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Le Livre, tome I, p. 282-306

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 282.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 282 [306]. Source : Internet Archive.

hommes de l’antiquité, celui qui, tout compensé, me paraît avoir réuni le plus de nobles et de belles qualités, c’est Cicéron, Cicéron orateur, philosophe, hommes de lettres, Cicéron homme d’État[282.1]. »

Auguste Vacquerie (1819-1895), l’auteur de Tragaldabas, plaçait au-dessus de tous les écrivains Victor Hugo et Shakespeare. « On plaint, disait-il[282.2], les peuples qui sont six mois de l’année sans voir le soleil, et la plupart des hommes sont toute la vie sans voir Shakespeare[282.3]. »

Le romancier Alphonse Daudet (1840-1897), dans les dernières années de sa vie, avait arrêté son choix sur Montaigne, et faisait des Essais son unique livre de chevet[282.4].

[I.306.282]
  1.  Variétés littéraires, t. I, p. 16. Voir aussi supra, p. 11, note.  ↩
  2.  Profils et Grimaces, p. 318.  ↩
  3.  « … Mais il s’est produit des grands hommes littéraires tout à fait en dehors de cette tradition (de la tradition littéraire, la tradition classique). Nommez-les. Je n’en sais qu’un, et bien grand, en effet, Shakespeare ; et celui-là, êtes-vous bien sûr qu’il est tout à fait en dehors ? N’avait-il pas lu Montaigne et Plutarque, ces copieux répertoires, ou mieux, ces ruches de réserve de l’antiquité, où tant de miel est déposé ? Poète admirable et le plus naturel sans doute depuis Homère (quoique si diversement), de qui l’on a pu écrire avec raison qu’il a une imagination si créatrice et qu’il peint si bien, avec une si vaillante énergie, tous les caractères, héros, rois, et jusqu’aux cabaretiers et aux paysans, « que, si la nature humaine venait à être détruite et qu’il n’en restât plus aucun autre monument que ses seuls ouvrages, d’autres êtres pourraient savoir par ses écrits ce qu’était l’homme ! » (Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XV, p. 366.)  ↩
  4.  Renseignement personnel.  ↩

Le Livre, tome I, p. 278-302

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 278.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 278 [302]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 279.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 279 [303]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 280.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 280 [304]. Source : Internet Archive.

pastoral de Longus, Daphnis et Chloé, dans la traduction de P.-L. Courier : « Voilà encore un chef-d’œuvre que j’ai souvent lu et admiré, où l’on trouve l’intelligence, l’art, le goût poussés à leurs dernières limites, et qui fait un peu descendre le bon Virgile…. On fait bien de lire ce livre une fois tous les ans ; on y apprend toujours, et l’on ressent toujours toute fraîche l’impression de sa rare beauté[278.1]. »

Le savant helléniste et philologue Coray (1748-1833) recommençait chaque année, au premier de l’an, la lecture d’Homère et celle d’Hippo­crate[278.2].

Le législateur Sieyès (1748-1836) et l’idéologue Destutt de Tracy (1754-1836) « lisaient perpétuellement Voltaire : arrivés au dernier tome, ils reprenaient le premier et recom­mençaient[278.3] ».

Chateaubriand (1768-1748) a dit[278.4] : « Pascal et Bossuet[278.5], Molière et La Fontaine sont quatre hommes

