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Le Livre, tome II, p. 348-364

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 348.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 348 [364]. Source : Internet Archive.

son vieux maître de grammaire Convenevole (ou Convennole) da Prato, et que celui-ci, pour se procurer quelques ressources, mit en gage, mais sans jamais oser dire entre quelles mains. Malgré nombre de réclamations et quantité de recherches, le précieux manuscrit demeura introuvable, et fut perdu pour Pétrarque comme pour nous[348.1].

Parmi les emprunteurs peu enclins à restituer, on cite le moraliste Nicole (1625-1695) : « Il ne rendait pas très exactement les livres qu’il empruntait, écrit de lui Sainte-Beuve[348.2]. M. de Pontchâteau, qui tenait fort à ses livres[348.3], paraît s’en plaindre en un endroit de ses lettres : « N’en dites rien néanmoins, il faut savoir perdre. Mais il faut avouer ma faiblesse, je hais plus de perdre un livre qui ne vaudrait que dix sols, que dix pistoles. Cela est d’un petit esprit : aussi suis-je tel. »

Gœthe n’aimait pas non plus, prétend-on, rendre les ouvrages ou estampes qu’on lui prêtait, et c’est ainsi qu’il a su, jusqu’à ses derniers jours, enrichir ses collections. « Emprunter et oublier longtemps

[II.364.348]
  1.  Cf. Ludovic Lalanne, op. cit., p. 227 ; et Fertiault, Drames et Cancans du livre, pp. 141-156.  ↩
  2.  Port-Royal, t. IV, p. 414, n. 1.  ↩
  3.  C’est ce M. de Pontchâteau qui « s’éveillait quelquefois avec ce mot de l’Imitation à la bouche : In omnibus requiem quæsivi, et nusquam inveni nisi in angulo cum libro : « J’ai cherché partout le repos, et je ne l’ai nulle part trouvé que dans un petit coin avec un petit livre. » (Sainte-Beuve, op. cit., t. V, p. 257.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 341-357

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 341.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 341 [357]. Source : Internet Archive.

« comme une tortue », et gardait indéfiniment son exemplaire de Zayde.

Joseph Scaliger (1540-1609) répondait tout net à ceux qui faisaient mine de lui emprunter un volume : Ite ad vendentes ! « Allez en acheter[341.1] ! »

Le peintre Daniel du Moustier (1575-1646 ?), prenant les devants, avait décoré « le bas de ses livres », la plinthe de sa bibliothèque, de cette fulminante inscription, vrai cri du cœur : « Que le diable emporte les emprunteurs de livres[341.2] ! »

Et comme on comprend bien ce sentiment de ter-

[II.357.341]
  1.  Jules Janin, l’Amour des livres, pp. 59-60.  ↩
  2.  Tallemant des Réaux, Historiettes, Du Moustier, t. III, p. 139. (Paris, Techener, 1862 ; 6 vol. in-18.) Au nombre des « non-prêteurs », citons encore, d’après M. Fertiault (les Amoureux du livre, p. 353) : le médecin italien Demetrio Canevari (1559-1625) ; Guillaume Colletet (1598-1659) et Guilbert de Pixérécourt (1773-1844), dont nous parlerons tout à l’heure ; le critique et philosophe Naigeon (1738-1810) ; le marquis de Morante (1808-1868), magistrat, sénateur et bibliophile espagnol ; Cigongne (?) [s’agirait-il de Charles Sigonio dit aussi Sigonius (vers 1520-1584), archéologue italien, un des créateurs de la science de la diplomatique ?] ; Gifanins (-) ; et J.-Thomas Aubry, curé de l’église Saint-Louis-en-l’Île (-). — « Un jour que Gaspard Schopp [Scioppius, célèbre philologue et grammairien allemand : 1576-1649] priait Gifanius de lui prêter un manuscrit de Symmaque, Gifanius lui fit celte réponse : « Me demander de prêter mon « Symmaque, monsieur ! mais c’est comme si l’on me demandait de prêter ma femme ! » Perinde est atque uxorem meam utendam postulare ! » (Émile Deschanel, A bâtons rompus, Quand on range sa bibliothèque, p. 132.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 335-351

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 335.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 335 [351]. Source : Internet Archive.

nomie[335.1], est d’avis, lui, qu’il ne faut blâmer ni ceux qui ne prêtent pas leurs livres, ni ceux qui les prêtent, et n’accuser ni les uns d’insouciance, ni les autres d’égoïsme.

Les « non prêteurs », au nombre desquels figure l’évêque d’Avranches Huet[335.2], ne sont pas moins convaincus et formels que les « prêteurs ». L’un d’eux, M. Jules Le Petit (1845-….), va même jusqu’à contester la bonne foi de ses adversaires, à déclarer qu’il ne croit pas « que Jean Grolier et ses imitateurs aient été sincères. Peut-être cependant, ajoute-t-il, les amis de ces hommes généreux étaient-ils appelés à l’immense satisfaction d’admirer de temps à autre, à travers des vitrines, les splendides reliures qu’ils faisaient exécuter. Dans ce cas, je comprends la portée de leurs devises, qui étaient, à vrai dire, tant soit peu hypocrites. Je le maintiens, les vrais amateurs ne prêtent pas leurs livres, même à des amis[335.3]. »

Voilà qui est net.

