II. Mes vacances à Beauzée — M. le curé et son neveu

Chaque année, au mois de septembre, j’allais passer une huitaine de jours à Beauzée, chez une sœur cadette de ma tante Victorine, ma tante Hermance, qui était institutrice de cette commune.

Beauzée, situé à sept lieues de Popey, dans le voisinage de l’Argonne, est un beau village — son nom l’indique, il signifie « beau site » — que baigne la rivière d’Aire et que dominent de gracieux coteaux mollement arrondis, plantés de céréales ou de bois.

On me confiait à l’un des deux commissionnaires qui venaient une fois par semaine à Popey, au père Furier ou à la mère Chaborel ; mais comme leurs guimbardes n’avançaient « qu’à tour de roue », qu’ils faisaient d’interminables stations dans tous les villages qu’on traversait, et mettaient quasiment une pleine journée pour effectuer le trajet, je préférais de beaucoup voyager à pied, surtout lorsque le temps n’était ni pluvieux ni trop chaud.

A Beauzée, je retrouvais un de mes camarades de classe, Edmond Garnier, qui était le neveu de M. le curé et passait régulièrement ses deux mois entiers de vacances chez son oncle. J’y retrouvais aussi d’autres petits amis, fils de cultivateurs, Émile Laflotte et Gustave Pariset ; puis des personnes en relations avec ma tante, Mme Patin, M. Pérard, le receveur buraliste, M. Tressanges, le percepteur, et son commis, M. Louis, qui me faisaient tous si bon accueil et me procuraient tant de divertissements.

Mais c’est M. le curé, M. l’abbé Resnel, l’oncle d’Edmond Garnier, que j’aurais dû citer en première ligne. Toujours affable, obligeant et souriant, toujours plein de cordialité, de gaîté et d’entrain, il se faisait fête — on le voyait bien à la rayonnante expression de sa physionomie, — d’avoir du monde, de la jeunesse, autour de lui. Et si Edmond restait chaque année deux mois complets à Beauzée, c’était certainement aussi bien pour lui et sa santé, pour respirer l’air vivifiant de la campagne, que pour tenir compagnie et faire plaisir à son oncle.

Il avait d’ailleurs été élevé dans ce village et il y avait encore sa nourrice, la mère Bigorgne, qui habitait une grande maison isolée, au bord de l’Aire, une ancienne papeterie devenue simple moulin.

Quand je dis « sa nourrice », le terme n’est peut-être pas tout à fait exact, car Edmond Garnier, qui était de complexion délicate et malingre, avait dû, de par l’ordonnance du médecin et je ne sais jusqu’à quel âge, être mis au régime du lait d’ânesse. Et je me rappelle que M. le curé, qui avait toujours aux lèvres le mot pour rire, n’appelait jamais les ânons de la mère Bigorgne que « les frères de lait de mon neveu ».

« Allons, cours chez ta nourrice ! Va grimper sur tes frères de lait et les faire enrager ! »

Comme il disait cela de bon cœur, l’abbé Resnel, et quel large et affectueux rire illuminait sa belle, franche et noble figure !

Je l’ai toujours pensé : si Edmond se montrait aussi espiègle, si, comme le petit Henri Briquette et le grand Noël Toussaint, les deux plus indisciplinés, les deux plus diables de tout le lycée, il avait toujours quelque bon tour dans son bissac, c’est un peu à son oncle qu’il le devait, c’est M. le curé de Beauzée qui avait peu ou prou contribué à encourager cette disposition d’esprit.

Mais M. Resnel n’eut certes pas hésité à tancer son neveu, et sévèrement, pour la farce dont il rendit un jour victime notre camarade Maginot.