[I.302.278]
  1.  Conversations recueillies par Eckermann, t. II. pp. 272 et 280.  ↩
  2.  Sainte-Beuve, les Cahiers de Sainte-Beuve, p. 199.  ↩
  3.  « On raconte que Sieyès et M. de Tracy lisaient perpétuellement Voltaire : quand la lecture était finie, ils recommençaient ; ils disaient l’un et l’autre que tous les principaux résultats étaient là. » (Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. II, p. 437. Voir aussi même tome, p. 184, n. 1.)  ↩
  4.  Génie du Christianisme, livre IV, chap. v, t. II, p. 40, n. 1. (Paris, Didot, 1865. In-18.)  ↩
  5.  Les mérites de Bossuet historien et philosophe, — jadis si surfait, aujourd’hui si en dehors de notre société démocratique et des idées modernes, si redondant et si creux, — ont été plus d’une fois contestés. Voir, entre autres, l’appréciation d’Émile de Labédollière et de Georges Avenel, dans leur édition des Œuvres complètes de Voltaire (t. II, p. 1 ; Paris, Journal le Siècle, 1867) : « Bossuet, prêtre et homme d’État, avait osé, dans son Discours sur l’histoire universelle, fabriquer une histoire selon son Église, selon sa politique, et toute à l’usage de la cour où il vivait et des princes qu’il éduquait ; il avait confisqué l’humanité entière à son profit et au leur ; il l’avait concentrée, emprisonnée dans Israël » ; etc. Mais on n’a rien écrit de plus topique, de plus catégorique et de plus net sur l’éloquent rhéteur, « l’aigle de Meaux », que cette lettre d’Ernest Renan à Alphonse Peyrat, datée de Paris, 8 avril 1856 (ap. Adolphe Brisson, Portraits intimes, pp. 100-102) : « Monsieur, je vous remercie bien vivement de vos beaux articles sur Bossuet, que j’ai reçus et lus avec le plus grand intérêt. Je vous félicite d’avoir osé attaquer avec tant de franchise et de vigueur une idole de l’admiration routinière. Les influences combinées du clergé, de l’Université et de la littérature rhétoricienne avaient élevé autour de Bossuet une sorte d’enceinte sacrée que vous percez avec autant d’audace que de bonheur. Pour ma part, la destruction de cette superstition-là (dans la mesure, bien entendu, où une superstition se détruit) a toujours été une de mes idées fixes. Vous venez de réaliser ce que j’aurais voulu faire, vingt fois mieux que je ne l’aurais fait : vos preuves sont décisives, et votre exposition pleine de force (et ?) d’habileté. J’attends avec impatience la seconde série d’articles où vous examinerez comme écrivain celui dont vous avez détruit le prestige comme homme. Montrez hardiment ce qu’il a fallu de naïveté et de confiance dans les rhéteurs pour accepter comme des chefs-d’œuvre un ouvrage aussi puéril que l’Histoire universelle, qui, de nos jours, mériterait à peine de figurer parmi les ouvrages destinés à un pensionnat de religieuses ; la Politique tirée de l’Écriture, ignoble parodie de la Bible au profit de Louis XIV, l’Histoire des variations, fondée tout entière sur un sophisme évident ; les écrits philosophiques, vrais cahiers de collège, sans aucune valeur ; les écrits sur l’Écriture sainte, pleins d’une exégèse arriérée, à une époque où une critique meilleure se faisait jour avec Richard Simon. Les persécutions suscitées par Bossuet à ce grand homme, si supérieur à son temps dans le domaine de la science sacrée, m’ont toujours semblé caractéristiques de l’esprit absolu et borné de l’Église gallicane et de la Sorbonne en particulier. Pour tout ce qui est de la méthode et du fond des connaissances, Bossuet n’est en réalité qu’un sorbonniste encroûté ; je ne crois pas exagérer en ne lui laissant absolument que le mérite d’orateur. Celui-là, il le possède à un haut degré ; s’il se fût contenté du rôle d’un Mascaron ou d’un Fléchier, on eût pu l’accepter comme le premier des maîtres en éloquence classique ; mais la prétention de résoudre avec de la rhétorique les plus graves problèmes de la religion, de la politique, de l’histoire, de la philosophie, est insoutenable. C’est en flattant les mauvaises tendances de l’esprit français, toujours séduit par la pompe du langage et par une prétendue apparence de sens commun, que Bossuet est arrivé chez nous à cette espèce de dictature intellectuelle que vous lui avez si victorieusement contestée. Recevez de nouveau, monsieur, mes félicitations pour votre acte de courage (je ne crois pas trop dire en employant ce mot), et croyez aux sentiments infiniment distingués avec lesquels je suis…. »  ↩

Le Livre, tome I, p. 277-301

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 277.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 277 [301]. Source : Internet Archive.

avec la perfection…. Le Misanthrope, que je relis sans cesse comme une des pièces du monde qui me sont les plus chères[277.1]…. »

Et, à propos de Voltaire : « Quand les familles se conservent longtemps, on peut remarquer que la nature produit enfin un individu qui réunit les qualités de tous ses ancêtres, rassemble et exprime dans la perfection toutes les dispositions qui, jusqu’à lui, s’étaient montrées isolées et en germe. Il en est de même pour les nations, dont les mérites ont souvent le bonheur de trouver leur expression dans un individu unique. C’est là ce qui est arrivé pour Louis XIV, le roi français dans toute la force du terme ; cela est arrivé aussi pour Voltaire, le Français suprême, l’écrivain qui a été le plus en harmonie avec sa nation[277.2]. »

« Voltaire, c’est le plus grand homme en littérature de tous les temps ; c’est la création la plus étonnante de l’Auteur de la nature[277.3]. »

Gœthe faisait aussi le plus grand cas du roman

[I.301.277]
  1.  Loc. cit., pp. 322-323.  ↩
  2.  Gœthe, loc. cit., t. II, p. 77, n. 1. Cf. aussi Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XV, p. 210, n. 1 : « Si l’on cherchait un nom… le vrai représentant de l’esprit français dans ce que j’appelle un congrès européen serait Voltaire. Gœthe l’a vu et l’a exprimé avec sa supériorité de critique et de naturaliste…. » Voltaire, « ce diable d’homme (c’est le nom dont on le nomme involontairement)…. » (Sainte-Beuve, op. cit., t. XIII, p. 12.)  ↩
  3.  Gœthe, cité dans les Œuvres complètes de Voltaire, t. VIII, pp. 1125-1126. (Paris, édit. du journal le Siècle, 1870.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 275-299

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 275.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 275 [299]. Source : Internet Archive.

il le relisait continuellement, et portait toujours sur lui un petit exemplaire des Caractères : il a d’ailleurs composé une « ex­quise[275.1] » Notice sur la personne et les écrits de La Bruyère, qui figure en tête de plusieurs éditions des œuvres du célèbre moraliste.

Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé (1736-1818), avait une affection particulière pour Corneille et pour Bossuet. Un jour, il dit au précepteur du duc d’Enghien : « Mon cher abbé, j’ai surpris mon petit-fils lisant ce volume de Chaulieu ; faites-lui sentir que cette lecture ne lui convient point…. Qu’il lise Corneille : c’est le bréviaire des princes. »

On sait que Louis XVIII (1755-1824) se plaisait à citer Horace, son auteur de pré­dilection[275.2].

