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Le Livre, tome III, p. 125-139

Albert Cim, Le Livre, t. III, p. 125.
Albert Cim, Le Livre, t. III, p. 125 [139]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. III, p. 126.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. III, p. 126 [140]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. III, p. 127.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. III, p. 127 [141]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. III, p. 128.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. III, p. 128 [142]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. III, p. 129.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. III, p. 129 [143]. Source : Internet Archive.

III. L’Impression

L’imprimerie « mûre en naissant » ; sa glorification. — Incunables : leurs caractères distinctifs. Création ou apparition des lettres j et v, des points sur les i, des virgules et autres signes de ponctuation. — Marques des anciens imprimeurs. — « Ménagez vos yeux » : pas de livres imprimés en caractères trop fins. — Le point typographique. Œil d’une lettre ; corps ; hauteur en papier ; talus ; approche ; queue ; pleins ; déliés ; obit ou apex, empattement ; espaces ; cadrats ; cadratins ; demi-cadratins ; garnitures ou lingots, etc. — Anciens noms des caractères d’imprimerie avec leur force de corps. — Caractères : romain (romain Didot, Raçon, Plon, Grasset, etc. ; caractères distinctifs de l’Imprimerie nationale) ; elzevier, italique. — Caractères de fantaisie : allongée, alsacienne, antique, classique, égyptienne, italienne, latine, normande, etc. — Casse. — Police des lettres. — Encre d’imprimerie. — Empreintes. Clichage et stéréotypie. Procédé anastatique. — Machine à composer : linotype, électrotypographe, etc. — Avilissement de la librairie. — La correction typographique. — Plus de correcteurs. — Aucun livre sans faute. — Millésime. — Foliotage. — Aberrations typographiques. Modern style. — Index alphabétique. Table des matières. — Rapports de la typographie avec les facultés visuelles : pas de caractères inférieurs au « huit » ; pas de lignes trop longues ; interlignage. Encore une fois : « Gare à vos yeux ! »

L’imprimerie, cette invention qui, selon le mot de Louis XII, « semble estre plus divine que humaine[125.1] »,

[III.139.125]
  1.  Déclaration du 9 avril 1513. Cf. G.-A. Crapelet, Études pratiques et littéraires sur la typographie, p. 28, qui constate encore (p. 2) que « l’art typographique…, cette admirable invention était regardée comme l’œuvre de la divinité même, » et (p. ij) que, « dès ses premières œuvres, l’imprimerie fut divinisée ». « Typographia, Deorum manus et munus, imo ipsa, cum mortuos in vitam revocet, omnino diva est. » (Casp. Klock, De Ærario, I, xix, 43, ap. G.-A. Crapelet, op. cit., p. ij, n. 1.) « Dès 1460, dit M. Gustave Mouravit (le Livre et la Petite Bibliothèque d’amateur, p. 160, n. 1), Jean Temporarius écrivait de sa main, sur un exemplaire du De Officiis de Fust et Schoeffer (Metz, 1456) : « Typographia donum Dei præstantissimum. » Le Bulletin du bibliophile (9e série, p. 237) a reproduit tout entière cette note fort curieuse. On peut en rapprocher ces vers de Claude-Louis Thiboust, le poète typographe du xviiie siècle :
    •  Hæc ars fata domat, mentes hæc luce serenat,
      Doctorum hæc merito gloria et orbis amor ;

     distique qui a été ainsi traduit par Charles Thiboust, fils de Claude-Louis :

    •  Cet art ingénieux sait braver le destin ;
      Par son secours l’esprit en devient plus divin ;
      Il conduit les savants au Temple de Mémoire ;
      Il fait de l’univers et l’amour et la gloire.

     (Typographiæ excellentia, pp. 20 et 21 ; Paris, 1734, in-8.) Voir aussi l’éloge de l’imprimerie, « invention divine », ap. Ambroise Firmin-Didot, Essai sur la typographie, col. 568, 569, 570, 571, 602, 634, 750, 827, 879, 888, 904. Joachim du Bellay (1524-1560) appelait « excellemment » l’imprimerie « sœur des Muses » et aussi dixième Muse ». (Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. XIII, p. 308.) Étienne Pasquier (1529-1615), dans ses Recherches de la France (chap. xx et lxvi ; t. I, p. 136, et t. II, p. 205 ; Paris, Didot, 1849), fait également grand éloge de l’imprimerie, « qui baille vie aux bonnes lettres ». Louis XIV déclare, dans un édit de 1649, « l’imprimerie le plus beau et le plus utile de tous les arts ». (Cf. Ambroise Firmin-Didot, op. cit., col. 827.) En tête de son Manuel typographique (t. I, p. iv). Fournier le Jeune a inscrit — et modifié comme il suit — les vers bien connus de la Pharsale de Brébeuf :

    •  C’est de Dieu que nous vient cet art ingénieux
      De peindre la parole et de parler aux yeux.