[II.351.335]
  1.  Page 71.  ↩
  2.  Cf. Fertiault, Drames et Cancans du livre, p. 264.  ↩
  3.  Jules Le Petit, l’Art d’aimer les livres, p. 5.  ↩

Le Livre, tome II, p. 334-350

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 334.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 334 [350]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 335.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 335 [351]. Source : Internet Archive.

bibliophile et ses sentiments d’obligeance, s’avisa de se créer deux bibliothèques : l’une, pour lui seul, composée d’éditions princeps et d’exemplaires rares ; l’autre, de volumes ordinaires ou de doubles, qu’il prêtait volontiers[334.1].

Au lieu de deux bibliothèques, le richissime bibliomane anglais Richard Heber (1775-1833) conseille d’en avoir trois, composées des mêmes livres : l’une pour la parade et la montre, l’autre pour son usage personnel, la troisième pour les emprunteurs, « pour prêter à ses amis, à ses risques et périls[334.2] ». Mais tout le monde ne possède pas, comme Richard Heber[334.3], l’emplacement suffisant ni la fortune nécessaire pour s’offrir le luxe de trois, voire de deux bibliothèques, renfermant les mêmes ouvrages en éditions différentes et diversement habillés.

Constantin[334.4], dans son petit manuel de Bibliothéco-

[II.350.334]
  1.  Cf. Gustave Brunet, Dictionnaire de bibliologie catholique, col. 517.  ↩
  2.  Octave Uzanne, Du prêt des livres, Miscellanées bibliographiques, t. I, p. 37.  ↩
  3.  Sur Richard Heber, voir supra, chap. xi, p. 250.  ↩
  4.  « Constantin, pseudonyme de Léopold-Auguste-Constantin Hesse, bibliographe français, né à Erfurth (Prusse) en 1779, mort à Paris en 1844. » (Lorenz, Catalogue général de la librairie française, t. I, p. 579.) Parmi les « prêteurs », M. Fertiault (les Amoureux du livre, pp. 352-353) mentionne encore les noms suivants, dont plusieurs ont été déjà cités par nous dans les pages qui précèdent : « Lucullus (109-57 av. J.-C.) ; Pline le Jeune (62-115) ; saint Isidore de Péluse (370-450) ; les de Thou ; Jacques-Auguste (1553-1617), et son fils François-Auguste (1607-1642) ; Antoine Possevin (Possevino, jésuite italien, 1534-1611) ; Étienne Baluze (1630-1718) ; le poète et historien italien Crescimbeni (1663-1728) ; d’Alembert (1717-1783) ; Francis Douce, antiquaire anglais (1757-1834) ; Nicolas de Nicolis (?) ; Gabriau de Riparfonds (?) ; Mathieu Guéroult (?).  ↩

Le Livre, tome II, p. 333-349

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 333.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 333 [349]. Source : Internet Archive.

(1683-1766) avait également pour devise : Thomas G. et amicorum[333.1].

Le bibliophile Jordan (1700-1745), de Berlin, ami de Frédéric le Grand, mettait aussi en tête de ses livres l’inscription : Jordani et amicorum[333.2].

De même, J. Gomez de la Cortina (….-….), dont plusieurs volumes se trouvent à la bibliothèque universitaire de Douai, faisait graver sur le plat de ses livres, au-dessus de ses armoiries : J. Gomez de la Cortina et amicorum, et au-dessous : Fallitur hora legendo[333.3].

Et Jacques Denyau (….-….) bibliophile angevin : Sum Jacobi Denyau et amicorum, non omnium[333.4].

De nos jours, le sénateur Victor Schœlcher (1804-1894) avait adopté cet ex-libris, bien autrement libéral que celui de Grolier : « Pour tous et pour moi[333.5] ». En vrai et magnanime philanthrope, il commençait la charité par autrui, par tout le monde, et se servait le dernier.

Un collectionneur du xviiie siècle, Randon de Boisset, désirant concilier sa jalouse passion de

[II.349.333]
  1.  F. Fertiault, op. cit., p. 353.  ↩
  2.  Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. VII, p. 486.  ↩
  3.  Jules Cousin, De l’organisationdes bibliothèques, p. 160, n. 1.  ↩
  4.  L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 10 juillet 1879, col. 390.  ↩
  5.  L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 10 juillet 1879, col. 401.  ↩

Le Livre, tome II, p. 332-348

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 332.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 332 [348]. Source : Internet Archive.

« Entre amis tout est commun » : telle était la devise du bibliophile Charles-Jérôme du Fay (1662-1723)[332.1].