Dès sa prime jeunesse, Napoléon Ier (1769-1821) manifesta « une insatiable passion pour la lecture » : Plutarque, Corneille, Montesquieu, Ossian, étaient ses favoris[275.3]. Plutarque et Ossian ont été tous les deux surtout « ses véritables livres de

[I.299.275]
  1.  L’épithète est de Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, p. 405 : « On doit lire sur La Bruyère trois morceaux essentiels…. Le premier morceau en date est celui de l’abbé d’Olivet dans son Histoire de l’Académie…. Les deux autres… sont une notice exquise de Suard, écrite en 1782, et un Éloge approfondi par Victorin Fabre (1810). »  ↩
  2.  Larousse, Grand Dictionnaire, art. Louis XVIII.  ↩
  3.  Mouravit, Napoléon bibliophile, Revue biblio-iconographique, novembre 1903, pp. 383 et s. Cette étude, qui remplit de nombreux numéros de la Revue biblio-iconographique, a été très soigneusement faite par M. Mouravit, et peut être considérée comme définitive.  ↩

Le Livre, tome I, p. 272-296

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 272.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 272 [296]. Source : Internet Archive.

Comme Alfieri, avec qui elle était intimement liée, la comtesse d’Albany (1752-1824) faisait de Montaigne sa lecture habituelle : « C’est mon bréviaire que ce Montaigne, disait-elle[272.1], ma consola-

[I.296.272]
  1.  Ap. Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. V, p. 426. Cf. supra, p. 261, ce que Mme du Deffand dit de Montaigne. « … Le livre le plus éminent de notre ancienne littérature, les Essais de Montaigne. » (Charles Nodier, Notice sur Bonaventure des Périers, en tête des Contes et Nouvelles Récréations de Bonaventure des Périers, p. 28 (Paris, Gosselin, 1843). « Philosophe, non de profession, mais par nature, sans programme et sans système, observant toujours et n’enseignant jamais, Montaigne laisse errer sa pensée et sa plume à travers tous les sujets qu’elles rencontrent : jamais on ne s’est aventuré avec un tel bonheur. » (Daunou, ap. Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. IV, p. 344.) « … Montaigne, notre plus grand peintre. » (Taine, La Fontaine et ses fables, p. 295.) « Montaigne… Quel charmant, quel commode et quel joli voyageur c’était que cet homme de cabinet qui avait en lui l’étoffe de plusieurs hommes ; quel naturel heureux, curieux, ouvert à tout, détaché de soi et du chez soi, déniaisé, guéri de toute sottise, purgé de toute prévention !… Que d’accortise à tout venant ! que de bon sens partout ! que de vigueur de pensée ! quel sentiment de la grandeur, quand il y a lieu ! que de hardiesse et aussi d’adresse en lui ! J’appelle Montaigne « le Français le plus sage qui ait jamais existé ». (Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. II, p. 177.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 266-290

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 266.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 266 [290]. Source : Internet Archive.

teurs[266.1] », de Fénelon et de Richardson. Parmi les écrivains de l’antiquité, il estimait surtout Aristote et Pline l’Ancien, dont il a écrit de pompeux éloges dans son Histoire des animaux et dans son Histoire du Monde[266.2].

L’avocat Gerbier (1725-1788) était passionné pour les Lettres Provinciales de Pascal. « Les livres de sa bibliothèque, superbement reliés, dit Garat dans ses Mémoires sur Suard[266.3], étaient plus le luxe de son état que de son goût ; presque tous restaient neufs dans leurs rayons. Un seul, un seul petit volume se voyait dans ses mains, se rencontrait, à Paris et à Franconville, sur ses tables, sur ses fauteuils ; il le savait par cœur et le lisait toujours : c’étaient les Petites Lettres, les Provinciales. Ce n’est pas qu’il fût le moins du monde janséniste ; mais il ne pouvait rien mettre à côté de cette logique nue et serrée, piquante et véhémente, à côté de ce style où la verve comique et la verve oratoire sont toujours si près l’une de l’autre, et toutes les deux près de la raison, pour l’environner d’une double puissance. »

[I.290.266]
  1.  Sainte-Beuve, op. cit., t. IX. p. 7. C’était aussi l’opinion de Frayssinous (Défense du christianisme, Moïse législateur, t. I, p. 352) : « … Massillon, le premier prosateur de la littérature française ». Sur Massillon, cf. supra, p. 258, n. 2.  ↩
  2.  Peignot, op. cit., t. I, p. 367. Rappelons la fière et belle déclaration de Buffon, qui pourrait et devrait servir de programme à tout véritable écrivain : « Je n’ai pas mis dans mes livres un seul mot dont je ne pusse rendre compte. » (Ap. Gustave Merlet, Études littéraires, Chanson de Roland, Joinville, etc. p. 566. Paris, Hachette, 1882. In-8.)  ↩
  3.  Tome I, p. 137 ; ap. Peignot, op. cit., t. I, p. 369.  ↩

Le Livre, tome I, p. 265-289

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 265.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 265 [289]. Source : Internet Archive.

Baptiste Rousseau et Juvénal lui plaisaient aussi beaucoup. En tête des écrivains, « si l’on voulait les juger par la force et l’étendue des idées », toujours au dire d’Hérault de Séchelles, Il plaçait Bacon et Montesquieu ; puis Buffon et Diderot ; ensuite Jean-Jacques Rousseau, Marmontel, d’Alembert, Raynal et Saint-Lambert. Il considérait Bossuet et Jean-Jacques comme nos deux premiers orateurs. Pour lui, Massillon n’est qu’un grand écrivain ; Bourdaloue, un faiseur de traités ; Mascaron est informe et inégal ; Daguesseau, sans force, sans imagination ; etc.

Le savant Grosley (1718-1785) avait pour lectures préférées Érasme, Rabelais, Montaigne et la Satire Ménippée[265.1].