Alfred Maginot, qui, avec sa bonne grosse frimousse allongée et poupine, ses gros yeux bleus à fleur de tête, sa démarche à petits pas toujours précipités et les pieds en dedans, avait quelque chose d’un mouton, était, il faut bien l’avouer, notre souffre-douleur à tous. Je le regrette d’autant plus qu’il possédait un excellent cœur, était affectueux, aimant, complaisant, dévoué, le meilleur peut-être de nous tous, et que jamais plus, hélas ! je ne pourrai lui serrer la main et lui demander pardon de toutes les stupides plaisanteries que je lui ai faites, moi aussi, ou auxquelles j’ai collaboré. Et ce qu’il y a de pis, ce qui aggrave encore nos torts et redouble notre honte, c’est que c’était sa douceur et sa bonté mêmes qui attiraient à Maginot nos quolibets, nos chaquine­ries[1] et persécutions : on savait qu’il ne regimberait pas, qu’il ne se défendrait pas, et on y allait… bravement !

Une après-midi qu’il portait des bottines neuves et dont l’une surtout était trop étroite, Maginot crut pouvoir alléger sa souffrance dans la classe et retirer cette bottine.

Garnier, son voisin de table, s’étant aperçu de la chose, se baissa, sous couleur de ramasser son porte-plume, se saisit de la bottine, et, comme il était assis près de la fenêtre, qui, par cet après-dîner de juin, était ouverte à deux battants, la jeta dans la rue.

Personne, ni M. Jamont, notre professeur, ni surtout le pauvre Maginot, n’avait vu ce méfait se perpétrer ; et si je vous en parle aujourd’hui en pleine connaissance de cause, si je sais le nom du coupable et puis vous le révéler, c’est grâce à Edmond Garnier en personne, qui durant une de nos parties de pêche de Beauzée, m’avoua son crime ou plutôt se vanta de son insigne prouesse.

C’est à l’heure de la sortie seulement, lorsque le tambour fit entendre son roulement, que Maginot, voulant se rechausser, constata que… plus rien !

« O m’sieu !… m’sieu !

— Qu’y a-t-il encore, Maginot ? Toujours vous ! Que vous a-t-on encore fait ? »

Maginot expliqua aussi brièvement que possible à M. Jamont quel accident lui était survenu ; mais, durant ce discours, nous nous étions mis en rang devant la porte, comme de coutume, et nous nous préparions à partir, quand notre professeur nous rappela.

« Messieurs ! Il faut que ce soulier se retrouve ! Que personne ne sorte ! »

Tous, même Garnier, surtout Garnier, nous répondîmes que nous ne savions ce que Maginot nous voulait, que nous ne l’avions pas, son soulier.

« Vous pouvez nous fouiller, m’sieu ! Fouillez-nous !

— C’est ce que je vais faire ! » répliqua M. Jamont.

A ce moment la porte s’ouvrit et livra passage à M. le censeur Babonet, qui était surpris de ne pas nous voir défiler à la suite de nos condisciples des autres classes et se demandait ce qui se passait en quatrième.

« Si Maginot ne s’était pas déchaussé, son soulier n’aurait pas disparu ! s’écriait non sans raison Paul de Guerpont.

— Et puis, reprenait traîtreusement Garnier, se déchausser en classe, ce n’est pas convenable, ce n’est pas propre ! Pour vous-même, m’sieu Jamont…. C’est vous manquer d’égards !

— Vous entendez, Maginot ? dit le sévère M. Babonet, que ces dernières répliques avaient suffisamment renseigné. Je vous ferai observer que c’est toujours vous qui mettez le trouble dans la classe…. »

M. Jamont hocha la tête d’un air qui signifiait : « Ce n’est pas moi qui vous contredirai, monsieur le censeur ! »

« Je ne sais à quoi vous pensez ni comment vous faites, continua M. Babonet, mais avec vous il faut toujours s’attendre à quelque infraction ou quelque maladresse, toujours on est sûr de vous prendre en faute !

— O m’sieu ! essaya de protester Maginot avec des larmes dans les yeux.

— D’abord vous me ferez une retenue de jeudi pour vous apprendre à vous tenir décemment en classe ! Maintenant où est-il, ce soulier, voyons ? »

On regarda sous toutes les tables et tous les bancs, on chercha dans tous les coins, on palpa nos blouses, on nous fouilla tous des pieds à la tête, — rien !

