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Le Livre, tome I, p. 239-263

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 239.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 239 [263]. Source : Internet Archive.

tons, comme correctif, qu’elle faisait aussi un cas particulier de Catulle, de Sénèque le Tragique et de Lucain[239.1], et qu’elle ne se lassait pas de lire Pascal. « Vous êtes, écrivait-elle à l’auteur des Provinciales[239.2], le précepteur du genre humain et le flambeau du monde ; je lis vos ouvrages, je les médite sans cesse, et je sens que mon esprit se réveille, se fortifie et s’anime avec une telle nourriture…. »

Ménage (1613-1692) regardait Plutarque comme l’auteur le plus essentiel ; il disait, ainsi que Théodore Gaza[239.3] : « Si tous mes livres étaient au feu, et que je n’en pusse sauver qu’un, ce serait Plutarque ».

Antoine Arnauld, le grand Arnauld (1612-1694), aimait passionnément Cicéron, et il estimait, avec son coreligionnaire Claude Lancelot[239.4], « que lui seul doit tenir lieu de beaucoup d’auteurs, et entretenir agréablement ceux qui aiment les Belles-Lettres durant toute leur vie[239.5] ».

[I.263.239]
  1.  Peignot, op. cit., t. I, p. 131.  ↩
  2.  Ap. Fertiault, les Amoureux du livre, p. 190.  ↩
  3.  Cf. supra, p. 228.  ↩
  4.  Préface de la Méthode latine de Port-Royal.  ↩
  5.  Sur Cicéron, voir supra, pp. 10-14.  ↩

Le Livre, tome I, p. 224-248

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 224.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 224 [248]. Source : Internet Archive.

la sueur de mon front, et je les aime tant ! Il me semble que, par un si long et si doux commerce, ils sont devenus comme une portion de mon âme ! Mais quoi ! Rien n’est stable en ce monde, et c’est notre faute si nous n’avons pas appris de nos livres eux-mêmes à mettre au-dessus de tous les biens qui passent, et que le temps va nous emporter, le bien qui ne passe pas, l’immortelle beauté, la source infinie de toute science et de toute sagesse[224.1]. »

[I.248.224]
  1.  Cf. le mot du sage Valincour, cité plus haut (pp. 157-158) : « Je n’aurais guère profité de mes livres, si je n’avais appris d’eux à m’en passer ». Avec sa modestie coutumière et sa ferveur, Silvestre de Sacy disait encore (ap. Albert Collignon, la Vie littéraire, p. 13) : « Je ne suis ni un grand critique ni un grand érudit, mais j’aime les Lettres, je les aime avec passion. Je ne pourrai jamais dire tout ce que ce goût des livres et des Lettres a répandu de charme sur ma vie ; combien de fois une heure, une seule heure de lecture m’a ranimé et rendu à moi-même ! » Glissons encore, dans cette fin de note, un court adieu à ses chers livres d’un autre bibliophile contemporain, du marquis Isidore de Gaillon (ap. Fertiault, les Amoureux du livre, p. 215) : « … Hélas ! quelque noble, quelque digne d’estime que soit l’amour des livres, cet amour a le sort de toutes les choses humaines, et est compris dans les vanités que Salomon a vues sous le soleil. Ces trésors que nous amassons avec un soin si curieux et si amoureux, ces livres que nous épousons, il faudra les quitter. Linquenda tellus et domus et uxor, comme dit Horace : uxor, c’est-à-dire notre bibliothèque…. »  ↩

Le Livre, tome I, p. 211-235

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 211.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 211 [235]. Source : Internet Archive.

Et le moraliste américain William-Henry Channing (1810-1884) :

« C’est surtout par les livres que nous jouissons du commerce des esprits supérieurs, et cet inappréciable moyen de communication est à la portée de tout le monde. Dans les plus beaux livres, les grands hommes nous parlent, nous donnent leurs plus précieuses pensées et versent leur âme dans la nôtre. Remercions Dieu des livres ! Ils sont la voix de ceux qui sont loin et de ceux qui sont morts ; ils nous font les héritiers de la vie intellectuelle des siècles écoulés. Les livres sont les vrais niveleurs…. Qu’importe ma pauvreté ? Qu’importe que les heureux du siècle dédaignent d’entrer dans mon obscure demeure ? Si la sainte Écriture entre et séjourne sous mon toit, si Milton passe mon seuil pour me chanter le Paradis, Shakespeare pour m’ouvrir les mondes de l’imagination et les secrets du cœur humain, Franklin pour m’enrichir de sa sagesse pratique, je ne manquerai pas d’amis intel­lectuels…[211.1]. »

