d’aliments sains et solides pour former son tempérament ». Et page 94 : Trop de lecture rend l’esprit paresseux et désaccoutume d’écrire. Un livre ne doit être, pour un homme de lettres, qu’un point de départ, la branche… d’où l’imagination ailée prend son vol, » etc. — Cf. le mot (déjà cité : tome I, page 195, note 2) du Père Gratry : « La lecture, cette paresse déguisée…. » (L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 7 novembre 1899, col. 778.)  ↩
  3.  Timeo hominem unius libri, sentence attribuée à saint Thomas d’Aquin : cf. Jean Darche, Essai sur la lecture, pp. 157-158.  ↩

Le Livre, tome II, p. 126-142

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 126.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 126 [142]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 127.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 127 [143]. Source : Internet Archive.

dans les Notes et Réflexions d’un lecteur, de M. Albert Collignon[126.1] ; dans Fra i libri, de MM. Guicciardi et F. de Sarlo[126.2] ; dans le Bonheur de vivre, de sir John Lubbock[126.3] ; etc.

Cette « liste de cent bons livres », donnée par sir John Lubbock dans ce dernier ouvrage, et formée par un auditoire d’ouvriers anglais, est, bien entendu et inévitablement, composée surtout de livres anglais. Les noms de Corneille, de Racine, La Fontaine, Montesquieu, Diderot, J.-J. Rous­seau, etc., sont omis ; mais on y voit resplendir ceux de Bunyan, de Keble, White, Smiles, etc. Comme l’avoue, du reste, spontanément l’au­teur[126.4] : « Si je m’étais adressé à un auditoire français, ma liste aurait été très différente ».

[II.142.126]
  1.  Page 16. (Paris, Fischbacher, 1896 ; in-18.)  ↩
  2.  Voir la Revue bleue, 11 février 1893, p. 163.  ↩
  3.  Tome I, pages 84-88. (Paris, Alcan, 1891 ; in-18.) — Voir aussi, comme « choix de livres », tout le chapitre que nous avons consacré, dans notre tome I, aux Prédilections particulières et Auteurs préférés, spécialement les articles relatifs à Grotius, à Gui Patin, à Daguesseau, Montesquieu, Gresset, etc.  ↩
  4.  Préface, p. ii. — De même, dans l’enquête ouverte par MM. Guicciardi et F. de Sarlo et reproduite dans Fra i libri, c’est Dante qui arrive en tête, absolument comme dans l’enquête ouverte par la Revue bleue c’est Victor Hugo et Molière qui tiennent la corde. (Cf. Revue bleue, 11 février, 3 juin et 24 juin 1893, pp. 163, 677 et 801.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 076-092

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 076.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 076 [092]. Source : Internet Archive.

volumes in-8[076.1] », ouvrage qui devait paraître avec cette épigraphe tout à fait de circonstance : Alius alio plus invenire potest, nemo omnia[076.2].

« Lire, écrire, observer, penser, comparer, réfléchir, voilà ma vie, nous dit M. Albert Collignon (1839-….)[076.3]. Je suis avant tout un lecteur, un curieux, un témoin attentif de mon temps. Philosophe, j’aime à comprendre la raison des choses ; j’aime à dire ma manière de voir et à formuler mes jugements. En lisant, j’ai mes préférences ; mais, depuis Homère jusqu’à M. Verlaine, depuis Cicéron et César jusqu’à Frédéric II et à Napoléon, depuis Aristote jusqu’à M. Zola, j’ai voulu tout connaître ; j’ai tout lu la plume à la main, en notant mes remarques, mes réflexions et mes extraits. Mes cahiers, si nombreux, sont le résumé de ma vie ; ils forment aujourd’hui toute une encyclopédie littéraire, morale, politique, le Dictionnaire critique d’un homme de lettres. »

