IX. Un bienfait n’est jamais perdu

Lorsque M. Zéphyrin Colibert, nommé professeur de seconde annexe au lycée de Popey-sur-Ornain, céda à M. Mirandar l’institution Saint-Michel, où il avait fait fortune et s’était acquis un si grand renom de compétence et de paternelle vigilance, cet établissement était en pleine prospérité et comptait, outre les externes de la ville, soixante à quatre-vingts internes. Cette vogue disparut en même temps que le « père Colibert ». Toute clientèle, et en particulier celle des familles qui cherchent à placer leurs enfants en pension, redoute les changements, appréhende l’inconnu ; et, si zélé, si scrupuleux et dévoué que fût en réalité M. Mirandar, pour tout le monde il était l’inconnu. Aussi ses « rentrées » ne faisaient-elles que décroître, ses concurrents, l’institution Faratte et l’école Saint-Augustin, que s’enrichir à ses dépens.

Ancien instituteur communal dans le nord du département, à Juvigny, M. Théodule Mirandar avait connu M. Colibert à l’École normale de Popey, sous l’éminente direction de M. Achille Thirion. C’est vous dire qu’il n’était plus tout jeune et avait, ainsi que le père Colibert, doublé le cap de la cinquantaine.

Il s’était, à vingt-six ans, marié avec une de ses cousines, une petite campagnarde toute simplette, douce et taciturne, mais courageuse, infatigable à la besogne, qui le secondait de son mieux dans la gouverne de leur entreprise, et leur grand désespoir à tous deux était de ne pas avoir de progéniture.

C’est mus par ce sentiment et aussi par une bien naturelle commisération que, peu d’années avant de quitter Juvigny, ils avaient recueilli le fils d’une de leurs voisines, pauvre veuve qui venait de mourir, et qu’ils l’élevaient comme s’il eût été leur propre enfant.

Cet acte de bienfaisance était d’autant plus méritoire que Stéphane Audinot — ainsi s’appelait l’orphelin — ne brillait pas par son intelligence et ses capacités, et qu’il n’y avait guère à espérer qu’il pût faire un jour honneur à ses parents adoptifs. C’était un gros garçon, timide et gauche, qui n’avait jamais sur ses condisciples qu’une supériorité, celle de la force physique et de l’agilité ; qui pratiquait le trapèze, les anneaux et les barres parallèles comme un gymnaste de profession, courait aussi vite qu’un cerf et nageait mieux qu’un poisson. Reconnaissant envers M. et Mme Mirandar des bontés qu’ils avaient pour lui, il l’était certainement et s’efforçait de le leur prouver ; il eût tout donné pour tenir la tête de sa classe et, le moment venu, passer de brillants examens, qui rempliraient son maître de joie et de fierté et vaudraient au pensionnat Saint-Michel une réputation sans rivale. Mais il avait beau s’appliquer, beau trimer et bûcher, se battre les flancs et se marteler le cerveau, il n’arrivait à rien : l’étude n’était pas son fait.

Et c’est lui cependant, c’est Stéphane Audinot, comme il venait d’atteindre ses quinze ans, qui rendit à l’institution fondée par M. Colibert son ancien lustre et sauva le digne M. Mirandar de la faillite et de la ruine.

Un jeudi d’avril, M. Pecqueur, l’unique sous-maître de l’établissement, conduisait les élèves en promenade du côté de Savonnières. On projetait d’aller jusqu’à l’embranchement du petit canal dérivé de l’Ornain — canal qui, dans toute sa longueur, mais en ces parages surtout, aux approches de la Grande Brèche[1], a bien l’allure et l’apparence abrupte d’une rivière, — et toute la bande suivait deux à deux le sentier qui longe le cours d’eau et serpente à travers champs et prairies.

A peu de distance du pont de Savonnières, vis-à-vis du joli parc de M. de Broussier, une femme, agenouillée au bord de l’eau, dans une de ces demi-caisses en bois nommées car­reaux[2] ou carrosses, était en train de laver du linge. C’était la femme de quelque journalier vigneron, dont la demeure, l’humble maisonnette, se trouvait de l’autre côté du sentier, au milieu d’un étroit jardin enclos d’une haie vive. Un bambin de quatre ou cinq ans, pieds nus et en guenilles, jouait et gambadait entre les saules plantés sur la rive, à proximité de la laveuse, qui, tout occupée à battre et à tordre ses nippes, ne s’apercevait pas des imprudences de l’enfant et du danger qui le menaçait.

Soudain, comme le petit diable s’essayait à sauter d’un saule à l’autre, il butta contre une racine et, pouf ! alla faire le plongeon au beau milieu du canal.

Le courant, toujours rapide en cet endroit, l’était encore davantage à cette saison, par suite de la récente fonte des neiges, et l’enfant, qui avait d’abord disparu, venait de remonter à flot dix mètres plus loin, emporté et roulé avec une vitesse vertigineuse.

Abandonnant battoir et carrosse, la mère s’était élancée et se démenait le long du canal, criait au secours et se lamentait de toute la force de ses poumons.

Les élèves, à ces poignants appels, étaient accourus, et, au moment où le pauvre petit gars approchait d’eux, Stéphane Audinot calcula son temps, sauta dans l’eau et saisit le bambin au passage. Entraîné avec lui, il nageait d’une main, de l’autre remorquant l’enfant qu’il avait agrippé par son épaisse tignasse ; et il s’efforçait de couper obliquement le courant et d’atterrir au plus près, c’est-à-dire dans le parc de M. de Broussier.

