Préface ou extraits de l’Histoire de la goguette

J’ai écrit une Histoire des Sociétés chantantes, dites Goguettes. Je crois que ce travail, qui comporte la matière d’un volume, est intéressant, mais je n’en puis donner ici que des extraits, sous peine de faire un volume de six cents pages.

Qu’est-ce que la Goguette, vont s’écrier mes lecteurs ? Ce n’est pas….. c’était, (car depuis plus de vingt ans la Goguette n’existe plus) c’était un monde à part, cherchant ses plaisirs un peu partout et simple dans ses goûts. Le Goguettier était généralement joyeux, insouciant, d’allures très fraternelles surtout, parfois un peu grotesque dans ses prétentions ; — mais on a chacun ses petits défauts, — et je ne sais si les habits galonnés d’or et les perruques blanches dont certaine classe affuble ses domestiques ne sont pas aussi comiques que les rubans dont les Goguettiers se décoraient.

La Goguette, c’était le cabaret où l’on chantait, et non la Société chantante organisée, où les sociétaires ont seuls le droit d’entrer et de se faire entendre ; comme furent les Soupers de Momus, le Gymnase lyrique, ou comme sont aujourd’hui le Caveau et la Lice chansonnière. Quelques visiteurs assistent à ces joyeuses réunions, mais cela ne suffit pas pour les faire entrer dans notre cadre : ce sont des Sociétés littéraires. A la Goguette on recevait tout le monde ; il suffisait, pour chanter à son tour, de donner son nom au bureau, car il y avait un bureau, comme en témoignera plus loin l’instruction du préfet Anglès.

A certaines époques, il y avait bien un semblant d’organisation de Société exigé par la Préfecture, mais c’était surtout pour être violé que ce règlement était établi. Quant au règlement intérieur, celui-là était confié au Président de la soirée et son observation était rigoureuse.

Les Goguettes ont joué un rôle important dans la vie du peuple parisien, car c’est par le peuple, le peuple travailleur, que ces réunions étaient fréquentées, et, à ce titre, leur physiologie mérite d’être connue et étudiée.

Certaines personnalités qui se sont produites à la Goguette sont arrivées à quelque peu de réputation, leurs noms sont conservés dans les pages de brochures intimes, mais presque toutes ces physionomies intéressantes et originales, qu’on peut appeler les célébrités de la chanson populaire, sont absolument ignorées. Cela est regrettable, car il y a dans ce groupe des hommes de valeur dont les œuvres ne seront peut-être jamais exhumées des recueils introuvables où elles reposent en paix sous la poussière et l’oubli. — Que d’esprit perdu ! que d’œuvres ignorées qui mériteraient d’être connues !

La Goguette avait son Vincent-de-Paul, c’était Henry Piaud ; son banquier, c’était Auguste Lecrique ; son dessinateur, c’était Hippolyte Mailly ; son sculpteur, c’était Georges d’Ambly ; ses Talma, c’étaient Desmartin, Mathey, Jules Leriche et Roussel ; ses compositeurs, c’étaient Vaudry, Villers et Collignon ; ses auteurs, ils étaient cent, ses chanteurs, ils étaient mille.

C’est de cette société toute mêlée, toute bruyante et qui vivait de sa vie particulière, que je me propose d’entretenir mes lecteurs. Je vais tâcher d’éclairer ces figures que j’ai connues pour la plupart, heureux si je puis faire rendre justice à ces amis disparus.

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En 1818, c’était après ces agapes plébéiennes que l’un des convives engageait les autres à chanter une chanson, et l’on ne se faisait pas prier. Si la vieille chanson à boire ou les couplets du Vaudeville, en vogue, prenaient leur tour, ce n’était que comme lever de rideau, et pour attendre celui qui savait les chansons patriotiques. Philoctète, de Marcillac, était chaleureusement applaudi.

O Philoctète, ô héros malheureux,
Combien le sort éprouve ta constance !
Toi qu’entouraient la grandeur, la puissance,
Te voilà seul en ces climats affreux !

L’allusion à l’Empereur exilé, bien qu’enrubannée de toutes les figures mythologiques, si goûtées alors, était saisie des auditeurs et très appréciée, mais le vrai, le grand succès était réservé à la chanson le Mont Saint-Jean :

Là, des premiers soldats du monde
Le sang inonda les guérets,
Et l’on vit la terre féconde
Changer ses épis en cyprès.
Chaque nuit, dans la brise errante
Des eaux, des forêts et des cieux,
Des preux j’entends la voix mourante
Nous crier pour derniers adieux :
O mont Saint-Jean, nouvelles Thermopiles,
Si quelqu’un profanait tes funèbres asiles,
Fais-lui crier par tes échos :
Tu vas fouler la cendre des héros !

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Un Chansonnier de ce temps-là, que j’ai beaucoup connu, L.-M. Ponty, me disait que l’enthousiasme que produisait cette chanson allait jusqu’aux larmes ; et cela se comprend, il y avait toujours parmi les auditeurs quelques vieux soldats, débris de cette vaillante armée qui avait commencé sa marche victorieuse à Jemmapes, avec la République, et qui venait de s’arrêter vaincue à Waterloo.

Parmi les autres chansons de la même époque et du même esprit il ne faut pas oublier la Colonne.

Ah ! qu’on est fier d’être français
Quand on regarde la colonne.

Puis : Dis-moi, soldat, dis-moi, t’en souviens-tu ?

L’auteur de toutes ces chansons, qui traduisaient si chaleureusement les sentiments du peuple, était un tout jeune homme, Émile Debraux. Il était né en 1796 le 30 août, à Ancerville (Meuse), où son père exerçait les fonctions d’huissier de la Justice de Paix, en même temps que la profession de tailleur d’habits, ce qui nous donne la certitude que ce brave lorrain était sans fortune. Cependant Émile Debraux avait fait d’assez bonnes études au lycée impérial, où quelque protection l’avait sans doute fait entrer. Il avait donc 22 ans lors de ses premiers et très grands succès. Doué d’une nature éminemment sensible, celui que Béranger devait nommer plus tard le pauvre Émile se sentait la rougeur au front en songeant aux malheurs de la patrie et sa poésie était l’interprète de son cœur déchiré.