     Plus loin (t. I, p. vij), il dit que l’imprimerie est « regardée à juste titre comme un présent du ciel ». Et Victor Hugo (Notre-Dame de Paris, livre V, chap. ii ; t. I, p. 216 ; Paris, Hachette, 1860) : « L’invention de l’imprimerie est le plus grand événement de l’histoire. C’est la révolution-mère. C’est le mode d’expression de l’humanité qui se renouvelle totalement…. Sous la forme imprimerie, la pensée est plus impérissable que jamais ; » etc. (Cf. notre tome I, p. 109, où, après cette déclaration de Victor Hugo, se trouve une importante remarque de Michelet.) « Dans les divers pays où l’imprimerie est introduite, on peut juger, dès son origine, de l’état de la civilisation de chacun d’eux par la nature des ouvrages qu’elle publie, et l’histoire de l’esprit humain est inscrite tout entière dans ta bibliographie. » (Ambroise Firmin-Didot, op. cit., col. 736.) De nombreux poèmes ont été consacrés à la glorification de l’imprimerie. Nous citions, il y a un instant, le poème latin de Claude-Louis Thiboust (1667-1737), Typographiæ excellentia, qui a été composé et imprimé par lui en 1718, et dont les trois courtes sections ont respectivement pour titre : Liquator (le Fondeur), Compositor (le Compositeur), Typographus (l’Imprimeur) ; il donne une idée exacte de ce que l’imprimerie était alors. On trouvera ces vers (moins le distique que nous avons reproduit tout à l’heure, et qui termine ce petit poème) dans l’Essai sur la typographie d’Ambroise Firmin-Didot (col. 899 et s.), avec la traduction qu’en a faite, et publiée en 1754, le fils de l’auteur, Charles Thiboust. Dans ce même ouvrage (col. 846), on trouvera aussi un fragment d’une Épitre sur le progrès de l’imprimerie, par Didot fils aîné [Pierre Didot], publiée en 1784, et qu’il a « adressée à son père ». Rappelons qu’Ernest Legouvé (1807-1903), le fils du chantre du Mérite des Femmes, a débuté par une pièce de vers sur l’Invention de l’imprimerie, qui obtint le prix de poésie à l’Académie française en 1829 (cf. Ernest Legouvé, Soixante ans de souvenirs, t. I, p. 62) ; et qu’à cette même date, Hégésippe Moreau (1810-1838), futur typographe, composa une épître Sur l’imprimerie, dédiée à M. Firmin-Didot. Il est même probable que cette épitre fut, sinon présentée, du moins originairement destinée au susdit concours académique, où, parmi les concurrents, figurèrent : L. Pelletier, dont le poème (bien mauvais, mais accompagné de notes intéressantes), parut en 1832, sous le titre la Typographie (cf. p. 200) ; « Bignan, le lauréat perpétuel de l’Académie française ; Mme Tastu, presque célèbre ; Saintine, qui avait résumé le sujet par cette heureuse comparaison :

    •  Voilà donc le levier
      Qu’Archimède implorait pour soulever le monde ! »

     (René Vallery-Radot, Œuvres complètes de Hégésippe Moreau, Introduction, t. I, pp. 24-25.) Citons encore le drame en cinq actes et en vers d’Édouard Fournier (1819-1880), Gutenberg, représenté à l’Odéon, le 8 avril 1869. En opposition et comme contre-partie, signalons la célèbre tirade de Jean-Jacques Rousseau, dans son Discours : Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs (Œuvres complètes, t. I, p. 18 ; Paris, Hachette, 1862) : « Le paganisme, livré à tous les égarements de la raison humaine, a-t-il laissé à la postérité rien qu’on puisse comparer aux monuments honteux que lui a préparés l’imprimerie, sous le règne de l’Évangile ? Les écrits impies des Leucippe et des Diagoras sont péris avec eux ; on n’avait point encore inventé l’art d’éterniser les extravagances de l’esprit humain ; mais, grâce aux caractères typographiques…. A considérer les désordres affreux que l’imprimerie a déjà causée en Europe, à juger de l’avenir par le progrès que le mal fait d’un jour à l’autre, on peut prévoir aisément que les souverains ne tarderont pas à se donner autant de soins pour bannir cet art terrible de leurs États, qu’ils en ont pris pour l’y introduire…. » La prévision ou prédiction ne s’est guère réalisée ; on pourrait même presque dire que c’est l’inverse qui s’est produit, que c’est l’imprimerie, « cet art terrible », qui a « banni », ou est en train de bannir, les souverains de leurs États, et d’implanter partout la démocratie. Citons encore, dans le même ordre d’idées, le mot du comte de Salaberry (1766-1847), député de Loir-et-Cher sous la Restauration, et si fameux alors par son esprit rétrograde, son royalisme exalté et son intolérance : « L’imprimerie est la seule plaie dont Moïse ait oublié de frapper l’Égypte ». (Cf. Charles de Rémusat, Correspondance, t. I, p. 375, note ; et Larousse, op. cit. ↩

Le Livre, tome III, p. 121-135

Albert Cim, Le Livre, t. III, p. 121.
Albert Cim, Le Livre, t. III, p. 121 [135]. Source : Internet Archive.

avoir toujours dans sa poche, afin de les consulter ou de les relire à volonté, tels que certains manuels, guides, indicateurs, etc., ou des chefs-d’œuvre comme les Fables de La Fontaine, les Odes d’Horace, les Satires de Regnier, le Théâtre de Molière ou de Racine, etc.

A ce propos, le sagace bibliographe Mouravit fait, d’après Bollioud-Mermet, dit-il[121.1], la remarque suivante sur le choix des formats et leur parfaite convenance, leur mise en harmonie avec l’ouvrage que le volume renferme : « Les recherches savantes de l’érudition se trouvent à l’aise dans l’in-folio ; la pensée du philosophe, le récit de l’historien, demandent la majestueuse gravité de l’in-quarto ou de l’in-octavo ; le poète, les esprits humoristes, se plaisent dans le charmant in-douze, l’in-dix-huit si coquet, le gracieux in-trente-deux ; un livre de prédilection empruntera les sveltes proportions de ces minces formats[121.2] ».

M. Émile Leclerc résume ainsi, de son côté, l’emploi des formats :

« L’in-plano n’est guère employé que pour les

[III.135.121]
  1.  Cf. Bollioud-Mermet, De la bibliomanie, pp. 48-49. Cette référence est indiquée par M. Gustave Mouravit ; mais il est à noter que le texte de l’opuscule de Bollioud-Mermet, en cet endroit ou ailleurs, ne se rapproche que bien vaguement de la remarque et des excellentes considérations sur le choix et la convenance des formats, formulées par l’auteur du Livre et la Petite Bibliothèque d’amateur ↩
  2.  Gustave Mouravit, op. cit., pp. 196-197.  ↩

Le Livre, tome III, p. 087-101

Albert Cim, Le Livre, t. III, p. 87.
Albert Cim, Le Livre, t. III, p. 87 [101]. Source : Internet Archive.

pour les auteurs modernes, on se sert du terme édition originale[087.1].

Une édition est dite définitive ou ne varietur quand le texte en a été revu par l’auteur ou par ses ayants droit, et déclaré par eux désormais arrêté et invariable.

