XXIII. Un sauveur

Ce dimanche d’avril, M. Hémon achevait de déjeuner en compagnie de son ami Vauthier, comme de coutume, dans la salle à manger de l’archiviste, au rez-de-chaussée de cet ancien hôtel à façade toute sculptée, qu’il occupait à la Ville-Haute, sur la place de la Halle. La servante Nanette venait de verser le café et d’apporter les cigares ; mais M. Vauthier avait préféré recourir à sa pipe favorite, sa pipe de terre à long tuyau d’un noir d’encre, dû au plus savant culottage ; il l’avait consciencieusement bourrée, méthodiquement allumée, et il la fumait gravement, lentement, avec ferveur et béatitude.

« Oui ! s’exclama-t-il tout à coup, c’est moi, moi qui ai écrit à Alex ! Ta situation n’est pas tenable : il fallait en finir ! Ce Balandart, avec sa Reine de la Mode, devient de plus en plus menaçant, de plus en plus envahissant… Depuis la mort de ce pauvre Daniel, tu t’es fatigué…

— C’est vrai, murmura M. Hémon en hochant la tête.

— Et, pour comble, M. Fred te joue encore des tours de sa façon ! Tu te laisses emberlificoter par ce garnement ! Mais, cette fois, la leçon est sérieuse… sérieuse pour lui et pour toi… et j’espère bien qu’elle vous pro­fitera à l’un et à l’autre. »

M. Hémon, en guise de réponse, poussa un long soupir et leva les yeux au ciel.

« Tu as toujours ajouté foi à toutes les calembredaines de ce farceur ! J’avais beau t’avertir, tu ne voulais rien entendre, tu ne voulais rien voir. Maintenant…

— Ah ! maintenant ! soupira de nouveau M. Hémon.

— Le voilà à ta charge, ou plutôt à la charge d’Alex, qui le prendra avec lui, le gouvernera et parviendra peut-être à le mater. Il n’y a pas d’autre solution. »

Il était, en effet, arrivé à Frédéric une fâcheuse et doublement fâcheuse aventure.

Au milieu de ses continuels changements de profession, il avait fait la rencontre d’un certain marchand droguiste, chez lequel il était d’abord entré comme employé, puis qui l’avait enjôlé, entortillé, et finalement amené à s’associer avec lui. Pour cette association, Fred avait eu besoin de la part d’héritage provenant de sa mère, une soixantaine de mille francs, laissée jusqu’à présent à son père et que celui-ci faisait fructifier dans son commerce. M. Hémon avait bien présenté quelques objections ; mais l’affaire paraissait si avantageuse, elle offrait tant et tant de garanties !

« C’est mon avenir qui est en jeu, disait Frédéric. J’ai là une excellente occasion de m’établir, une occasion sans pareille, inespérée, qui ne se retrouvera peut-être jamais. Qu’est-ce que je risque ? Je suis dans la maison, je la connais ; j’ai les livres et le copie de lettres[1] entre les mains ; on ne peut rien me cacher : on ne peut pas me tromper, par conséquent ! »

Hélas ! si, on le pouvait. On l’avait trompé, trompé totalement et indignement. En moins de dix mois les soixante mille francs avaient disparu, et la maison de droguerie Bernard et Hémon, rue Vieille-du-Temple, avait été déclarée en faillite.

Par une fatale coïncidence, le jour même de cette mise en faillite, Frédéric fut victime d’un grave accident. Comme il procédait, dans les sous-sols du magasin, au rangement de bonbonnes et de touries, l’un de ces récipients, rempli d’acide sulfurique, vint à se briser, et le liquide se répandit sur le bas de la jambe et sur le pied du malheureux jeune homme. Malgré les soins qui lui furent aussitôt prodigués, Frédéric faillit perdre la jambe ; et si cette amputation lui fut épargnée, ce ne fut qu’au prix d’un long et pénible traitement ; encore les médecins et chirurgiens ne purent-ils lui rendre son ancienne prestesse, et se trouva-t-il condamné à de­meurer estropié.

Que devenir alors ?

Il était retourné à Chanteraine, chez son père, s’y était fait transférer plutôt, dès qu’il avait pu supporter le voyage ; et il restait là inactif, sans ressources, et entièrement à la charge de M. Hémon.