« Enfin, messieurs, ce soulier n’a cependant pas disparu tout seul ! »

De guerre lasse, M. le censeur emmena Maginot avec lui à l’économat et lui fit prêter un vieux soulier, afin qu’il pût regagner sa demeure — il habitait comme moi presque au sommet de la Ville-Haute — autrement qu’à cloche-pied.

Le lendemain matin, Mme Maginot, qui n’était pas une femme commode, tant s’en faut ! conduisit elle-même son fils au lycée et demanda à parler à M. le proviseur. Elle se plaignit violemment des méchancetés de toutes sortes dont nous ne cessions d’accabler son Alfred, et ne manqua pas de réclamer avec insistance le soulier perdu, la bottine envolée — « des bottines toutes neuves, monsieur le proviseur ! »

Mais on eut beau faire, beau procéder à une enquête générale et mettre tout le lycée en révolution, on ne découvrit rien.

Le seul résultat qu’on obtint fut un redoublement de railleries et d’avanies à l’adresse de ce malheureux Maginot.

« Mais d’abord es-tu bien sûr que tu l’avais au pied, ta bottine ? lui objectait avec un imperturbable sérieux un élève de seconde-sciences, un des moins brillants mais des plus turbulents, Noël Toussaint, le fameux Nono. C’est ce qu’il faudrait d’abord prouver, mon cher ! Es-tu bien sûr d’être venu avec ? »

A une extrémité de la place Reggio, non loin de la baraque où, durant l’hiver, le petit père Jean vendait ses marrons, siégeaient en plein air, en toute saison et par tous les temps, deux vieilles marchandes de fruits et de sucre d’orge, d’anis, de pain d’épice et de gâteaux secs, la mère Tannier et la mère Alizon.

Elles étaient là, toutes les deux, l’une à gauche et l’autre à droite de la place, recroquevillées sur leur chaise, drapées et engoncées dans leur limousine, avec un couvet[2] sous leurs pieds dans les grands froids, et abritées chacune sous un antique parapluie de cotonnade rouge à liséré bleu. Devant elles, sur une civière, étaient rangés leurs éventaires, corbeilles ou charpa­gnes[3], et leurs modestes vitrines.

Edmond Garnier, dont les parents tenaient un magasin de faïence dans la rue Rousseau, à un angle de la place, était particulièrement bien avec la mère Alizon et un de ses clients préférés.

Chaque matin et chaque après-midi, en allant au lycée ou en en revenant, il s’arrêtait près d’elle pour faire la causette et goûter à ses provisions.

Un jour que la bonne vieille était entourée par une bande de petites filles qui sortaient de l’école communale, Garnier — c’était alors cependant un grand garçon, il faisait sa rhétorique — s’approcha de la marchande, puis, étendant tout à coup le bras vers la statue du maréchal Oudinot de Reggio érigée au centre de la place, il poussa un interminable « Oôôôh ! ! ! » de stupeur et d’admiration.

« Quoi donc ? Qu’a-t-il donc, celui-là ? demandèrent les fillettes.

— Mais vous ne voyez donc pas ? Il bouge ! répliqua Garnier sans se départir de son flegme, la main toujours dirigée vers le bronze du guerrier. Il bouge !

— Qui donc ?

— Le maréchal !

— T’es fou, m’n ami ! interjeta la mère Alizon.

— Regardez bien son sabre ! Tenez ! Le voyez-vous qui remue, qui se lève ? Regardez ! Regardez ! Je n’ai pas la berlue, que diantre ! Vous ne me direz pas qu’il ne bouge pas, cette fois !… Le voyez-vous ! Tenez ? »

En présence de ces affirmations réitérées, articulées d’un ton péremptoire, à force surtout de considérer fixement la statue, les petites écolières et la mère Alizon elle-même en arrivèrent — selon un phénomène d’optique bien connu, notamment des chasseurs lorsqu’ils visent trop longtemps le même point — à se laisser gagner par cette hallucination. Des passants s’arrêtèrent bientôt et firent chorus.