Ces définitions terminées, revenons au format.

De ce que nous avons dit de la fabrication actuelle du papier, fabrication mécanique sur la toile sans fin, et non plus uniquement à la forme, il résulte que les papiers d’aujourd’hui n’ont plus de dimensions régulièrement et fixement délimitées. Il convient d’observer aussi tout d’abord que ces expres-

[III.101.087]
  1.  Nous avons vu (t. I, pp. 146-147) que le ministre protestant et passionné bibliophile du xviie siècle David Ancillon recherchait de préférence les premières éditions des livres, « quoiqu’il y eût beaucoup d’apparence qu’on les réimprimerait avec des augmentations et avec des corrections ». (Bayle, Dictionnaire, art. Ancillon, t. II, p. 71.) « Au dire de M. de Sacy (Bulletin du bibliophile, 1868, p. 638), c’est Aimé Martin qui a remis les éditions originales en honneur…. Jules Janin attribue la même initiative à Armand Bertin. » (Gustave Mouravit, le Livre et la Petite Bibliothèque d’amateur, p. 434.)  ↩

Le Livre, tome III, p. 018-032

Albert Cim, Le Livre, t. III, p. 18.
Albert Cim, Le Livre, t. III, p. 18 [032]. Source : Internet Archive.

sont, ce qu’on nomme en langage technique, « des succédanés du chiffon » ; mais le chiffon reste, avec la ramie, le meilleur des producteurs du papier ; c’est le chiffon principalement qui engendre les papiers de luxe, tout papier vraiment beau et vraiment bon.

Les papiers provenant du bois ont l’inconvénient de s’altérer et de se jaunir dans un laps de temps plus ou moins court ; ils offrent moins de solidité et de résistance que les papiers de chiffon, et ils reçoivent aussi moins bien qu’eux l’impression, sont moins « amoureux de l’encre ».

L’essentiel, comme l’a très bien déclaré Edmond Werdet, dans son Histoire du livre en France[018.1], ne serait donc pas « de faire du papier avec telle ou telle matière, mais d’en créer de pareil à celui de chiffon pour la couleur, la bonté, et à meilleur compte » ; or, c’est ce qui n’est pas encore arrivé.

De cette supériorité du papier de chiffon, il résulte que, en thèse générale, les livres d’autrefois, — les livres de condition moyenne, livres ordinaires et à bon marché ; je laisse de côté les ouvrages de luxe, — valent mieux, matériellement parlant, que les livres ordinaires et à bon marché d’au­jourd’hui[018.2].

[III.032.018]
  1.  Tome I, page 52.  ↩
  2.  « … Les feuillets sortis de leurs presses (des anciens imprimeurs) se montrent tout brillants de jeunesse, à côté de nos impressions ternes, à demi éclipsées sur les pages jaunies de nos livres nés d’hier. » (Mouravit, le Livre et la Petite Bibliothèque d’amateur, p. 191.) Cf. infra, pp. 72-73, notes.  ↩

Le Livre, tome II, p. 329-345

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 329.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 329 [345]. Source : Internet Archive.

écrit : « L’amour des livres n’est estimable que dans a deux cas : lorsqu’on sait les estimer ce qu’ils valent et qu’on les lit pour profiter de ce qu’ils peuvent renfermer ; lorsqu’on les possède pour les communiquer[329.1]. »

« … Dans tous les cas, conclut M. Mouravit, c’est un véritable devoir pour le bibliophile d’ouvrir généreusement sa bibliothèque, qui doit lui être surtout chère par ce motif que « sa propre satisfaction s’y trouve avec celle de beaucoup d’autres : bonum quo communius eo melius[329.2] ».

Et plus loin[329.3], M. Mouravit cite divers exemples empruntés à l’antiquité : « Lucullus en fit (de ses livres) un usage plus honorable encore que leur acquisition, en ouvrant sa bibliothèque au public ; on s’y rendait comme dans un sanctuaire des Muses[329.4] ». Et, au temps d’Auguste, alors que les

[II.345.329]
  1.  D’Alembert, Encyclopédie, t. II, p. 22 ; ap. Mouravit, op. cit., p. 255.  ↩
  2.  « La Mothe-Le Vayer, qui ne nomme pas l’auteur de ce mot, cite un peu inexactement : Bonum quo communius est, eo est divinius, avait dit Possevin…. Sur quoi Le Vayer ajoute : « Et véritablement si nous louons la charité de quelques [bonnes] personnes qui font provision et distribuent… des remèdes à beaucoup d’infirmités corporelles, quelle estime ne devons-nous point faire de ceux qui ont de si belles boutiques et si bien garnies de sûrs et véritables remèdes contre toutes les maladies de l’esprit ? » (Œuvres, 1662, t. II, p. 454 ; [ou 1684, t. X. p. 107] ; ap. Mouravit, op. cit., pp. 256-257, note.)  ↩
  3.  Pages 268-269.  ↩
  4.  Plutarque, Vie de Lucullus : cf. supra, t. I, p. 9, n. 2.  ↩

Le Livre, tome II, p. 328-344

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 328.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 328 [344]. Source : Internet Archive.

de référence accidentelle et momentanée, mais de ceux qu’on lit entièrement et qui méritent d’être relus.

Et ces livres donc, vos livres, les prêterez-vous ?

Voyons les arguments et les exemples présentés par les « prêteurs » et les « non prêteurs », et écoutons, dès le début, le maître bibliophile Gustave Mouravit, qui met en avant, pour soutenir sa cause, — le prêt, — les considérations les plus élevées et les plus éloquentes, les plus nobles motifs :

« Il ne suffit pas à la bibliophilie de nous défendre contre les productions inutiles ou malsaines, écrit-il[328.1], de maintenir dans toute leur pureté les traditions de la littérature et du goût, de provoquer, de hâter même les progrès de la science et des lettres ; c’est à elle qu’il appartient de vulgariser, de répandre le culte des choses de l’esprit en se faisant communicative, en ouvrant généreusement ses trésors à ceux qui n’en sont pas ou qui en sont moins favorisés.

