Flâneries

C’est une douce chose que flâner. — douce et salutaire,

Ce n’est pas d’aujourd’hui que cette vérité est reconnue. Il y a eu des flâneurs de tout temps, et pas n’est besoin de remonter jusqu’au vieil Homère « errant de ville en ville, » ni même à cet épicurien d’Horace qui se battait les flancs dans ses jardins de Tibur.

Qu’était-ce que Villon, sinon un incorrigible musard, un flâneur de la plus belle eau ?

Et ce Régnier qui « prenait les vers à la pipée ? »

Et Marot ?

Flâneurs, toujours flâneurs.

Balzac. — le grand, celui de la comédie humaine, — en dépit de ses quarante volumes, a perdu, — ou consacré, — nombre d’heures à flâner.

Paul de Kock flâne des demi-journées à sa fenêtre du boulevard Saint-Martin, Jules Sandeau des semaines entières le long des quais, devant l’étalage des bouquinistes,

Et Victor Hugo, là-bas, sur son rocher ? Il flâne tout comme un autre, pardi !

Ah ! sainte Flânerie, que d’apôtres tu as !

Je ne vois guère que les méchants et les imbéciles qui ne flânent pas.

Ainsi, ce Joye que les lauriers de la Pommeraye empêchaient de dormir, ne sortait pas de sa ténébreuse officine. Aller flâner à la Cannebière ? ah bien oui !

Quant aux imbéciles, ils ne savent pas flâner, ils se promènent, ils rôdent, ils regardent, ils écarquillent les yeux…, mais oculos habent et non vident. Ils ne flânent pas.

Est-il, je vous demande, rien de plus charmant, de plus délicieux, que de cheminer sans but, les mains dans ses poches, le nez au vent, le cigare aux lèvres ?

Que de sujets d’étude ! Que de choses on apprend !

Sur la vitre d’un magasin, j’aperçois une pancarte : « Ici on reçoit toutes les pièces blanches ? Toutes, sans exception, quelle confiance !

On en refuse donc ailleurs des « pièces blanches ? » J’avais bien entendu dire, il y a pas mal de temps, que les conducteurs d’omnibus faisaient fi de la monnaie du Pape — ce qui leur avait valu une menace d’excommunication, — mais, comme on ne parlait plus de l’affaire, je la croyais tombée dans l’eau ! sans le charitable avertissement de ce négociant, mon erreur subsisterait encore.

Et cet autre avis que je trouve à l’étalage d’une boutique, — sous vitre, — rue du Faubourg-Montmartre :

Bibi est là !

Qui diable cela peut-il être que ce Bibi ?…

Quel est donc ce mystère ?…

Mais, comme la poésie, la flânerie n’a pas qu’une corde à sa lyre. Dans le vaste champ qu’elle embrasse, elle se transforme en un rien de temps, passe du grave au doux, du plaisant au sévère.

Ainsi, vous tous, flâneurs mes amis, il est une remarque que vous n’avez pas manqué de faire, j’en suis sûr. C’est celle-ci :

On ne perce pas une rue, il ne se bâtit pas une place, un carrefour, sans qu’à chaque coin vienne s’établir un marchand de vin.

Et ce qu’il y a de mieux, c’est que ces débitants font tous leurs affaires, ou à peu près, et trouvent moyen, après dix ou vingt ans, de se payer la maison de campagne chère au bourgeois parisien.

L’administration se montre tout à fait prodigue de ces patentes œnophiles. Demandez-en une, deux, dix, les voilà.

Fort bien.

Mais si, au lieu de débiter des petits verres et des canons, il prend à quelque particulier l’envie d’ouvrir des conférences, de fonder une imprimerie ou une bibliothèque populaire ? si, au lieu de désaltérer ses concitoyens il se propose de les instruire et de les moraliser, c’est différent. Il voit surgir les obstacles administratifs et il apprend que la prodigalité ci-dessus mentionnée, applicable aux marchands de vin, deviendrait nuisible si elle s’étendait aux conférenciers.

Albert Cim.


Le Pavé littéraire et quotidien ; rédacteur en chef A. de Secondigné ; Paris, première année, nº 4 (19 déc. 1868).
Texte retranscrit d’après le fac-similé de la BnF, collection Gallica (p. 3).

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