C’est qu’en effet la vie d’un véritable homme de

[II.092.076]
  1.  Quérard, la France littéraire, art. Peignot, t. VII, p. 10. Un autre fervent érudit, le célèbre bibliophile et collectionneur François Marucelli (1625-1713), laissa, à sa mort, un index général, en 112 volumes in-folio, de toutes les matières traitées dans les ouvrages qu’il avait lus. « Ce vaste répertoire, conservé en manuscrit à Florence, pourrait être d’une grande utilité aux savants, dont il faciliterait les recherches. » (Michaud, Biographie universelle.)  ↩
  2.  J. Simonnet, Essai sur la vie et les ouvrages de Gabriel Peignot, pp. 177 et s.  ↩
  3.  La Vie littéraire, p. 6.  ↩

Le Livre, tome II, p. 069-085

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 069.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 069 [085]. Source : Internet Archive.

qu’utiles, se peuvent trouver dans des lectures sans ordre et décousues. Au bout de quelques minutes, tout livre dont on ne pourra rien tirer qui vous fasse penser sera rejeté comme vide et inutile, et voilà encore un autre avantage de l’habitude que je conseille de prendre[069.1]. »

Prendre des notes, la mémoire humaine est si courte, si fugitive, qu’il n’y a pas d’autre moyen à employer pour qui veut garder trace de ses lectures.

Pline l’Ancien, comme nous l’apprend son neveu, « faisait toujours des remarques et des extraits de ses lectures, et n’a jamais rien lu sans extraire[069.2] ».

« Pour subvenir un peu à la trahison de ma mémoire, et à son défault, si extrême, nous avoue Montaigne[069.3], qu’il m’est advenu plus d’une fois de reprendre en main des livres comme récents et à moi incognus, que j’avais lu soigneusement quelques années auparavant, et barbouillé de mes notes, j’ai pris en coustume, depuis quelque temps, d’adjouter, au bout de chaque livre (je dis de ceulx desquels je ne me veulx servir qu’une fois), le temps auquel j’ai achevé de le lire, et le jugement que j’en ai retiré en gros, » etc.

« On n’apprend jamais rien quand on ne fait que

[II.085.069]
  1.  Albert Collignon, la Religion des Lettres, pp. 194-197.  ↩
  2.  « Nihil enim legit, quod non excerperet » (Pline le Jeune, Epistolæ, III, 5 ; t. I, p. 190 ; Paris, veuve Barbou, 1808.)  ↩
  3.  Essais, livre II, chap. x ; t. II, p. 226. (Paris, Charpentier, 1802.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 067-083

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 067.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 067 [083]. Source : Internet Archive.

Hippocrate, Galien, Fernel, Riolan et d’autres illustres patrons de ma profession, écrit le médecin Gui Patin[067.1] : voilà ma lecture uniforme, voilà mon profit. Je lis de temps en temps Horace, Sénèque, Ovide, Juvénal, Tacite, Pline et autres auteurs, qui mêlent utile dulci : voilà ma lecture diversifiée, voilà ma récréation ; elle n’est pas sans utilité. »

« Vous ne savez pas lire, disait un jour l’helléniste Boissonade (1774-1857) à Mme de Tracy[067.2]. Vous lisez comme si vous mangiez des cerises. Une fois la lecture faite, vous ne pensez plus à ce que vous avez lu, et il ne vous en reste rien. Il ne faut pas lire toutes sortes de choses au hasard ; il faut mettre de l’ordre dans ses lectures, y réfléchir et s’en rendre compte. »

« Savoir lire, quelle science ! s’écrie le chroniqueur Edmond Texier (1816-1887)[067.3]. C’est interroger un écrivain, c’est lui demander l’enseignement des choses que l’on ignore, c’est discuter avec lui sur tel point et le réfuter sur tel autre. On l’aborde avec respect, mais sans parti pris ; on entre en conversation intime avec lui, on se laisse aller, puis on résiste, et si l’on se sent entraîné, tout va bien. Le

[II.083.067]
  1.  Ap. Albert Collignon, la Religion des Lettres, p. 156.  ↩
  2.  Ap. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XIII, pp. 195-196.  ↩
  3.  Les choses du temps présent, Petites Satires, p. 261. (Paris, Hetzel, s. d. [1862].) Sur la rareté des gens « qui savent lire », cf. supra, t. I, pp. 189-190, l’opinion de Gœthe, de Voltaire, de Sainte-Beuve, etc.  ↩