« Un des plus grands hommes du dernier siècle a

[II.344.328]
  1.  Le Livre et la Petite Bibliothèque d’amateur, p. 254 et s.  ↩

Le Livre, tome II, p. 296-312

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 296.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 296 [312]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 297.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 297 [313]. Source : Internet Archive.

plus présentable aux yeux d’un véritable bibliophile[296.1]. »

La mode des papillotes est, je crois, un peu passée ; mais, alors qu’elle florissait, les livres en voyaient de belles et en essuyaient de cruelles avec ces dames !

« Nous avons en main un bel ouvrage où l’on avait coupé de quoi se faire des papillotes, écrit Alkan aîné[296.2]. Les femmes surtout sont les bourreaux des livres. (Il y a bien quelques exceptions.) »

Oui, certes, il y en a, et de plus en plus[296.3] ; mais continuons notre citation :

[II.312.296]
  1.  Le Magasin pittoresque, 1875, p. 262, les Ennemis des livres.  ↩
  2.  Les livres et leurs ennemis, p. 15.  ↩
  3.  Il n’y a, en effet, rien d’absolu ici-bas, et il convient de rappeler, comme correctif et exemples de femmes bibliophiles, les noms d’Isabeau de Bavière, d’Anne de Bretagne, de Catherine de Médicis, de la marquise de Pompadour, de la comtesse de Verrue (la dame de Volupté), de la vicomtesse de Noailles, des duchesses de Raguse et de Mouchy, de Mlle Dosne, de Mlle Marie Pellechet surtout, à qui ses importants travaux sur les incunables ont valu le titre (qu’aucune femme avant elle n’avait porté) de bibliothécaire honoraire à la Bibliothèque nationale ; etc. (Cf. Mouravit, op. cit., pp. 43-45 et 378 ; Mémorial de la librairie française, 4 juillet 1901, p. 395 ; et surtout Ernest Quentin-Bauchart, les Femmes bibliophiles de France ; Paris, Morgand, 1886 ; 2 vol. in-8.) Le baron Ernouf a même revendiqué, il y a quelque quarante ans, pour une vierge et martyre du xe siècle, le glorieux titre de « patronne des bibliophiles ». Il a placé tous les amis des livres sous la protection de sainte Wiborade (Weibrath, femme sage et de bon conseil), qui, issue d’une riche et puissante famille de la Souabe, se retira dans une cellule voisine du monastère de Saint-Gall, et s’occupa à broder et orner les étoffes destinées à couvrir les nombreux et somptueux manuscrits que possédait ce monastère. Une horde de barbares et de païens, des Hongrois, ayant envahi le pays, la noble recluse courut chez les moines en poussant ce cri, qui remplissait d’enthousiasme le baron biographe, et mérite encore la reconnaissance de tous les bibliophiles : « Sauvez d’abord les livres ! Cachez-les ! Vous vous occuperez ensuite de mettre à l’abri les vases sacrés ! » Est-ce cette préférence qui lui valut un si prompt châtiment, — ou une si soudaine récompense céleste ? Tant il y a que, les barbares partis, Wiborade fut trouvée morte dans sa cellule, la tête fracassée par trois coups de hache, et baignant dans son sang. (Cf. Bulletin du bibliophile, 14e série, 1860, pp. 1429-1446, article du baron Ernouf, intitulé : Une Martyre bibliophile.) On pourrait ajouter encore ici le nom d’une célèbre abbesse du xiie siècle, Herrade de Landsperg ou Landsberg (….-1195), qui composa et calligraphia de sa propre main l’Hortus deliciarum, sorte d’encyclopédie abrégée des connaissances humaines au point de vue religieux, admirable manuscrit de 648 feuillets, orné d’un grand nombre de dessins et de figures coloriées, qui se trouvait dans la bibliothèque de Strasbourg et a péri, en 1870, durant l’incendie allumé par les obus prussiens. (Cf. P. Louisy, le Livre et les Arts qui s’y rattachent, p. 56 ; Michaud, op. cit. ; Larousse, op. cit. ↩

Le Livre, tome II, p. 262-278

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 262.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 262 [278]. Source : Internet Archive.

mentionne deux autres bibliothèques factices, celle d’Eugène Scribe (1791-1861), l’auteur dramatique, et celle du roi de Naples Ferdinand IV (1751-1825), époux de la fameuse Marie-Caroline, chez qui « on vit une collection rivale de celle de Turgot ; mais le monarque y mit moins de malice, et voici ce qu’on lit, à ce propos, dans la Revue germanique (juin 1862, page 377) : « J’avisai, dans la chambre à coucher du feu roi, une fort belle bibliothèque fermée par des portes vitrées, et je voulus y prendre un livre. Elle contenait la fleur de la littérature italienne…. Ces livres que j’avais admirés étaient des morceaux de bois figurant des volumes et portant au dos le titre des ouvrages qu’ils représentaient[262.1]. »

[II.278.262]
  1.  Ap. Mouravit, op. cit., p. 389.  ↩

Le Livre, tome II, p. 261-277

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 261.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 261 [277]. Source : Internet Archive.

volumes, écrit à ce propos M. Mouravit[261.1] ; il faut que lambris et murailles disparaissent sous les files interminables de livres soigneusement alignés : eh bien ! suivez cette naïve pratique de vos bons aïeux en bibliomanie, qui faisaient figurer dans leurs cabinets d’amples bibliothèques où les volumes n’existaient guère que par des dos factices, qui réussissaient plus ou moins à faire illusion : vénérable coutume dont Sauval[261.2] avait parlé avant La Bruyère[261.3], et qui a pour soi, outre l’économie, l’avantage immense de rendre à la circulation des richesses immobilisées aux mains des plus sordides de tous les avares.