« Lorsque je suis affligé, disait Frédéric le Grand (1712-1786)[265.2], je lis le troisième livre de Lucrèce, et cela me soulage. »

Buffon (1707-1788) recommandait la lecture des œuvres des plus grands génies, qu’il réduisait à cinq : Newton, Bacon, Leibnitz, Montesquieu et… Buffon lui-même. On sait encore qu’il faisait un cas particulier de Massillon, « qu’il estimait le premier de nos prosa-­

[I.289.265]
  1.  Peignot, op. cit., t. I, p. 365. Grosley avait pour devise : « Paix et peu ». Il disait fort justement et joliment que « c’est le propre des Muses de nous amuser inutilement et de nous payer avec leur seule douceur ». (Cf. Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au xvie siècle, pp. 467 et 468.)  ↩
  2.  Ap. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. III, p. 193.  ↩

Le Livre, tome I, p. 256-280

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 256.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 256 [280]. Source : Internet Archive.

livres de prédilection du prince Eugène (1663-1736) : il la portait toujours sur lui, dans ses expéditions mili­taires[256.1].

Le marquis René-Louis d’Argenson (1694-1757) affectionnait particulièrement le chef-d’œuvre de Cervantès : « J’aimais Don Quichotte à le relire vingt fois dans ma vie », disait-il[256.2].

Le médecin Camille Falconet (1671-1762) disait que si on ne lui permettait de choisir que quatre volumes dans sa bibliothèque (qui en comptait près de vingt mille), il prendrait d’abord la Bible, puis ces trois maîtres : maître François, maître Michel et maître Benoît : c’est ainsi qu’il désignait Rabelais, Montaigne et Spinoza[256.3].

Le dauphin Louis (1729-1765), père de Louis XVI, faisait de Cicéron et d’Horace sa lecture favorite : il savait presque entièrement par cœur les œuvres d’Horace. Il avait appris seul la langue anglaise, et lisait Locke avec tant d’intérêt qu’il le plaçait sous son chevet.

Jacques Douglas, médecin anglais (1707-1768), professait pour Horace la plus grande admiration. Sa bibliothèque était uniquement composée d’éditions de cet auteur : il en possédait quatre cent cinquante, dont la première datait de 1476, et la dernière de 1739,

[I.280.256]
  1.  Peignot, op. cit., t. I, p. 276.  ↩
  2.  Cf. supra, p. 161 ; et Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XII, p. 150.  ↩
  3.  Peignot, op. cit., t. I, p. 280.  ↩

Le Livre, tome I, p. 252-276

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 252.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 252 [276]. Source : Internet Archive.

L’évêque de Rochester Atterbury (1662-1732) savait par cœur tous les bons auteurs du siècle d’Auguste, mais il donnait la préférence à Virgile. Parmi nos livres, ceux qu’il estimait le plus étaient les Essais de Montaigne, les Pensées de Pascal, l’Histoire universelle de Bossuet, le Télémaque de Fénelon ; puis Rollin, La Fontaine, Boileau, Jean-Baptiste Rousseau, Molière et Racine.

Le maréchal de Villars (1653-1734) aimait tant les poésies d’Horace qu’il en avait toujours un exemplaire dans sa poche[252.1].

Le maréchal et vice-amiral d’Estrées (1660-1737) partageait ce culte pour Horace, et emportait toujours avec lui, dans ses voyages sur mer, les œuvres de ce poète.

Jean-Baptiste Rousseau (1671-1740), passant en revue, dans son épître à Clément Marot, les poètes latins qu’il faut, avant tous autres,

consulter,
Lire, relire, apprendre, méditer,

nomme Virgile, Ovide, Horace, Catulle et Tibulle.

Rollin (1661-1741) se sentait le plus vif attrait

[I.276.252]
  1.  Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XIII, p. 125.  ↩

Le Livre, tome I, p. 250-274

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 250.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 250 [274]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 251.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 251 [275]. Source : Internet Archive.

Louis de Longuerue, savant critique (1652-1723), estimait si peu les poètes, qu’à sa mort on n’en trouva pas un seul dans sa bibliothèque. Il les considérait comme des écrivains frivoles, qui n’apprennent rien : quand on a quelque chose à dire, on le dit en prose[250.1]. L’abbé de Longuerue avait cependant lu beaucoup de poèmes, et, dans une conversation qu’il eut un jour avec Louis Racine, il passa en revue les principaux poètes, et dit son fait à chacun. Il n’épargna que l’Arioste : « Pour ce fou-là, il m’a quelquefois amusé ». Cette antipathie pour les vers et pour les poètes se retrouve chez d’autres grands écrivains, chez Pascal, par exemple[250.2]. Duclos, quand

[I.274.250]
  1.  « Pour écrire en prose, il faut absolument avoir quelque chose à dire. Pour écrire en vers, ce n’est pas indispensable. » (Mme Ackermann, Pensées d’une solitaire, p. 26.) « La poésie est un mensonge. Les gens qui veulent dire nettement leur pensée la disent en prose. » (Louis Ulbach, la Confession d’un abbé, p. 80.)  ↩
  2.  Cf. Pensées, Art. VII, § 25 (Œuvres complètes, t. I, p. 289 ; Paris, Hachette, 1860 ; in-18) : « On ne sait pas en quoi consiste l’agrément, qui est l’objet de la poésie. » Etc. Parmi les dépréciateurs de la rime et des vers, on cite encore Malebranche, La Motte et l’abbé Prévost…. Stendhal en voulait particulièrement au vers alexandrin, qu’il prétendait n’être souvent qu’un cache-sottise, et comparait « à une paire de pincettes brillantes et dorées, mais droites et roides ». (Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. II, p. 178, n. 1 ; Causeries du lundi, t. IX, p. 317 ; et Tableau de la poésie française au xvie siècle, p. 61, n. 2 (Paris, Charpentier, 1869). « … Malgré son essai de tragédie en vers de Cromwell, malgré les deux fragments versifiés reproduits dans ses Œuvres complètes, H. de Balzac affirmait n’avoir jamais pu assouplir sa plume à écrire de ces phrases en lignes inégales, terminées chacune par une assonance. Il avait peut-être, sur la versification, les mêmes idées que Stendhal, lequel disait qu’un rimeur lui faisait l’effet d’un homme qui, ayant l’usage de ses deux jambes, s’astreindrait à marcher à clochepied. » (Julien Lemer, Balzac, sa vie, son œuvre, p. 247. Paris, Sauvaitre, 1892.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 249-273