Debraux vivait d’un modique emploi à la bibliothèque de l’École de médecine ; il était déjà marié et père, on le rencontrait dans toutes les Goguettes, où il chantait ses chansons d’une voie aigre et fêlée, mais il n’avait pas besoin de propager ses œuvres lui-même : en peu de temps les chanteurs de la rue, les salons libéraux, les ateliers, n’eurent bientôt qu’une voix pour répéter ses couplets et les répandre dans toute la France.

Sa poésie était bien celle du peuple : mélange d’expressions saisissantes et de phrases aux tournures parfois vulgaires, mais où le sentiment domine toujours. Fanfan la Tulipe est le type de la vraie chanson populaire, et Debraux s’est entièrement révélé dans cette œuvre, remarquable tant au point de vue du cadre que des sentiments qui y sont exprimés ; elle eut une immense vogue. Qui n’a entendu :

En avant, Fanfan la Tulipe,
Oui mill’ nom d’un’ pipe en avant.

La fumée du succès troubla la cervelle du chansonnier patriote, et Debraux fut bientôt un moule à chansons. En 1820, il publiait son premier volume : Chansonnettes et poésies légères, Paris chez Henrion, libraire, quai des Augustins.

Le titre de ce recueil était absolument faux.

Nous aurons à reparler de Debraux plus loin. Revenons aux Goguettes en général.

En 1820, il y en avait des centaines dans Paris et la banlieue : ce n’étaient déjà plus les réunions sans ordre de 1818 ; de grands progrès s’étaient accomplis, les séances avaient lieu à jour fixe, elles avaient un président, des vice-présidents et même des secrétaires, appelés maîtres des chants. Chaque Goguette avait un nom particulier. Nous possédions : les Joyeux, les bons Drilles, les Lapins, les Frileux à la barrière Poissonnière, le Pot-Blanc au faubourg Saint-Honoré, très fréquenté par les auteurs ; le Petit tambour au quai de la Tournelle ; (il existe encore, et fut présidé par Debraux) ; les Altérés, les Épicuriens qui n’ont pas cessé d’exister, et que Massé préside depuis plus de vingt ans ; les Enfants de Bacchus, les Suce-canelle, les Boit-sans-soif, les Braillards, les Bons Enfants, les Sans-soucis, les Charmants Viveurs, à l’Île d’amour, en haut de Belleville, les Francs-Gaillards, à la barrière du Maine, l’Épée royale à Belleville, etc., puis, dans un autre ordre d’idées, les Grognards, à la Villette, les Vrais Français, les Enfants de la Patrie, les Amis de la gloire, rue Guérin-Boisseau. Le Président ne manquait pas de dire à chaque visiteur : Vous savez, ici on est pour le p’tit, ce qui signifiait : pour le petit caporal.

Combien de titres de sociétés ne sont pas arrivés jusqu’à nous, tant les cabarets chantants avaient poussé vite à cette époque.

Toutes ces voix réunies finirent par faire trop de bruit pour ne pas être entendues de la police de la Restauration, qui, depuis longtemps déjà, tendait l’oreille afin de connaître les refrains qui avaient le plus de succès dans les Goguettes.

Aussi en Mars 1820, Anglès, alors Préfet de police, cet Anglès que Napoléon avait créé comte et qui voulait faire oublier son attachement à l’usurpateur par un dévouement de premier choix à S. M. Louis XVIII, lequel lui avait accordé des lettres de noblesse et renouvelé le titre de comte, crut qu’il était temps d’asperger ces foyers de libéralisme. Ayant taillé sa meilleure plume blanche, il adressa aux commissaires de la ville de Paris des instructions secrètes et bien senties. Elles n’ont jamais été publiées. En voici un extrait, qui me fait regretter de n’avoir pas plus de place pour les donner dans leur entier.

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« Ces réunions, qui toutes prennent des titres insignifiants en apparence, sont composées d’individus animés en général d’un très mauvais esprit ; dans la plupart on chante des chansons, on lit des poésies où, à la faveur et sous le voile de l’allégorie, le gouvernement, la religion, les mœurs, sont également outragés, les choses et les personnes également attaquées, menacées.

Des lieux consacrés au public uniquement pour la consommation qu’il vient y faire sont transformés en véritables clubs où se manifeste hautement l’esprit le plus contraire à l’ordre et à la tranquillité, la licence y est souvent portée à son comble : je n’ai que trop de renseignements qui m’en donnent la certitude.

Je vous charge en conséquence, Monsieur, de vous procurer avec autant d’exactitude que possible des informations sur ces réunions de chanteurs ou auteurs de chansons, communément appelées Goguettes, et d’en dresser un état dans lequel vous inscrirez tous les renseignements confidentiels que vous pourrez obtenir : 1º sur le genre d’individus qui composent la réunion ; 2º sur l’état et profession et sur l’esprit de ceux qui la dirigent, en me faisant connaître nommément les personnes que vous sauriez avoir le plus d’influence sur la réunion ; 3º sur l’état ou genre de commerce et sur l’opinion connue du maître de l’établissement.

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Il est nécessaire que vous préveniez le chef de l’établissement qu’il doit cesser, dès cet instant, de tolérer toute espèce de réunions jusqu’à ce qu’il en ait obtenu la permission à ma préfecture, conformément à ce que prescrit l’art. 294 du Code pénal.

Il est bon d’employer la modération puisqu’il n’est nullement question de restreindre une faculté que la loi reconnaît, mais de la soumettre aux règles qu’elle impose. »

Le Ministre d’État, Comte Anglès,
Préfet de police.

Comme on le voit, rien ne manque à ces instructions : le côté policier y est pratiqué de la pire façon et le dernier paragraphe couvre la blessure d’une pommade fabriquée à l’enseigne Saint-Ignace. Le coup était dur, mortel même, si la chanson pouvait mourir.

Comme bien on le pense, les commissaires se mirent en campagne et en quelques mois la panique fit fermer un grand nombre de ces maisons où la Licence était portée à son comble et où l’on propageait le plus mauvais esprit. Cette licence et ce mauvais esprit, c’était le libéralisme bonapartiste. Le Comte Anglès ne se souvenait plus, mais plus du tout, qu’il devait son titre à S. M. l’empereur et roi qui l’avait aussi nommé maître des requêtes en 1809.

