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L’invention d’Albert Cim

« Les plus graves parmi nous étaient — et cela arrive souvent — les plus jeunes. Concentrés en leur passion littéraire, ils entraient dans la lutte quand nous nous flattions d’entrevoir déjà le repos. Le plus distingué représentant de cette génération ardente et cultivée était Albert Cim. Nous en faisions grand cas, à cause de la sincérité qu’il apportait dans sa vocation et du soin qu’il mettait à son travail. Volontiers nous l’eussions offert en exemple aux autres jeunes gens. Claretie disait plaisamment : « Si Albert Cim n’existait pas, il faudrait l’inventer. » L’invention, certes, eût été bonne et nous n’aurions qu’à nous en féliciter.

J’avais rencontré Cim dans un journal impossible, l’Ami des Arts, dirigé par Henry Maret, et dont le bureau de rédaction était situé rue du Mail, au milieu d’un magasin de pianos. C’est là que nous nous mîmes à causer de toutes choses et plus spécialement de littérature, de cette langue française que Cim connaît si bien dans son histoire et manie avec tant de précision. Il nous a été donné de continuer jusqu’à présent ces bonnes conversations. Cim possède et la tradition éloignée, et la tradition plus voisine de ce milieu de siècle. Il est assurément l’écrivain qui a le mieux compris les rapports d’un passé récent avec l’époque actuelle et qui a le plus heureusement marqué cette transition. »

Milieu de siècle. Mémoire d’un Critique, Jules Levallois
(Paris, La librairie illustrée, 1896), pp. 277-278.


La rencontre avec Albert Cim

J’ai croisé pour la première fois l’auteur de la monographie Le Livre, en juillet 1973. Ce jour-là, un petit groupe d’officiels s’était réuni devant notre logement du 3 rue de la Résistance à Bar-le-Duc. L’occasion était d’inaugurer la plaque commémorative, apposée à notre façade, informant le passant du caractère particulier du lieu par ces mots :

L’écrivain
Albert Cimochowski
dit Cim
est né
dans cette maison
en 1845

Après cet événement fait d’un peu de marbre rose pâle, de lettres dorées, et de la fierté nouvelle qu’il apportait à notre famille, se réveilla chez ma mère le souvenir de ses lectures adolescentes, des descriptions faites par Albert Cim de notre quartier de la Ville Haute, des personnes qui y avaient vécu, qu’elle avait connues, dont les noms résonnaient encore dans l’ombre des hôtels Renaissance qui bordent les places et les rues de l’antique cité ducale.

L’illustre homme de lettres, méconnu aujourd’hui du plus grand nombre, est longtemps resté à mes yeux, l’auteur d’anecdotes, de quelques chroniques locales oubliées du présent, tout autant que l’était notre petite préfecture. Ce n’est qu’assez récemment, dans le cadre d’un projet professionnel, que je devais observer avec plus d’attention le parcours et l’œuvre de cet homme avec lequel je partageais sans le savoir, plus qu’une adresse.
À la recherche d’un texte du domaine public destiné à éprouver des savoir-faire acquis pour la réalisation d’éditions au format numérique, je découvrais en marge des contes, des souvenirs et des textes pour enfants, une littérature savante, toute entière consacrée au livre.
Si ma première idée avait été d’adopter pour mon étude, l’un des textes courts d’Albert Cim, tels les Contes et souvenirs de mon pays ou encore Le Petit Léveillé, la lecture de son Petit manuel de l’amateur de livres devait me convaincre que je tenais ici, le texte parfait, la pleine adéquation entre l’objet et son sujet.

Publié en 2013, la réédition de ce petit manuel, extrait tout entier des cinq volumes de l’Encyclopédie du Livre, devait inévitablement m’amener à considérer comme nécessaire, de donner une existence nouvelle à l’œuvre d’origine.