« Mais oui, il bouge ! Il n’y a pas de doute ! Mais oui ! Mais oui ! Voilà son manteau qui s’agite,… son sabre qui…. Voyez-vous son sabre ?… Oh ! oh ! ! ! Regardez donc ! Regardez donc ! »

Quant à Garnier, après avoir si bien attaché le grelot, il s’était discrètement retiré derrière l’échoppe du petit père Jean et se tordait les côtes de rire.

On pense bien qu’avec un tel loustic on ne devait pas s’ennuyer à Beauzée, durant les vacances ; d’autant plus que Gustave Pariset était taillé sur le même patron et semblait n’attendre que l’arrivée du neveu de M. le curé pour mettre tout le village sens dessus dessous.

Mais, chose singulière ! c’était mon arrivée, à moi, l’arrivée du « neveu de mam’zelle Hermance », du « neveu de l’institutrice », qui paraissait coïncider toujours avec ce bouleversement général. Aussi était-on toujours enchanté quand je m’en retournais.

« Quel bon débarras ! Quelle belle dahale[4] ! « s’exclamait tout chacun dans le patois local.

Oui, c’était inique, désolant, révoltant, monstrueux ! Mais c’était comme ça.

« Tu comprends, m’expliquait une fois Garnier, toi, tu n’es à Beauzée que pour huit ou dix jours ; moi, j’y reste pendant toutes les vacances ; Pariset, lui, y a ses parents et y est à demeure. Alors qu’est-ce que cela te fait, à toi, que nous te mettions tout sur le dos, puisque tu n’es plus là pour attraper les remontrances et essuyer les semonces ?

— Tu es bon, toi ! C’est justement parce que je passe pour être le boute-feu du village que ma tante ne me garde pas plus longtemps. Je ne m’y ennuie pas, moi, à Beauzée ; je voudrais bien y rester comme toi jusqu’en octobre, et c’est à cause de vous deux….

— Pas du tout ! C’est ta tante qui ne te veut pas, qui a assez de toi ! Elle le répétait encore hier à mon oncle ! »

Il y avait, je crois bien, un peu de vrai dans cette allégation d’Edmond Garnier. J’ennuyais ma tante Hermance. Je n’étais pas plus tôt débarqué à Beauzée qu’elle se plaignait déjà et écrivait à ma grand’mère :

« Je ne peux pas jouir d’Albert. S’il n’est pas plus sage demain, je le confierai après-demain à la mère Chaborel, qui vous le ramènera. »

Ma tante Hermance profitait de ses deux mois de loisir pour raccommoder sa défroque, effectuer mille petits travaux d’intérieur laissés en souffrance, aller à Popey voir ma grand’mère, faire aussi quelques visites dans les environs de Beauzée, à la ferme des Anglecourts, par exemple, chez la fille et le gendre de Mme Patin, et à Deuxnouds, chez un vieil ami de mon grand-père. Presque chaque soir elle réunissait tantôt dans la classe, tantôt à l’église, devant l’autel de la Vierge, quelques-unes de ses anciennes élèves qui formaient une sorte de pieuse congrégation, et leur enseignait la musique vocale, leur faisait chanter des cantiques. Ma présence la dérangeait ; j’arrivais en vrai trouble-fête au milieu de toutes ces opérations, sujétions et cérémonies.

Et puis — et c’était là le pire inconvénient, mon plus grand crime ! — il fallait avec moi s’occuper de cuisine, mettre le pot-au-feu ou confectionner de copieux ragoûts, car j’avais bon appétit, et le grand air et l’exercice ne faisaient qu’accroître ces salutaires dispositions. Or ma tante Hermance était d’une sobriété stoïcienne et avait l’horreur de toute besogne culinaire. Elle ne vivait autant dire que de café au lait : café au lait le matin, café au lait à midi, café au lait le soir ; et moi, ça ne me disait rien, ce mélange-là, rien du tout.