[I.235.211]
  1.  Channing (W.-H.), ap. Fertiault, les Amoureux du livre, p. 188.  ↩

Le Livre, tome I, p. 195-219

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 195.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 195 [219]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 196.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 196 [220]. Source : Internet Archive.

aiment la vie du monde, sans dessein pourtant de causer avec chacun[195.1] ». « … Il m’a fallu renoncer à tout le plaisir que je me promettais d’un mois de solitude à lire du matin au soir et du soir au matin dans un petit coin. Je suis né pour lire, et non pas pour écrire, marcher et parler. Vous dites que lire, c’est être inutile au monde[195.2]. Qui vous dit le contraire ? Mais ne voyez-vous pas bien qu’écrire, c’est être nuisible au monde[195.3] ? » Etc. « Je veux savoir exactement ce que vous lisez. Dis-moi qui tu lis, et je te dirai qui tu es[195.4]. »

Cette dernière sentence a été reprise et commentée et développée en ces termes par l’historien et esthéticien Charles Blanc (1813-1882)[195.5] : « J’ai toujours pensé, et j’ai vérifié quelquefois, que l’on peut se faire une idée juste du caractère et de l’esprit d’un homme qu’on n’a jamais vu, rien qu’en regardant sa bibliothèque. Dis-moi ce que tu lis, et je te dirai qui tu es[195.6]. Avant même d’avoir lu les titres des

[I.219.195]
  1.  loc. cit., t. I, p. 246.  ↩
  2.  Cf. le mot du Père Gratry (Intermédiaire des chercheurs et curieux, 7 novembre 1899, col. 778) : « La lecture, cette paresse déguisée… ».  ↩
  3.  loc. cit., t. I, p. 334.  ↩
  4.  loc. cit., t. I, p. 355.  ↩
  5.  Grammaire des arts décoratifs, p. 336. (Paris, Laurens, s. d.)  ↩
  6.  « La vie d’un homme se reflète dans sa bibliothèque, écrit, lui aussi, l’érudit Anatole Claudin (1833-….) ; c’est là que l’on sait quel a été le but de ses études… l’objet principal de ses recherches intéressantes : « Dis-moi quels livres tu lis, je te dirai qui tu es ». (Ap. Fertiault, les Amoureux du livre, pp. 192-193.) Et Paul Stapfer (1840-….) : « Dis-moi quels auteurs, quels livres tu aimes à lire, je te dirai qui tu es et ce que tu peux faire. » (Ap. Fertiault, op. cit., p. 291.) Et, bien avant Doudan, avant Charles Blanc, Claudin, Stapfer et tutti quanti, un savant religieux du xviiie siècle, qui était un passionné liseur, dom Nicolas Jamin (1711-1782), a écrit de même, dans le Fruit de mes lectures (ap. Fertiault, op. cit., p. 231) : « Dites-moi quels livres vous lisez ordinairement, et, moi, je vous dirai qui vous êtes ».  ↩

Le Livre, tome I, p. 178-202

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 178.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 178 [202]. Source : Internet Archive.

en restant fidèle à la bibliographie, par l’histoire, par l’antiquité romaine, par l’étude comparée des langues, par l’histoire des mœurs et celle de notre littérature, par la curiosité enfin. » Ses principaux ouvrages, dans le sujet qui nous occupe, sont le Manuel du bibliophile, ou Traité du choix des livres, le Manuel bibliographique, ou Essai sur les bibliothèques anciennes et modernes, le Dictionnaire raisonné de bibliologie (une des meilleures œuvres de Peignot), l’Essai historique et archéologique sur la reliure des livres et sur l’état de la librairie chez les anciens, un Essai sur l’histoire du parchemin et du vélin, un Essai de curiosités bibliographiques, etc. Le seul reproche qu’on puisse adresser à ces volumes, et ce reproche n’atteint pas l’auteur, c’est d’être aujourd’hui quelque peu arriérés sur certains points. Mais, ne l’oublions pas, Gabriel Peignot a été le pionnier de la science bibliographique, un « défricheur », comme l’a si justement appelé M. Fertiault dans un de ses sonnets :

La notion du Livre a rayonné par lui[178.1].