Alex Gulphe

Le Livre, tome II, p. 182-198

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 182.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 182 [198]. Source : Internet Archive.

de grand format[182.1], » les Mémoires de l’Histoire de France, par exemple. Le grand format, Jules Levallois, ainsi que la plupart des liseurs et travailleurs, en est l’ennemi ; il le trouve incommode et fatigant à lire. Puis viennent les philosophes, comme Descartes et Spinoza, et les moralistes. « Vous vous présentez tout de suite, insinuant et aimable Montaigne, dangereux magicien, irrésistible sirène, passé maître dans l’art des incantations perfides. Toutefois, qui vous a pénétré et se méfie de vous ne vous craint qu’à demi. Il y a beaucoup de bon dans votre mauvais ; ne fût-ce que pour votre adorable style, on passerait bien des heures dans votre compagnie. Une fois que j’y suis, j’épuise la rangée des moralistes. Je les aime tous, excepté La Rochefoucauld, dont on a, selon moi, beaucoup trop vanté le mérite. D’autres, plus modestes, ne sont pas assez appréciés ; Saint-Évremond, par exemple, et Mme de Lambert, qui a de bien jolies pensées. Je garde pour la fin et comme régal exquis le platonicien Joubert. Oh ! lui, je le goûte en tout temps. Ses Pensées me font l’effet d’exquises pastilles ; j’en croque deux ou trois quand j’ai lu trop de romans modernes[182.2]. »

[II.198.182]
  1.  Op. cit., p. 32. « Si vous n’avez jamais lu à la campagne, devant votre cheminée, au milieu des bruits étranges du dehors, je doute que vous puissiez savoir jusqu’à quel point un livre peut s’emparer de toute l’âme. » (Eugène Noël, Souvenirs de village, ap. Jules Levallois, op. cit., p. 29.)  ↩
  2.  Op. cit., p. 35.  ↩

Le Livre, tome II, p. 177-193

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 177.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 177 [193]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 178.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 178 [194]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 179.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 179 [195]. Source : Internet Archive.

VIII. Le calendrier des livres

L’idée de dresser un Calendrier des livres, c’est-à-dire de classer, suivant les saisons, les lectures qu’on fait ou qu’on se propose de faire, est certainement venue à plus d’un lecteur. L’auteur de l’Année d’un ermite, Jules Levallois (1829-1903), alors qu’il habitait son ermitage de Montretout, a composé un de ces calendriers, dont nous allons résumer les grandes lignes[177.1].

[II.193.177]
  1.  Cf. l’Année d’un ermite, pp. 29-44. (Paris, Librairie internationale, Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1870 ; in-18.) Comme complément des jugements portés sur Jules Levallois par Sainte-Beuve, par Jules Troubat et Jules Claretie, et reproduits dans notre tome I, page 204, note 2, voici quelques extraits du portrait tracé par un des publicistes les plus en renom et les plus lettrés de notre temps, M. Henry Maret, dans la France contemporaine, tome II, sans pagination (Paris, Clément Deltour, 1903) : « … En notre époque pratique où les journaux n’insèrent que les manuscrits qu’ils ont commandés, et ne se servent des autres que pour les mettre au cabinet, on ignore qu’autrefois les directeurs de journaux, qui, chose incroyable, étaient eux-mêmes des journalistes, confiaient à un homme intelligent et instruit le soin de leur rendre compte de la valeur des romans et autres travaux qui leur étaient envoyés. On recevait ou l’on refusait, et il n’était pas extraordinaire qu’on insérât ceux qu’on avait reçus…. Jules Levallois fut un des lecteurs les plus avisés et les plus consciencieux. Combien je connais d’hommes qu’il a fait arriver à la notoriété, puis à la gloire, après les avoir tirés de la misère, et qui l’en ont d’ailleurs récompensé, comme on récompense en ce bas monde, par la plus touchante indifférence ! Mais Levallois est un philosophe modeste, aux goûts simples, sans ambition, et déjà trop content que ceux qu’il a obligés ne lui aient pas fait trop de mal. C’est ce qu’il appelle sa chance. Il fut un de ceux qui contribuèrent à faire de l’Opinion nationale un des journaux les mieux rédigés de Paris. Ses fonctions l’y mirent naturellement en rapport avec tous les hommes en vue dans les lettres, dans les arts et même dans la politique. Il connut About, et aurait pu, tout comme un autre, fréquenter les salons de la princesse Mathilde. Mais il n’aimait pas le monde, et tout son bonheur consistait à vivre avec ses livres et à recevoir de temps en temps quelques amis dans un petit ermitage qu’il habitait à Montretout, sur les hauteurs de Saint-Cloud. Là se révélait un autre Levallois, celui des Chansons ; un Levallois inconnu, d’une jeunesse et d’un esprit étincelants. Il aimait à se délasser de ses articles graves en chantant lui-même, et d’une façon fine et charmante, des couplets satiriques, qu’il improvisait ou à peu près, et où étaient caricaturés et portraiturés avec humour les faits et les hommes contemporains. Quelques-unes de ces chansons, dont beaucoup sont de purs chefs-d’œuvre, ont été publiées. La plupart restent inédites…. C’est une figure peu ordinaire que celle de cet écrivain, qui a toujours vécu dans la retraite, ne demandant rien à personne, ne se mêlant à aucune agitation, et qui, bien que républicain et spiritualiste, n’est même pas décoré, n’est même pas de l’Académie…. Jules Levallois est un esprit du xviiie siècle, que, dans sa marche, l’humanité a oublié. Il aurait dû converser avec Diderot, Grimm, Mme d’Houdetot ; on ne voit pas ce qu’il a à dire aux marchands de coton. C’est pourquoi il s’est terré. Jules Levallois est le dernier homme de lettres. » Ajoutons, puisqu’il vient d’être question de Diderot, qu’on a très justement dit de Jules Levallois (dans le journal la Vie littéraire, numéro du 22 mars 1877) ce qu’on a dit de Diderot même : « Qui ne l’a pas entendu causer ne peut le connaître ».  ↩