Ajoutez à ce surcroît de besogne et ces ennuis que j’occasionnais à ma tante, mes escapades avec Garnier et Pariset, les plaintes de Mme une telle, dont nous avions pourchassé les poules à coups de pierres ; les doléances d’une autre Mme une telle, qui, ayant commis l’imprudence de laisser sa clé en dehors, dans sa serrure, s’était trouvée enfermée par nous et réduite à sauter par la fenêtre ; les lamentations et malédictions d’une troisième Mme une telle, dont nous avions dérobé le chat pour lui chausser gentiment les quatre pattes de coquilles de noix remplies au préalable de poix ou de mélasse ; — et vous comprendrez sans peine pourquoi je n’ai jamais pu rester plus de huit jours, dix peut-être au maximum, auprès de ma tante de Beauzée.

Je m’y plaisais cependant bien, dans ce gai village, et je l’aimais beaucoup ma tante Hermance, ma chère tante Mancinette ; elle aussi m’affectionnait de tout son cœur ; — mais je crois bien qu’elle préférait encore le café au lait.

Quand j’évoque ces lointains souvenirs de mes courts séjours à Beauzée, je me revois volontiers dans la grande chambre et boutique de M. Pérard, le marchand de tabac, jouant aux cartes ou regardant des journaux à gravures avec sa fille Alix. Ou bien je dîne au presbytère : Marianne, la servante de M. le curé, a confectionné une tarte aux quoiches (quetsches, sorte de prunes) large comme une roue de brouette, et nous nous régalons, Edmond Garnier et moi, et la cordiale physionomie de M. Resnel s’épanouit de joie : il rit toujours de si bon cœur, M. le curé ! Ou bien je suis perché sur une charrette bordée de ridelles, que conduit M. Pariset, et je vais « aux champs » avec Gustave et sa jeune sœur Sophie. Ou bien encore, grand plaisir pour moi ! nous menons les chevaux à l’abreuvoir, je suis à califourchon sur le Gris et je me cramponne de mon mieux à sa crinière. Ou encore je pêche à la ligne avec Garnier et Pariset, près de l’empalement des Évataux ou à la Grande Fosse, et je prends des fritures de vérons qui font le désespoir de ma tante : cela l’horripile de nettoyer et vider ces petits poissons ; à qui pourrait-on bien les donner ? Tous les voisins en ont eu déjà, et la chatte elle-même, mam’zelle Bébelle, n’en veut plus.

C’est à la Grande Fosse qu’Edmond Garnier accomplit, avec l’aide de Pariset et de moi aussi, je l’avoue, un de ses plus brillants faits d’armes.

Ça ne « mordait » pas, ce jour-là, et la chose n’a rien d’étonnant : las d’attraper des vérons et dédaigneux de ce menu fretin, nous nous étions mis à pêcher « aux gros », à l’amorce vive ; nous projetions de capturer quelque baleine, ou tout au moins une demi-douzaine de brochets ; et les baleines, les brochets mêmes, n’abondaient pas comme les vérons dans la rivière d’Aire.

Nous finîmes par perdre patience. Laissant nos lignes dans l’eau, la gaule soutenue par des piquets, sans plus nous soucier du bouchon ni surveiller ses mouvements, son calme et son interminable inertie, pour mieux dire, nous entamâmes une partie de saut de mouton dans une prairie qui s’étendait derrière nous, de l’autre côté du chemin. Tout à coup Garnier avisa une palissade qu’on venait de planter le long de la route, en bordure d’un verger, une palissade toute neuve.

« Oh ! dites donc, la bonne farce ! Si nous transportions cette palissade devant le jardin que vous voyez là ?

— Le meix[5] de la mère Piédeloup ? ajouta Pariset.

— Je ne me ferai jamais à votre patois ! exclama Garnier. Meix, jardin, comme tu voudras ! Ah ! il appartient à la mère Piédeloup ?

— Oui.