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 249.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 249 [273]. Source : Internet Archive.

d’Archimède, de Pline (l’Ancien), de Cicéron et de Sénèque (le Philo­sophe ?)[249.1]. Jeune, lorsqu’il étudiait les langues anciennes, il donnait la préférence à Tite-Live et à Virgile, et, dans sa vieillesse, il pouvait encore réciter Virgile presque tout entier mot pour mot[249.2].

Charles XII, roi de Suède, (1682-1718), avait pour Quinte-Curce une prédilection particulière, due à son vif désir de ressembler au héros de cet historien.

Le célèbre marin et ingénieur militaire Renau d’Éliçagaray, dit Petit-Renau (1652-1719), collaborateur et ami de Vauban, manifestait, paraît-il, une aversion prononcée pour tous les livres, à l’exception d’un seul, la Recherche de la vérité, de Malebranche[249.3].

L’érudit Pierre-Daniel Huet, évêque de Soissons, puis d’Avranches (1630-1721), nous apprend « qu’il avait coutume, — dans sa jeunesse tout au moins, — chaque printemps, de relire Théocrite sous l’ombrage renaissant des bois, au bord d’un ruisseau et au chant du rossignol[249.4] ».

[I.273.249]
  1.  Peignot, op. cit., t. I, p. 194.  ↩
  2.  Id., ibid. ; et Fontenelle, Éloge de M. Leibnitz, Œuvres choisies, t. III, p. 183. (Paris, Jouaust, 1883.)  ↩
  3.  Cf. Peignot, op. cit., t. I, p. 366.  ↩
  4.  Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. III, pp. 49 et 452.  ↩

Le Livre, tome I, p. 246-270

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 246.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 246 [270]. Source : Internet Archive.

gent et doux en se contentant d’appeler Horace « une mauvaise rencontre ».

Bourdaloue (1633-1704) relisait tous les ans saint Paul, saint Chrysostome et Cicéron.

Bayle (1647-1706) tomba malade, à dix-neuf ans, par suite de ses excès de lecture ; il lisait tout ce qu’il rencontrait sous sa main, mais relisait Plutarque et Montaigne de préfé­rence[246.1]. Dans une lettre datée de Genève et adressée à son frère, il fait cet aveu[246.2] : « Le dernier livre que je vois (que je lis) est celui que je préfère à tous les autres ». Et il ajoute : « Il est certain que jamais amant volage n’a plus souvent changé de maîtresse, que moi de livres ». Il en était

[I.270.246]
  1.  Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, p. 366.  ↩
  2.  Ap. Sainte-Beuve, op. cit., t. I, p. 369.  ↩

Le Livre, tome I, p. 245-269

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 245.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 245 [269]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 246.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 246 [270]. Source : Internet Archive.

l’huma­nité »[245.1], La Fontaine de « vieillard égoïste » et de « philosophe cynique » aussi[245.2], se montre indul-

[I.269.245]
  1.  « Rabelais, de qui découlent les Lettres françaises, » disait, au contraire, Chateaubriand. (Cf. Sainte-Beuve, op. cit., t. XI, p. 502.) « … Rabelais, un écrivain si ample, si complet et si maître en sa manière de dire (pour ne le prendre que par cet endroit) qu’il y aurait vraiment à le comparer à Platon, si l’on ne voyait en lui que la forme, et non ce qu’il y a mis, et que l’on pourrait avancer sans blasphème que la langue de Massillon (encore une fois, je parle de la langue uniquement) n’est, par rapport à celle de Rabelais, qu’une langue plutôt de corruption, de mollesse déjà commençante et de décadence. » (Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. I, p. 29.) « A Pantagruel commence à poindre la liberté, et j’ose dire la morale. Pantagruel est l’écrasement de l’idéal, le précurseur de Voltaire, la Révolution…. Nous avons entendu M. de Lamartine traiter Rabelais d’infâme cynique ! Pareille insulte devait lui venir du plus mou et du plus efféminé de nos idéalistes. Rabelais est chaste entre tous les écrivains, et Pantagruel honorable entre tous les héros. » (Proudhon, De la Justice dans la Révolution, t. III, p. 315. Bruxelles, Lacroix, 1868.) « … Sans doute, ils (les livres de Rabelais) ne sont pas lecture de jeunes femmes ; mais ils ne contiennent pas un atome d’immoralité. L’immoralité littéraire est dans les peintures lascives et dans les narrations complaisantes d’actes honteux. De ces narrations et de ces peintures il n’y en a pas une, je dis pas une, dans Rabelais. » Etc. (Émile Faguet, Seizième Siècle, p. 125.) « Parlez- moi de Rabelais, voilà mon homme ! Que de profondeur, que de verve ! Que Voltaire, près de lui, est un petit garçon ! Montaigne lui-même n’en approche pas…. Rabelais, sous sa robe de bateleur, avait le mal en haine, et c’était tout un monde nouveau que sa sublime folie aspirait à créer. Il n’y a point, dans notre langue ni dans aucune langue, d’ouvrage plus sérieux que le sien. Il l’est quelquefois jusqu’à effrayer. » (Lamennais, Correspondance, lettre au baron de Vitrolles, ap. Jules Levallois, Revue bleue, 2 juin 1894, p. 680.)  ↩
  2.  Sur ces divers qualificatifs, cf. Proudhon, op. cit., t. III, p. 315 ; Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XI, p. 502 ; et Lamartine, Premières Méditations, Préface, pp. 5-6. De même que tout à l’heure pour Rabelais, donnons ici, en note, pour La Fontaine, un correctif aux brutales épithètes de Lamartine : « Il y a, dans La Fontaine, une plénitude de poésie qu’on ne trouve nulle part dans les autres auteurs français. » (Joubert, Pensées, t. II, p. 379.) « … Elle (la postérité) reconnaît La Fontaine pour l’auteur qui a le plus reproduit en lui et dans sa poésie toute réelle les traits de la race et du génie de nos pères, et, si un critique plus hardi que Voltaire (ce critique, le premier en date, est Joubert : cf. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. II, p. 315) vient à dire : « Notre véritable Homère, l’Homère des Français, qui le croirait ? c’est La Fontaine, » cette postérité y réfléchit un moment, et elle finit par répondre : « C’est vrai ». (Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. VII, p. 519.) « C’est La Fontaine qui est notre Homère, » (Taine, La Fontaine et ses fables, p. 46.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 244-268