Le Livre, tome II, p. 165-181

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 165.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 165 [181]. Source : Internet Archive.

temps antiques, les sentiments et les hommes du passé, on n’entend bien que son temps, que sa langue, que ses contemporains.

« Nulle voix n’est plus douce au cœur que celle des romanciers et des poètes qui ont vécu de la même vie que nous, qui ont vu les mêmes jours. Il est des impressions que le talent des contemporains seuls peut produire, parce qu’il n’est donné qu’aux contemporains, par leur ressemblance secrète avec nous, de connaître les intimes désirs de notre âme et les ressorts cachés de notre nature[165.1]. »

Sans dédaigner les « nouveautés », Jules Levallois nous avoue[165.2] qu’elles ne font qu’une halte sur sa table de travail ; « elles la traversent et n’y séjournent point ». Non pas qu’il dédaigne ce qu’écrivent nos contemporains : il aime trop la vie et le mouvement pour cela, nous dit-il ; mais ces livres nouveaux, « ces livres imprégnés, pénétrés du souffle de notre époque, me parlent trop de ce qui trouble et pas assez de ce qui calme. Ils posent en de nouveaux et souvent en de bien meilleurs termes les questions que je me suis cent fois posées moi-même, et pas plus que moi ils ne les résolvent. Or, j’ai, par-dessus tout, besoin d’être instruit, pacifié, édifié ; aussi, après avoir feuilleté d’un doigt impatient ces séduc-

[II.181.165]
  1.  Cf. supra, pp. 45-46, ce que, dans ses Confidences, Lamartine dit de ses premières lectures.  ↩
  2.  L’Année d’un ermite, pp. 31-32. ↩

Le Livre, tome II, p. 141-157

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 141.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 141 [157]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 142.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 142 [158]. Source : Internet Archive.

leur exemple, et je relis beaucoup plus que je ne lis[141.1]. »

Sainte-Beuve, auquel on ne saurait trop recourir en pareille matière, donne cet excellent avis[141.2] :

« L’homme de goût, quand même il n’est pas destiné à enseigner, et s’il avait tout son loisir, devrait, pour lui seul, revenir, tous les quatre ou cinq ans, ce me semble, sur ses anciennes et meilleures admirations, les vérifier, les remettre en question comme nouvelles, c’est-à-dire les réveiller, les rafraîchir, au risque même de voir s’y faire, çà et là, quel-