On chantait beaucoup en France et surtout à Paris, en 1820. Aussi cette chasse aux sociétés chantantes émut non seulement la classe ouvrière mais aussi la bourgeoisie libérale. On sentait bien que ce rappel à la loi était un prétexte pour disperser des groupes de citoyens, qui ne pensaient pas que les missionnaires étaient appelés à conserver à la France les grands principes dont la conquête lui avait coûté tant de peines et de sang.

Béranger, dont les chansons étaient répétées dans toutes les Goguettes, et qui savait bon gré à ces amis inconnus de leur propagande, en présence de ces tracasseries de police, crut de son devoir de prendre la parole à sa manière sur la situation. Armé de cette ironie qui lui était particulière et frappait si juste, il défendit les Goguettes en lançant dans le public un petit chef-d’œuvre de verve : La Faridondaine ou la Conspiration des chansons.

Écoute, mouchard, mon ami,
Je suis ton capitaine,
Sois gai pour tromper l’ennemi
Et chante à perdre haleine.
Tu sais que Monseigneur Anglès,
La Faridondaine,
A peur des couplets,
Apprends qu’on en fait contre lui
Biribi,
A la façon de Barbari
Mon ami.

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Biribi veut dire en latin
L’homme de Sainte-Hélène ;
Barbari c’est, j’en suis certain,
Un peuple qu’on enchaîne.
Mon ami ce n’est pas le roi ;
La Faridondaine
Attaque la foi,
Que dirait de mieux Marchangy
Biribi,
Sur la façon de Barbari
Mon ami ?

La chanson eut du retentissement, les intéressés la propagèrent. Béranger raillait dans sa critique l’avocat général à la Cour de Paris, Marchangy ; mais il en coûte de s’attaquer aux puissants, et cet homme impitoyable se souvint, l’année suivante, des traits acérés du poète.

Quand Béranger fut traduit à la barre pour la publication de son recueil en 1821, c’est Marchangy qu’il trouva en face de lui comme accusateur. Ce n’était pas la plaisanterie que cet homme avait sur la lèvre, mais la haine, cette haine calculée et froide qui devait pousser ce même Marchangy à jeter à l’échafaud, un an plus tard, ces quatre enfants martyrs : les Sergents de la Rochelle…

Revenons à la Goguette :

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La goguette « Les Animaux »

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Les Animaux, ou la Ménagerie, (l’un et l’autre se disait) c’était la plus originale des Goguettes ; chacun de ses membres portait le nom d’un animal, soit reptile, oiseau, poisson, quadrupède ou bipède, voire même celui d’un animal de fantaisie.

Tous les chansonniers militants de l’époque faisaient partie de cette Société, un lien de grande fraternité les unissait, le président était Charles Gille, ou plutôt le Moucheron, car on laissait à l’entrée de la salle son nom de famille pour ne répondre qu’à son nom de bête.

Les séances avaient lieu le vendredi et l’on commençait à chanter aussitôt que treize animaux étaient réunis. Un chien ou un chat, dans la salle, comptait dans ce nombre treize. La Ménagerie avait son argot : les visiteurs se nommaient des rossignols, (c’était gentil ça !) les visiteuses des fauvettes, (on n’est pas plus gracieux). Le Président voulait-il rappeler au silence les Animaux un peu trop bruyants, il s’écriait : Carter, Carter ! C’était le nom d’un dompteur célèbre. — Pour faire applaudir les chansons, ces mots retentissaient dans la salle : « Animaux, à nous les pattes ! »

La première séance de cette singulière Société eut lieu en 1841, rue Saint-Germain-l’Auxerrois, chez un marchand de vins nommé Bacquet, puis on vint s’installer chez un autre petit marchand de vins de la rue de la Tixéranderie disparue aujourd’hui.

La police eut bientôt connaissance de ses réunions et les crut d’autant plus redoutables que les assistants cachaient leurs noms. Chaque quinzaine, il fallait changer de local, souvent parce qu’on était traqué, d’autres fois parce que le débitant pris de peur vous congédiait. Il était presque indispensable que le propriétaire de la salle fût un ami, car les Animaux n’étaient pas riches et leur consommation n’augmentait guère le chiffre de la recette.

Des séances furent tenues au quai de Gesvres, puis rue de la Vannerie, puis à la banlieue. Plus ils étaient traqués, plus les Animaux riaient et chantaient. Heureux qui pouvait assister aux séances !

Dans les autres Goguettes, le préambule de chaque séance était : « Toute chanson politique ou attaquant la personne du roi est sévèrement interdite. » Là, le Président donnait le signal des chants par ces mots : « Les chansons politiques sont permises, on peut dire zut au roi. » Zut n’est ici qu’une traduction. Les idées républicaines qui germaient parmi le peuple, à cette époque, n’avaient pas de propagateurs plus ardents que ces artisans-rimeurs.

Les principaux membres de la Ménagerie étaient Charles Gille, Fondateur-Président, le Moucheron ; Gustave Leroy, le Coq-d’inde ; Christian Sailer, le Cochon ; Landragin, le Chameau ; Duverger, le Cerf ; Charles Cuisin, l’Échidné, (on prononçait l’échiné) ; Fontelle, le Loup ; Faufignol, le Cheval ; Gaudron, le Rouget ; Alexandre Guérin, le Tabis ; etc., etc. La liste entière avait épuisé Buffon.

En 1846, époque où les Animaux, après avoir subi, à différentes reprises, de longs mois de silence forcé, commencèrent à se disperser, ils étaient plus de cinq cents qui avaient reçu le baptême, car il y avait un baptême. Il était civil, incivil, aquatique et vinicole. Cette cérémonie était joyeuse : il faut bien penser que la gaîté avait sa place dans des réunions composées en grande partie d’hommes de vingt à trente ans.

Le grand prêtre, — c’était un grand beau garçon nommé Ernest Richard, de son nom de bête le Lézard, — officiait de la façon suivante :

Le récipiendaire s’avançait escorté de ses doux parrains, au milieu d’une salle où l’attendaient le grand prêtre monté sur un escabeau, le président et quelques sociétaires. Le néophyte était placé devant l’officiant et lui tournant le dos. Ce dernier étendait la main droite comme pour bénir la nouvelle bête et l’un des deux parrains présentait à son filleul un verre plein. Au moment où celui-ci allait le saisir, le grand prêtre s’en emparait et en même temps versait de la main gauche le contenu d’une carafe remplie d’eau, qu’il avait tenue cachée, sur la tête du camarade qui se retournait tout surpris et apercevait le Lézard qui buvait le verre de vin ; les rires éclataient, le président s’avançait vers le néophyte et lui tendait la main en disant : apprends, mon cher, que Beaumarchais a raison.