« Les Anglais, nos maîtres ici encore, avaient reconnu l’excellence de cette louable pratique : « Mylord est curieux en livres, nous dit Pope[261.4]…. Il vous en fait parcourir tous les dos, chacun avec la date de sa publication…. Admirez ces livres de vélin ou ces livres de bois magnifiquement décorés : pour l’usage que mylord en fait, ces derniers sont aussi bons que les autres. »

Le même bibliographe, M. Gustave Mouravit,

[II.277.261]
  1.  Le Livre et la Petite Bibliothèque d’amateur, pp. 139-141.  ↩
  2.  Histoire et Recherches des antiquités de la ville de Paris (1724), t. I, p. 18.  ↩
  3.  Les Caractères, De la Mode, p. 349, édit. Hémardinquer. (Paris, Dezobry, 1849.)  ↩
  4.  Cité aussi par Édouard Fournier, l’Art de la reliure en France, p. 206, n. 1. (Paris, Dentu, 1888.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 250-266

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 250.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 250 [266]. Source : Internet Archive.

user. Il avait cinquante-deux mille volumes, qui, toute sa vie, restèrent en ballots presque tous à l’hôtel de Louvois. »

 

Le financier portugais Grapina (xviiie siècle) avait fait transporter dans un village, aux environs de Lisbonne, sa magnifique bibliothèque, et, comme on s’étonnait de voir, au milieu de ce désert, tant de beaux livres, qui ne pouvaient servir à personne : « Précisément ! s’exclama-t-il. C’est bien pour cela ! A Lisbonne, j’étais obsédé de visiteurs qui, nuit et jour, avaient les yeux et les doigts sur mes livres, et les usaient…. Car, voyez-vous, je ne ressemble pas à cet ignorant qui ne jugeait de la bonté d’un livre que par sa vieillesse ; moi, j’en juge par la beauté de la reliure, et, dès que cette beauté est altérée, qu’elle fait défaut, je mets le volume au rebut. Je suis si délicat, si exigeant sur cet article, que je ne lis jamais mes livres, que je n’ose pas les toucher, de peur de les gâter[250.1]. »

 

Le célèbre bibliomane anglais, sir Richard Heber (1773-1833), possédait la collection de livres la plus considérable qui ait jamais appartenu à un simple particulier. Trois de ses châteaux étaient littérale-

[II.266.250]
  1.  Cf. Mouravit, le Livre et la Petite Bibliothèque d’amateur, pp. 31-32. De tels superficiels amateurs justifient ce mot : « Un bibliophile ressemble souvent à un homme qui tomberait amoureux de la robe sans regarder la femme. » (Journal le Gaulois, 14 août 1877.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 248-264

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 248.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 248 [264]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 249.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 249 [265]. Source : Internet Archive.

rivaux n’allaient-ils pas le pousser au delà de ses forces ? Comme il respirait largement, après ces victoires si chèrement achetées, et comme il s’enfuyait bien vite avec sa conquête ! Un jour, il m’en souvient, je le rencontrai rue de Seine. Il déjeunait, en marchant, d’un petit pain d’un sou, et feuilletait avec ivresse un petit in-douze, relié en parchemin, merveille typographique de Jean de Tournes, célèbre imprimeur lyonnais. Le brave Gaullieur venait, sans hésiter et tout ravi de l’aubaine, de payer ce bouquin quelque chose comme dix louis. Ah ! l’heureux homme, et la belle journée ! et que ce petit pain d’un sou était bon à manger ce matin-[248.1] ! »

[II.264.248]
  1.  Napoléon Ier aurait droit aussi de figurer sur cette liste des « passionnés du livre » ; il fut, selon l’expression de M. Gustave Mouravit (Napoléon bibliophile, Revue biblio-iconographique, janvier et février 1905, pp. 13 et 61-62), « bibliophile au meilleur sens du mot… ; il cherche exclusivement dans le livre ce pour quoi, avant tout, un livre est mis en lumière, savoir : l’acquisition des notions qui font défaut à l’esprit, la rectification ou la confirmation des notions acquises ». Voici le témoignage fourni par M. Frédéric Masson et emprunté par lui à un livre, — une sorte de roman, il est vrai, — tout à fait oublié aujourd’hui, Napoléon en Belgique et en Hollande, 1811, par Charlotte de Sor [Mme Eillaux, née Desormaux] (Paris, Gustave Barba, 1838, 2 vol. in-8 ; cf. Quérard, Supercheries littéraires, t. I, col. 921-922 ; et Mouravit, loc. cit., avril 1904, p. 168) : Oui (c’est Napoléon qui parle), je trouvais le moyen de payer la pension de mon frère. Savez-vous comment j’y parvenais ? C’était en ne mettant jamais les pieds au café ni dans le monde, en mangeant du pain sec à mon déjeuner, en brossant mes habits moi-même…. Je vivais comme un ours, seul, dans ma petite chambre, avec mes livres, mes seuls amis alors. Et ces livres, pour me les procurer, par quelles dures économies faites sur le nécessaire, achetais-je cette jouissance ! Quand, à force d’abstinence, j’avais amassé deux ou trois écus de six livres, je m’acheminais, avec une joie d’enfant, vers la boutique d’un vieux bouquiniste qui demeurait près de l’évêché…. Souvent j’allais visiter ses rayons en faisant le péché d’envie. Je convoitais longtemps avant que ma bourse me permit d’acheter…. »  ↩

Le Livre, tome II, p. 243-259

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 243.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 243 [259]. Source : Internet Archive.

qu’ils ne se détériorassent par le frot­tement[243.1]. »

Cet intrépide collectionneur « mourut glorieusement, sur un tas de livres, le 16 décembre 1832, raconte un de ses bio­graphes[243.2]. Il avait été frappé d’apoplexie ; mais la chaleur de son appartement n’y était pour rien, car il ne souffrait, en aucune saison, que l’on fît du feu dans sa chambre : selon lui, cela eût pu ternir la reliure de ses précieux volumes. Durant les grands froids, il se faisait mettre sur les pieds un in-folio. Son livre de prédilection, dans ces occasions exceptionnelles, était un certain Barlæus de dimensions honnêtes, et qui, racontant les conquêtes des Hollandais sous les tropiques, devait sans doute déverser sur les pieds de l’heureux dormeur la bienfaisante chaleur que rappelle si souvent l’historien. »

 

Un autre bibliophile, J.-F. Chenu (xixe siècle), « qui publia de charmantes éditions, la joie des amateurs, » ce qui ne l’enrichit pas, aima mieux mourir pauvre, au milieu de ses livres, que de les vendre pour augmenter ses maigres res­sources[243.3].