[II.157.141]
  1.  Jules Levallois, op. cit., p. 30.  ↩
  2.  Causeries du lundi, t. XV, p. 379. C’est encore à Sainte-Beuve (op. cit., t. II, p. 312) que j’emprunte, à propos de relectures, les anecdotes suivantes, relatives au mari de la célèbre Mme Geoffrin (1699-1777) : « II paraît avoir peu compté dans sa vie (dans la vie de Mme Geoffrin), sinon pour lui assurer la fortune qui fut le point de départ et le premier instrument de la considération qu’elle sut acquérir. On nous représente M. Geoffrin vieux, assistant silencieusement aux dîners qui se donnaient chez lui aux gens de Lettres et aux savants. On essayait, raconte-t-on, de lui faire lire quelque ouvrage d’histoire ou de voyages, et, comme on lui donnait toujours un premier tome sans qu’il s’en aperçût, il se contentait de trouver « que l’ouvrage était intéressant, mais que l’auteur se répétait un peu ». On ajoute que, lisant un volume de l’Encyclopédie ou de Bayle, qui était imprimé sur deux colonnes, il continuait, dans sa lecture, la ligne de la première colonne avec la ligne correspondante de la seconde, ce qui lui faisait dire « que l’ouvrage lui paraissait bien, mais un peu abstrait ». Ce sont là des contes tels qu’on en dut faire sur le mari effacé d’une femme célèbre. Un jour, un étranger demanda à Mme Geoffrin ce qu’était devenu ce vieux monsieur qui assistait autrefois régulièrement aux diners et qu’on ne voyait plus ? — C’était mon mari : il est mort. »  ↩

Le Livre, tome II, p. 140-156

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 140.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 140 [156]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 141.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 141 [157]. Source : Internet Archive.

« De notre temps surtout, qui n’est pas très riche en choses vraiment nouvelles, il faudrait s’accoutumer à un plus grand plaisir que de lire et qui est de relire. On a fini alors avec la fatigue de faire connaissance ; on revoit des lieux qu’on a vus, qu’on a un peu ou beaucoup oubliés, et qu’on a plaisir à revoir. Il est bien entendu qu’il faut que ce soient de beaux livres, qui ont des tours, des détours, des petits appartements. Il y a bien des plaisirs dans ces relectures. On compare ses impressions passées aux impressions nouvelles qu’on reçoit ; on fait des découvertes ; on en entrevoit de nouvelles dans les pages qui suivent, sans être travaillé par cette curiosité ennuyeuse qui dit : « Comment cela finira-t-il[140.1] ? »

« … Bien que relire soit beaucoup plus agréable que lire. Il y a dans la première curiosité que donne un livre inconnu une petite impatience assez pénible, comme quand on attend le mot décisif à la fin des replis d’une longue phrase allemande[140.2]. »

Jules Levallois nous avoue, lui aussi, que, « sans chercher à imiter en quoi que ce soit Paul-Louis Courier et Royer-Collard[140.3], je suis de mon mieux

[II.156.140]
  1.  Doudan, loc. cit., t. IV, p. 207.  ↩
  2.  Id., loc. cit., t. IV, p. 254.  ↩
  3.  Cf. supra, t. I, p. 186 : « Mes livres font ma joie…. J’aime surtout à relire ceux que j’ai déjà lus nombre de fois…. » (P.-L. Courier, lettre du 10 septembre 1793 : Œuvres, p. 425 ; Paris, Didot, 1865 ; in-18.) « … Le mot de Royer-Collard à Alfred de Vigny : « Je ne lis plus, monsieur, je relis ». (Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XI, p. 524.) « La lecture a ses brouillons (ses essais, ses travaux préliminaires), comme les ouvrages, » disait un jour Piron à Fontenelle, — c’est-à-dire que, pour bien comprendre un livre et s’en former une idée nette, lire ne suffit pas, il faut relire. Relisons donc sans cesse. On ne s’attendait pas assurément qu’un mot de Piron irait en rejoindre un autre de Royer-Collard. » (Id., Nouveaux Lundis, t. VII, p. 465.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 136-152

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 136.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 136 [152]. Source : Internet Archive.

ter sans y avoir suffisamment réfléchi. La vérité est qu’elles le dégagent, retendent, le mettent à même de vivre de la vie la plus variée, la plus intense, la plus riche[136.1]. »

M. Albert Collignon, qui a particulièrement étudié cette question, y revient souvent, et il est d’avis, lui aussi, presque toujours, qu’il faut lire beaucoup.