C’est surtout dans sa correspondance avec son ami Baulmont qu’on peut se rendre compte des remarquables qualités de cœur et d’esprit — bon sens, bonne humeur, gaieté, exquise délicatesse de

[I.202.178]
  1.  F. Fertiault, les Légendes du livre, Un défricheur, pp. 39 et 190.  ↩

Le Livre, tome I, p. 168-192

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 168.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 168 [192]. Source : Internet Archive.

point de plaisir plus durable, » écrit lady Montague (lady Mary Wortley, née Pierrepont ; 1690-1762), l’auteur des très intéressantes lettres sur la Turquie et les mœurs musulmanes, qui se plaisait tant « au milieu de ses livres bien-aimés[168.1] ».

Dans une lettre adressée à son frère Henri, le 31 octobre 1767, Frédéric le Grand (1712-1786) fait une sorte d’humoristique et plaisante paraphrase du célèbre passage de Cicéron : Hæc studia adolescentiam alunt, etc.[168.2] : « Les Lettres sont sans doute la plus douce consolation des esprits raisonnables, car elles rassemblent toutes les passions et les contentent innocemment : — un avare, au lieu de remplir un sac d’argent, remplit sa mémoire de tous les faits qu’il peut entasser ; — un ambitieux fait des conquêtes sur l’erreur, et s’applaudit de dominer par son raisonnement sur les autres ; — un voluptueux trouve dans divers ouvrages de poésie de quoi charmer ses sens et lui inspirer une douce mélancolie ; — un homme haineux et vindicatif se nourrit des injures que les savants se disent dans leurs ouvrages polémiques ; — le paresseux lit des romans et des comédies qui l’amusent sans le fatiguer ; — le politique parcourt les livres d’histoire, où il trouve

[I.192.168]
  1.  Cf. Fertiault, les Amoureux du livre, p. 259 ; et les Lettres choisies de lady Montague, p. iii, trad. Paul Boiteau (Paris, Hachette, 1853).  ↩
  2.  Cf. supra, p. 13, n. 1.  ↩

Le Livre, tome I, p. 139-163

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 139.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 139 [163]. Source : Internet Archive.

« Les Pères de Saint-Victor se montreront reconnaissants envers leur bienfaiteur…. Son buste fut placé dans la bibliothèque, et l’on fit graver sur le marbre le passage de son testament qui contenait le legs de sa riche collection[139.1]. »

Un legs du même genre fut fait, à peu près dans les mêmes conditions, par le chanoine Jacques Hennequin (1575-1660) à sa ville natale, Troyes. Jacques Hennequin avait rassemblé une collection de dix à douze mille volumes « bien choisis » ; comme du Bouchet, il stipula, dans son testament, que sa bibliothèque serait publique, et assura une rente pour le traitement du bibliothécaire et pour l’achat de livres nouveaux[139.2].

La reine Christine de Suède (1626-1689) estimait que « la lecture est une partie du devoir de l’honnête homme[139.3] ». Elle écrivait à Bayle : « Je vous impose pour pénitence qu’à commencer du mois prochain vous m’enverrez les livres nouveaux, en toutes langues, sur toutes sortes de sujets ; je n’excepte ni romans ni satires ; surtout s’il y a des livres de chimie, faites-m’en part au plus tôt[139.4] ». Elle adressait à Heinsius les mêmes recommandations : « .… Envoyez-moi les catalogues des livres

[I.163.139]
  1.  Alfred Franklin, op. cit., Abbaye de Saint-Victor, t. I, pp. 154-156.  ↩
  2.  Cf. Michaud, Biographie universelle ↩
  3.  Ap. Fertiault, op. cit., p. 190.  ↩
  4.  Ap. Id., ibid.  ↩

Le Livre, tome I, p. 136-160

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 136.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 136 [160]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 137.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 137 [161]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 138.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 138 [162]. Source : Internet Archive.

Mazarine, « fut de nouveau, en 1691, ouverte aux gens de lettres[136.1] ». Elle comprenait alors environ quarante-cinq mille volumes, dont douze mille in-folio ; on y comptait soixante mille auteurs[136.2].