Le Livre, tome II, p. 066-082

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 066.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 066 [082]. Source : Internet Archive.

mitivement d’un mot grec, qui signifie « recueillir, ramasser, faire la collecte ». Un jardinier se promène dans son verger, il recueille les fruits mûrs, et les réunit dans ses greniers ; le botaniste fait une course à travers la campagne, il ramasse les fleurs qu’il rencontre, les dispose d’abord sans ordre dans une boîte qui saura les conserver fraîches et intactes ; de retour à la maison, il les classe et les met en ordre, et leur donne à chacune une place définitive. Ainsi, le lecteur sérieux se promène dans le jardin des idées humaines ; il voit, il ramasse, il collige, il met d’abord comme en un seul faisceau ces fleurs intellectuelles dans son esprit, puis il les coordonne, il les dispose, et maintient chacune au rang qu’il (qui ?) lui convient[066.1]. »

Mais, d’une façon générale, on ne lit bien et avec fruit que ce qu’on lit lentement, avec suite et méthode. Il en est de la lecture comme de la nourriture : pour bien digérer et s’assimiler aliments, boissons et lectures, il faut les absorber, non gloutonnement, mais par degrés et à petits coups[066.2].

Il est bon de varier ses lectures, et néanmoins de ne pas lire au hasard et sans ordre : « Une lecture uniforme profite, une lecture diversifiée réjouit. Lectio certa prodest, varia delectat. Je lis souvent

[II.082.066]
  1.  Ap. Jean Darche, Essai sur la lecture, pp. 49-50.  ↩
  2.  Cf. Albert Collignon, Notes et Réflexions d’un lecteur, p. 10.  ↩

Le Livre, tome II, p. 054-070

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 054.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 054 [070]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 055.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 055 [071]. Source : Internet Archive.

rité. Ceux qui font un travail pénible, les bûcherons et les boulangers, s’excitent eux-mêmes par la voix[054.1]. »

Quant à « se faire lire », le même maître ès livres et ès lettres ne recommande pas ce mode de lecture, qu’il préfère laisser aux malades et aux aveugles :

« Rien, observe-t-il[054.2], ne ressemble moins à lire que se faire lire ; on dirait un air dont l’accompagnement ne va pas ; chacun a sa manière d’accompagner intérieurement ce qu’il lit. »

Atteint de maux d’yeux, et se trouvant dans la nécessité de recourir à des lecteurs, alors qu’il était en garnison à Reims, en 1739, Vauvenargues (1715-1747) écrit[054.3] : « J’ai pris deux hommes pour me faire la lecture, un le matin, et un autre le soir. Ils défigurent ce qu’ils lisent ; je leur donnai, l’autre jour, les Oraisons funèbres de Bossuet, dont l’éloquence est divine, et ils coupaient, par le milieu, les plus belles périodes ; je faisais du mauvais sang (sic), mais il me fallait prendre patience ; cela vaut encore mieux que rien[054.4]. »

[II.070.054]
  1.  Doudan, ap. Albert Collignon, Notes et réflexions d’un lecteur, p. 16.  ↩
  2.  Doudan, Lettres, t. IV, p. 204.  ↩
  3.  Lettre au marquis de Mirabeau, 29 août 1739 : Vauvenargues, Œuvres posthumes et œuvres inédites, Correspondance, p. 148. (Paris, Furne, 1857.)  ↩
  4.  Cf. une citation, que nous donnons plus loin (p. 147), empruntée à M. Gustave Mouravit (le Livre et la Petite Bibliothèque d’amateur, p. 162), et dont le début concerne le point en question ici, la lecture à haute voix : « Qu’un lecteur malhabile entreprenne de vous lire une belle œuvre : si ses hésitations, ses intonations fausses, la rudesse de son organe, la gaucherie de son interprétation, brisent constamment vos efforts pour être attentif, et émoussent en vous, si l’on peut dire, le sentiment de la lecture, le plaisir que vous vous étiez promis ne deviendra-t-il pas un supplice ? et quel profit rapporterez-vous de ce labeur ? »  ↩

Le Livre, tome II, p. 002-018

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 002.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 002 [018]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 003.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 003 [019]. Source : Internet Archive.