L’annonce de l’arrivée prochaine de son frère Alexis lui causa une vive inquiétude, une véritable panique. Avec M. Hémon, toujours débonnaire et plein de faiblesse à son endroit, il n’avait à se préoccuper de rien ; il était à l’abri de toute réprimande, de toute objurgation et de toute leçon. Avec Alex, son aîné, son ancien tuteur et mentor, dont il connaissait le caractère et l’énergie, les choses allaient changer de face. Sans doute Alex l’aimait bien, et il lui avait donné de nombreuses preuves de son affection, notamment lors de l’accident qui était venu le frapper, et durant la maladie qui en était résultée. Mais il n’y avait pas à badiner avec Alex ; on ne le bernait pas, on ne lui « tirait pas de carottes[2] », à lui, et il ne témoignait pas plus de goût que de pitié pour les flâneurs et les paresseux.

Frédéric, qui avait peut-être pensé qu’il pourrait vivre indéfiniment chez son père sans faire œuvre de ses dix doigts, voyait s’évanouir cet espoir. Alexis, mandé par M. Vauthier, appelé par lui d’urgence au secours de la Parisienne de plus en plus menacée par la Reine de la Mode, allait mettre ordre à tout.

Et M. Vauthier avait eu raison ; Frédéric lui-même se l’avouait : si l’on voulait sauver la Parisienne, rendre à cet établissement, jadis sans rival à Chanteraine, son ancienne vogue et sa prospérité, il fallait le dégager de sa routine, le rajeunir et le transformer. Alexis, par sa pratique, son expérience, sa compétence, était tout désigné pour entreprendre et mener à bonne fin cette résurrection.

M. Vauthier l’avait bien compris, et, à maintes reprises, avait essayé de le faire comprendre à son vieil ami Hémon, qui, chaque fois, s’obstinait, lui, à faire la sourde oreille.

Enfin, voyant la situation empirer de jour en jour, la Parisienne péricliter et s’enfoncer de plus en plus, menacer de plus en plus de sombrer, sans que le propriétaire et patron consentît de bonne grâce à recourir au seul moyen de salut qui lui restât, c’est-à-dire à céder ses pouvoirs à son fils Alexis, M. Vauthier se décida à lui forcer là main : il mit Alexis au courant des faits et l’invita à venir sans retard à Chanteraine.

Le danger avait tellement augmenté, la faillite était si imminente que M. Hémon n’essaya pas, cette fois, de se dérober aux conseils et instigations de son ami.

« Tu as bien fait, avoua-t-il. Je n’osais pas…

— Et puis nul de nous n’aime à abdiquer ; chacun se cramponne à son siège et à sa fonction ; c’est humain, cela ! Mais, vois-tu, mon vieux, de même que je viens de prendre ma retraite d’archiviste du département, il est temps que tu prennes la tienne, toi aussi, que tu abandonnes la gestion de la Parisienne à ce brave Alexis, qui s’en tirera mieux que toi, soit dit sans t’offenser, — absolument comme mon successeur, ce jeune chartiste, tout frais émoulu de l’École, m’a avantageusement remplacé.

— Ce n’est pas ce qu’on raconte, mon cher. On regrette, au contraire, on regrette vivement que tu ne sois plus là !

— Tu es bien aimable, de me dire cela, mais… qui donc parle ainsi ? qui donc me regrette ? Peut-être quelques esprits chagrins, des grincheux, toujours mécontents… Il y en a partout ! Laisse donc, va ! Place aux jeunes ! Telle doit être la devise de tous ceux qui, comme nous, ont franchi la soixantaine et noblement rempli leur tâche… Maintenant, au lieu d’agir, nous regardons ; nous assistons à la comédie, au lieu de la jouer : c’est bien plus amusant… et bien moins fatigant. Puis ça nous change ! Moi, me voilà, archiviste honoraire ; c’est un joli titre ! Et rien à faire, qu’à me croiser les bras ! »

Et, du coin des lèvres, sans ôter sa pipe de sa bouche, l’optimiste M. Vauthier lança vers le plafond une blanche bouffée de fumée, qui s’envola en tournoyant.

Le lendemain matin, Alexis arriva à Chanteraine. La lettre de M.Vauthier l’avait peu surpris ; il n’ignorait pas les embarras commerciaux dans lesquels se débattait son père ; il les avait entrevus notamment à son retour d’Italie, lorsqu’il avait ramené à Chanteraine le corps de ce pauvre Daniel, et depuis, de différents côtés, en avait ouï parler. Mais qu’y pouvait-il ? Comment se hasarder à intervenir ? M. Hémon n’avait jamais eu confiance dans l’intelligence et les capacités de son second fils ; Alex était toujours resté pour lui « le plus bête, ou plutôt le seul bête des quatre » : il le savait, il savait en quelle défiance et quelle mésestime son père le tenait. Ce sentiment, cette conviction l’empêchait de risquer la moindre avance, paralysait en lui tout mouvement.