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 244.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 244 [268]. Source : Internet Archive.

les poésies de Malherbe, les tragédies de Corneille et les œuvres de Voiture se sont établi comme un droit de me plaire toute ma vie ».

Bossuet (1627-1704), consulté sur celui de tous les ouvrages qu’il préférerait avoir fait, répondit : « Les Lettres provinciales de Pascal[244.1] ». Il avait aussi une prédilection particulière pour le poète latin Horace, prédilection que rien ne justifie, remarque Lamartine[244.2]. « Peut-être aussi, continue-t-il, cette inexplicable prédilection pour le moins divin de tous les poètes tenait-elle à ce que la poésie avait apparu à Bossuet enfant pour la première fois dans les pages de ce poète. Cette ravissante apparition s’était prolongée et changée en reconnaissance dans son âme. Il y a, dans les bibliothèques comme dans le monde, de mauvaises rencontres qui deviennent de vieilles amitiés. »

Lamartine ignorant, qui ne sait que son âme[244.3],

qui n’a rien compris à notre xvie siècle, qui a méconnu et malmené Montaigne[244.4], qui a traité Rabelais d’ « infâme cynique » et de « grand boueux de

[I.268.244]
  1.  Peignot, op. cit., t. I, p. 172.  ↩
  2.  Lamartine, Lectures pour tous, Vie de Bossuet, pp. 420-421. (Paris, Hachette, 1860.)  ↩
  3.  Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XI, Notes et Pensées, p. 462.  ↩
  4.  Cf. Lamartine, les Confidences, livre XI, xvi, p. 315. (Paris, M. Lévy, 1855.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 238-262

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 238.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 238 [262]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 239.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 239 [263]. Source : Internet Archive.

La reine Christine de Suède (1626-1689) professait le même culte pour le même Pétrone, « qu’elle mettait au-dessus de tous les auteurs latins », nous apprend un de ses fami­liers[238.1], et pour Martial, « qu’à l’âge de vingt-trois ans elle savait tout entier par cœur[238.2] », ce qui, soit dit en passant, révèle de singulières dispositions chez une jeune per­sonne[238.3]. Ajou-

[I.262.238]
  1.  Ap. Adolphe Retté, la Revue (ancienne Revue des Revues), 1er octobre 1904, p. 349.  ↩
  2.  Gui Patin, ap. Adolphe Retté, ibid. ; et Peignot, op. cit., t. I, p. 131.  ↩
  3.  Pétrone et Martial, qui ont si amplement et complaisamment décrit les amours hors nature et toutes les immondes passions de la Rome vieillissante, peuvent être considérés comme les deux écrivains latins « qui bravent le plus l’honnêteté ». Les dispositions de la jeune Christine ne se démentirent d’ailleurs pas, et il n’y a aucun doute sur la facilité et la licence de ses mœurs. Elle était, nous conte et nous démontre la Princesse Palatine (voir sa lettre du 10 novembre 1719 : Correspondance, t. II, pp. 185-186 ; Paris. Charpentier, 1869), « livrée à tous les genres de débauche ». Quant à ses lectures préférées, l’anecdote suivante révèle une fois de plus la liberté de goûts et d’allure de cette souveraine. « Saumaise étant à Stockholm, et au lit, malade de la goutte, lisait pour se désennuyer le Moyen de parvenir ; la reine Christine entre brusquement chez lui sans se faire annoncer : il n’a que le temps de cacher sous sa couverture le petit livre honteux (perfacetum quidem, ai subturpiculum libellum). Mais Christine, qui voit tout, l’a vu ; elle va prendre hardiment le livre jusque sous le drap, et, l’ouvrant, se met à le parcourir de l’œil avec sourire ; puis, appelant la belle de Sparre, sa fille d’honneur favorite, elle la force de lui lire tout haut certains endroits qu’elle lui indique, et qui couvrent ce noble et jeune front d’embarras et de rougeur, aux grands éclats de rire de tous les assistants. Huet tenait l’histoire de la bouche de Saumaise, et il la raconte en ses mémoires. » (Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au xvie siècle, p. 272, n. 3. Paris, Charpentier, 1869.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 222-246

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 222.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 222 [246]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 223.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 223 [247]. Source : Internet Archive.