Le médecin Camille Falconet (1671-1762) était, comme nous l’avons vu[332.2], possesseur d’une belle bibliothèque, composée d’environ 45 000 volumes, qui « était autant à ses amis qu’à lui ; et plusieurs fois il lui est arrivé de racheter d’autres exemplaires de livres qu’il avait prêtés, jugeant que, puisqu’on ne les lui rendait pas, on les avait perdus, ou qu’on en avait encore besoin[332.3] ».

Le conteur et philosophe Thomas-Simon Gueulette

[II.348.332]
  1.  Fertiault, op. cit., p. 353. Du Fay ou Dufay (Charles-Jérôme de Cisternay) « était lieutenant aux gardes, lorsque, au siège de Bruxelles, en 1695, il eut, à la tête de sa compagnie, la cuisse gauche emportée d’un boulet. Il n’en quitta pourtant pas le service, et il eut le grade de capitaine en 1705 ; mais il fut enfin obligé d’y renoncer, par les infirmités qui lui survinrent, et l’impossibilité où il était de monter à cheval. « Heureusement, dit Fontenelle, il aimait les lettres, et elles furent sa ressource. » Il se forma une très belle bibliothèque : économe sur tous les autres objets de sa dépense, il ne ménageait rien pour se procurer les livres qui lui manquaient ou dont il avait envie. Difficile dans le choix de ses amis, il mettait tous ses soins à conserver ceux qu’il s’était faits en petit nombre, et leur prêtait ses livres même les plus précieux, disant qu’entre amis tout doit être commun. » (Michaud, op. cit. ↩
  2.  Supra, chap. xii, p. 279, n. 3.  ↩
  3.  Michaud, op. cit.  ↩

Le Livre, tome II, p. 331-347

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 331.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 331 [347]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 332.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 332 [348]. Source : Internet Archive.

être le cri d’un propriétaire de livres trompé par les emprunteurs ».

Rabelais écrivait sur le titre de ses livres, comme on le voit encore à notre Bibliothèque nationale : « Francisci Rabelæsi, medici, καὶ τῶν αὐτοῦ φίλῶν[331.1] ». D’autres savants ou amateurs, Bathis (….-….), de Bruxelles, Marc Laurin (1530-1581), de Bruges, ont, le premier en grec, le second en latin, employé la même sentence, et proclamé que leurs livres étaient à eux et à leurs amis[331.2].

Le savant François Marucelli (1625-1713), qui fit construire à Florence, sa ville natale, une bibliothèque publique encore existante, et qui dota Rome d’un établissement du même genre, avait pour programme : Publicæ et maximæ pauperum utilitati[331.3].

Un illustre collectionneur et érudit du même temps, Michel Bégon (1638-1710), n’hésitait pas non plus à mettre ses livres à la disposition d’autrui, et, comme son bibliothécaire lui remontrait un jour qu’avec ce système il s’exposait à voir disparaître plus d’un de ses trésors, il lui répliqua fort dignement : « J’aime encore mieux perdre mes livres que d’avoir l’air de me défier d’un honnête homme[331.4] ».

[II.347.331]
  1.  L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 10 juillet 1879, col. 402 ; et Rabelais, Œuvres, édit. annotée par Burgaud des Marets et Rathery, t. II, p. 11, n. 2. (Paris, Didot, 1880.)  ↩
  2.  Cf. Gustave Brunet, op. cit., pp. 271 et 296.  ↩
  3.  Fertiault, les Amoureux du livre, p. 353.  ↩
  4.  Cf. Peignot, Dictionnaire raisonné de bibliologie, t. II, p. 361. C’est en l’honneur de Michel Bégon et en souvenir du bon accueil qu’avait reçu de lui le botaniste Plumier que celui-ci donna le nom de bégonia à un genre de plantes d’Amérique.  ↩

Le Livre, tome II, p. 307-323

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 307.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 307 [323]. Source : Internet Archive.

thèque. Il avait très peu lu dans son enfance, et souvent il disait à ses amis : « Depuis l’âge de seize ans je n’ai pas ouvert un livre ». Il a dit encore : « Si j’avais lu autant de livres que tels et tels, je serais aussi ignorant qu’ils le sont[307.1] ».

« Les génies [hommes de génie] lisent peu, pratiquent beaucoup et se font d’eux-mêmes, » affirmait Diderot[307.2]. Ce qui est en complet désaccord avec l’assertion si « intré­pide[307.3] », si téméraire d’Emerson, que nous avons vue citée par Jules Levallois : « Les hommes de génie doivent être de grands liseurs ».

Il y a même eu des gens de lettres partisans de la destruction des livres.