 

Un conservateur à la Bibliothèque de l’Arsenal, Jean Baptiste-Augustin Soulié (1780-1845), que sa

[II.259.243]
  1.  Mouravit, op. cit., p. 135.  ↩
  2.  Dans le Magasin pittoresque, année 1871, p. 32 (article anonyme).  ↩
  3.  Firmin Maillard, op. cit., p. 138.  ↩

Le Livre, tome II, p. 242-258

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 242.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 242 [258]. Source : Internet Archive.

une place dans cette galerie des amants et martyrs du livre. Pour accroître sa bibliothèque, il se soumettait aux plus dures privations, « passant l’hiver sans feu et sans lumière ; déjeunant et dînant avec deux sous par jour ; austère anachorète, courageux confesseur de la bibliomanie, que la mort surprit, les regards fixés sur ses collections immenses, dont il n’avait pas voulu ôter le plus mince volume, pour en faire l’échange contre une dernière bouchée de pain[242.1] ».

 

Et le bibliophile belge Van Hulthem (1764-1832) : « … La table sur laquelle il prend son modeste repas est couverte de livres, et à peine y a-t-il place pour étendre une serviette ; l’alcôve dans laquelle il couche en est encombrée ; il craint si fort la poussière et la fumée pour ses livres qu’il n’a jamais voulu de feu dans sa chambre durant les plus rudes hivers ; et lorsque le froid est trop intense et qu’il éprouve, étant au lit, de la peine à se réchauffer, il se fait mettre sur les pieds un de ses in-folio[242.2]. »

Pendant l’hiver rigoureux de 1825, Van Hulthem revenait en diligence du fond de la Hollande ; « il avait oublié son manteau, et il tenait sur ses genoux, avec opiniâtreté, deux magnifiques in-quarto qu’il n’avait pas voulu confier à sa malle, de crainte

[II.258.242]
  1.  Mouravit, op. cit., pp. 135-136.  ↩
  2.  Id., op. cit., pp. 134-135.  ↩

Le Livre, tome II, p. 232-248

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 232.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 232 [248]. Source : Internet Archive.

« le zélé Rover (….-….), mort à quatre-vingt-deux ans, d’une chute qu’il fit en prenant un de ces volumes au milieu desquels il passa sa vie dans la plus sauvage retraite[232.1] ».

Le savant historien et épigraphiste allemand Théodore Mommsen (1817-1903), s’étant rendu, un soir de janvier 1903, dans sa bibliothèque, avec une bougie à la main, communiqua le feu à ses longs cheveux blancs, et fut très grièvement brûlé à la tête et au visage[232.2]. Il mourut le 1er novembre suivant.

Un des plus curieux types de « bibliolâtres » qui

[II.248.232]
  1.  Mouravit, op. cit., p. 136, n. 2. A propos des échelles destinées à atteindre les rayons supérieurs des bibliothèques, citons l’anecdote suivante, contée par le Dr Véron, dans ses Mémoires d’un bourgeois de Paris, t. II, p. 249 (Paris, Librairie nouvelle, 1856) : « M. Corbière (le comte de Corbière [1767-1853], qui fut ministre sous la Restauration) ne se calmait sur la politique qu’en rangeant et dérangeant les livres de sa bibliothèque. Un député d’une certaine importance, qui avait obtenu une audience, arrive à l’heure indiquée : il est introduit chez le ministre. Il le cherche partout, et le trouve enfin dans sa bibliothèque, sur une échelle double, occupé de ses livres. Le député, pour ne pas contrarier le ministre en le forçant de descendre, n’hésita pas à monter de l’autre côté de l’échelle, jusqu’à ce qu’il se trouvât face à face avec M. Corbière. C’est ainsi que se passa l’audience. Rien de plus plaisant et de plus grotesque que ce ministre et le solliciteur en haut de l’échelle, gesticulant et s’adressant à bout portant des demandes et des réponses. »  ↩
  2.  Le Journal, numéro du 27 janvier 1903.  ↩

Le Livre, tome II, p. 227-243

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 227.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 227 [243]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 228.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 228 [244]. Source : Internet Archive.

bibliothèque, un vieux monsieur à l’air fort pauvre, qui désirait lui parler. C’était M. Bryan. Il dit simplement : « Je voudrais revoir mes livres ». On le plaça devant ces belles reliures ; et, en feuilletant celle Notre-Dame de Paris et ce Paul et Virginie, il les regardait avec de tels yeux que M. de Heredia se demanda si le donateur ne rêvait pas de les reprendre. Mais non, il s’éloigna tranquillement. Deux jours plus tard, on apprenait qu’il s’était tué : avant de se donner la mort, il avait tenu à contempler une dernière fois ces livres qui avaient jadis tant réjoui ses yeux.

Une des plus singulières morts que les livres aient causées, c’est celle du marquis de Chalabre (xixe siècle), succombant au désespoir qu’il éprouvait de ne pouvoir se procurer un volume qui n’existait pas, une Bible, « qu’en un moment d’humour, avait inventée Charles Nodier[227.1] ».