— Alors, raison de plus ! La pauvre brave femme, elle n’a pas les moyens de clôturer ses propriétés, surtout si bien que cela !

— C’est une vieille mendiante et une vieille maraudeuse, repartit Pariset. Elle a cette réputation dans tout le village.

— Ça ne fait rien ! Elle sera bien aise de trouver son petit jardin,… ou meix, si tu préfères,… proprement barricadé.

— Pour sûr ! Et va-t-elle être chanchute (surprise), remarqua notre rustique compagnon.

— Mais quel est le propriétaire du verger ? Dis, Pariset, le sais-tu ?

— M. Pacifique, le maréchal ferrant. C’est encore à lui le pré où nous sommes, jusqu’à l’écart (l’angle) du petit bois ; puis, là-bas, le champ de trèfle qui va rejoindre la Papeterie.

Il ne dira rien, M. Pacifique ?

— Heu ! heu ! fit Pariset pour insinuer qu’il n’était nullement assuré du silence et de la satisfaction de ce vigilant propriétaire.

— Tant pis ! Baste ! Il ne saura pas que c’est nous, d’abord ! Ne va pas nous vendre au moins, Pariset ?

— Pour qui me prends-tu ? Je ne suis pas un cafard ! »

Et nous voilà à arracher un à un les échalas ou paisseaux qui formaient la palissade du verger Pacifique et à les transplanter le long du jardin Piédeloup — besogne qui, entre parenthèses, dura jusqu’au soir et nous donna un mal inouï.

Lorsque le maréchal ferrant découvrit cette transposition, il y eut dans tout Beauzée un joli tapage.

Malgré son nom de si rassurant augure, M. Pacifique était l’homme le plus irascible et le plus processif de la commune, voire du canton. En vertu de l’adage : Is fecit cui prodest (celui-là qui profite du dommage en est l’auteur) il s’empressa d’accuser la mère Piédeloup, cette incorrigible maraudeuse, d’avoir commis ce vol, ce vol flagrant, éhonté.

« Elle en a un aplomb ! allait-il répétant partout. Me subtiliser mes paisseaux et les aligner tous là, à côté de moi, devant son champ ! Elle devait pourtant bien penser que je m’apercevrais du tour !

— Mais ce n’est pas moi, je vous le certifie, je vous le jure ! Je n’y comprends rien ! s’écriait la pauvre vieille. Vous n’avez qu’à les ôter, vos paisseaux, je n’en veux pas !

— Les ôter ? Vous les avez mis, vous vous donnerez bien la peine de les enlever, j’imagine ! » ripostait M. Pacifique, qui s’adressa même au juge de paix pour obtenir gain de cause.

Le mystère ne tarda pas cependant à s’éclaircir, les noms des coupables furent dévoilés.

Par qui ?

Ah ! Pariset, j’ai bien peur que, soucieux enfin des intérêts de tes concitoyens, revenu à de plus généreux sentiments, à des sentiments d’esprit de corps et de patriotisme local, tu ne nous aies vilainement trahis, nous, jeunes citadins, infortunés étrangers !

Et quand je dis : nous, c’est pure façon de parler, car moi seul fus proclamé l’auteur du délit, moi seul portai tout le poids de cette gloire. J’avais si peu de temps à demeurer courbé sous ce fardeau ! Plus que deux jours, et je devais regrimper dans la carriole de la mère Chaborel et regagner Popey.

De même, c’est toi, Pariset, qui m’accusas d’avoir — une autre fois que « ça ne mordait pas » non plus — jeté ma ligne aux canards, pêché des canards en guise de poissons.

Tu t’en souviens, perfide et misérable ? Et tu sais qui a commis le crime ?

Je me reprocherais de quitter Beauzée sans vous conter le crève-cœur que me causa un jour M. le curé.

En face de la maison d’école se trouvait un petit jardin ou meix — puisque meix il y a — planté de quelques arbres fruitiers et de deux magnifiques treilles, qui faisait partie des apanages de l’institutrice communale. Ma tante Hermance, toujours entichée de son café au lait, — « Cette chère demoiselle ! Elle a toujours sa petite cafetière au feu ! » se plaisait à répéter M. le curé, — dédaignait la récolte de ce jardinet et la partageait presque intégralement entre ses voisins et amis.