Par bonheur, M. Vauthier avait d’Alexis une meilleure opinion, et, grâce à l’ascendant qu’il exerçait sur l’esprit de son camarade d’enfance, l’avait amené à se montrer plus équitable, et, en même temps, à mieux comprendre ses propres intérêts.

M. Hémon remit donc à son fils Alexis la direction de la Parisienne, ou, pour mieux préciser, il le prit comme associé, mais en stipulant qu’il ne s’occuperait plus de rien, lui, et passerait, tout comme son vieil ami, M. l’archiviste départemental honoraire, dans la catégorie des retraités.

Aussitôt investi de ses nouvelles fonctions, Alexis s’appliqua à justifier la confiance qu’on lui témoignait, et se consacra tout entier à son œuvre de réorganisation et de relèvement. Clodomir Balandart, le remuant patron de la Reine de la Mode, put, dès les premiers coups, constater à quel rude antagoniste il avait affaire. Aux petits bouquets de violettes, aux éventails en papier peint, aux minuscules flacons d’odeur, à tous ces décevants appâts que l’insidieux Clodomir tendait à ses visiteuses, Alexis Hémon riposta par des avantages bien autrement sérieux et durables. Par suite de ses relations avec plusieurs grands magasins de Paris et avec de nombreux fabricants, il lui fut possible d’offrir à sa clientèle des soldes, — marchandises démodées ou restants de coupons, — d’excellente qualité et à un bon marché inouï, invraisemblable, stupéfiant, renversant ! inconnu jusqu’à ce jour à Chanteraine. Pour mettre ses concitoyens, ses concitoyennes surtout, à même de juger de l’état et de la valeur de ces soldes, il organisa de fréquentes expositions, qu’il ne craignait pas de faire annoncer par la presse locale et par un copieux affichage. On ne parlait plus que de cela dans toute la ville et toute la campagne, à vingt lieues à la ronde.

« Ah ! on en trouve, des « occasions », à la Parisienne ! C’est merveilleux !

— Fantastique !

— Des « occasions » incroyables !

— Je ne sais comment ils font ! s’exclamait une quatrième cliente. Ils ne la volent cependant pas, leur marchandise, et ils la donnent autant dire pour rien !

— C’est depuis que le fils Hémon a succédé à son père, remarquait une autre. C’est un malin, le fils !

— Ah ! Je vous crois !

— Il a longtemps travaillé dans les grands magasins de Paris, au Louvre, m’a-t-on dit.

— Non, au Bon Marché. Il était même un des chefs de l’établissement.

— Un des chefs ?

— Oui, un des principaux associés.

— Vous êtes sûre, madame ?

— Parfaitement ! Je tiens la chose d’une des vendeuses de la Parisienne.

— Mais alors pourquoi…

— Pourquoi a-t-il abandonné cette brillante situation ?

— Oui !

— C’est afin de venir en aide à son père, qui se faisait vieux et ne pouvait plus gérer son commerce.

— C’est bien, cela !

— Moi, je n’ai jamais quitté la Parisienne, et n’ai qu’à m’en louer, déshy;clarait une autre interlocutrice.

— Moi de même. Je n’ai jamais eu confiance dans cette prétendue Reine de la Mode !

— Quel hâbleur, ce Clodomir !

— Un charlatan !

— Et d’une vanité ! Il est toujours à s’admirer dans les glaces de son magasin, M. Clodomir Balandart !

— D’ailleurs, il n’est pas de Chanteraine !

— Mais non !

— Tandis que le fils Hémon, lui…

— C’est un enfant du pays.

— Une vieille famille de Chanteraine…

— On a beau dire que nul n’est prophète chez soi…

— Il faut le soutenir !

— L’encourager !

— Mais oui ! Mais oui ! »

Personne, à présent, ne voulait plus s’être laissé prendre aux boniments, simagrées et attrape-nigauds dont le patron de la Reine de la Mode était si prodigue ; tout le monde le reniait aujourd’hui, le traitait d’intrigant, de faiseur et de farceur. Par un revirement bien naturel, et aussi comme par une sorte de compensation et de revanche, on exagérait même les mérites du nouveau directeur de la Parisienne ; on lui attribuait, au brave Alex, des titres qu’il n’avait jamais eus, des fonctions et des appointements que le Bon Marché ne lui avait jamais connus.

La lutte se poursuivait, opiniâtre, acharnée ; car Clodomir n’était pas homme à lâcher pied de prime abord et à déserter la partie sans combattre, sans essayer de se rattraper et se remonter. Il redoubla de zèle et d’efforts, multiplia ses attractions et ses primes, tripla la grosseur de ses bouquets de violettes et le calibre de ses flacons d’odeur ; il fit des sacrifices de toute sorte, et considérables, immenses.