Dans le Mercure du 15 février 1794, le critique La Harpe (1739-1803), ci-devant membre de l’Académie française, et pour le quart d’heure fougueux démagogue, en attendant qu’il devînt aristocrate forcené, se contente de demander qu’on supprime les armoiries « des tyrans » sur les plats des volumes de la Bibliothèque nationale, qu’on fasse disparaître

[II.323.307]
  1.  Fertiault, les Amoureux du livre, p. 358.  ↩
  2.  Ap. Albert Collignon, la Religion des Lettres, p. 359.  ↩
  3.  « Emerson, avec cette intrépidité d’assertion qui le caractérise…. » (Jules Levallois : cf. supra, chap. iv, p. 135). D’autre part. — et pour tâcher de faire entendre tous les sons, — H. de Balzac a noté que « les grands conteurs : Ésope, Lucien, Boccace, Rabelais, Cervantes, Swift, La Fontaine, Lesage, Sterne, Voltaire, Walter Scott, les Arabes inconnus des Mille et une Nuits, sont tous des hommes de génie autant que des colosses d’érudition ». (Petites Misères de la vie conjugale, p. 164 ; Paris, Librairie nouvelle, 1862.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 303-319

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 303.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 303 [319]. Source : Internet Archive.

fâchée de perdre son temps à lire, » nous avoue Danielo[303.1], le secrétaire de Chateaubriand. Et, parlant de son patron, il dit encore : « Je ne crois pas même qu’il ait jamais eu une édition bien complète de ses œuvres. Quand il avait besoin d’un livre ou d’une recherche, j’étais là pour aller aux bibliothèques publiques. »

Tout comme Shakespeare, qui ne devait pas être grand liseur, puisque « son ignorance faisait pitié à Ben Johnson[303.2] », « Victor Hugo (1802-1885) lisait très peu, et c’est en fouillant dans son imagination, aidée de Sauval et de l’historien Pierre Matthieu, qu’il a édifié sa Notre-Dame[303.3] ». La bibliothèque de Victor Hugo était « très peu nombreuse (si tant est qu’il eût une bibliothèque) », dit encore Sainte-Beuve[303.4]. Jules Simon est plus précis et plus formel : « Victor Hugo n’avait pas un seul livre chez lui, écrit-il[303.5] ; j’en ai vingt-cinq mille chez moi. On peut se passer de livres quand on est Victor Hugo. Quand on n’est que moi, on n’en a jamais assez. »

De même pour Lamartine (1790-1869) : « Lamartine n’avait jamais eu de goût pour la lecture. « Je n’ai

[II.319.303]
  1.  Ap. Fertiault, les Amoureux du livre, p. 198.  ↩
  2.  Gustave Planche, Portraits littéraires, t. II, p. 349. (Paris, Werdet, 1836.)  ↩
  3.  Sainte-Beuve, Nouvelle Correspondance, p. 280, lettre du 15 juin 1868.  ↩
  4.  Nouveaux Lundis, t. IV, p. 454, Appendice.  ↩
  5.  Ap. Georges Brunel, le Livre à travers les âges, p. 3.  ↩

Le Livre, tome II, p. 279-295

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 279.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 279 [295]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 280.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 280 [296]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 281.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 281 [297]. Source : Internet Archive.

Ce système expéditif enlève non seulement toute valeur aux livres ainsi mutilés, mais, de plus, selon la judicieuse objection de M. Guyot-Daubès[279.1], « l’économie de temps qu’il procure, au point de vue d’une recherche, est bien peu de chose, puisqu’une simple note de référence permettra, dans une bibliothèque bien tenue, de retrouver le passage cherché en une ou deux minutes ».

Il est à remarquer, d’ailleurs, qu’Émile de Girardin avait changé d’opinion à cet égard durant ses dernières années : « il prétendait alors que, dans une recherche, le passage intéressant se trouvait toujours au dos d’une page qui, antérieurement, avait été détachée du livre[279.2] ».