« Nous devons lire beaucoup, — dans tous les sens du mot beaucoup. Je ne suis point partisan du précepte ancien, multum non multa[136.2], et c’est aussi en plus d’un sens que je redoute l’homme d’un seul livre[136.3]. « Le charme de la vaste lecture, et qui en varie presque à l’infini le plaisir, est de chercher le vrai,

[II.152.136]
  1.  Jules Levallois, l’Année d’un ermite, Comment on reste libre, p. 18.  ↩
  2.  Cependant, dans le même ouvrage, la Religion des Lettres, page 111, M. Albert Collignon estime qu’ « il faut lire beaucoup, peu de livres, toujours les mêmes, [c’est-à-dire précisément multum non multa] les meilleurs dans le genre de son talent et de son travail, se pénétrer de leur substance, comme on se nourrit d’aliments sains et solides pour former son tempérament ». Et page 94 : Trop de lecture rend l’esprit paresseux et désaccoutume d’écrire. Un livre ne doit être, pour un homme de lettres, qu’un point de départ, la branche… d’où l’imagination ailée prend son vol, » etc. — Cf. le mot (déjà cité : tome I, page 195, note 2) du Père Gratry : « La lecture, cette paresse déguisée…. » (L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 7 novembre 1899, col. 778.)  ↩
  3.  Timeo hominem unius libri, sentence attribuée à saint Thomas d’Aquin : cf. Jean Darche, Essai sur la lecture, pp. 157-158.  ↩

Le Livre, tome II, p. 057-073

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 057.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 057 [073]. Source : Internet Archive.

tend lire, pour concentrer et fixer son attention, qui n’est jamais et ne peut être qu’une préférence spontanée qu’on accorde aux idées d’autrui sur les siennes propres. Des écrits, d’ailleurs excellents, mais froids et surtout abstraits, cessent de plaire, quand ils subissent la redoutable épreuve d’une lecture à haute voix dans un cercle. Un auteur paradoxal, systématique, et même, selon le langage de Montaigne, un peu processif pour la conversation, y réussit mieux que tant de beaux traités inanimés, qui ne lui fournissent aucun aliment. »

Doudan, pour revenir encore à lui, avait pris l’habitude de commencer les romans par la fin : « Je vais droit au dénouement, disait-il, puis je reviens sur mes pas. Je n’aime pas lire ces livres à surprises le dos tourné, comme un condamné qu’on mène sur une charrette à l’échafaud[057.1]. »

Quant aux recueils de maximes et de pensées, il est à la fois plus agréable et plus profitable de les lire, non d’une seule traite, mais par fragments, à petites doses, de même qu’on n’avale pas d’un seul coup toute une boîte de pastilles, mais qu’on les croque et savoure une à une[057.2]. « La seule manière de lire un livre de pensées sans s’ennuyer, écrit à ce

[II.073.057]
  1.  Doudan, Lettres, t. I, xxxiii ↩
  2.  Cette très judicieuse et jolie comparaison est de Jules Levallois (l’Année d’un ermite, p. 35) : « … Ses Pensées (de Joubert) me font l’effet d’exquises pastilles ; j’en croque deux ou trois quand j’ai lu trop de romans modernes ».  ↩

Le Livre, tome I, p. 245-269

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 245.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 245 [269]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 246.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 246 [270]. Source : Internet Archive.

l’huma­nité »[245.1], La Fontaine de « vieillard égoïste » et de « philosophe cynique » aussi[245.2], se montre indul-