Le nom de Gabriel Naudé (1600-1653), le fidèle et dévoué bibliothécaire de Richelieu et de Mazarin, est resté cher aux bibliophiles. La passion de Naudé pour les livres s’était manifestée dès sa jeunesse, et il avait pu la satisfaire de bonne heure, car il entrait dans sa vingtième année quand le président de Mesmes lui donna la direction de sa biblio­thèque[136.3]. Gabriel Naudé est l’auteur d’un intéressant opuscule : Advis pour dresser une bibliothèque, où il dit[136.4], entre autres choses ingénieuses, que les bibliothèques ne peuvent « mieux estre comparées qu’au pré de Sénèque, où chaque animal trouve ce qui luy est propre : Bos herbam, canis leporem, ciconia lacertum[136.5], » et où il conseille « de retrancher la des-

[I.160.136]
  1.  Alfred Franklin, op. cit., t. III, p. 42. Voir aussi Petit-Radel, Recherches sur les bibliothèques anciennes et modernes, Bibliothèque Mazarine, pp. 295 et s.  ↩
  2.  Alfred Franklin, op. cit., t. III, p. 57.  ↩
  3.  Id., op. cit., t. III, p. 39.  ↩
  4.  Chap. iii, p. 24. (Paris, Liseux, 1876.)  ↩
  5.  « Ne t’étonne pas que chaque esprit exploite le même sujet selon ses goûts. Dans le même pré, le bœuf cherche de l’herbe, le chien un lièvre, la cigogne des lézards. Qu’un philologue, un grammairien et un philosophe prennent tous trois la République de Cicéron, chacun porte ses réflexions sur un point différent. » Etc. (Sénèque, Lettres à Lucilius, CVIII, trad. Baillard, t. II, p. 387.) Dans sa lettre LXXXIV (pp. 243 et s.), Sénèque a encore considéré la lecture comme « l’aliment de l’esprit », et l’a comparée aux aliments absorbés par le corps. « Tant que nos aliments conservent leur substance première et nagent inaltérés dans l’estomac, c’est un poids pour nous ; mais ont-ils achevé de subir leur métamorphose, alors enfin ce sont des forces, c’est un sang nouveau. Suivons le même procédé pour les aliments de l’esprit. A mesure que nous les prenons, ne leur laissons pas leur forme primitive, leur nature d’emprunt. Digérons-les : sans quoi ils s’arrêtent à la mémoire et ne vont pas à l’intelligence. » Etc. Cf. aussi Plutarque (Comment il faut lire les poètes, trad. Amyot, t. VIII, p. 100 ; Paris, Bastien, 1784) : « Or tout ainsi comme ès pasturages l’abeille cherche pour sa nourriture la fleur, la chèvre la feuille verte, le pourceau la racine, et les autres bestes la semence et le fruit, aussi en la lecture des poèmes, l’un en cueille la fleur de l’histoire, l’autre s’attache à la beauté de la diction et à l’élégance et doulceur du langage ». Etc. Richard de Bury, dans son Philobiblion (chap. xiv, pp. 125 et 260, trad. Cocheris), a dit que « Dieu… connaissait assez la fragilité de la mémoire humaine et la mobilité de la volonté vertueuse dans l’homme, pour vouloir que le livre fût l’antidote de tous les maux, et nous en ordonner la lecture et l’usage comme un aliment quotidien et très salubre de l’esprit ». Gabriel Peignot (Traité du choix des livres, p. 7) a fait la même comparaison : « … Si vous admettez quelques-uns (de ces mauvais livres ou) de ces livres médiocres… votre bibliothèque ressemblera à une table bien servie, où, parmi de bons mets, il s’en trouvera quelques-uns saupoudrés de coloquinte, d’autres infectés de poison, et plusieurs dépourvus d’assaisonnement. » Et N.-V. de Latena (1790-1881) : « Les meilleurs livres, comme les meilleurs aliments, sont ceux qui, sous le moindre volume, contiennent le plus de nourriture saine et substantielle. » (Ap. Fertiault, les Amoureux du livre, pp. 243-244.) Etc. Remarquer, d’ailleurs, que le mot nourriture s’appliquait autrefois aussi bien à l’esprit qu’au corps, désignait aussi bien les aliments intellectuels que les aliments matériels : cf. Littré, Dictionnaire, et la phrase de Saint-Simon citée page 161.  ↩

Le Livre, tome I, p. 127-151

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 127.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 127 [151]. Source : Internet Archive.

elle avait commencé de lire un livre, si long qu’il fût, elle ne le laissait ni ne s’arrêtait jamais jusqu’à ce qu’elle en eût vu la fin ; « et bien souvent en perdoit le manger et le dormir[127.1] ».