Un dimanche matin, un beau dimanche de septembre, elle prépara une corbeille de raisins, qu’elle entremêla de feuilles de vigne et disposa en pyramide très artistement, et me chargea de porter, entre le premier et le second coup de la grand’messe, à M. l’abbé Resnel. C’étaient les premiers raisins de la saison, et ce cadeau ne pouvait que le surprendre et lui être très agréable.

« Fais bien attention surtout ! Regarde à tes pieds en marchant ;… que tu n’ailles pas tomber ! Et n’oublie pas de présenter mes compliments à M. le curé, tu entends ? N’oublie pas ! »

Je me mis donc en route et me dirigeai avec précaution, gravement,

marchant à pas comptés,
Comme un recteur suivi des quatre facultés,

vers le presbytère, qui était situé à cent mètres de la demeure de ma tante, dans une ruelle rocailleuse contournant l’église et conduisant au moulin.

J’arrivai sans encombre devant la porte et m’empressai de tirer la tringle de fer de la sonnette.

Bientôt j’entendis le pas traînant de la vieille servante Marianne.

« Oh ! les beaux raisins ! Oh ! déjà ! Et ils sont magnifiques ! C’est de la part de mam’zelle Hermance au moins ! Venez donc, mon fi[6], venez donc ! M. le curé est dans sa chambre. »

Ce n’était pas la première fois que j’accomplissais pareil message, et chaque fois M. Resnel m’avait toujours gratifié de quelque pieux menu présent : médaille, chapelet, image en dentelle, etc.

Précédé de Marianne, qui m’ouvrait les portes, je pénétrai dans la cuisine, puis dans la salle à manger et enfin dans la chambre de M. le curé, qui était assis près de la fenêtre et en train de lire.

« Voyez donc ce que mam’zelle Hermance vous envoie ! s’écria Marianne.

— Elle est toujours si bonne ! repartit M. le curé. Elle ne pense jamais à elle, ne cherche jamais qu’à obliger le prochain, à faire plaisir à autrui, à son pasteur spécialement. Tu la remercieras bien, mon petit ami, et tu lui diras qu’elle me gâte trop et que je la gronderai quand je la verrai.

— Oui, monsieur le curé.

— Oh ! mais ils sont superbes, ces raisins ! Et ils sont en avance ! Ils proviennent sans doute de la treille qui est adossée au mur de la rue et exposée en plein midi ?

— Oui, monsieur le curé.

— Ce sont les premiers que je vois cette année.

— Ma tante est allée hier soir à l’église, ajoutai-je, et en a attaché une grappe à la sainte Vierge.

— Elle songe à tout, Mlle Hermance ! Elle a un soin de notre autel de la Vierge,… un soin admirable ! J’espère qu’elle n’aura pas à se plaindre de toi cette fois-ci, ta tante, et que tu ne la feras pas endêver comme aux vacances précédentes. Tu seras bien sage ?

— Oui, monsieur le curé. »

Marianne, pendant ce temps, s’était retirée avec la corbeille de raisins, et M. l’abbé Resnel, debout devant moi, me tapotait amicalement la joue.

« Il faut bien l’aimer, ta tante, bien lui obéir. Elle le mérite tant ! C’est une si excellente personne !

— Oh oui ! monsieur le curé.

— Quel âge as-tu ?

— Je vais sur mes onze ans.

— Oh ! mais te voilà un homme ! Tu vas bientôt faire ta première communion ?

— L’année prochaine.

— Tu étudies bien ton catéchisme ?

— Oui, monsieur le curé.

— A la bonne heure ! A la bonne heure ! »

Il semblait hésiter, chercher quelque chose.

« Tu as un livre de messe ? » reprit-il.