[I.269.245]
  1.  « Rabelais, de qui découlent les Lettres françaises, » disait, au contraire, Chateaubriand. (Cf. Sainte-Beuve, op. cit., t. XI, p. 502.) « … Rabelais, un écrivain si ample, si complet et si maître en sa manière de dire (pour ne le prendre que par cet endroit) qu’il y aurait vraiment à le comparer à Platon, si l’on ne voyait en lui que la forme, et non ce qu’il y a mis, et que l’on pourrait avancer sans blasphème que la langue de Massillon (encore une fois, je parle de la langue uniquement) n’est, par rapport à celle de Rabelais, qu’une langue plutôt de corruption, de mollesse déjà commençante et de décadence. » (Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. I, p. 29.) « A Pantagruel commence à poindre la liberté, et j’ose dire la morale. Pantagruel est l’écrasement de l’idéal, le précurseur de Voltaire, la Révolution…. Nous avons entendu M. de Lamartine traiter Rabelais d’infâme cynique ! Pareille insulte devait lui venir du plus mou et du plus efféminé de nos idéalistes. Rabelais est chaste entre tous les écrivains, et Pantagruel honorable entre tous les héros. » (Proudhon, De la Justice dans la Révolution, t. III, p. 315. Bruxelles, Lacroix, 1868.) « … Sans doute, ils (les livres de Rabelais) ne sont pas lecture de jeunes femmes ; mais ils ne contiennent pas un atome d’immoralité. L’immoralité littéraire est dans les peintures lascives et dans les narrations complaisantes d’actes honteux. De ces narrations et de ces peintures il n’y en a pas une, je dis pas une, dans Rabelais. » Etc. (Émile Faguet, Seizième Siècle, p. 125.) « Parlez- moi de Rabelais, voilà mon homme ! Que de profondeur, que de verve ! Que Voltaire, près de lui, est un petit garçon ! Montaigne lui-même n’en approche pas…. Rabelais, sous sa robe de bateleur, avait le mal en haine, et c’était tout un monde nouveau que sa sublime folie aspirait à créer. Il n’y a point, dans notre langue ni dans aucune langue, d’ouvrage plus sérieux que le sien. Il l’est quelquefois jusqu’à effrayer. » (Lamennais, Correspondance, lettre au baron de Vitrolles, ap. Jules Levallois, Revue bleue, 2 juin 1894, p. 680.)  ↩
  2.  Sur ces divers qualificatifs, cf. Proudhon, op. cit., t. III, p. 315 ; Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XI, p. 502 ; et Lamartine, Premières Méditations, Préface, pp. 5-6. De même que tout à l’heure pour Rabelais, donnons ici, en note, pour La Fontaine, un correctif aux brutales épithètes de Lamartine : « Il y a, dans La Fontaine, une plénitude de poésie qu’on ne trouve nulle part dans les autres auteurs français. » (Joubert, Pensées, t. II, p. 379.) « … Elle (la postérité) reconnaît La Fontaine pour l’auteur qui a le plus reproduit en lui et dans sa poésie toute réelle les traits de la race et du génie de nos pères, et, si un critique plus hardi que Voltaire (ce critique, le premier en date, est Joubert : cf. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. II, p. 315) vient à dire : « Notre véritable Homère, l’Homère des Français, qui le croirait ? c’est La Fontaine, » cette postérité y réfléchit un moment, et elle finit par répondre : « C’est vrai ». (Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. VII, p. 519.) « C’est La Fontaine qui est notre Homère, » (Taine, La Fontaine et ses fables, p. 46.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 208-232

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 208.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 208 [232]. Source : Internet Archive.

au fond, a été le grand, l’unique souci de ma vie : tremper et former mon âme, la mettre au niveau des choses et au-dessus des événements ; saisir le côté par lequel, chétif atome perdu dans l’immensité, je pouvais faire œuvre utile, concourir à la marche de l’ensemble, jouer ma partie dans le suprême concert, et, dans cette immensité même, ne pas me sentir rouler sans raison et sans conscience comme l’inerte grain de sable[208.1]. »

Et n’est-elle pas émouvante et belle entre toutes, cette apostrophe de Jules Janin (1804-1874) ? « O mes livres ! mes économies et mes amours ! une fête à mon foyer, un repos à l’ombre d’un vieil arbre, mes compagnons de voyage !… et puis, quand tout sera fini pour moi, les témoins de ma vie et de mon labeur[208.2]. »

« L’art — c’est-à-dire l’amour du Beau et du Vrai, l’étude et le culte des Lettres — est ce qui nous console le mieux de vivre, » disait Théophile Gautier (1811-1872)[208.3].