cesse, insensiblement et peu à peu, plutôt encore que par violence et avec éclat ; qui comprend dans sa largeur et sa latitude des esprits émancipés à divers degrés, mais tous d’accord sur ce point qu’il est besoin avant tout d’être affranchi d’une autorité absolue et d’une soumission aveugle ; un diocèse immense (ou, si vous aimez mieux, une province indéterminée, illimitée), qui compte par milliers des déistes, des spiritualistes et disciples de la religion dite naturelle, des panthéistes, des positivistes, des réalistes, des sceptiques et chercheurs de toute sorte, des adeptes du sens commun et des sectateurs de la science pure : ce diocèse (ce lieu que vous nommerez comme vous le voulez), il est partout…[002.1]. »

Développant cette thèse, M. Albert Collignon (1839-….)[002.2] a publié plusieurs ouvrages (la Vie lit-

[II.018.002]
  1.  Sainte-Beuve, Premiers Lundis, t. III, pp. 281-282.  ↩
  2.  Voir la lettre adressée par Sainte-Beuve à M. Albert Collignon le 14 juillet 1867 (Correspondance, t. II, pp. 187-188) : « … Qu’on en gémisse ou non, la foi s’en est allée ; la science, quoi qu’on dise, la ruine ; il n’y a plus, pour les esprits vigoureux et sensés, nourris de l’histoire, armés de la critique, studieux des sciences naturelles, il n’y a plus moyen de croire aux vieilles histoires et aux vieilles Bibles. Dans cette crise, il n’y a qu’une chose à faire pour ne point languir et croupir en décadence : passer vite et marcher ferme vers un ordre d’idées raisonnables, probables, enchaînées, qui donne des convictions à défaut de croyances, et qui, tout en laissant aux restes de croyances environnantes toute liberté et sécurité, prépare chez tous les esprits neufs et robustes un point d’appui pour l’avenir. Il se crée lentement une morale et une justice à base nouvelle, non moins solide que par le passé, plus solide même, parce qu’il n’y entrera rien des craintes puériles de l’enfance. Cessons donc le plus tôt possible, hommes et femmes, d’être des enfants : ce sera difficile à bien des femmes, direz-vous. — A bien des hommes aussi. Mais, dans l’état de société où nous sommes, le salut et la virilité d’une nation sont là et pas ailleurs. On aura à opter entre le byzantinisme et le vrai progrès. »  ↩

Le Livre, tome I, p. 224-248

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 224.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 224 [248]. Source : Internet Archive.

la sueur de mon front, et je les aime tant ! Il me semble que, par un si long et si doux commerce, ils sont devenus comme une portion de mon âme ! Mais quoi ! Rien n’est stable en ce monde, et c’est notre faute si nous n’avons pas appris de nos livres eux-mêmes à mettre au-dessus de tous les biens qui passent, et que le temps va nous emporter, le bien qui ne passe pas, l’immortelle beauté, la source infinie de toute science et de toute sagesse[224.1]. »

[I.248.224]
  1.  Cf. le mot du sage Valincour, cité plus haut (pp. 157-158) : « Je n’aurais guère profité de mes livres, si je n’avais appris d’eux à m’en passer ». Avec sa modestie coutumière et sa ferveur, Silvestre de Sacy disait encore (ap. Albert Collignon, la Vie littéraire, p. 13) : « Je ne suis ni un grand critique ni un grand érudit, mais j’aime les Lettres, je les aime avec passion. Je ne pourrai jamais dire tout ce que ce goût des livres et des Lettres a répandu de charme sur ma vie ; combien de fois une heure, une seule heure de lecture m’a ranimé et rendu à moi-même ! » Glissons encore, dans cette fin de note, un court adieu à ses chers livres d’un autre bibliophile contemporain, du marquis Isidore de Gaillon (ap. Fertiault, les Amoureux du livre, p. 215) : « … Hélas ! quelque noble, quelque digne d’estime que soit l’amour des livres, cet amour a le sort de toutes les choses humaines, et est compris dans les vanités que Salomon a vues sous le soleil. Ces trésors que nous amassons avec un soin si curieux et si amoureux, ces livres que nous épousons, il faudra les quitter. Linquenda tellus et domus et uxor, comme dit Horace : uxor, c’est-à-dire notre bibliothèque…. »  ↩