[II.243.227]
  1.  Mouravit, op. cit., p. 28. Les bibliophiles ont été plus d’une fois à l’affut de livres introuvables, voire de livres imaginaires et imaginés. « L’heureux mortel qui ferait la trouvaille de l’Historique Description du solitaire et sauvage pays de Médoc, par feu M. de la Boëtie, conseiller du Roy en sa cour de Parlement, à Bordeaux, etc., etc. (Bordeaux, Millanges, 1593, in-12), deviendrait du coup presque célèbre et presque riche. Depuis plus d’un siècle et demi, on cherche cette Historique Description, dont l’existence même a été mise en doute. Le livre est pourtant mentionné, avec son titre très détaillé, dans la Bibliothèque historique. » (Revue bibliographique belge, 1902, citée par le Journal de la Jeunesse, 13 septembre 1902, Supplément.) A propos du marquis de Chalabre, je glane cette anecdote dans l’Histoire de l’imprimerie, de Paul Dupont (t. II, p. 177) : « … Le marquis de Chalabre avait légué sa bibliothèque à Mlle Mars. Cette bibliothèque était réellement du plus grand prix, mais Mlle Mars lisait peu ou plutôt ne lisait pas du tout. Elle chargea Merlin, son ami, de classer les livres du défunt et d’en faire la vente. Merlin s’acquitta de cette mission en toute conscience ; il feuilleta et refeuilleta si bien chaque volume, qu’un jour il entra dans la chambre de Mlle Mars, tenant trente à quarante billets de mille francs, qu’il déposa sur une table. « Qu’est-ce que cela, Merlin ? demanda Mlle Mars. — Je ne sais, Mademoiselle, dit celui-ci. — Comment, vous ne savez ? Mais ce sont des billets de banque. — Sans doute. — Où donc les avez-vous trouvés ? — Mais dans un portefeuille pratiqué sous la couverture d’une Bible très rare. Comme la Bible était à vous, les billets de banque sont aussi à vous. » Mlle Mars prit les billets de banque, qui, en effet, étaient bien à elle, et eut grand peine à faire accepter à Merlin, en cadeau, la Bible dans laquelle les billets de banque avaient été trouvés. Quant aux autres livres, auxquels il semble que cette aubaine inattendue aurait dû servir de rançon, ils n’en furent pas moins vendus aux enchères et à beaux deniers comptants, au profit de la légataire. »  ↩

Le Livre, tome II, p. 225-241

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 225.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 225 [241]. Source : Internet Archive.

Au milieu des troubles de la Ligue, le docte médecin Jacques Goupil ou Gopile (….-1564), professeur de botanique à Paris, voit sa bibliothèque mise au pillage, et il en meurt de désespoir[225.1].

Le publiciste et libraire Colnet du Ravel (1768-1832), l’auteur de l’Art de dîner en ville, à l’usage des gens de lettres, succomba de même au chagrin qu’il ressentit en voyant « flotter sur la Seine les livres de l’Archevêché », après le sac de cet édifice, livres qu’il avait été chargé jadis, par le cardinal Fesch, de mettre en ordre, et dont il avait rédigé le catalogue[225.2].

Le philologue strasbourgeois et helléniste passionné Richard Brunck (1729-1803), que des revers de fortune obligèrent, en 1791, à se défaire d’une partie de sa bibliothèque, et qui dut recourir, en 1801,

[II.241.225]
  1.  Michaud, Biographie universelle, art. Goupil ; et Mouravit, op. cit., p. 389 ; « … Jacques Gopile, le docte médecin du xvie siècle, dont Scévole de Sainte-Marthe a compris l’éloge dans le premier livre de ses charmantes petites notices, datées, à Poitiers, de 1598. »  ↩
  2.  Larousse, op. cit. C’est le brave et spirituel Colnet, surnommé « l’Ermite de Belleville », connu de tout Paris pour sa sobriété et pour « ne jamais dîner en ville ». qui répliqua, tout en mangeant sur le coin d’une table, — un jour que le riche et peu scrupuleux Étienne, de l’Académie française, tentait de l’amener à trafiquer de sa plume, et lui disait : « Mais comment pouvez-vous vivre avec d’aussi chétifs gains que les vôtres ? Comment faites-vous ? — Vous voyez, monsieur Étienne, voilà comment je m’y prends : je dîne de deux œufs durs. » (Cf. Tenant de Latour, Mémoires d’un bibliophile, p. 330.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 221-237

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 221.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 221 [237]. Source : Internet Archive.

faire, qu’il possède peu de chose tant qu’il peut envier les trésors d’un autre. Un de mes amis, grand dénicheur de livres rares, m’a avoué qu’il avait été pris d’un invincible désir de mettre le feu à sa propre bibliothèque, après avoir visité celle de M. le duc d’Aumale…. L’envie, la jalousie, l’appétence du bien d’autrui, tels sont les moindres défauts du bibliomane. »

Du bibliomane peut-être ; mais le véritable ami des livres ignore ces rancunes, ces haines, ces farouches convoitises, cette rage, tous ces vilains et honteux sentiments. Il est, d’ordinaire, — surtout s’il ne sépare pas l’amour des livres de l’amour des lettres, — plus pondéré, plus réfléchi, plus calme. « Les amis du livre oublient volontiers, a remarqué Jules Janin[221.1], — et bien plus équitablement, bien plus exactement que ne vient de le faire Edmond Texier, — oublient volontiers… toutes les passions mauvaises, les vanités misérables, les ambitions malsaines, les petits honneurs, les petits devoirs : le vrai bibliophile est content de lui-même et des autres. »

L’égoïsme et la férocité ne sont, d’ailleurs, pas

[II.237.221]
  1.  Journal des Débats, 17 septembre 1866, ap. Mouravit, le Livre et la Petite Bibliothèque d’amateur, p. 68, note.  ↩

Le Livre, tome II, p. 152-168

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 152.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 152 [168]. Source : Internet Archive.

et hautes considérations formulées à leur sujet par trois éminents bibliographes du siècle dernier, Hippolyte Rigault (1821-1858), Édouard Laboulaye (1811-1883) et le bibliophile Jacob (Paul Lacroix, 1807-1884) :

« Quoi de plus désirable que la passion des vieux livres ? dit Hippolyte Rigault[152.1]. Non des rares et des coûteux : celle-là, c’est le privilège des riches et des enrichis ; encore n’est-elle souvent qu’une passion factice et toute de vanité, une manière de donner à des millions un air intellectuel, chez les faux bibliophiles…. L’amour des vieux livres, humbles, mal reliés, qu’on achète pour peu de chose et qu’on revendrait pour rien, voilà la vraie passion, sincère, sans artifice, où n’entrent ni le calcul, ni l’affectation. C’est un bon sentiment que ce culte de l’esprit et ce respect touchant pour les monuments les plus délabrés de la pensée humaine ; c’est un bon sentiment que cette vénération pour ces livres d’autrefois qui ont connu nos pères, qui ont peut-être été leurs amis, leurs confidents. Voilà les sentiments qu’éveille dans le cœur l’amour des vieux volumes : aimable passion qui est plus qu’un plaisir, qui est presque une vertu…. On compte ses prisonniers avec un air vainqueur ; on les range un par un sur

[II.168.152]
  1.  Ap. Mouravit, op. cit., pp. 170-172.  ↩

Le Livre, tome II, p. 151-167

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 151.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 151 [167]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 152.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 152 [168]. Source : Internet Archive.