L’art, ce consolateur des misères humaines !

proclame de son côté François Ponsard (1814-1867)[208.4].

[I.232.208]
  1.  Jules Levallois, l’Année d’un ermite, p. 202.  ↩
  2.  Courrier de la librairie, mai 1858. Cf. aussi l’amour des livres, du même écrivain, pp. 35 et 59 : « O mes livres ! mon juste orgueil ! ma fête suprême ! Oraison funèbre qui ne saurait périr ! » Etc.  ↩
  3.  Poésies, t. I, préface, p. 7 (Paris, Lemerre, 1890).  ↩
  4.  L’Honneur et l’Argent, III, vi ↩

Le Livre, tome I, p. 205-229

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 205.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 205 [229]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 206.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 206 [230]. Source : Internet Archive.

tique militante, de Corneille inconnu, de Sainte-Beuve, de Senancour, de l’Année d’un ermite, de la Vieille France, des Mémoires d’un critique, etc., qui avait songé, nous apprend-il, à écrire « une Philosophie de la lecture, dans laquelle il aurait résumé, condensé ses nombreuses obser­vations[205.1], » et a eu l’originale idée de dresser un Calendrier des livres que nous décrirons plus loin[205.2], a émis, dans une de ses études sur la vie intellectuelle et sociale, Comment on reste libre[205.3], cette très juste, très féconde et très belle réflexion : « Savez-vous le grand avantage de la lecture ? C’est que, lorsqu’on a le bonheur de l’aimer, on ne s’ennuie jamais. Or, un homme qui ne s’ennuie pas est imprenable et libre par excellence. Il y a quelque chose qui vous garde mieux des séductions, des tentations, que les plus sages maximes, c’est une bonne bibliothèque. » « La lecture, a-t-il dit encore[205.4], a été la grande et conti-

[I.229.205]
  1.  Jules Levallois, l’Année d’un ermite, p. 21. (Paris, Lacroix, Verbœckhoven et Cie, 1870.)  ↩
  2.  Tome II, chap. viii ↩
  3.  Dans l’Année d’un ermite, p. 18.  ↩
  4.  Ap. Eugène Noël, le Petit Rouennais, 12 juin 1896. Cf. aussi la très intéressante préface des Mémoires d’un critique (Paris, Librairie illustrée, s. d.), un des derniers et des meilleurs livres de Jules Levallois : « … Aucun de mes contemporains ne me démentira si je dis que, de notre jeunesse première à l’âge suffisamment mûr, le sentiment auquel nous sommes restés le plus fidèles sous des formes bien différentes, à travers la diversité des destinées et des organisations, a été l’enthousiasme, un fond de respect pour les idées, pour les écrivains en qui elles s’incarnent, pour les livres où elles se manifestent. Nous n’avons pas tous été, tant s’en faut, des littérateurs ou des philosophes, mais nous avons eu presque tous la superstition du livre, et nous ne nous en sommes pas plus mal trouvés…. » (Page viii.) « … Lisez beaucoup, et lisez de tout. Le frivole vous mènera au sérieux. Ce goût immodéré de la lecture que je trouvais dans Sainte-Beuve fut une des raisons qui me retinrent et me captivèrent dans son œuvre…. » (Page xii.) Etc.  ↩

Le Livre, tome I, p. 204-228

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 204.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 204 [228]. Source : Internet Archive.

je me rattache aux Lettres seules, le plus sûr des amours. Mais je n’en sépare pas ce qui en fait la force et l’honneur, je veux dire le sérieux et le vrai de la pensée[204.1]. »