Le chancelier François Bacon (1561-1626), l’auteur du Novum Organum, De la dignité et de l’accroissement des sciences humaines, etc., disait[127.2] que « lire, c’est converser avec les sages » ; et il a fait, sur les livres, les ingénieuses et judicieuses comparaisons suivantes : « Les bibliothèques sont comme ces châsses où se conservent et reposent les reliques de tous les vieux saints, mais, cette fois, sans tromperie et sans imposture…. Si l’invention du vaisseau qui porte d’un endroit à un autre endroit les richesses et les agréments de la vie, qui associe les régions les plus éloignées les unes des autres dans la participation de leurs divers produits, passe pour une invention si noble, combien plus doit-on exalter les livres, qui, comme les navires, traversent les vastes mers du temps, et qui font participer les âges les plus lointains à la sagesse, aux lumières, aux découvertes les uns des autres[127.3]. »

Le jésuite bibliographe Claude Clément, Claudius Clemens (1594-1642), auteur d’un traité sur la construction, le rangement et le fonctionnement des

[I.151.127]
  1.  Ap. Sainte-Beuve, op. cit., t. VI, p. 189.  ↩
  2.  Ap. Fertiault, les Amoureux du livre, p. 176.  ↩
  3.  Ap. Id., ibid.  ↩

Le Livre, tome I, p. 125-149

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 125.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 125 [149]. Source : Internet Archive.

aussi dépourvu d’entêtement qu’inaccessible à l’exaltation, le prudent épicurien déclare préférer à tout, même aux livres, la santé et la gaieté, nos deux meilleures pièces : « Les livres sont plaisants ; mais si, de leur fréquentation, nous en perdons enfin la gayeté et la santé, nos meilleures pièces, quittons-les : je suis de ceulx qui pensent leur fruict ne pouvoir contrepoiser cette perte…. Je n’aime pour moi que des livres ou plaisants et faciles qui me chatouillent, ou ceulx qui me consolent, et conseillent à régler ma vie et ma mort[125.1]. »

Henri IV (1553-1610) était, au dire de Scaliger[125.2], incapable de deux choses : « à savoir de lire et de tenir gravité ». D’Aubigné parle aussi de ce peu de goût de son maître pour la lecture[125.3]. « Il est fort heureux, ajoute Sainte-Beuve[125.4], après cette citation de d’Aubigné, qu’il ait lu Plutarque dans son enfance et par les soins de sa mère, car il ne l’aurait sans

[I.149.125]
  1.  Essais, livre I, chap. xxxviii (t. I, pp. 367-368).  ↩
  2.  Ap. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XI, p. 379.  ↩
  3.  Parmi les princes peu lisards, selon l’expression de la maréchale Lefebvre, — qui, visitant un hôtel qu’elle venait d’acheter, et voyant la pièce réservée à la bibliothèque, dont les rayons étaient dégarnis de livres, s’avisait de cet expédient : « J’en ferai un fruitier ! Lefebvre n’est pas lisard, moi, point du tout lisarde… » (cf. Fertiault, les Légendes du livre, pp. 27 et 188), — on cite le roi Charles X, qui avouait un jour : « J’en veux à M. de la Vauguyon de m’avoir si mal élevé que je n’ai jamais pu lire quatre pages de suite, même quatre pages de Gil Blas, sans m’ennuyer. » (Sainte-Beuve, op. cit., t. II, p. 550.)  ↩
  4.  Sainte-Beuve, op. cit., t. XI, p. 380.  ↩

Le Livre, tome I, p. 120-144

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 120.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 120 [144]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 121.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 121 [145]. Source : Internet Archive.

rance. De Melun, dont il était originaire, la mère de Jacques Amyot envoyait à son fils, chaque huit jours, une miche de pain, par les bateliers qui descendaient la Seine ; et l’on rapporte que le manque d’huile obligeait l’enfant à étudier la nuit à la lueur de charbons embrasés. Pour avoir des livres à sa disposition et obtenir des lambeaux de leçons, le jeune Amyot se fit le domestique de quelques étudiants riches, et, à force de privations, de volonté et d’énergie, il réussit à apprendre le latin, le grec, la philosophie, les mathématiques ; il se fit recevoir maître ès arts, et, grâce aux protections qu’il s’était acquises, car de tout temps il en a fallu, il finit par obtenir une chaire à l’université de Bourges[120.1].

