Assassin !

Fleur-des-Bois était une blonde et mignonne fillette, orpheline de père et de mère, qui habitait, en compagnie de sa tante Périne, une ferme isolée, sur les confins de la forêt d’Argonne, la ferme de la Louvière. De son véritable nom, Fleur-des-Bois s’appelait Flavie Debreuilles, et c’était à ses yeux de pervenche, ses lèvres de merise et ses joues rouges comme une fraise sauvage, aussi bien qu’à la verdoyante situation de sa demeure qu’elle devait son sylvestre surnom.

La ferme de la Louvière, qui comprenait une soixantaine d’hectares de terres et de prés, occupait, outre sa tante et la nièce, deux servantes affectées à la laiterie, un petit berger et deux garçons de labour.

— Vois-tu Flavie, mon enfant, disait volontiers tante Périne à sa nièce, il est temps que tu te maries. C’est un homme qu’il faudrait pour gérer tout cela.

Malheureusement, les hommes, les partis sortables n’étaient pas faciles à trouver, non pas seulement à la Louvière, mais aux environs ; la plupart des jeunes gens, surtout ceux qui possédaient quelques bien et auraient pu, par suite, prétendre à la main d’une héritière telle que Flavie, n’avaient de cesse de quitter la campagne pour aller, ronds-de-cuir ou boutiquiers, vivre à la ville.

Le souhait de tante Périne restait donc lettre morte, et la pauvre petite Fleur-des-Bois risquait de plus en plus de monter en graine et de sécher sur place.

Il y avait bien les deux garçons du labour, Alban et Victor ; mais, si honnêtes et économes, si laborieux, dévoués et courageux qu’ils fussent, et bien qu’on les traitât sur le pied d’égalité, comme s’ils eussent fait partie de la famille, ce n’était jamais que des salariés, des domestiques, et ce ne serait jamais que comme pis-aller et en désespoir de cause qu’on choisirait parmi eux un mari à Fleur-des-Bois.

Tous deux cependant s’étaient laissés, par degré et presque à leur insu, envahir le cœur par une folle passion pour la gentille petite fermière ; tous deux, en secret, dans le tréfonds de leur âme, l’adoraient et la convoitaient.

Ce secret, si bien gardé qu’il fût, avait été surpris néanmoins par la principale intéressée, par Fleur-des-Bois : duchesse ou bourgeoise, ouvrière ou paysanne, est-il une femme qui ne sache toujours et quand même discerner ses admirateurs, deviner ses dévots et ses chevaliers.

Alban, recueilli jadis par M. Debreuilles, le père de Flavie, avait d’ailleurs grandi avec elle et était pour elle un camarade, à l’occasion un conseiller et un protecteur.

Quant à son acolyte et rival, à Victor Philippot, il n’habitait la Louvière que depuis dix-huit mois. Un de ses cousins, le gros Eudoxe Nocas, qui remplissait dans un village d’alentour, à Neuvilly, les quadruples fonctions de boulanger, épicier, perruquier et chantre de la paroisse, l’avait naguère fait venir chez lui, puis placé dans cette ferme, « où, lui avait-il insinué, tu seras tranquille comme Baptiste et heureux comme un prince. Pas de maître pour te houspiller, mon fiston ! Rien que des femmes ! Et si tu sais manœuvrer, si tu réussis à te faire bien venir… Tu es jeune, solide au poste, pas vilain garçon ; avec cela, la langue gentiment pendue… Suffit, hein ! mon gaillard ? C’est compris ? »

Victor Philippot et Alban Clesse s’en revenaient un dimanche soir, après la fête de Neuvilly, et regagnaient la Louvière par une étroite sente longeant la forêt. Tous deux avaient copieusement fait honneur au vin du pays et à l’eau-de-vie de marc débités en plein vent, à la porte de la grange servant de salle de danse, par la cousine Nocas, une vraie femme-géant qu’on surnommait « la Grenadière », et son ragot de mari ; et ils n’avaient plus le pied très sûr, ils chamboulaient en marchant.

Victor, qui avait l’ivresse mauvaise, grommelait et déblatérait sans re⁠lâche contre son compagnon.

D’ordinaire, comme si un pacte eût été tacitement conclu entre eux, jamais le nom de Fleur-des-Bois n’apparaissait dans leurs discours ; jamais la moindre allusion n’était faite à leurs intimes sentiments.

Ce soir-là, grâce à l’eau-de-vie de marc et au vin de pineau, Victor Philippot prenait sa revanche.