« C’est ainsi que dans la vie
Ce qu’on croit tenir nous fuit. »

Et lui donnant l’accolade fraternelle, il continuait : il n’y a rien de changé en France, il n’y a qu’une bête de plus ! tu es des nôtres. Notre morale est facile, c’est la fraternité. Quand tu auras deux sous, si ton camarade n’en a pas, tu dois lui en donner un ; essuie-toi, et viens trinquer avec nous ! Et l’on rentrait dans la salle de chants, car, je l’ai dit, la cérémonie avait lieu dans une salle particulière et n’avait que des animaux pour témoins.

Les sociétaires de la Ménagerie n’obéissaient à aucun règlement et ne payaient pas de cotisation.

Le Président, Charles Gille, avait composé la chanson d’ouverture, œuvre pleine de verve et d’entrain restée inédite. En voici le refrain et quelques vers :

A nous, gais fous !
Loin des regards jaloux,
Des faux dévots,
Des pédants et des sots,
Il faut qu’on rie
A la ménagerie,
En dépit des décrets,
Des arrêts !

Vis-à-vis de certain Préfet
La loge est un peu compromise,
Car son permis, la mal-apprise,
Elle l’a pris sous son bonnet.

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De bons principes tous imbus,
Du progrès nous suivons la marche
Et fondons une nouvelle arche
Dans le déluge des abus.

A nous, gais fous !

C’est aux Animaux que Charles Gille donna la primeur de ses chants les plus populaires : Le Vengeur.

« Des marins de la République
Montaient le vaisseau le Vengeur. »

la 32e Demi-brigade, le Départ des Volontaires en 92, le Cabaret de Ramponneau, la Fête des Champeaux, les Souvenirs et vingt autres. Ce chansonnier de race, qui se suicida en 1856, à 36 ans, fatigué des déceptions de l’existence, avait formé le projet d’enseigner au peuple l’histoire de la Révolution en chansons. Les essais qu’il a laissés prouvent qu’il était de taille à accomplir cette tâche.

Il est très regrettable que les œuvres de Charles Gille, éparses dans des recueils oubliés, ou inédites, ne soient pas recueillies ; c’est un bon livre à faire. Il est certain que nous n’avons pas aujourd’hui un chansonnier de cette valeur.

Il laisse cent cinquante chansons. Toutes ne sont pas politiques, le sentiment tient une grande place dans son recueil. A côté du Bataillon de la Moselle, il y a la Fée aux aiguilles. Un éditeur, s. v. p.

La présidence de la Ménagerie conduisit Charles Gille à Sainte-Pélagie, il fut condamné à six mois pour avoir tenu une société sans autorisation ; c’est alors que les Animaux achevèrent de se disperser… On touchait à 1848, beaucoup d’entre eux furent tués sur les barricades de Février et, quatre mois plus tard, celles de juin en ensevelirent un plus grand nombre encore sous leurs pavés ensanglantés. Il en restait cependant de ces vaillants prolétaires, car, à une soirée donnée au bénéfice d’un des leurs, en 1849, trois cents répondirent encore à l’appel.

La goguette de L’Assommoir

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Tout près du marché du Temple, dans le 3e arrondissement, encaissée, perdue, introuvable pour les gens qui ne sont pas nés dans ce quartier, est une minuscule place, qui se nomme rue de la petite Corderie.

Une fois là, on oublie qu’on est dans Paris, la grande ville. Des femmes travaillent sur le seuil des portes et les enfants jouent et se battent à leur aise sur la chaussée, sans être dérangés par les voitures. D’où viendraient-elles, où iraient-elles ? D’un côté, la susdite place donne rue Dupuis et de l’autre rue Dupetit-Thouars : les noms de ces deux hommes célèbres sont portés par des voies que le piéton seul connaît.

Quand par hasard un véhicule s’aventure dans ce passage, c’est qu’il se dirige tout droit vers la maison dont je vais entretenir mes lecteurs. Elle est occupée aujourd’hui par un marchand d’habits pour la province, c’est-à-dire qu’elle est aussi paisible qu’elle était bruyante il y a trente ans.

C’était là, dans cette maison qui vous regarde quand on arrive sur la place par la rue Dupetit-Thouars, qu’était situé un établissement très connu dans tout l’arrondissement, sous ce nom, devenu célèbre depuis : l’Assommoir.

Rien de plus curieux que cet établissement : local, personnel et habitués. Le maître du lieu était un grand bonhomme mince, à la figure maigre et sanguine. Son œil ne regardait pas en face, il se coiffait d’une calotte de velours noir et l’ensemble de sa personne avait l’aspect du sacristain retiré des affaires ; il se nommait Montier. Les habitués de son comptoir et sa clientèle, en général, disaient de lui : il remue la casserole, ou : il est de la grande boutique. L’une et l’autre de ces deux phrases signifient : il est de la police. ( ? ?)

Cet établissement comportait un rez-de-chaussée orné d’un vaste comptoir, où les chiffonniers du quartier venaient lamper le verre d’eau d’af, selon leur langage imagé, et s’assommer. C’est de là que la maison tenait son nom, qui n’était écrit nulle part et que tout le monde répétait.

Le soir, on apercevait, sur la droite, en regardant le comptoir, les mannequins des consommateurs qui attendaient patiemment, comme leurs propriétaires, l’heure réglementaire de prendre leur élan par la ville ; pendant le jour, la place occupée par les cachemires d’osier, nom poétique dont on baptisait les mannequins, était un passage conduisant à une salle où se tenait un Maître de boxe.

Les dimanches et lundis, le bruit d’une musique endiablée qui empêchait les voisins de dormir, appelait la jeunesse du quartier au plaisir de la danse. Le bal Montier était situé au premier étage ; il fallait gravir au moins vingt-cinq marches pour y arriver. Sa clientèle se composait, pour la partie féminine, de petites aboyeuses du temple, — on nomme ainsi les filles de boutique qui appellent les passants, — et des petites ouvrières émancipées des environs. Quant au côté masculin, il comportait des commis de magasin attirés par l’entrain un peu bruyant des danseuses et de jeunes ouvriers : bijoutiers, graveurs ou portefeuillistes, dont ce centre fourmille.