[I.144.120]
  1.  Cf. l’enfance de Pierre Ramus (1515-1572), entré comme domestique, à l’âge de douze ans, au collège de Navarre, et consacrant ses nuits à l’étude ; de Georges Stephenson (1781-1848), qui, fils d’un ouvrier chauffeur, n’ayant pas le sou pour acheter des livres d’étude, dans sa mine de Newcastle-sur-Tyne, s’improvise le cordonnier de ses compagnons ; puis, plus tard, pousse si bien son fils, que ce fils, Robert Stephenson, devient un illustre ingénieur, un des premiers sujets d’Angleterre, et repose aujourd’hui à Westminster, à côté des rois (Fertiault, les Légendes du livre, pp. 40 et 190) ; du général Drouot (1774-1847), fils d’un boulanger de Nancy : « Le jeune Drouot s’était senti poussé à l’étude des lettres par un très précoce instinct. Agé de trois ans, il allait frapper à la porte des frères des Écoles chrétiennes, et, comme on lui en refusait l’entrée parce qu’il était encore trop jeune, il pleurait beaucoup. On le reçut enfin. Ses parents, témoins de son application toute volontaire, lui permirent, avec l’âge, de fréquenter des leçons plus élevées, mais sans lui rien épargner des devoirs et des gènes de leur maison. Rentré de l’école ou du collège, il lui fallait porter le pain chez les clients, se tenir dans la chambre publique avec tous les siens, et subir, dans ses oreilles et son esprit, les inconvénients d’une perpétuelle distraction. Le soir, on éteignait la lumière de bonne heure par économie, et le pauvre écolier devenait ce qu’il pouvait, heureux lorsque la lune favorisait, par un éclat plus vif, la prolongation de sa veillée. On le voyait profiter ardemment de ces rares occasions. Dès les deux heures du matin, quelquefois plus tôt, il était debout ; c’était le temps où le travail domestique recommençait à la lueur d’une seule et mauvaise lampe. Il reprenait aussi le sien ; mais la lampe infidèle, éteinte avant le jour, ne tardait point de lui manquer de nouveau ; alors il s’approchait du four ouvert et enflammé, et continuait, à ce rude soleil, la lecture de Tite-Live ou de César. » (Lacordaire, Oraison funèbre du général Drouot, p. 2. Paris, II. Gautier, s. d.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 118-142

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 118.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 118 [142]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 119.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 119 [143]. Source : Internet Archive.

habillé décemment, je pénètre dans le sanctuaire antique des grands hommes de l’antiquité : reçu par eux avec bonté et bienveillance, je me repais de cette nourriture qui, seule, est faite pour moi, et pour laquelle je suis né… et, pendant quatre heures, j’échappe à tout ennui, j’oublie tous mes chagrins, je ne crains plus la pauvreté, et la mort ne saurait m’épouvanter[118.1]…. »

Un autre savant italien, le philosophe, poète et astronome Celio Calcagnini (1479-1543), qui, avant Copernic (1473-1543) et presque un demi-siècle avant Galilée (1564-1642), émit l’idée que c’est la Terre qui tourne autour du Soleil[118.2], légua, par son testament, tous ses livres et instruments de mathématiques à la bibliothèque des dominicains de Ferrare, sa ville natale, et voulut reposer, après sa mort, dans le lieu où il s’était toujours plu à vivre. C’est ce qu’une épitaphe de cette bibliothèque nous apprend : Index tumili Cœlii Calcagnini, qui ibidem sepelire voluit ubi semper vixit. Et, au-dessous du mausolée, on lit une inscription où se trouvent ces belles paroles : Ex diuturno studio hoc dedicit : mortalia contemnere, et ignorantiam suam non ignorare[118.3].