C’est une société intellectuelle, intelligente, distinguée, de tous les temps, de tous les pays, que nous associons à notre esprit en nos heures de rêveries, de méditation et de repos[151.1]. »

Mais, à côté des luxueuses publications et des coûteuses raretés et merveilles de l’imprimerie, les volumes à bon marché, les humbles et pauvres livres, les « bouquins », pour les appeler par leur nom vulgaire[151.2], ont eu aussi leurs apologistes. Voici les belles

[II.167.151]
  1.  Camille Flammarion, Stella, pp. 408-409.  ↩
  2.  « Bouquin : livre ancien, livre d’occasion. Diminutif ironique de l’allemand buch (prononcez bouc). Se prend indifféremment en bonne et en mauvaise part. » (Lorédan Larchey, ap. Fertiault, les Amoureux du livre, p. 243.) « Saint-Ange. Ce serait une honte si, après avoir tant parlé de bouquin, je laissois eschapper l’occasion d’apprendre de toy pourquoi on appelle ainsi les vieux livres. — Mascurat. J’ai autrefois observé, estant à Basle, que les Allemands appellent un livre Buc ou Bouc, comme quelques-uns prononcent ; et d’autant que les plus anciens livres imprimés nous sont venus d’Allemagne, où l’impression fut trouvée…. cela a esté cause que les François voulant parler d’un vieil livre ont dit que c’estoit un Buc ou Bouquin, comme qui diroit un de ces vieux livres d’Allemagne, qui ne sont plus bons qu’à faire des fusées. » (Gabriel Naudé, ap. Mouravit, op. cit., p. 393.) « Les bouquins, ce sont les sans-culottes des bibliothèques ! » s’écriait Grégoire, dans son rapport sur les bibliothèques, en 1794. « Les bouquins, disait-il encore, oui, dans les bibliothèques, ce sera comme dans la société ! On n’appréciera que les sottises bien habillées, les fadaises nobiliaires et autres, couvertes en maroquin, dorées sur tranche, tandis qu’on méconnaîtra ces pauvres livres modestes, dont les services pourtant compensent bien le misérable costume ; » etc. (Eugène Despois, le Vandalisme révolutionnaire, chap. xvi, p. 212.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 146-162

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 146.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 146 [162]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 147.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 147 [163]. Source : Internet Archive.

Nous avons vu ce que disait David Ancillon[146.1] : « Il est certain que moins les yeux ont de peine à lire un ouvrage, plus l’esprit a de liberté pour en juger ; comme on y voit plus clair, et qu’on en remarque mieux les grâces et les défauts lorsqu’il est imprimé que lorsqu’il est écrit à la main, on y voit aussi plus clair quand il est imprimé en beaux caractères et sur du beau papier, que quand il l’est sur du vilain et en mauvais carac­tères[146.2]. »

Et « notre bon Rollin » : « Une belle édition, qui frappe les yeux, gagne l’esprit, et, par cet attrait innocent, invite à l’étude[146.3] ». « Tous ceux qui aiment les livres comprendront cela », ajoute M. Mouravit[146.4].

[II.162.146]
  1.  Cf. supra, t. I. p. 146.  ↩
  2.  Ap. Bayle, Dictionnaire historique et critique, art. Ancillon, t. II, p. 70. (Paris, Desoer, 1820.)  ↩
  3.  Ap. Mouravit, le Livre et la Petite Bibliothèque d’amateur, p. 159.  ↩
  4.  Ibid. Voici un exemple qui confirme l’assertion du « bon Rollin » : « Un de nos illustres contemporains, grand ami des livres, se plaît, en montrant sa riche bibliothèque, à déclarer qu’il étudie avec plus de facilité dans un bel exemplaire, et qu’il choisit toujours pour cela celui dont le papier est le plus ferme au toucher et la justification typographique la plus agréable à l’œil. Nous sommes tout à fait de son avis : il sort d’un beau livre une sérénité calme, une heureuse harmonie, qui rendent attrayants les plus graves travaux. En vérité, c’est une chose très désirable, dans un livre, que la bonne condition ; elle annonce presque toujours d’ailleurs la bonne édition, dont la recherche indique un nouveau genre de préférences, plus sérieuses que les préférences artistiques. » (Antony Méray, les Diverses Façons d’aimer les livres : Annuaire du Bibliophile, 1861, p. 150 ; Paris, Meugnot 1861.) Remarquons cependant que « les beaux livres » ne sont pas et ne peuvent pas être des instruments de travail. M. Henri Beraldi (cité par Mme Renée Pingrenon, la Vénération du livre, Revue biblio-iconographique, février 1904, pp. 88-89) dit à ce sujet : « … Vous n’êtes pas sans posséder probablement quelques plats ou quelques assiettes de vieille faïence ? — Oui, certes, comme tout le monde aujourd’hui. — Mangez-vous dedans ? — Par exemple ! Pour les casser ! Je les accroche aux murs comme ornement, et je les regarde. — Eh bien ! cher monsieur, il en est de même des livres. Pour lire, je prends des volumes Charpentier et Hachette (2 fr. 75). Mais les livres rares ne sont pas des instruments de travail, ce sont des objets de curiosité précieux, faits pour être manipulés modérément et avec précaution, tout comme une porcelaine de Chine. »  ↩

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