Un secrétaire de Sainte-Beuve, l’érudit et fin critique Jules Levallois (1829-1903)[204.2], l’auteur de Cri-

[I.228.204]
  1.  Sainte-Beuve, Correspondance, t. II, p. 228.  ↩
  2.  « Après lui [M. Octave Lacroix], j’eus presque immédiatement pour secrétaire un homme, très jeune alors, et dont le nom, aujourd’hui bien connu, est, à lui seul, un éloge. M. Jules Levallois… » [Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. IV, p. 460, Appendice (1865)]. « … Un jeune écrivain, M. Jules Levallois, qui unit le goût vif des arts au sentiment des Lettres…. » (Id., Port-Royal, livre VI, t. V, p. 477, note.) « Jules Levallois… l’un des plus éminents critiques du xixe siècle. » (Jules Troubat, Sainte-Beuve intime et familier, p. 14. Paris, L. Duc, 1903. In-8, 31 pp.) « … Il y eut une heure où Jules Levallois, qui n’était plus, depuis des années, qu’un philosophe résigné, fut une puissance en littérature. Adolphe Guéroult, le fondateur de l’Opinion nationale, qui se connaissait en hommes, l’avait chargé de la critique littéraire dans son journal, et Jules Levallois fut là pour les livres ce que Francisque Sarcey fut pour les théâtres. Les « Variétés littéraires » de Levallois étaient aussi lues dans le corps du journal que la « Causerie dramatique » au bas du feuilleton. Et, pour toute une génération, consacrée aujourd’hui par la gloire, pour les Goncourt, pour Zola, pour Daudet, Jules Levallois fut « le bon juge », et, à ses heures, mérita d’être — alors que Schérer et Montégut écrivaient encore — regardé comme le successeur direct de Sainte-Beuve, dont il avait été le secrétaire…. Jules Levallois était un esprit supérieur que hantaient les problèmes de la destinée humaine ; mais… c’était aussi un esprit charmant, très brillant et très gai, qui séduisait tous ceux qui l’approchaient. » (Jules Claretie, le Figaro, 18 septembre 1903. Un secrétaire de Sainte-Beuve.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 129-153

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 129.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 129 [153]. Source : Internet Archive.

ceux des autres siècles que de voyager. Il est bon de savoir quelque chose des mœurs de divers peuples, afin de juger des nôtres plus sainement, et que nous ne pensions pas que tout ce qui est contre nos modes soit ridicule et contre raison, ainsi qu’ont coutume de faire ceux qui n’ont rien vu. Mais, lorsqu’on emploie trop de temps à voyager, on devient enfin étranger à son pays ; et, lorsqu’on est trop curieux des choses qui se pratiquaient aux siècles passés, on demeure ordinairement fort ignorant de celles qui se pratiquent en celui-ci[129.1]. »

Guez de Balzac (1597-1654), le Malherbe de la prose française, comme on l’a à juste titre surnommé, qui, dans ses Lettres, dans le Prince, le Socrate chrestien, etc., s’efforce d’initier les profanes, tous les ignorants du latin et du grec, aux splen-

[I.153.129]
  1.  Descartes avait-il beaucoup lu ? « Avant d’entreprendre, suivant sa méthode personnelle, la série magnifique de ses travaux, » avait-il vraiment lu, comme l’assure M. Albert Collignon (la Vie littéraire, pp. 301-302), « tout ce qui avait jamais été pensé sur le monde et sur l’homme » ? Quoi que Descartes ait pu dire sur lui-même et sur ses nombreuses lectures, on est plutôt porté à croire, au contraire, qu’il a toujours lu « avec discrétion », estimant sans doute après Sénèque que : « Paucis ad bonam mentem opus est litteris » (ap. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. II, p. 491). « Ce sont, après tout, les ignorants comme Pascal, comme Descartes, comme Rousseau, ces hommes qui ont peu lu, mais qui pensent et qui osent, » etc. (Id., Causeries du lundi, t. II, p. 185.) « Descartes et Rousseau étaient de petits liseurs, peu au courant de la tradition. » (Jules Levallois, l’Année d’un ermite, p. 18.)  ↩