[I.142.118]
  1.  Machiavel, Lettre à Francesco Vettori, Œuvres littéraires, trad. Périès, p. 456. (Paris, Charpentier, s. d.)  ↩
  2.  Cf. son opuscule Quomodo cœlum stet, terra moveatur. « Calcagnini n’aurait-il pas droit, lui aussi, à un peu d’immortalité ? » (La Grande Encyclopédie, art. Calcagnini.)  ↩
  3.  « Une longue étude lui a appris à mépriser les choses mortelles, et à ne pas ignorer sa propre ignorance. » Cf. Michaud, Biographie universelle. Voir aussi sur Calcagnini un sonnet de M. F. Fertiault, dans les Légendes du livre, pp. 78 et 196.  ↩

Le Livre, tome I, p. 098-122

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 98.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 98 [122]. Source : Internet Archive.

d’amitié avec Richard de Bury[001.1], le plus enthousiaste apologiste : « J’ai des amis dont la société est délicieuse pour moi. Mes livres, ce sont des gens de tous les pays et de tous les siècles, distingués à la guerre, dans la magistrature et dans les lettres, aisés à vivre, toujours à mes ordres. Je les fais venir quand je le veux, et je les renvoie de même. Ils n’ont jamais d’humeur et répondent à toutes mes questions. Les uns déroulent devant moi les événements des siècles passés ; d’autres me dévoilent les secrets de la nature ; ceux-ci m’apprennent à bien vivre et à bien mourir ; ceux-là chassent l’ennui par leur gaieté et m’amusent par leurs saillies ; il y en a qui disposent mon âme à tout souffrir, à ne rien désirer, et me font connaître à moi-même. En un mot, ils m’ouvrent les portes de tous les arts et de toutes les sciences : je les trouve dans tous mes besoins…. Pour prix de si grands services, ils ne demandent qu’une chambre bien fermée dans un coin de ma petite maison, où ils soient à l’abri de leurs ennemis (c’est-à-dire de l’humidité et des souris). Enfin, je les mène avec moi dans les champs, dont le silence leur convient mieux que le tumulte des cités[001.2]. »

« Je ne puis me rassasier de livres, écrivait-il

[I.122.098]
  1.  Cf. Cocheris, op. cit., Notice biographique, p. xvii ↩
  2.  Ap. Darche, Essai sur la lecture, p. 372 ; et Fertiault, les Amoureux du livre, pp. 269-270.  ↩

Le Livre, tome I, p. 091-115

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 90.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 90 [115]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 92.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 92 [116]. Source : Internet Archive.

du latin en français les passages qu’ils ne comprenaient pas. »

Malheureusement, cet essai de bibliothèque publique n’eut pas de suite : « par une étrange aberration, le saint roi détruisit lui-même l’avenir que se pouvait promettre une si sage institution, en dispersant ses livres et en les distribuant par testament entre divers monastères[091.1] ».

Saint Louis n’aimait pas à lire ni à entendre lire en mangeant ou au sortir de table[091.2]. « Il n’est si bon livre, disait-il à ses chapelains, qui vaille après manger une causerie[091.3]. »