Falconet[279.3] avait aussi coutume, dit-on, de découper

[II.295.279]
  1.  L’Art de classer les notes, p. 36.  ↩
  2.  Guyot-Daubès, op. cit., p. 37.  ↩
  3.  Il me parait très probable que ni le médecin Camille Falconet (1671-1762), ni le sculpteur Étienne Falconet (1716-1791) n’est coupable de ce barbare moyen de quintessencier les livres, qu’on leur a confusément attribué à l’un et à l’autre. Victor Fournel (Edmond Guérard) raconte cette anecdote, précisément dans le Dictionnaire (p. I, p. 147) dont nous venons de parler, mais il n’ajoute au nom de Falconet aucun prénom ni aucune épithète. Il indique comme référence Panckoucke ; mais ce nom isolé est insuffisant pour nous renseigner. M. Guyot-Daubès (op. cit., p. 37) accuse nettement, d’ailleurs sans preuve aucune ni indication de source, « le célèbre médecin Falconet ». Pour M. Fertiault (les Légendes du livre, p. 200), le coupable serait Étienne Falconet qui « se rappelait sans doute avec terreur les 45 000 volumes de son oncle Camille, le médecin. C’est d’Alembert qui conte le fait », ajoute M. Fertiault. D’abord, ainsi que Jal le démontre (Dictionnaire critique de biographie et d’histoire, art. Falconet), rien ne prouve les relations de parenté entre Étienne et Camille Falconet ; tout porte à croire, au contraire, qu’ils n’appartenaient pas à la même famille. Ensuite, si d’Alembert « conte le fait », il n’en nomme pas l’auteur. Voici le texte de d’Alembert (Encyclopédie, t. II, p. 228, col. 2, art. Bibliomanie) : « J’ai ouï dire à un des plus beaux esprits de ce siècle qu’il était parvenu à se faire, par un moyen assez singulier, une bibliothèque très choisie, assez nombreuse, et qui pourtant n’occupe pas beaucoup de place. S’il achète, par exemple, un ouvrage en douze volumes où il n’y ait que six pages qui méritent d’être lues, il sépare ces six pages du reste, et jette l’ouvrage au feu. Cette manière de former une bibliothèque m’accommoderait assez, » conclut d’Alembert. Le médecin Camille Falconet, qui était un très obligeant érudit, possédait une « immense bibliothèque (elle renfermait 45 000 volumes, dont 11 000 entrèrent à la Bibliothèque du Roi….) Elle était au service de tout le monde…. Sa méthode était d’écrire ses observations sur des cartes (fiches). Il en laisse au moins 90 000, dont la plupart doivent être très curieuses. » (Grimm, Correspondance littéraire, février 1762, t. V, pp. 46-47 ; Paris, Garnier, 1878.) Voir aussi Diderot, Œuvres complètes, t. XIII, p. 463, Encyclopédie, art. Bibliothèque (Paris, Garnier, 1876). — A notre connaissance, aucun contemporain de Camille Falconet ne fait de lui un massacreur de livres, un biblioclaste, au contraire. Ce sont très probablement ses 90 000 fiches, soigneusement confectionnées par lui et léguées à son ami Lacurne de Sainte-Palaye (cf. Hœfer, Biographie générale, art. Falconet), qui ont fait croire qu’il s’agissait, non de résumés, de réflexions ou d’extraits copiés à la main, mais d’extraits réels, de pages lacérées et enlevées. Telle la singulière confusion qui attribue à Buffon l’habitude d’écrire non seulement en jabot et manchettes brodées, — ce qui n’offre rien d’impossible ni de bien surprenant, — mais sur ses manchettes amidonnées ; plutôt que l’habitude d’écrire sur les marges ou manchettes de son papier tout simplement. — On a accusé de même, et sans preuve aucune, le moraliste Joubert de déchirer ses livres et d’en enlever toutes les pages qui lui déplaisaient : cf. supra, t. I, p. 184, notes.  ↩

Le Livre, tome II, p. 260-276

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 260.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 260 [276]. Source : Internet Archive.

pour la plupart, quelque satirique allusion. On y trouve ceux-ci, par exemple : Art de compliquer les questions simples, par l’abbé Galiani ; — Véritable utilité de la guerre, par les frères Paris (qui s’étaient enrichis comme fournisseurs des armées) ; — Dictionnaire portatif des métaphores et des comparaisons, par S.-N.-H. Linguet (trois énormes volumes) ; — Du pouvoir de la musique, par M. Sedaine (de méchantes langues attribuaient la réussite des pièces de Sedaine aux charmantes compositions de Grétry et de Monsigny) ; — De l’emploi des images en poésie, par M. Dorat (on sait que le succès des Baisers de Dorat fut dû uniquement aux admirables gravures d’Eisen) ; etc.

On rencontre encore fréquemment des bibliothèques de ce genre, — de ces rangées de livres peintes sur des panneaux de bois, principalement sur des portes, comme pour les masquer ; — il existe des spécimens de ces bibliothèques fictives ou bibliothèques factices, notamment dans le château de Compiègne et dans celui de Chantilly.

Le mot de Diogène (413-323 av. J.-C.) : « Avoir des livres sans les lire, c’est avoir des fruits en pein­ture[260.1], » se vérifie donc ici textuellement et se matérialise en quelque sorte.

« Il vous faut à tout prix de longues rangées de

[II.276.260]
  1.  Ap. Fertiault, les Légendes du livre, p. 156.  ↩

Le Livre, tome II, p. 251-267

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 251.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 251 [267]. Source : Internet Archive.

ment pleins de vieux livres. Il achetait des livres dans tous les pays, et possédait des bibliothèques dans les principales villes de l’Europe, notamment à Oxford, à Paris, à Bruxelles, à Gand et à Anvers. Comme il y avait de ces villes où il n’allait jamais, il s’est trouvé propriétaire d’innombrables volumes qu’il n’a jamais vus[251.1].