Alexis, de son côté, continuait ses approvisionnements de soldes et d’occasions, ses expositions de coupons, et prodiguait les ingénieuses et instantes réclames de presse, les imposantes annonces « de quatrième page », sans oublier les multicolores et éblouissantes affiches murales. Lui non plus ne négligeait aucun moyen.

Et qui le croirait ? Dans ce duel infatigable et sans pitié entre la Parisienne et la Reine de la Mode, ce duel à mort, Alexis Hémon n’avait pas de meilleur auxiliaire que son frère.

Oui, Fred avait pris la chose à cœur ; son amour-propre s’était éveillé, s’était senti aiguillonné ; il fallait combattre pour le salut de la maison, pour l’honneur du nom, il fallait vaincre !

Lui qui n’avait pas su se défendre, lorsqu’il était seul en cause et qu’il combattait pour lui-même, il se montrait à présent plein de courage et d’ardeur, tout brûlant de feu sacré.

Ces méritoires et excellentes dispositions ne lui étaient cependant pas venues soudainement. Il avait eu besoin de se raisonner, de raisonner avec Alex surtout, d’être sermonné et chapitré par lui, pour comprendre à la fois sa situation et celle de la Parisienne.

Alex — Fred n’en pouvait douter — n’était nullement disposé à lui octroyer des rentes et à favoriser sa paresse.

« Tu travailleras chez moi en qualité de comptable, lui avait-il dit, dès son arrivée à Chanteraine ; tu aideras le caissier. De cette façon, et puisque ta blessure te gêne encore et que tu ne marches pas aisément, tu n’auras pas la peine de rester debout, tu ne bougeras pas de ta chaise… Mais tu travailleras, mon ami, tu gagneras ton pain !

— Qui non laborat

— C’est cela même ! Je vois que tu te rappelles encore quelques bribes de latin, et que tu connais le proverbe : Celui qui ne travaille pas n’est pas digne de manger. »

Et, stimulé par la rivalité qui existait entre les deux grands magasins de Chanteraine et la lutte engagée, Fred donnait tout son temps et tous ses soins à l’œuvre commune, se consacrait tout entier à la besogne que son frère lui avait assignée, et ne rêvait que le salut et le triomphe de l’entreprise.

« Ce Clodomir ! Penser qu’il était notre employé, que c’est papa qui l’a, pour ainsi dire élevé, qui l’a dressé et façonné,… et qu’il nous a trahis de la sorte ! ne cessait-il de ruminer. L’ingrat ! L’hypocrite ! Mais tu n’auras pas le dernier mot ! Ta trahison ne te profitera pas ! Non, ce n’est pas possible ! Non ! »

En effet, dix-huit mois après le retour d’Alexis Hémon à Chanteraine et sa prise de possession de la Parisienne, dix-huit mois juste et jour pour jour, Clodomir mit bas les armes et déposa son bilan : la Reine de la Mode avait cessé d’exister, et la Parisienne reconquis son ancien prestige, sa vieille et glorieuse renommée.

Le dimanche qui suivit la défaite définitive du « traître » et sa déclaration en faillite, un clair et beau dimanche d’octobre, par un de ces jolis temps dits « temps de vendanges », Frédéric dont le pied allait mieux, et qui pouvait maintenant faire de courtes promenades, avait profité de la fermeture du magasin pour pousser jusqu’au quai des Gravières, ce quai toujours ensoleillé et surnommé, pour cette raison, le Poêle des Gueux. De là, Fred comptait gagner le faubourg de Marbot, théâtre de quantité de ses anciens exploits, notamment de ces trafics de livres chez le bouquiniste-vigneron Saget.

Appuyé sur sa canne, il longeait les hauts peupliers du quai, lorsqu’il aperçut un enterrement qui venait à lui, un enterrement très pauvre, et dont le cortège ne se composait que de quelques personnes. Un vieux chien, un bon vieil épagneul à robe noire tachée de feu, marchait tête basse, clopin-clopant, tout près du corbillard, et, ce chien, Frédéric le reconnut sur-le-champ : c’était Ravageau, le fidèle compagnon de Jean le Sauvage. En passant devant Frédéric, qui s’était respectueusement décou­vert, il tourna même vers lui ses grands yeux humides, comme pour lui dire :

« Oui, c’est bien moi ! Et celui que j’escorte ainsi, c’est mon maître, avec qui jadis tu as fait tant de bonnes parties à travers les bois et dans les méandres de la rivière, tu te souviens ? mon maître, qui te racontait tant de curieuses histoires de chasse et de pêche, qui t’enseignait à distinguer le chant des oiseaux, les diverses essences d’arbres et d’arbustes, les fleurs et les champignons de nos forêts ; qui t’a indiqué tant d’utiles recettes, appris tant et tant de choses, tu te rappelles ? tu te rappelles ? »

Frédéric se joignit à l’humble cortège et conduisit son ancien ami et « professeur », celui qu’il se plaisait autrefois à qualifier de « préparateur » à l’École forestière, jusqu’à son dernier gîte, tout au fond du cimetière de Chanteraine.