Quelques vilains mossieurs s’y glissaient parfois et leur présence transformait la salle de bal en salle de boxe. Les coups étaient portés avec moins de principes, mais souvent avec plus de vigueur que dans la salle du rez-de-chaussée, ce qui donnait une besogne assez suivie aux agents de police quand l’expulsion n’était pas pratiquée par le chef de l’établissement lui-même.

Dans cette même salle de bal du premier étage, trois sociétés chantantes se réunissaient. Ces jours-là, l’orchestre devenait le bureau et la salle était complètement garnie de tables. Un piano placé un peu en avant du bureau était là pour accompagner les chanteurs ou chanteuses qui voulaient bien se faire entendre. Le pianiste se nommait Eugène Petit ; il doublait son talent de pianiste de celui de chanteur ; baryton au timbre agréable, il disait avec beaucoup de brio et de goût les Darcier. Être accompagnateur dans une Goguette n’est pas un travail facile, car la plupart des chanteurs ignorent la musique et, chantant agréablement, croient qu’ils chantent juste. Hélas ! pauvre Petit ! à chaque changement de tonalité il regardait son chanteur et le suivait plus de l’œil que de l’oreille. Cet artiste était précieux pour la maison, il est aujourd’hui répétiteur à l’Eldorado. Le public était exclusivement composé d’ouvriers. Les séances avaient lieu les mardi, jeudi et samedi ; le jeudi, sous la présidence de Dalès aîné, les mardi et samedi, le président était le père Allier, un conservateur ardent. Ce vieux petit bonhomme, à la face plissée, à l’œil petit et sondeur du policier, n’aimait que la chanson joyeuse ; la gaudriole de toute marque avait sa protection ; mais entendait-il dans un couplet les mots : Fraternité, Progrès ou Liberté, il bondissait sur sa chaise, c’est dire qu’il bondissait souvent, surtout avec le public du samedi, plus turbulent que celui des autres jours. Bien que les chansons dites politiques étaient rares sous l’empire, on en chantait cependant à la Goguette. Gustave Leroy, un chansonnier très populaire alors, venait souvent aux réunions du samedi et ne se gênait pas pour égratigner de ses vers les institutions césariennes.

Le père Allier fit, un soir, (le dernier de sa puissance !) un coup d’autorité aussi héroïque que dangereux. Voici le fait :

C’était en 1855. Le grand Charles Cuisin chantait, de sa voix bien timbrée et forte, la 32e Demi-brigade, de Charles Gille, chanson historique et républicaine. Les applaudissements éclataient après chaque couplet.

Aussi la figure du père Allier se contractait d’autant plus. Arrivé à ces lignes qui peignent la situation de la France en 1815 :

Ce n’est plus l’empereur,
C’est le sol, c’est l’honneur.
Notre cause est la même !

le Président éclate, il martyrise son bureau à coups de maillet (c’était sa sonnette), il veut imposer silence au chanteur, mais sa voix ne peut dominer le bruit, toute la salle reprend en chœur :

En avant la trente-deuxième,
La trente-deuxième, en avant !

Le père Allier est bleu, cramoisi, il croit que c’est l’insurrection qui s’annonce. Je vais faire éteindre le gaz, dit-il ; il se couvre, descend précipitamment les marches de son bureau et celles qui le séparent du rez-de-chaussée et, quelques minutes après, pendant que Charles Cuisin terminait sa chanson, le gaz s’éteignit tout à coup. On peut se figurer l’effet que produisit cet exploit. Deux cents personnes, hommes et femmes, étaient pêle-mêle dans l’obscurité, ayant au milieu d’eux des tables garnies de verres et de bouteilles, les uns riaient, les autres criaient, cependant la foule se dirigeait vers l’escalier et en quelques minutes la salle fut vide.

Les protestations les plus vives se firent entendre dans un langage aussi imagé que peu flatteur pour le bonhomme-éteignoir. Les mots tombaient si drus sur la tête du vieux bonapartiste que, même au milieu de deux sergents de ville qui le protégeaient, sa figure avait pris la teinte vert-jaune des voleurs pris la main dans le sac.

Les patrons eux-mêmes n’osèrent pas prendre sa défense, car c’est par un garçon qu’il avait fait fermer le compteur de la salle. Le fils Montier, un jeune homme d’une vingtaine d’années, balbutiait timidement : « vous avez eu drôlement tort ! » Le règne du père Allier était fini ; il ne reparut plus à la Goguette, on l’aperçut quelquefois sous sa calotte noire rôdant autour du comptoir du rez-de-chaussée, mais ce fut tout. Si quelque Goguettier passait, il ne manquait pas de le saluer de ces mots : « Tiens ! v’là l’éteignoir. »

La Goguette du Jeudi, dite : Les enfants du Temple, était d’un aspect et d’un caractère tout différents de celle du mardi. La tenue des visiteurs était meilleure, on sentait qu’il y avait entre eux plus d’intimité. De son côté, le président Dalès aîné s’entendait parfaitement à diriger les plaisirs de la soirée : c’était la phrase officielle.

Dalès aîné était un chansonnier de valeur, ses couplets sont irréprochables au point de vue de la forme ; s’ils manquent quelquefois de laisser-aller, c’est tout ce qu’on peut leur reprocher. Sa plus faible chanson : Montons à la barrière eut une très grande vogue en 1844. Dalès chantait bien et sa grosse face rose et réjouie rappelait celle de Désaugiers ; il cultivait avec suite le calembour ; il est vrai qu’il était ami de Commerson et collaborait au Tintamarre, circonstance atténuante.