— Ça ne peut pas durer, cette vie-là ! Puisque nous en tenons tous les deux, il y en a un de trop à la ferme. C’est évident, clair comme le jour. Toi ou moi ! Tu vas jurer de t’en aller, de me laisser le champ libre, ou sinon…

— Sinon ? interrompit Alban, qui se campa brusquement devant Victor, les poings sur les hanches.

L’algarade, si placide qu’il fût d’habitude, finissait par l’impatienter, la moutarde lui montait au nez. Et puis le petit vin gris opérait aussi chez lui son effet et lui chauffait le cerveau.

— Sinon… faudra voir ! acheva sourdement Victor.

— Eh bien ! nous verrons.

— Oui, nous verrons. Et si tu avais du cœur pour deux liards, ce n’est pas demain, c’est tout de suite que la chose s’éclaircirait et que la question se trancherait. C’est maintenant et ici même que nous règlerions ce petit compte. Ce ne serait pas long. Celui de nous deux qui aura le dessus cèdera sa place à l’autre. Ça va-t-il ?

— J’accepte, pardi oui ! s’écria Alban. Il est temps que tout cela se termine, qu’on soit fixé. Le vaincu quittera la Louvière et ira se caser ailleurs… au diable ! Entendu.

— Et juré ! exclama Victor. En garde donc ! Attention.

Justement le sentier s’évasait à cet endroit et formait un large terre-plein, une éminence gazonnée, propice à de telles apertises. Sur la droite, ce terre-plein bordait une vaste emblave dépendant du gagnage de la Louvière ; à gauche, il dominait la forêt comme une gigantesque falaise, et ses pentes presque abruptes étaient en partie revêtues de ronces et de broussailles, de bouquets de troènes et de cépées de cornouillers ou de noisetiers.

La lutte s’engagea. Peuples ou individus, nobles ou vilains, c’est en somme toujours à la force que nous demandons de résoudre nos différends et de décider du sort.

Les deux adversaires, également acharnés et furieux, s’étreignaient, s’enlaçaient, essayaient de se ployer l’un l’autre, de se soulever ou de se faire perdre pied, poussant, au milieu de leurs convulsifs efforts, des soupirs et des râles, proférant des menaces, des jurons et des malédictions.

— Ah ! gredin ! Ah ! malabre ![1] Ah ! mille dieux ! Attends, va ! Je te dis que tu plieras ! Mais cré tonnerre !…

Soudain un croc-en-jambe fit choir Victor, et Alban s’abattit sur lui de tout son poids. En même temps il le saisit à la gorge et lui appuya le genou sur la poitrine.

— Demande grâce ! lui cria-t-il. N’y a pas à contester. Je te tiens. Tu y es, hein ! Demande grâce !

Mais Victor, sans mot dire, coula la main dans la poche de son pantalon, tâta son couteau, en cherchant fiévreusement la lame, l’ouvrit et le plongea en quelques secondes dans les côtes d’Alban. La main qui l’étranglait se desserra alors instantanément ; il put se dégager, se redressa et, d’une violente poussée, il envoya son adversaire rouler le long du versant qui aboutissait à la forêt, à ce précipice appelé la Fosse-Ramont.

Puis il s’enfuit vers la ferme et gagna le coin de l’écurie où son lit était disposé et qui lui servait de chambre.

En s’éveillant à la pointe de l’aube, la tête encore lourde, bien que dégagée des fumées du vin, Victor Philippot songea aussitôt à ce qui s’était pas⁠sé la veille.

Non, il ne rêvait pas… Il s’était battu avec Alban, l’avait tué lâchement.

La couchette de son camarade était installée à l’autre bout de l’écurie, il l’apercevait et elle était déserte. Impossible de douter.

— Oh !

Et il se prit le front dans les mains, fou de désespoir et de terreur.

— Que devenir ? Ah ! misère ! On ne tardera pas à découvrir… On nous a vus hier à la fête… Nous sommes partis ensemble… Pas moyen de nier… Pas moyen… Mon couteau encore, qui est resté là-bas… Oh ! la gendarmerie va être prévenue… On se rendra ici, on m’interrogera… Je serai arrêté, coffré, c’est inévitable. Ah ! là là ! Un beau coup !

Il décida de déguerpir aussitôt. Il possédait une centaine de francs, dissimulés dans une crevasse du mur ; il les mit en poche, fit un paquet de ses hardes, et, pour ne pas repasser sur le lieu du crime, bien qu’il en eût par instants grande envie, ni surtout traverser Neuvilly et s’exposer à être vu, au lieu d’aller prendre le train à la gare d’Aubréville, la plus proche, il se dirigea à travers bois vers celle d’Apremont, à trois lieues de la Louvière.