Le Livre, tome I, p. 214-238

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 214.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 214 [238]. Source : Internet Archive.

lence, dit M. Alfred Mézières (1826-….)[214.1] ; il nous a rendu les mondes anciens, latin et grec ; il a fait reculer toutes les barbaries, et il contient en lui, chaudes et vivaces, toutes les améliorations que nous doit, que nous donnera l’avenir. Travailler pour le Livre, c’est donc faire œuvre d’homme d’État, de philosophe, de prêtre laïc, de propagateur, de coopérateur et de semeur des idées généreuses, qui nous rendront plus douce la vie et plus facile l’espérance. »

Dans la Vie littéraire, dans la Religion des lettres, dans d’autres ouvrages encore, M. Albert Collignon (1839-….) s’est spécialement occupé du sujet que nous traitons ici, des livres et de la lecture. « L’art de lire a sa place dans l’art de vivre, écrit-il[214.2]. Les sensations les plus agréables, même les plus violentes, s’usent par la répétition, mais la lecture est un plaisir si varié, toujours si différent de lui-même, qu’il ne peut conduire à l’ennui. »

« Les Lettres sont la source paisible, charmante et féconde, d’où dérivent le bon style et la bonne vie, le bien dire et le bien agir, l’éloquence, l’art et l’hé­roïsme[214.3]. »

« On a parfois comparé, écrit encore M. Albert

[I.238.214]
  1.  Ap. Léon-Félix de Labessade, l’Amour du livre, p. 31. (Paris, Imprimerie nationale, 1904.)  ↩
  2.  La Vie littéraire, p. 8. (Paris, Fischbacher, 1896.)  ↩
  3.  Op. cit., p. 206.  ↩

Le Livre, tome I, p. 160-184

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 160.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 160 [184]. Source : Internet Archive.

Le fabuliste Lamotte-Houdard (1672-1731) nous dit[160.1] :

C’est par l’étude que nous sommes
Contemporains de tous les hommes
Et citoyens de tous les lieux….

De la marquise de Lambert (1647-1733), l’auteur des Avis d’une mère à son fils, Avis à ma fille, etc., cette noble pensée : « Faites que vos idées descendent dans votre conduite, et que tout le profit de vos lectures se tourne en vertus[160.2] ».

[I.184.160]
  1.  Ap. Voltaire, Conseils à un journaliste…. t. IV, p. 617 (édit. du journal le Siècle). Nous venons de voir (p. 159, n. 1) cette même sentence appliquée au chancelier Daguesseau, polyglotte.  ↩
  2.  Ap. Albert Collignon, la Vie littéraire, p. 206.  ↩

Le Livre, tome I, p. 129-153

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 129.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 129 [153]. Source : Internet Archive.

ceux des autres siècles que de voyager. Il est bon de savoir quelque chose des mœurs de divers peuples, afin de juger des nôtres plus sainement, et que nous ne pensions pas que tout ce qui est contre nos modes soit ridicule et contre raison, ainsi qu’ont coutume de faire ceux qui n’ont rien vu. Mais, lorsqu’on emploie trop de temps à voyager, on devient enfin étranger à son pays ; et, lorsqu’on est trop curieux des choses qui se pratiquaient aux siècles passés, on demeure ordinairement fort ignorant de celles qui se pratiquent en celui-ci[129.1]. »

Guez de Balzac (1597-1654), le Malherbe de la prose française, comme on l’a à juste titre surnommé, qui, dans ses Lettres, dans le Prince, le Socrate chrestien, etc., s’efforce d’initier les profanes, tous les ignorants du latin et du grec, aux splen-