Les auteurs se rencontraient nombreux aux Enfants du Temple, on y entendait Victor Robineau, chansonnier très lettré, auteur de la jolie chanson la Locomotive ; Charles Gille, un grand chansonnier ; Pister, auteur d’une toute poétique romance, le Petit bouton d’or, qui obtint un grand succès un an après la mort de son auteur ; Duchenne, qui, étant alors ouvrier et non éditeur, comme il le devint, faisait des chansons et non des canards ; Georges, dit le démoc, sculpteur, chansonnier très original ; Eugène Baillet, (consulter le présent volume) ; Eugène Imbert, un lettré dont nous reparlerons ; Auguste Alais, un ouvrier horloger, qui a fait à lui seul plus de bonnes chansons que tous les faiseurs du concert réunis, et dont le nom est aussi ignoré qu’il mériterait d’être connu ; Gustave Leroy, le plus populaire des chansonniers de ce temps-là ; Noël Mouret, auteur de Charlotte la républicaine, œuvre qui a plus de réputation que de mérite, il est vrai. — Colmance y venait aussi fréquemment. Ses succès étaient très grands, son Petit bleu faisait fureur ainsi que les P’tits agneaux ; Landragin y faisait aussi des visites, il a publié, depuis, le remarquable volume de ses chansons sous ce titre : Chansons d’un homme libre.

Parmi les chanteurs, on en compte qui sont devenus de vrais artistes : Renard, le pauvre Renard, — il était alors fondeur en cuivre et ne pensait guère à l’opéra, — chantait des chansons au moins joyeuses à l’Assommoir. Hector, un baryton qui a chanté les grands opéras en province avec succès, s’exerçait là dans la fumée des pipes, et Valotte, le joyeux chanteur comique, disait la Tourte à papa, au milieu d’un éclat de rire général.

Le premier jeudi de chaque mois, il y avait chez Montier un concours de poésie, ce qui n’était pas d’un mince intérêt pour les auteurs et pour le public, toujours heureux de voir couronner les amis. Le concours se composait généralement de dix à douze pièces : elles étaient examinées par les auteurs qui ne concouraient pas. On décernait trois prix ; un petit salon était réservé aux délibérations du jury. Le plus souvent les auteurs faisaient écrire leur pièce par des étrangers, afin que leur écriture ne fût pas reconnue et que toute influence amicale fût impossible. — Le goguettier avait de la conscience ! — Il suffisait de deux heures pour délibérer ; à onze heures, le jury rentrait dans la salle, cette rentrée provoquait toujours un mouvement de curiosité et d’émotions diverses. Les concurrents étaient anxieux jusqu’au moment où le rapporteur du jury, prenant place au bureau, disait : la parole est à l’auteur de la chanson : (suivait le titre). Cette phrase était encore répétée deux fois, alors on connaissait les lauréats et l’ordre dans lequel ils étaient couronnés, car c’était toujours le 3e prix qui était nommé le premier, et ainsi de suite.

Après la lecture des trois pièces, le président appelait chacun des vainqueurs par son nom et lui décernait le prix mérité, an milieu des applaudissements. Quelquefois cependant, le public ne partageait pas l’avis du jury et des protestations s’élevaient. La raison en est simple : le public jugeait d’après les sentiments exprimés et faisait bon marché de la forme, tandis qu’au contraire les jurés, plus connaisseurs, s’y attachaient.

Les prix étaient des volumes achetés par le pourvoyeur, — c’était le nom de tout chef d’établissement à la Goguette — et le sieur Montier avait des connaissances peu étendues en littérature. L’aspect, la reliure d’un livre étaient pour lui toute sa valeur : heureux celui qui tombait sur un bon lot. — Un soir, il donne au Président les trois volumes à distribuer ; celui-ci les examine et s’écrie : comment ! le Manuel du sapeur-pompier, pour deuxième prix ? Mais cela n’est pas sérieux. — Pas sérieux ? reprend le donateur d’un ton sévère, et pourquoi cela, s’il vous plaît ? Les Pompiers sont d’honnêtes gens et tout ce qui parle d’eux est bon ! Et ce deuxième prix fut gagné….. par moi.

Un livre composé des pièces couronnées à l’Assommoir serait certainement curieux, on y trouverait les sentiments du peuple exprimés par lui-même, sa gaîté, ses critiques, sa poésie. Les chants de revendications ne manquaient pas, beaucoup sont dignes d’être étudiés : le vrai langage du travailleur est là.

La Goguette était pour le peuple une école. Les chansons qui s’y produisaient reflétaient chacune la pensée de son auteur, qui faisait de son mieux, dans un but commun, sans se préoccuper si son œuvre lui rapporterait des droits ou serait vendue à un éditeur. Charles Gille et Gustave Leroy vendaient leurs chansons dix sous le couplet à Eyssautier et à Durand.

Aujourd’hui, nous avons changé tout cela, plus de Goguette ! L’Empire l’a supprimée, le concert la remplace avec grand désavantage, il est vrai.

Un nouveau métier s’est créé : celui de fabricant de chansons. Je n’y verrais pas de mal si ce métier était fait avec conscience, mais dès qu’une œuvre originale apparaît, chacun s’en empare. Ces gens-là ont fait du concert une forêt de Bondy, et ça rapporte. Tous les sujets traités par les chansonniers de la Goguette et d’ailleurs sont remis à neuf par ces démarqueurs éhontés qui s’en font jusqu’à dix mille francs de rentes et, pour comble, se croient des chansonniers.

O Charles Gille, viens donc lancer ton gros rire insolent au visage de tous ces farceurs-là !

Il se produit cependant au concert des chansons dignes de ce nom, même des œuvres très originales et très gaies, deux grandes qualités pour la chanson. Mais ce filet de vin pur y est bien noyé dans le reste.

Le goût du public est complètement faussé, il est habitué aujourd’hui à la vulgarité et, malgré les essais de certains directeurs pour le ramener à la chanson, les machines résistent : ça s’usera.

C’est vers 1858 que les Goguettes de l’Assommoir ont cessé de tenir leurs séances. Le dernier président fut un brave garçon : Georges Chevallier que nous retrouverons remplissant les mêmes fonctions à Ménilmontant. Leduc présida aussi les soirées du samedi.

Les goguettes de la banlieue

Ménilmontant-Belleville
1840-1859.

― ―

La banlieue de Paris abritait un grand nombre de Goguettes : A Ménilmontant, sur la chaussée, au numéro 15, étaient les Amis de la Vigne. Là présidait Delort, grand amoureux de la chanson, frémissant de bonheur quand il serrait la main d’un auteur.

Travailleur actif, ayant toujours quelque argent à son service, Delort faisait de grands sacrifices pour les amis. Rue Gaillon, 11, disait-il, à onze heures, c’est là que je déjeune, les camarades peuvent venir, la table est mise. Et le brave Delort ne manquait pas de pratiques !