 

Mais le plus fameux peut-être dans cette catégorie, c’est notre concitoyen Boulard, Antoine-Marie-Henri Boulard (1754-1825)[251.2], exécuteur testamentaire de La Harpe, à qui, durant la Révolution, il avait quasiment sauvé la vie[251.3], ancien notaire, devenu maire

[II.267.251]
  1.  F. Fertiault, Drames et Cancans du livre, p. 265 ; et Larousse, op. cit.  ↩
  2.  Ne pas le confondre avec son homonyme Sylvestre Boulard (1750-1809 ?), imprimeur, libraire et bibliographe, auteur d’un Traité élémentaire de bibliographie (Paris, Boulard, an XIII [1804] ; in-8 ; 140 pp.) ; ni, comme l’a fait très drôlement Jean Darche, dans son Essai sur la lecture, pp. 361 et 363, avec Michel Boulard (1761-1825), ouvrier tapissier, fondateur de l’hospice Saint-Michel, à Saint-Mandé : « Un notaire de Paris, M. Boulard, que certains nomment Tapissier, avait été un bibliophile…. C’est ce même Boulard qui a consacré douze cent mille francs pour l’établissement des vieux ouvriers tapissiers de Saint-Mandé. »  ↩
  3.  « Pendant la Révolution, quoique religieux et riche, Boulard ne fut point inquiété : sa charité fut sa sauvegarde ; et c’est avec un grand courage que, pendant la tourmente, il arracha plusieurs victimes à l’échafaud. Son ami La Harpe, décrété d’arrestation, se réfugia dans sa maison, où il trouva un asile sûr, avant de pouvoir quitter Paris. » (Numa Raflin, A.-M.-H. Boulard, Bulletin de la Société historique du VIe arrondissement de Paris, janvier-juin 1904, p. 47.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 249-265

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 249.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 249 [265]. Source : Internet Archive.

Parmi les plus insatiables acquéreurs de livres et les maniaques qui en achètent d’innombrables quantités pour n’en rien faire, ne pas même les regarder, nommons :

 

Jean Harius (xvie siècle), chanoine de Gorcum, « qui, transportant ses livres à la Haye, en encombre tellement le port que la ville en est stupéfaite » et qu’il en reçoit le joli surnom de Jean des Livres. Achetée par Charles-Quint, qui la rendit publique, cette bibliothèque « formidable » fut dispersée durant les guerres civiles de la Hollande[249.1].

 

Le duc et maréchal d’Estrées (1660-1737) : « Ce qu’il amassa de livres rares et curieux, raconte Saint-Simon[249.2], d’étoffes, de porcelaine, de diamants, de bijoux, de curiosités précieuses de toutes les sortes, ne se peut nombrer, sans en avoir jamais su

[II.265.249]
  1.  F. Fertiault, les Légendes du livre, pp. 83 et 106 ; et Drames et Cancans du livre, p. 265.  ↩
  2.  Mémoires, t. II. p. 432. (Paris, Hachette, 1865.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 236-252

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 236.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 236 [252]. Source : Internet Archive.

billé sur sa chaise ou sur les papiers et brochures dont son lit était toujours couvert ; il ne sortait de son cabinet que pour se rendre à la bibliothèque, dans les moments où elle était ouverte ; et il venait aussitôt après se renfermer au milieu de ses livres[236.1]. »

Un professeur hollandais, Heyman, de passage à Florence, alla faire visite à Magliabecchi, et il nous a laissé une relation détaillée de cette entrevue, ainsi que des renseignements circonstanciés sur ce bibliographe, « un des plus passionnés, et dont l’existence fut une des plus singulières que l’on connaisse[236.2] ».

« Heyman le trouva au milieu d’un nombre prodigieux de livres ; deux ou trois salles du premier étage en étaient remplies. Non seulement il les avait placés dans des rayons, mais il en avait encore disposé par piles, au milieu de chaque pièce, de sorte qu’il était presque impossible de s’y asseoir, et encore moins de s’y promener. Il y régnait cependant un couloir fort étroit, par lequel on pouvait, en marchant de côté, passer d’une chambre à une autre. Ce n’est pas tout : le corridor du rez-de-chaussée était chargé de livres, et les murs de l’escalier en étaient

[II.252.236]
  1.  Michaud, op. cit.  ↩
  2.  Ces expressions et les citations suivantes sont de Ludovic Lalanne (Curiosités bibliographiques, pp. 52-53), qui reproduit le récit du professeur Heyman, d’après Disraeli (Curiosities of literature). Sur Magliabecchi et le professeur Heyman, voir aussi Fertiault, Drames et Cancans du livre, le Souper du savant, pp. 111-138.  ↩

Le Livre, tome II, p. 231-247

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 231.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 231 [247]. Source : Internet Archive.

spécialement chargé de rédiger une notice sur sa bibliothèque, et d’en composer le catalogue, à l’adresse de la postérité, travail important, qui devra être, ajoutait-il, « rémunéré d’une manière digne du gouvernement français ».

Ces admirables livres de Motteley, qui avaient été déposés à la Bibliothèque du Louvre, furent dévorés par le feu, durant les incendies de mai 1871.