sous de frais ombrages : celui qui vous ignore continue à marcher d’un pied fatigué, ou tombe épuisé sur la route ; celui qui vous connaît, nymphes bienfaisantes, accourt à vous, rafraîchit son front brûlant, lave ses mains flétries, et rajeunit en vous son cœur. Vous êtes éternellement belles, éternellement pures, clémentes à qui vous revient, fidèles à qui vous aime. Vous nous donnez le repos, et, si nous savons vous adorer avec une âme reconnaissante et un esprit intelligent, vous y ajoutez par surcroît quelque gloire. Qu’il se lève d’entre les morts et qu’il vous accuse, celui que vous avez trompé ! »

Cette superbe apothéose des Lettres mérite d’avoir pour corollaire ou pendant l’admirable page que Silvestre de Sacy (1801-1887), dans la péroraison de son article sur le Catalogue de la bibliothèque de feu J.-J. de Bure, a consacrée à sa propre bibliothèque et où il lui adresse ses adieux, cette émouvante et mémorable oraison funèbre, tant de fois citée[222.1], et qui est comme la « Tristesse d’Olym-

[I.246.222]
  1.  Et tant de fois altérée et faussée, car cette célèbre invocation a eu le sort des Provinciales et des Pensées de Pascal, « qu’on tronque toujours quand on le cite », selon la piquante remarque de M. Ferdinand Brunetière (Histoire et Littérature, t. I, p. 314). Comme exemples de ces inexactitudes et déformations, cf. Fontaine de Resbecq, Voyages littéraires sur les quais de la Seine, p. 134 ; — Rouveyre, Connaissances nécessaires à un bibliophile, 3e édit., t. II, pp. 163-164 ; — etc. Le pieux Jean Darche a fait mieux : il s’est approprié le texte, l’a démarqué et rebaptisé, puis l’a terminé en sermon : « O mes livres, mes chers livres, à moins que mes enfants soient dignes de vous posséder et qu’ils aient du Ciel le don de vous savoir apprécier et goûter, mes bien-aimés livres, un jour peut-être vous serez mis en vente ; d’autres vous achèteront et vous posséderont, possesseurs moins dignes de vous sans doute que votre maître actuel ! Ils sont bien à moi pourtant, ces livres, je les ai tous choisis un à un…. Mais, ô mon Dieu ! rien n’est stable en ce monde ! et ce sera bien ma faute si…. Amen ! » (Essai sur la lecture, pp. 374-375.) — Cet article de Silvestre de Sacy a paru dans le Journal des Débats du 25 octobre 1853, et il fait partie des Variétés littéraires, morales et historiques de cet écrivain (Paris, Didier-Perrin, 1884, 2 vol. in-12, 5e édit. : la 1re édit. est de 1858), t. I, pp. 242-255. « L’article mémorable… chef-d’œuvre de M. de Sacy, a été celui du mardi 25 octobre 1853, sur le Catalogue de la bibliothèque de feu J.-J. de Bure. » (Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XlV, p. 191.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 216-240

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 216.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 216 [240]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 217.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 217 [241]. Source : Internet Archive.

lire, c’est-à-dire à se perfectionner lui-même, à puiser dans ce merveilleux océan, formé de la fusion de tant de génies divers, les éléments de sa propre vie, de sa dignité, de son bonheur[216.1] ! » « … Ce mot de bibliophilie n’est pas de création récente. Nous l’avons trouvé inscrit pour la première fois sur le titre d’un intéressant petit livre, première œuvre bibliographique du savant et judicieux Salden (sous le pseudonyme de Christianus Liberius Germanus) : Bibliophilia, sive de scribendis, legendis et æstimandis exercitatio parænetica (Utrecht, 1681, in-16). Qu’on veuille bien accorder quelque attention à l’énoncé de ce titre, car il renferme la véritable et complète explication de ce qu’on entendait alors et de ce qu’on doit réellement entendre par ce mot de bibliophilie. La bibliophilie vraie, en effet, ne sépare pas l’œuvre du livre[216.2]. » « … Le vrai bibliophile ne cherche, par le livre, qu’un moyen plus direct et plus rapide — non pour lui seulement, mais pour les autres encore — de perfectionnement intellectuel et moral[216.3]. » « … Il faut donc que la connais-

[I.240.216]
  1.  Op. cit., pp. 3-4.  ↩
  2.  Op. cit., pp. 403-404.  ↩
  3.  Op. cit., p. 277. Dans le même ouvrage (p. 147), M. Mouravit dit encore : « O vous, qui ambitionnez ce titre chatouilleux de bibliophile, ou qui, plus modeste, osez simplement vous dire ami des livres, ne soyez jamais de ceux qui ont l’outrecuidance ou l’ingénuité de croire que, pour mériter ces noms,
    •  II suffit d’alléguer avoir beaucoup de livres*. »

     Cf. aussi la remarque enregistrée par Sainte-Beuve, (Causeries du lundi, t. XV, p. 375) : « La bibliographie… cette science des livres dont on a dit « qu’elle dispense trop « souvent de les lire ».

Le Livre, tome I, p. 213-237

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 213.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 213 [237]. Source : Internet Archive.

dit aussi le spirituel chroniqueur et humoriste bibliophile Jules Richard (1825-1899)[213.1] : « Après avoir profité de tous les biens de ce monde dans la juste mesure de mes moyens et de mes forces, je puis, sans hypocrisie, constater ici que, de toutes les jouissances, celles qui proviennent de l’amour des livres sont, sinon les plus vives, tout au moins les plus facilement et les plus longtemps renou­velables[213.2]. Au jeu, on ne gagne pas toujours ; avec les femmes, la vieillesse arrive avant la satiété. Il y a bien aussi la table ! Mais quand on a bu et mangé pendant deux heures, il faut s’arrêter. La pêche ! La chasse ! dira-t-on. — Pour la pêche, il faut de la patience et… du poisson ; pour la chasse, il faut des jambes et du gibier. Pour le livre, il ne faut que le livre[213.3]. » — Et des yeux, des yeux pas trop fatigués, est-il séant d’ajouter.