[I.153.129]
  1.  Descartes avait-il beaucoup lu ? « Avant d’entreprendre, suivant sa méthode personnelle, la série magnifique de ses travaux, » avait-il vraiment lu, comme l’assure M. Albert Collignon (la Vie littéraire, pp. 301-302), « tout ce qui avait jamais été pensé sur le monde et sur l’homme » ? Quoi que Descartes ait pu dire sur lui-même et sur ses nombreuses lectures, on est plutôt porté à croire, au contraire, qu’il a toujours lu « avec discrétion », estimant sans doute après Sénèque que : « Paucis ad bonam mentem opus est litteris » (ap. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. II, p. 491). « Ce sont, après tout, les ignorants comme Pascal, comme Descartes, comme Rousseau, ces hommes qui ont peu lu, mais qui pensent et qui osent, » etc. (Id., Causeries du lundi, t. II, p. 185.) « Descartes et Rousseau étaient de petits liseurs, peu au courant de la tradition. » (Jules Levallois, l’Année d’un ermite, p. 18.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 010-034

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 10.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 10 [034]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 11.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 11 [035]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 12.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 12 [036]. Source : Internet Archive.

En tête des amis des livres dont Rome s’honore le plus, il convient de placer Cicéron (106-43 av. J.-C.), ce grand homme de lettres, ce beau génie, dont on a si bien dit qu’il est « le seul que le peuple romain ait produit de vraiment égal à son empire[010.1] ». C’est

[I.034.010]
  1.  Sainte-Beuve, Causeries du lundi, tome II, page 55, et Cahiers, p. 55. Ailleurs (Portraits littéraires, t. III, p 313). Sainte-Beuve parle de « cet amour pour Cicéron, qui est comme synonyme de pur amour des Lettres elles-mêmes ». Voir aussi Causeries du lundi, t. XIV, pp. 185 et s. Il n’est d’ailleurs pas d’ami des Lettres qui n’ait conçu pour le philosophe de Tusculum la plus reconnaissante affection, professé pour lui et pour ses écrits la plus haute admiration. Voici quelques-uns de ces fervents témoignages :
    « Salut, toi qui, le premier, fus appelé Père de la Patrie ; qui, le premier, as mérité le triomphe sans quitter la toge, et la palme de la victoire par la seule éloquence ; toi qui as donné la vie à l’art oratoire et aux lettres latines ; toi qui, au témoignage écrit du dictateur César, jadis ton ennemi, as conquis un laurier supérieur à celui de tous les triomphes, puisqu’il est plus glorieux d’avoir tant agrandi par le génie les limites du génie romain, que les limites de l’Empire par toutes les autres qualités réunies. » (Pline l’Ancien, Histoire naturelle, VII, 31, trad. Littré, t. I, p. 298. Paris, Didot, 1877.) « Il me semble que c’est en s’attachant à imiter les Grecs que Cicéron s’est approprié la force de Démosthène, l’abondance de Platon et la douceur d’Isocrate. Toutefois, ce n’est pas seulement par l’étude qu’il est parvenu à dérober à chacun d’eux ce qu’il avait de meilleur ; la plupart des rares qualités, ou, pour mieux dire, toutes les qualités qui le distinguent, il les a trouvées en lui-même, dans la fécondité de son immortel génie ; car son éloquence, pour me servir d’une comparaison de Pindare, n’est pas comme un réservoir qu’alimentent des eaux pluviales, c’est comme une source vive et profonde qui déborde sans intermittence. On dirait qu’un dieu l’a créé pour essayer en lui jusqu’où pourrait aller la puissance de la parole. » (Quintilien, X, 1, trad. Panckoucke, t. III, p. 167. Paris, Garnier, s. d.) « L’amour de Pétrarque pour Cicéron allait jusqu’à l’enthousiasme. Il n’admettait pas qu’on pût lui comparer un seul prosateur de l’antiquité…. Pour Pétrarque, Cicéron est « un homme unique, une voix unique, un génie unique ». Il ne l’adore pas tout à fait comme un Dieu, mais « il l’admire et le vénère comme un homme d’un génie divin. » (Mézières, Pétrarque, p. 339. Paris, Didier, 1868.) « Ai-je fait quelques progrès en vieillissant ? Je l’ignore. Ce que je sais, c’est que jamais Cicéron ne m’a plu autant qu’il me plaît dans ma vieillesse. Non seulement sa divine éloquence, mais encore sa sainteté inspirent mon âme et me rendent meilleur. C’est pour cela que je n’hésite pas à exhorter la jeunesse à consacrer ses belles années, je ne dis pas à lire et à relire ses ouvrages, mais à les apprendre par cœur. Pour moi, déjà sur le déclin de mes jours, je suis heureux et fier de rentrer en grâce avec mon Cicéron, et de renouveler avec lui une ancienne amitié trop longtemps interrompue. » (Érasme, ap. Albert Collignon, la Vie littéraire, p. 331.) « Que de fois, par un beau jour de printemps ou d’automne, lorsque tout me souriait, la jeunesse, la santé, le présent et l’avenir, ai-je relu, dans mes promenades, le Traité des Devoirs de Cicéron, ce code le plus parfait de l’honnêteté, écrit dans un style aussi clair et aussi brillant que le ciel le plus pur ! » (S. de Sacy, ap. Albert Collignon, la Religion des lettres, p. 183.) Cicéron « est tout simplement le plus beau résultat de toute la longue civilisation qui l’avait précédé. Je ne sais rien de plus honorable pour la nature humaine que l’état d’âme et d’esprit de Cicéron. » Etc. (Doudan, Lettres, t. III, p. 23.) « La beauté accomplie de l’élocution, la merveilleuse lucidité de l’exposition, la variété des aperçus, les trésors d’une érudition semée avec un goût et un tact extrêmes, la connaissance des hommes et des affaires, la sagacité et la multitude des points de vue, les emprunts nombreux et habiles faits aux philosophes de la Grèce et revêtus d’un style harmonieux et coloré, font du recueil des œuvres de Cicéron, complétées par la délicieuse collection de ses lettres familières, une encyclopédie d’une inestimable valeur. » (Albert Collignon, la Vie littéraire, pp. 292-293.) Cette diversité et cette abondance de choses, ce caractère encyclopédique des écrits de Cicéron, permet de leur appliquer ce mot, qui est de Cicéron lui-même : « Silva rerum ac sententiarum ». (Cf. Renan, Mélanges d’histoire et de voyages, p. 416.) Voir aussi le livre de M. G. Boissier, Cicéron et ses amis ; et infra, p. 239, l’éloge de Cicéron par les jansénistes Arnauld et Lancelot.  ↩