Après avoir serré la main au neveu du défunt et salué Mme Eusèbe Varnerot, il s’en revint avec eux par le chemin de halage du canal, et les interrogea sur les derniers jours de Jean le Sauvage.

Le vieux sylvain ne s’était jamais bien remis du « chaud et froid » qu’il avait attrapé, durant une après-midi de septembre, en lançant l’épervier dans l’Ornain, et à la suite duquel une fluxion de poitrine l’avait cloué six semaines sur son lit ou plutôt sur le lit de son neveu Eusèbe. Depuis ce temps, il était toujours oppressé, ne faisait que « toussailler » ; il avait toujours été souffreteux, de plus en plus débile.

Maintes fois son neveu et sa nièce avaient essayé de le reprendre chez eux pour le soigner ; le docteur Michel s’en était même mêlé et avait tenté de le décider à rompre avec son existence d’ermite ou de hibou, et à rentrer dans la vie civilisée, à « rentrer en ville », il s’y était obstinément refusé.

« Non, non ! Je veux mourir dans ma tanière,… mourir dans mes bois ! »

Peut-être songeait-il alors aux anciennes querelles de sa nièce Olympe avec la veuve Rossignol, sa voisine, et le souvenir de ce quotidien vacarme suffisait à l’éloigner de la civilisation et à le retenir dans son terrier.

L’avant-veille de ce dimanche, sachant son oncle plus souffrant que de coutume, Eusèbe Varnerot était allé prendre de ses nouvelles, et il l’avait trouvé mort sur son grabat, à côté de son fidèle Ravageau, qui hurlait et gémissait sans discontinuer.

« Mon oncle avait quatre-vingt-huit ans, monsieur ; c’est un bel âge ! Et notez qu’il n’avait jamais été malade avant son refroidissement, que, jusqu’à soixante-dix-neuf ans, il s’est toujours porté comme un charme…

— Il me disait souvent que l’air des bois est un élixir de longue vie, ajouta Frédéric.

— C’est ce qu’il me répétait aussi, quand je le pressais de venir habiter avec nous. Ah ! ses bois, ses taillis de Massonge, comme il les aimait !

— Et… pardon si je vous pose cette question ! reprit Frédéric ; — son procédé pour attraper les poissons… vous savez ? sa Crème ichtyophile, dont il gardait si jalousement le secret pour lui seul, qu’il ne voulait révéler qu’après sa mort ?…

— J’ai cherché hier chez lui avec ma femme… Nous avons tout remué, tout examiné ; nous n’avons rien pu découvrir, pas un papier, pas une trace quelconque de cette invention. Cependant… elle existait !

— Cela ne fait pas de doute ! répliqua Frédéric. J’ai vu de mes yeux cette sorte d’onguent, de pommade…

— Je chercherai encore, déclara Eusèbe Varnerot. Nous fouillerons de nouveau partout… Ce serait vraiment dommage qu’une aussi précieuse recette fut perdue !

— Oui, certes, bien fâcheux ! »

Mais les héritiers du défunt, les époux Varnerot, eurent beau fouiller et sonder, tout mettre sens dessus dessous dans la caverne de Massonge, ils ne trouvèrent aucun spécimen et nul indice de cette fameuse composition : Jean le Sauvage avait emporté son secret avec lui.


Albert Cim, Les Quatre fils Hémon. Paris : Librairie Hachette et Cie, 1906 ; 1 vol. (292 p.), gr. in-8 ; illustré de 62 gravures dessinées par Édouard Zier.
Texte retranscrit d’après le fac-similé de la BnF, collection Gallica, chapitre XXIII (pp. 277-292).


 Notes
  1.  Copie de lettres ou copie-lettres, subst. masc. Registre contenant la copie ou le décalque d’une correspondance.
    CNRS et Université de Lorraine, Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, à l’article Copie ↩
  2.  Tirer une carotte, loc. verbale. Soutirer habilement quelque chose de modeste, en abusant de la confiance ; entreprendre une tromperie ou une duperie dans une médiocre affaire.
    Wiktionnaire, à l’article Tirer une carotte ↩

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