Cette Goguette était une des plus fréquentées et des plus écussonnées. Les drapeaux tricolores qui flottaient autour des écussons frappaient les yeux dès qu’on entrait dans cette salle basse et grande. La consommation y était buvable, chose rare à la Goguette. Le buste du roi Louis-Philippe décorait le fond de la salle, mais sans aucun drapeau ; on devinait que cet emblème était là comme laisser-passer. A part les « Hommage aux dames, silence et respect, honneur à Béranger, » et autres légendes bien senties, des écussons portaient des noms d’auteurs amis. Un jour, Colmance apercevant le sien, s’écrie : « Tiens, me voilà empaillé tout vivant ! »

C’était le dimanche et le lundi que les amis de la vigne se réunissaient. Ce public d’ouvriers était des plus enthousiastes, l’entrée d’un auteur connu était saluée d’applaudissements. Quand Gustave Leroy chantait de sa voix un peu rauque et sentencieuse, c’était un silence profond, les visiteurs se levaient pour chercher de l’œil le chanteur. Et quels applaudissements, et que de verres de vin offerts !

Les autres auteurs fêtés aux Amis de la vigne étaient Alexandre Guérin, auteur de la jolie chanson, la Mésange, Alexis Dalès, auteur de Pauvre Paris, de à genoux devant le soleil, Alexandre Tailland, auteur de Phlippotte, Demanet, Loynel, auteur de l’Assommoir de Belleville, Auguste Guigue, l’infatigable président des Rigolos, Auguste Alais et Colmance.

Cette Société a vécu de 1840 à 1852. Ferrand, le chansonnier saint-simonien, l’a présidée un moment, et Demanet l’a présidée après 1848….. Et Delort, le petit manteau bleu des Amis, qu’est-il devenu ? Il a 75 ans et chante dans les cours les vieux refrains des Amis de la vigne ; quelquefois les débris de la Goguette se réunissent et lui font un bénéfice.

Deux maisons plus loin, Dalès aîné présidait les Amis du siècle. Là, le public était moins gobeur ; mêmes écussons, même décoration autour du bureau, mais… une particularité : on mangeait pendant les chants, et parfois un couplet de romance était coupé par la voix d’un consommateur loustic qui interpellait ainsi le garçon de salle : « Et mon pied d’ cochon va-t-il bien ? » Le rire éclatait, mais les amis du chanteur ne riaient pas toujours, et des disputes s’en suivaient.

Isidore Imbert avait là de très francs succès avec des chansons où le sel gris abondait, l’esprit n’y manquait pas, mais de forme absence totale ! Ce brave Imbert était un ouvrier en couronnes funéraires, il devint aveugle et mourut très pauvre…. et ses chansons avec lui.

En montant la chaussée jusqu’au nº 35, on rencontrait un bel établissement qui avait pour enseigne : Au Galant Jardinier ; on dansait dans une salle et l’on chantait dans l’autre. En 1848, Eugène Baillet fonda dans un coquet petit salon, au fond du jardin, les Ménestrels républicains. Ce président de dix-huit ans groupa vite autour de lui tous les auteurs et amateurs du temps. Pierre Dupont, Barillot, Christian Sailer et toute la Goguette contemporaine formèrent une réunion des plus suivies, et pendant toute une année, les échos des bosquets répétèrent les plus brûlantes chansons de cette brûlante époque. La sentimentale romance y était cependant entendue avec plaisir.

Puis le bruit du bal finit par ennuyer les Ménestrels qui, resserrant dans leurs étuis leurs indispensables lyres, disparurent.

Quelques années plus tard, dans la même maison vinrent s’installer les Enfants de la Lyre. Ils occupaient la salle du bal, le jour où l’on ne dansait pas. Des concours d’auteurs, de chanteur et de faire plaisir furent installés dans cette gentille salle afin d’y attirer la foule qui, il faut bien le dire, ne s’y foula pas. Cependant le président Georges Chevallier avait eu l’ingénieuse idée de substituer aux livres qu’on donnait toujours en prix, des objets en porcelaine alors chers aux ouvriers qui en paraient leur commode, voire même leur cheminée : tasses à café, sucriers, bonshommes, etc. Les dames disaient que c’était beaucoup mieux.

N’oublions pas la Goguette de Lepilleur, derrière le théâtre de Belleville : elle était très fréquentée et méritait de l’être. Le Samedi, c’était Adolphe Devaut qui présidait. Homme aimable, toujours mis à la dernière mode, chansonnier médiocre et convaincu, Devaut crayonnait avec beaucoup de chic. Une farce qu’il a répétée plusieurs fois est celle-ci : Il vous dessinait sa tête et la signait de la façon suivante : Voici ma tête…. Devaut.

On venait là en fumant sa pipe. Quels nuages de fumée, grands dieux ! heureusement que les gosiers des travailleurs qui fréquentaient la goguette de Lepilleur n’étaient pas sujets à l’enrouement. On y consommait du vin, de la bière…. et du café dans les moments de splendeur.

Ces soirées étaient très gaies, on s’écoutait avec plaisir et les chansons y étaient très commentées : c’était l’école mutuelle de la poésie. C’est là que Georges d’Ambly chanta pour la première fois Chiquette et Chicot, les Deux souliers jumeaux, et autres couplets de la meilleure originalité, devenus populaires. Je citerai parmi les auteurs qui se serraient la main et trinquaient ensemble autour de ces tables de bois : Évrard, Fréval, Bonneterre, Duchenne, Mme Élie Deleschaux. On y voyait souvent Claude Genoux, le remarquable auteur des Mémoires d’un enfant de la Savoie, et de vigoureuses chansons, qui devait s’enfoncer un couteau dans le cœur quelques années plus tard.

Un jour, dans une soirée donnée au bénéfice d’un ami, parmi les attractions figurait un Concours de poésies. Le premier prix était une médaille en vermeil de la valeur de vingt francs. Les goguettiers n’étaient pas habitués à des prix de cette importance, aussi l’affluence des concurrents était considérable. Il y en avait vingt-deux ! Après examen, grand embarras du jury ; quatre chansons lui semblaient d’égale valeur. A laquelle décerner le prix si convoité ? Voulez-vous m’en croire, dit Évrard, l’un des jurés, eh bien, je sais que la chanson qui a tel titre est de D…, il n’a plus de bottes, donnons-lui la médaille, il la vendra demain pour en acheter. La raison fut trouvée indiscutable, D… eut le premier prix et ne se douta guère que ses vers avaient été couronnés à propos de bottes.