Parmi les bibliophiles et savants morts des chutes qu’ils ont faites, du haut d’un escabeau ou d’une échelle, en essayant d’atteindre quelque rayon supérieur de leur bibliothèque, — tués ainsi et aussi au champ d’honneur, — on nomme l’illustre bibliothécaire de Dresde, F. A. Ebert (1791-1834)[231.1] ; le marquis de Morante (1808-1868), bibliophile espa­gnol[231.2] ;

[II.247.231]
  1.  Graesel, Manuel de bibliothéconomie, p. 15.  ↩
  2.  Fertiault, les Légendes du livre, pp. 64 et 193.  ↩

Le Livre, tome II, p. 230-246

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 230.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 230 [246]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 231.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 231 [247]. Source : Internet Archive.

lectionneur Motteley (….-1850)[230.1]. il y a un demi-siècle, « Motteley, nous conte M. Firmin Maillard[230.2], était un amateur enragé et jaloux ; chaque porte de son appartement était garnie d’une serrure à secret, et la porte d’entrée, outre la serrure ordinaire, était encore agrémentée d’un énorme cadenas. Il recevait fort peu, n’aimant pas les visites, et se refusait obstinément de faire à sa demeure les réparations les plus urgentes, dans la crainte d’un contact imprévu, mais possible, entre des ouvriers aux mains blanches de plâtras et les superbes reliures de ses livres, lesquels furent seuls témoins de sa mort, qui arriva brusquement, au milieu de la nuit. Son cabinet valait bien cent mille francs, mais on ne découvrit chez lui qu’une somme à peine suffisante pour le faire enterrer. »

Motteley légua à l’État sa bibliothèque, riche en éditions elzéviriennes, en manuscrits à miniatures et en magnifiques reliures françaises et étrangères. Il eut soin, d’ailleurs, dans son testament[230.3], de bien spécifier que cette collection serait placée « dans une galerie ou salon portant cette inscription : Musée bibliographique formé par le bibliophile Motteley » ; et il exigea que le célèbre bibliophile Paul Lacroix[230.4] fût

[II.246.230]
  1.  Cf. Paul Dupont, op. cit., t. II, p. 175.  ↩
  2.  Op. cit., p. 139.  ↩
  3.  Cf. Paul Dupont, op. cit., t. II, p. 176.  ↩
  4.  Paul Lacroix, qui appelle Motteley « le bibliophile par excellence », a donné sur lui d’amusants détails dans la préface des Amoureux du livre de M. F. Fertiault, pp. xxiii et suiv. Voici l’une de ces anecdotes : « Le 24 février 1848, les révolutionnaires (ceux-là mêmes qui ont incendié la bibliothèque de Motteley dans le palais du Louvre, aux derniers soupirs de l’affreuse Commune de 1871) envahirent le Palais-Royal et commencèrent par jeter dans la cour du palais les livres de la Bibliothèque pour en faire un feu de joie. Motteley accourt ; ce n’est plus un bibliophile, c’est un lion, c’est un apôtre : Brûler des livres ! s’écrie-t-il. Vous n’êtes pas des hommes, vous êtes des bêtes brutes ! Vous ne savez donc pas lire ? » On s’empare de lui, on veut le coucher sur un bûcher de livres, auxquels on a mis le feu. « O Voltaire ! crie Motteley, ce ne sont plus les Parlements qui brûlent les livres ; c’est le bon peuple de Paris ! » L’invocation à Voltaire sauva Motteley et la Bibliothèque du Palais-Royal. »  ↩

Le Livre, tome II, p. 229-245

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 229.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 229 [245]. Source : Internet Archive.

collections de livres qui existât, s’éteignit de même dans sa bibliothèque. C’était quelque temps après la mort de sa femme, qu’il chérissait. Très malade, moribond, il s’était fait transporter au milieu de ses livres, avait pris entre ses mains un volume particulièrement aimé de sa défunte compagne, et il le feuilletait, le contemplait, quand la mort vint lui clore les yeux[229.1].

Jacques-Charles Brunet (1780-1867), l’auteur du Manuel du libraire, mourut pareillement, assis dans son fauteuil, au milieu de ses livres, après une longue vie, toute consacrée à l’étude et au travail. Il pouvait se dire et disait de lui-même : « … Si le caractère et l’esprit ont été souvent dominés par le tempérament ; si, par conséquent, je suis resté un homme médiocre, je ne dois pas regarder cela comme un malheur, puisque j’ai été préservé de l’ambition, qui trop souvent tourmente les esprits plus brillants et plus ardents que le mien, et que, satisfait d’une modeste fortune, fruit de travaux utiles, j’ai pu jouir d’une douce indépendance, et couler des jours paisibles, au milieu des agitations qui ont renversé, à côté de moi, tant d’existences en apparence dignes d’envie[229.2] ».

C’est dans sa bibliothèque aussi que mourut le col-

[II.245.229]
  1.  Fertiault, op. cit., p. 28 ; et Drames et Cancans du livre, p. 263.  ↩
  2.  Firmin Maillard, op. cit., pp. 137-138.  ↩

Le Livre, tome II, p. 228-244

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 228.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 228 [244]. Source : Internet Archive.