Convaincu que si M. Resnel m’adressait cette question, c’est qu’il se proposait, dans le cas où ce livre m’aurait manqué, d’obvier à cette absence, j’étais fort embarrassé de répondre.

Déclarer que je ne possédais pas de livre de messe, c’était mentir d’abord, puis c’était laisser croire que ma grand’mère et ma tante Toto, aussi bien que ma tante Hermance, ne se souciaient guère de moi ni de mon salut et m’élevaient bien peu chrétiennement. Dire que j’en avais un, c’était rendre inutile le cadeau que M. le curé voulait me faire, c’était m’en priver de mon plein gré et forcément.

Je répliquai en bégayant et en vrai Normand.

J’avais bien un livre de messe, mais c’était comme si je n’en avais pas…. Il n’était pas à moi…. Ma tante Toto, à Popey, me le prêtait chaque dimanche….

« Ah ! c’est fâcheux ! interrompit M. le curé. C’est bien fâcheux ! Si tu avais eu un livre de messe, je t’aurais donné une belle image pour mettre dedans. Mais puisque tu n’en as pas ! »

J’aurais pu lui répondre : « Donnez-la-moi tout de même, cette belle image, je la mettrai dans le livre de ma tante » ; mais ma déception était trop forte pour me laisser tant de présence d’esprit.

M. l’abbé Resnel me congédia en me tapotant encore la joue, et je me retirai tout penaud et piteux.

Heureusement qu’en traversant la cuisine je rencontrai Marianne qui m’attendait.

« Tenez, mon fi, me dit-elle, nous avons cuit asso (hier), et v’là pour vous un michon à pomme[7] (une pomme en pâte). Vous souhaiterez bien le bonjour à mam’zelle Hermance de ma part, neumè ? (n’est-ce pas ?). Ne mangez pas la commission ! »


Albert Cim, Entre camarades. Paris : Librairie Hachette et Cie, 1895 ; 1 vol. (269 p.), in-16 ; illustré de 36 vignettes dessinées par E. de Bergerin.
Texte retranscrit d’après le fac-similé numérique d’Internet Archive, chapitre II (pp. 33-59).


 Notes
  1.  Chaquineries, subst. fém. Tromperie, filouterie. Du verbe Chaquiner, tricher, tromper au jeu.
    Mémoires de la société philopathique, p. 151.  ↩
  2.  Couvet, variante de couvot, subst. masc. Chaufferette. Récipient en fonte ou cuivre dans lequel on mettait des braises pour se réchauffer.
    Lucien Adam, Les patois lorrains, p. 242.  ↩
  3.  Charpagne, subst. fém. Sorte de corbeille grossière, large et peu profonde (cf. Artine).
    Mémoires de la société philopathique, p. 115.  ↩
  4.  Dahale, subst. fém. Débarras. Du verbe Dahaler, être débarrassé d’une besogne, d’une personne.
    Henri Adolphe Labourrasse, Glossaire abrégé du patois de la Meuse, notamment de celui des Vouthons, p. 231.  ↩
  5.  Meix, subst. masc. Au sens absolu, l’ensemble du lieu, de l’enclos affecté à l’habitation personnelle, avec ses dépendances, notamment le jardin.
    Henri Adolphe Labourrasse, Glossaire abrégé du patois de la Meuse, notamment de celui des Vouthons, p. 366.  ↩
  6.  Fi, subst. masc. Fils.
    Mémoires de la société philopathique, p. 193.  ↩
  7.  Michon (à pomme), variante de gomichon, subst. masc. Sorte de tourte de pomme.
    Mémoires de la société philopathique, p. 205.

     Gomichon, dessert composé de pâte brisée ou feuilletée entourant une pomme entière dont on a ôté le trognon (les pépins et les fibres centrales). On peut ajouter en son centre, du sucre, du beurre, de la cannelle. Se cuit au four jusqu’à ce que la pâte soit dorée.  ↩

Ajouter un commentaire

Les commentaires peuvent être formatés en utilisant la syntaxe Markdown Extra.

Fil des commentaires de ce texte