On chantait aussi le dimanche chez Lepilleur. Les réunions étaient plus « collet-monté » que la veille. C’est Eugène Imbert qui présidait. Nature rieuse, gouailleuse, critiquant à droite à gauche, mais le sourire à la bouche, Imbert était très aimé de son public. Il produisait alors au moins une chanson par semaine, quelquefois plus. C’est un lettré, ses chansons sont jolies et littéraires, il en a fait de tous les genres, depuis Il a neigé ce matin, jusqu’à la Saint-propriétaire, dans laquelle se trouvent ces deux vers :

On a vu pleurer des gendarmes,
Un propriétaire jamais !

Imbert aimait à entendre chanter ses chansons, aussi dès qu’un ami lui témoignait le désir d’en posséder une désignée, le dimanche suivant il était sûr de la recevoir copiée de la plus belle calligraphie de son auteur ; il en a distribué des centaines de la sorte.

Imbert ne venait pas à la Goguette sans sa femme, propagatrice ardente des chansons de son mari ; elle n’en chantait pas d’autres. Elle était jeune, joyeuse, d’un aspect très agréable et chantait avec grâce ou entrain, selon le sujet de la chanson, mais toujours avec goût. Sa voix était juste et son timbre sympathique. Nulle diva de la Goguette n’obtint autant de bravos que Mme Imbert.

La soirée chantante était précédée d’un dîner du modeste prix de 27 sous ! servi par Lepilleur lui-même, mais les ouvriers d’alors trouvaient que c’était beaucoup d’argent pour un repas, et, comme je l’ai dit, on rencontrait là plutôt un triage de Goguettiers que la Goguette. Il est vrai qu’on était reçu au café, sans avoir dîné.

Peu d’auteurs fréquentaient cette réunion. Quelquefois Henry Piaud, ou le rare Carle Daniel s’y faisaient entendre, mais Imbert les dominait de toute la hauteur de son talent et de sa confiance en lui.

Imbert a publié plusieurs volumes de ses chansons, des articles biographiques, des articles sur la Goguette et les Goguettiers. Il a créé divers journaux littéraires, et il est aujourd’hui président de la Lice chansonnière. Il n’ira pas plus loin, la présidence de la Lice, c’est le bâton de maréchal du Goguettier.

C’était dans cette même salle de Lepilleur qu’en 1842, deux Goguettiers fervents, auteurs à leurs heures, Vinot et Parvis, avaient fondé le banquet du jeudi où chaque convive avait droit, pour deux francs, à beaucoup de plats et à un litre de vin. Aussi cette réunion, où tout le monde était admis, n’était composée en grande partie que de viveurs, de Lapiniers, comme les appelait ironiquement Charles Gille.

Ici jamais de chansons politiques, mais la gaudriole à pleine voile et même sans voiles, chacun suivant son goût. Je dois le dire, les dames n’étaient pas admises aux séances.

Dans ce temple, — traduisez, si vous voulez, par salle basse et longue, — cher à la gaîté, Colmance était Dieu. — C’est à ce banquet qui n’était autre chose qu’une Goguette, qu’il fit entendre ses premières chansons. Elles devinrent populaires dans toute la France instantanément. On se les rappelle encore : le Cochon d’enfant, la Gueule à quinze pas, une Noce à Montreuil, et autres. Ces couplets étaient la peinture d’une classe du peuple disparue aujourd’hui. Si le peuple oubliait ses devoirs, sa dignité, c’est qu’il était sans droits ; aussi doit-on toujours invoquer en sa faveur les circonstances atténuantes : c’est ce qu’a oublié de faire M. Zola, dans l’Assommoir. Le suffrage universel a fait du travailleur un citoyen et les tableaux tracés par Colmance ne servent plus aujourd’hui que comme étude d’une époque, le langage même de ces chansons est presque incompréhensible pour nous.

Colmance avait une verve endiablée et beaucoup de facilité à composer ses chansons ; dès qu’il parut à la Goguette, son succès fut complet. C’était un ouvrier graveur sur bois. Il composa son premier couplet à 35 ans, mais il rattrapa vite le temps perdu. Il chantait mal, sa voix était traînante et trouée, ce qui ne l’empêchait pas d’être applaudi frénétiquement quand il entonnait quelque chose comme :

J’avais invité mon p’tit cousin l’ pioupiou,
Guerrier candide et pacifique,
Dans les infirmiers d’ l’hospic’ du Gros-Caillou.
Il fait la guerre à la colique.
C’ gaillard-là vous a l’air martial
A fair’ trembler les murs d’un hôpital.
Quand il a son canon sous l’ bras,
Ça vous coup’ la gueule à quinz’ pas.

Il est vrai qu’aucun de nous ne résisterait au rire devant ces tableaux grotesques reproduits avec tant d’esprit.

Colmance a laissé environ trois cents chansons, parmi lesquelles un grand nombre de gracieuses qui sont aussi devenues très populaires. On ne vivait pas alors de la chanson et Colmance mourut pauvre, le 13 septembre 1870. En accompagnant son convoi, nous entendions le canon prussien qui tirait sur Paris.

Le banquet du jeudi a duré pendant six années. Ce sont les fusillades de 1848 et leur suite qui dispersèrent ces joyeux Goguettiers.

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Voilà, amis lecteurs, ce que la place me permet de vous donner de l’Histoire de la Goguette ; c’est-à-dire quatre chapitres sans suite, pris un peu au hasard.

Ce qui manque surtout à ce travail, ce sont les citations, qui sont les pièces justificatives.

Quand je publierai l’ouvrage complet, je l’accompagnerai d’une centaine de chansons qui ne formeront pas la partie la moins intéressante du livre.

Eugène Baillet.

Paris, 4 septembre 1884.


Texte retranscrit d’après : Eugène Baillet, Chansons et Petits Poèmes avec Préface : Fragments de l’Histoire de la goguette. Paris : L. Labbé éditeur ; Maison L. Vieillot, 1885 ; Nouvelle édition entièrement revue par l’auteur ; 1 vol. (xxviii-260 p.), 19 cm.


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