Pétrarque (1304-1374) mourut en belle place, et comme devrait mourir tout bibliophile. Ses gens s’étonnaient de ne pas le voir sortir de sa bibliothèque : « Il y reste bien longtemps aujourd’hui… Peut-être est-il malade ? » Doucement on entre, on s’approche…. Il était assis près de la fenêtre, un livre entre les mains, sans bouger. « Il dort sans doute…. » Mais non :

Sur son Virgile ouvert le doux Pétrarque est mort[228.1].

Le journaliste Armand Bertin (1801-1854), directeur des Débats, qui possédait une des plus belles

[II.244.228]
  1.  Fertiault, les Légendes du livre, p. 49.  ↩

Le Livre, tome II, p. 226-242

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 226.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 226 [242]. Source : Internet Archive.

à ce même expédient, demeura inconsolable de la perte de ses bien-aimés livres : « Quand on parlait devant lui de quelque auteur qu’il avait possédé, les larmes lui venaient aux yeux. De ce moment, les lettres grecques, qui lui avaient valu sa réputation, lui devinrent tout à fait odieuses. » Il mourut peu après la dernière vente, le dernier coup[226.1].

Forcé, lui aussi, de mettre ses livres aux enchères, le prince Camerata (xixe siècle) se brûle la cervelle aussitôt après la dispersion de ses chers trésors[226.2].

Un Américain, M. Bryan, nous conte M. Jules Claretie[226.3], avait fait don, il y a quelques années, à la Bibliothèque de l’Arsenal, d’une magnifique collection de livres romantiques, parmi lesquels se trouvaient un exemplaire du célèbre Paul et Virginie, de Curmer, « sur chine, avec le chiffre de Jules Janin, J.J., couronné de roses, sur la reliure pleine, » et une Notre-Dame de Paris, sur chine également, d’une valeur de quinze mille francs. Un jour on annonça à M. de Heredia, administrateur de ladite

[II.242.226]
  1.  Michaud, op. cit.  ↩
  2.  Jules Janin, ap. Fertiault, les Légendes du livre, pp. 135 et 202. Un autre grand seigneur du même temps, le comte de Labédoyère, dont tous les bouquinistes des quais connaissaient bien « le sac et le chien mouton », s”imaginant qu’il était fatigué de ses livres, les vendit, « puis passa le reste de sa vie à courir après dans les ventes et à les racheter à tout prix, comme autant d’enfants prodigues qui auraient fui de la maison paternelle ». (Firmin Maillard, les Passionnés du livre, p. 125.)  ↩
  3.  Le Journal, numéro du 10 novembre 1903.  ↩

Le Livre, tome II, p. 224-240

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 224.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 224 [240]. Source : Internet Archive.

son, et le même messager accourut lui dire que la malade venait d’expirer. « Hélas ! j’en suis bien marri, car c’était vraiment une bonne femme ! » soupira Frédéric Morel en se replongeant dans ses livres[224.1].

L’érudit abbé Goujet (1697-1767) mourut de douleur d’avoir été contraint de vendre sa bibliothèque. On en a dit autant ou à peu près de Scaliger et de Patru[224.2].

[II.240.224]
  1.  Cf. Ambroise Firmin-Didot, op. cit., col. 807. En même temps que cette anecdote relative à Frédéric Morel, G.-A. Crapelet, dans ses Études pratiques et littéraires sur la typographie (pp. 147-148, note), nous en conte une autre, concernant son père, qui était prote et correcteur à l’imprimerie de Stoupe, une des plus importantes de Paris à la fin du xviiie siècle. Charles Crapelet « était, dans toute l’étendue du terme, esclave de ses doubles fonctions, et tellement préoccupé des intérêts des ouvriers, que, le jour même de ses noces, vers minuit, il quitta la compagnie, pour aller corriger des épreuves qu’il savait être attendues par les imprimeurs. Ma mère, — continue G.-A. Crapelet, — m’a raconté ce fait, et toute l’inquiétude que causa la disparition subite du marié. Le grave Stoupe, qui était dans la confidence de son Charles, comme il l’appelait, se divertit quelques instants de l’embarras visible de la personne la plus intéressée dans l’événement, mais il ne tarda pas à rassurer tout le monde. Vers trois heures du matin, le marié revint partager les plaisirs de la réunion. »  ↩
  2.  Fertiault, Drames et Cancans du livre, p. 264. « Amis, voulez-vous connaître un des grands malheurs de la vie ? Eh bien ! vendez vos livres. » (Joseph Scaliger, ap. Fertiault, les Amoureux du livre, p. 288.) Et Jules Janin (ap. Id., ibid.) : « Celui-là qui veut connaître en un seul bloc toutes les misères d’ici-bas, qu’il vende ses livres : Bibliothecam vendat ! »  ↩

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