« Le Livre est l’instrument civilisateur par excel-

[I.237.213]
  1.  L’Art de former une bibliothèque, pp. 152-153.  ↩
  2.  Cf. le mot de Virgile : « On prétend que Virgile, interrogé sur les choses qui ne causent jamais ni dégoût ni satiété, répondit qu’on se lassait de tout, excepté de comprendre, — præter intelligere. » (Littré, ap. Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. V, p. 213.) « Il n’y a pas dans ce monde une joie plus vraie ni plus ardente que de voir une grande intelligence qui s’ouvre à vous. » (Gœthe, Werther, trad. Louis Énault, p. 103.)  ↩
  3.  « Il est bon d’exercer son esprit pour se procurer des plaisirs à tous les âges ; il est bon de se former des plaisirs intellectuels qui servent d’entr’actes aux plaisirs des sens…. » (Sénac de Meilhan, ap. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XII, p. 473.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 204-228

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 204.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 204 [228]. Source : Internet Archive.

je me rattache aux Lettres seules, le plus sûr des amours. Mais je n’en sépare pas ce qui en fait la force et l’honneur, je veux dire le sérieux et le vrai de la pensée[204.1]. »

Un secrétaire de Sainte-Beuve, l’érudit et fin critique Jules Levallois (1829-1903)[204.2], l’auteur de Cri-

[I.228.204]
  1.  Sainte-Beuve, Correspondance, t. II, p. 228.  ↩
  2.  « Après lui [M. Octave Lacroix], j’eus presque immédiatement pour secrétaire un homme, très jeune alors, et dont le nom, aujourd’hui bien connu, est, à lui seul, un éloge. M. Jules Levallois… » [Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. IV, p. 460, Appendice (1865)]. « … Un jeune écrivain, M. Jules Levallois, qui unit le goût vif des arts au sentiment des Lettres…. » (Id., Port-Royal, livre VI, t. V, p. 477, note.) « Jules Levallois… l’un des plus éminents critiques du xixe siècle. » (Jules Troubat, Sainte-Beuve intime et familier, p. 14. Paris, L. Duc, 1903. In-8, 31 pp.) « … Il y eut une heure où Jules Levallois, qui n’était plus, depuis des années, qu’un philosophe résigné, fut une puissance en littérature. Adolphe Guéroult, le fondateur de l’Opinion nationale, qui se connaissait en hommes, l’avait chargé de la critique littéraire dans son journal, et Jules Levallois fut là pour les livres ce que Francisque Sarcey fut pour les théâtres. Les « Variétés littéraires » de Levallois étaient aussi lues dans le corps du journal que la « Causerie dramatique » au bas du feuilleton. Et, pour toute une génération, consacrée aujourd’hui par la gloire, pour les Goncourt, pour Zola, pour Daudet, Jules Levallois fut « le bon juge », et, à ses heures, mérita d’être — alors que Schérer et Montégut écrivaient encore — regardé comme le successeur direct de Sainte-Beuve, dont il avait été le secrétaire…. Jules Levallois était un esprit supérieur que hantaient les problèmes de la destinée humaine ; mais… c’était aussi un esprit charmant, très brillant et très gai, qui séduisait tous ceux qui l’approchaient. » (Jules Claretie, le Figaro, 18 septembre 1903. Un secrétaire de Sainte-Beuve.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 197-221

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 197.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 197 [221]. Source : Internet Archive.

« Au catalogue de ses livres, écrivait un jour Jules Janin (1804-1874), on connaît un homme. Il est là dans sa sincérité ; voilà son rêve, et voilà ses amours[197.1]. »

Et Richardson (1689-1761), dans son roman de Clarisse Harlowe[197.2] : « Si vous avez intérêt de connaître une jeune personne, commencez par connaître les livres qu’elle lit ». « Il n’y a rien de si incontestable, ajoute Joseph de Maistre (1754-1821), en citant ce pas­sage[197.3]…. Il est certain qu’en parcourant les livres rassemblés par un homme, on connaît en peu de temps ce qu’il est, ce qu’il sait et ce qu’il aime[197.4]. »

Notre grand historien littéraire Sainte-Beuve (1802-1869), l’auteur de ces admirables Causeries du lundi qu’on a si justement qualifiées d’ « Encyclopédie des Lettres[197.5] », de « trésor inépuisable, que tout

[I.221.197]
  1.  Ap. Uzanne, Nos amis les livres, xi, p. 269.  ↩
  2.  Ap. Peignot, Manuel du bibliophile, t. I, p. 19.  ↩
  3.  Ap. Peignot, op. cit., t. I, pp. 19-20.  ↩
  4.  A cette série d’affirmations, il est bon d’opposer la légitime restriction de M. Jules Claretie (Causeries sur ma bibliothèque, dans les Annales littéraires des bibliophiles contemporains, 1890, p. 5) : « Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es. L’axiome peut être vrai pour un particulier qui choisit selon ses goûts, pour un amateur qui se compose une bibliothèque comme on composerait un bouquet…. Mais la vérité n’est plus stricte lorsqu’il s’agit d’un homme de lettres, tenu à tout garder, après avoir tout lu. »  ↩
  5.  Jules Claretie, le Figaro, 18 septembre 1903.  ↩

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