Le Livre, tome I, p. II-018

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. II.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. II [018]. Source : Internet Archive.

beau et du bien, du juste et du vrai. Il y a là une triple corrélation, une quasi-synonymie, que je tiens à établir ou à rappeler tout d’abord.

C’est par l’historique du livre, ou, plus exactement, et conformément à la déclaration précédente, de l’amour du livre et de la lecture, de l’amour du livre et de l’amour des Lettres, que débute cette série d’études. Je me suis efforcé de réunir ce qu’on a dit ou écrit de plus judicieux et de plus vrai, de plus piquant ou de plus éloquent, de plus saillant, sur ce double sujet, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours[II.1]. Dans cette anthologie, bien des omissions ont dû se com-

[I.018.II]
  1.  « Trouver, conserver, amasser, ordonner, mettre en œuvre. — Il faut thésauriser avant de se mettre en dépense. Il faut amasser lentement, trier avec un soin sévère les pensées qui seront les matériaux de notre œuvre. Cette lente méthode est la seule qui fasse les livres durables. » (Albert Collignon, la Religion des lettres, p. 284.) Et ailleurs (op. cit., pp. 31-32), le même écrivain dit : « Rassembler peu à peu, au cours de mes lectures, le meilleur de la pensée des hommes sur la vie et l’art de vivre, aller des épicuriens aux stoïciens, et des philosophes aux chrétiens ; extraire, dans les romans et dans l’histoire, dans les correspondances et les mémoires, chez les poètes et chez les prosateurs, les pensées qui me frappent sur le bonheur, sur les plaisirs, sur l’argent, l’ambition, l’amour, les femmes, l’amitié : — on pourrait ainsi former un recueil à la fois classique et populaire, une sorte de dictionnaire de morale pratique, composé par les plus grands hommes. On peut faire un livre très personnel et très utile en choisissant avec goût dans les écrits des autres. »  ↩