Le soir même il avait franchi la frontière belge et descendait, sous un nom d’emprunt, dans une infime auberge de Charleroi.

Jadis, pendant quelque temps, il avait aidé son cousin Nocas à faire ses fournées de pain : il s’avisa d’utiliser l’expérience qu’il avait acquise près de lui et ne tarda pas à trouver un emploi dans une boulangerie de la rue de la Montagne.

Des semaines, des mois s’écoulèrent. Victor Philippot, — ou plutôt Eugène Morel, comme il se faisait appeler, — n’avait encore vu surgir aucun bicorne de gendarme et n’entendait parler de rien, quand, un matin que, sa besogne finie, il prenait congé de son patron et regagnait son gîte, il aperçut à quelques pas de lui, arpentant magistralement la chaussée de la rue de la Montagne, une grande, maigre, longue et interminable femme.

Il la reconnut tout de suite : c’était la cousine Nocas. Il n’y avait pas au monde deux particulières d’aussi mirifique taille, de même qu’il n’existait pas sur terre un nabot plus joufflu, plus pansu et mieux rondelet que « le gros Nocas », le boulanger de Neuvilly, qui était obligé de monter sur un escabeau pour atteindre son pétrin et brasser sa pâte.

Le premier mouvement de Victor fut de rebrousser chemin et d’éviter ainsi « la Grenadière ».

— Si elle allait me dénoncer ? N’est-elle pas à ma recherche ? Comment se trouve-t-elle ici ? N’est-ce pas en suivant ma piste ?

Puis il se rappela combien la cousine Nocas était charitable et débonnaire.

— Non, elle ne voudrait pas me causer de tort. Je suis de sa famille, après tout. Le déshonneur rejaillirait sur elle !

Il l’aborda.

— Comment, c’est toi, mon fi ! exclama la gigantesque dame, tout estomaquée et éberluée de cette rencontre. Toi, dans ces parages ! Quéqu’ tu y fais donc ?

— Mais…

— Moi, c’est pour la succession de la grand’tante à Nocas. Il n’a pas pu venir, rapport à not’ commerce et à son église, et je suis partie seule… Mais toi.

— Vous ne savez donc pas, ma cousine ?

— Quoi que je ne sais pas ?…

— Alban… Alban Clesse… C’est moi qui…

— Ah ! c’est toi ?

— Oui, cousine ! murmura Victor en baissant la tête. Je vous en prie, ne… ne me trahissez pas.

— Tu t’es bien assez trahi toi-même en te sauvant, vilain sujet !

— Dites : misérable ! assassin !

— Je me doutais bien que le coup venait de toi ! Alban avait beau prétendre que tu n’y étais pour rien, qu’il avait fait une chute…

— Prétendre ?

— Oh ! il ne t’a pas chargé, il ne t’a pas vendu. Un bien digne garçon ! Sois tranquille. Lorsque le garde Courvoisier, en faisant sa tournée du matin, l’a trouvé étendu dans la fosse Ramont, l’a relevé et interrogé, il lui a dit qu’il s’était blessé lui-même en tombant du haut du sentier, qu’il avait un peu bu à la fête…

— Alors il n’est pas…

— Quoi donc ? reprit la cousine en fixant sur Victor un regard ébahi. Il n’est pas… Ah ! bien, bien. Tu veux dire… Si, mon ami ! C’est fait de la semaine dernière. Il est son mari. Du reste, c’est pendant qu’il était malade des suites de votre bataille, de ton mauvais coup, et qu’elle le soignait, qu’on s’est mis à parler de ce mariage. Oui, Alban a épousé Fleur-des-Bois et se trouve aujourd’hui le maître de la Louvière. Ah ! nigaudinos ! lança la cousine en soupirant et en hochant la tête. Quand nous pensons, Nocas et moi, que tu as laissé échapper pareille aubaine. Faut-il… Ah ! faut-il… Quel guignon !

Albert Cim.


Le Petit journal. Supplément illustré du dimanche ; Paris, sixième année, nº 253 (22 sept. 1895).
Texte retranscrit d’après le fac-similé de la BnF, collection Gallica (p. 3).


 Notes
  1.  Malâbre, variante de malâbe, subst. masc. Mauvais sujet, terme injurieux. Étym. du latin Mala arbor, mauvais arbre.
    Mémoires de la société philopathique, p. 232.

     Malâbre, subst. masc. Un malheureux.
    Guy Marchal, Le patois lorrain, à la lettre « M ».  ↩

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