[I.115.091]
  1.  Géraud, op. cit., p. 228.  ↩
  2.  « …. Il (saint Louis) avoit la bible glosée, et originaux de saint Augustin et d’autres sainz, et autres livres de la sainte escripture, esquex il lisoit et fesoit lire moult de foiz devant lui el tens dentre disner et heure de dormir, cest a savoir, quant il dormoit de jour ; mès pou li advenoit que il dormist a tele heure…. Chascun jour… il sen raloit en sa chambre ; et adoncques estoit alumee une chandelle de certaine longueur, cest a savoir de trois piez ou environ ; et endementieres que ele duroit, il lisoit en la bible ou en un autre saint livre ; et quant la chandele estoit vers la fin, un de ses chapelains estoit apelé, et lors il disoit complie avecques lui. » (Vie de saint Louis, par le Confesseur de la reine Marguerite, dans le Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. XX, p. 79. Paris, Imprimerie royale, 1840.)  ↩
  3.  Cité par Ph. de Grandlieu (Léon Lavedan) dans le Figaro du 26 août 1879, p. 1, col. 2. Je n’ai pu trouver la source originale de ce mot. — Je rejette en note, et dans les termes mêmes où je les trouve, les menus propos suivants, dont le contrôle ne m’a pas été non plus possible et qui peuvent être sujets à caution : « Un des courtisans du roi Alphonse V dit le Sage s’avisa de soutenir en sa présence qu’il avait lu dans l’histoire qu’un certain roi d’Espagne disait que « la science ne convient nullement aux gens distingués par leur rang ou par leurs richesses. — Vous vous trompez, répondit Alphonse, ce n’est pas un roi qui l’a dit : c’est un bœuf ou un âne. » (Jean Darche, Essai sur la lecture, p. 30.) S’agit-il ici d’Alphonse V le Magnanime, appelé aussi le Sage (cf. Larousse, Petit Dictionnaire complet illustré, 134e édit., p. 862 ; ni le Grand Dictionnaire de Larousse, ni Michaud, ni Hœfer, etc., ne mentionnent ce surnom de « le Sage » appliqué à ce souverain), roi d’Aragon, de Naples et de Sicile (….-1458), dont il a été question tout à l’heure (p.  89, note) ; ou bien d’Alphonse X (et non V), également surnommé le Sage, (et Sabio, le Savant), roi de Castille et de Léon (1226-1284), à qui l’on attribue cet aveu, dépouillé de modestie, mais rempli d’excellentes intentions : « Si le Père éternel avait daigné me consulter quand il a créé le monde, je lui aurais certainement donné quelques bons conseils, et, à nous deux, nous aurions fait mieux que ce qu’il a fait tout seul » ? (Cf. Michaud, Biographie universelle ; Hœfer, Nouvelle Biographie ; etc.) Un autre Alphonse, roi d’Aragon (sans autre indication), « disait qu’entre toutes les choses que les hommes recherchent pendant leur vie, il n’y a rien de meilleur que d’avoir « de vieux bois pour brûler, de vieux vin pour boire, de vieux amis pour la société (pour causer), et de vieux livres pour lire. » (Un Libraire [P. Chaillot jeune), Manuel du libraire, du bibliothécaire…, p. 155.) Walter Scott (l’Antiquaire, chap. vi, p. 40 ; trad. Albert Montémont) attribue ce mot « au roi Alphonse de Castille », sans préciser non plus davantage, et comme s’il n’y avait eu qu’un seul roi de Castille du nom d’Alphonse. Selon M. Fertiault (les Amoureux du livre, p. 171), cette sentence, apologie du vieux bois, du vieux vin, des vieux amis et des vieux livres, émane d’ « Alphonse le Sage, roi d’Aragon ».  ↩

Le Livre, tome I, p. 080-104

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 80.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 80 [104]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 81.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 81 [105]. Source : Internet Archive.

affectée aux archives, affectation sanctionnée plus tard par le pape Grégoire le Grand (540-604). Cette bibliothèque de Saint-Jean-de-Latran, que le pape Nicolas V (1398-1455), passionné pour les lettres, fit transférer au Vatican et enrichit considérablement, est la plus ancienne des bibliothèques publiques de l’Europe moderne[080.1].

Néanmoins, durant ces premiers siècles du moyen âge, c’est surtout, c’est presque exclusivement dans les monastères que se réfugie l’amour des livres et de l’étude. Pas de couvent qui ne se piquât d’honneur d’avoir sa bibliothèque : « Monastère sans livres, place de guerre sans vivres, » disait un proverbe d’alors : Claustrum sine armario, quasi castrum sine armamentario[080.2]. La plupart des règles conven-

[I.104.080]
  1.  Cf. Lalanne, Curiosités bibliographiques, pp. 148 et 190. La Grande Encyclopédie (art. Bibliothèque, p. 651) estime que « la première bibliothèque vraiment publique que l’Europe ait connue est la bibliothèque Ambrosienne, à Milan, fondée par le cardinal Borromée (1608) ».  ↩
  2.  Géraud, op. cit., p. 227. « La bibliothèque est le vrai trésor d’un monastère ; sans elle, il est comme une cuisine sans casseroles, une table sans mets, un puits sans eau, une rivière sans poissons, un manteau sans vêtements, un jardin sans fleurs, une bourse sans argent, une vigne sans raisins, une tour sans gardes, une maison sans meubles. Et, de même qu’on conserve soigneusement un bijou dans une cassette bien fermée, à l’abri de la poussière et de la rouille, de même la bibliothèque, suprême richesse du couvent, doit être attentivement défendue contre l’humidité, les rats et les vers. » (Thomas A Kempis, ap. Fertiault, les Amoureux du livre, pp. 235-236. Paris, Claudin, 1877.) « Une abbaye n’était pas seulement un lieu de prière et de méditation, c’était encore un asile ouvert contre l’envahissement de la barbarie sous toutes ses formes. Ce refuge des livres et du savoir abritait des ateliers de tout genre, » etc. (Aug. Thierry, Essai sur l’histoire du Tiers État, p. 17. Paris, Furne, 1868. In-16.)  ↩