Il y réussit enfin, et comme il mettait le pied sur l’herbe riveraine et y déposait son fardeau, M. de Broussier, attiré par les cris de la mère, arriva, suivi de plusieurs domestiques. Le gamin n’était qu’évanoui ; on le transporta au château, et là, énergiquement frictionné, bien réchauffé, il ne tarda pas à reprendre ses sens.

Quant à son sauveur, tout en causant avec lui, s’informant de son nom et de son âge, le félicitant très vivement du courage et de la présence d’esprit qu’il venait de témoigner, M. de Broussier s’occupa de le rapproprier et le réconforter, lui aussi. On l’installa devant un bon feu, on l’aida à se déshabiller, et, pendant que ses vêtements séchaient, on l’enveloppa de couvertures chaudes.

Puis une collation fut préparée en son honneur, et le châtelain de Savonnières invita gracieusement les condisciples de Stéphane à y prendre part. On leur servit à tous des brioches et des échaudés[3], des massepains et des madeleines, arrosés de verres de bière ou de sirop de groseille. M. de Broussier mit ensuite son parc à leur disposition pour le restant de la journée. Il y avait là une escarpolette et une balançoire, des échasses, des raquettes avec volants et balles, un jeu de quilles, un jeu de tonneau….

Ce fut pour le pensionnat Saint-Michel une délicieuse après-midi.

Six semaines environ après cet événement, M. Mirandar terminait son déjeuner et parcourait, selon sa coutume, en dégustant son café, l’unique journal de la localité et le seul qu’il reçût, la Vigie de Popey-sur-Ornain, Écho du Barrois et des pays limitrophes, quand son regard rencontra, presque au début de la « Chronique départementale », l’entrefilet suivant :

« Médaille d’honneur. — Par arrêté de M. le Ministre de l’intérieur, en date du 23 mai courant, une médaille d’honneur de seconde classe a été décernée au jeune Audinot (Stéphane), élève interne à l’institution Saint-Michel de Popey-sur-Ornain, qui, voyant un enfant tomber dans le canal dit des Usines, sur le territoire de Savonnières-en-Barrois, n’a pas hésité, malgré les rigueurs de la saison et la rapidité du courant, et au péril de ses jours, à se jeter à l’eau et à sauver cet enfant d’une mort certaine. »

« Tiens ! tiens ! tiens ! s’exclama sur trois tons différents M. Mirandar. Mais comment cette aventure est-elle parvenue à la connaissance du ministre ? Qui donc s’est entremis et a sollicité cette médaille pour Stéphane ? »

Le sous-maître, M. Pecqueur, en rentrant de promenade, avait bien eu soin d’instruire le chef de la pension de ce qui s’était passé à Savonnières ; mais il y a maintes façons de raconter les choses, maints aspects sous lesquels on peut vous les présenter.

Or, ce qui avait le plus frappé M. Pecqueur, c’était le charmant accueil fait aux écoliers par M. de Broussier ; c’était la collation qu’il leur avait offerte, les brioches, les échaudés et les verres de bière ; et il avait glissé rapidement sur les débuts et la cause de cette réception. A l’entendre, on aurait cru que Stéphane n’avait eu d’autre peine que de se mouiller le bout du pied et d’allonger le bras pour retirer de l’eau le fils de la laveuse.

Heureusement M. de Broussier n’était pas seulement le châtelain, mais le maire de Savonnières-en-Barrois. Il avait jugé de son devoir d’adresser un rapport à M. le préfet pour lui signaler l’acte de dévouement accompli par Stéphane Audinot, et le préfet avait transmis ce rapport au ministre, en proposant de décerner au jeune sauveteur une médaille d’honneur.

Tels étaient l’origine et l’historique de cette récompense.

Aussitôt l’article lu, M. Mirandar enfila sa plus belle redingote, coiffa son chapeau des grands jours, et courut à la préfecture.

M. le préfet lui confirma la nouvelle.

« Je viens même, ajouta-t-il, de signer la lettre qui informe officiellement votre élève de l’arrêté pris en sa faveur, et l’invite à se présenter au bureau de la première division pour retirer sa médaille.

— Ah ! monsieur le préfet, balbutia M. Mirandar d’un ton suppliant, si j’osais…, si je ne craignais pas d’être… importun… Au lieu de convoquer cet enfant dans vos bureaux… il serait d’un si salutaire exemple pour tous ses camarades que cette médaille lui fût remise publiquement… par vous-même ! »

Le préfet, à cette insidieuse proposition, ne put s’empêcher de sourire.

« Sans compter, répliqua-t-il, que ce serait une excellente réclame pour votre établissement, n’est-ce pas, monsieur Mirandar ?

— Mon Dieu, monsieur le préfet, j’avoue que…. Certainement, ça ne nuirait pas !

— Eh bien, je ferai part de votre désir à M. l’inspecteur d’académie, j’en conférerai avec lui, et, s’il n’y voit pas d’inconvénient,… comme moi je n’en aperçois pas…. nous pourrons procéder à la remise de cette médaille selon vos vœux, publiquement, solennellement.

— Ah ! monsieur le préfet, combien je vous sais gré !… »

Du même pas, M. Mirandar, qui avait d’emblée deviné tout le parti qu’il pouvait tirer de l’aubaine échue à son pupille, se rendit chez M. Baduel, l’inspecteur d’académie, lui exposa l’affaire et sollicita sa bienveillance et son appui. Ayant obtenu de ce fonctionnaire la promesse d’un avis favorable, et certain de la réussite de son projet, il songea sans tarder aux préparatifs de la cérémonie.

Il devait une visite à M. de Broussier ; il voulait le remercier de la réception faite à ses élèves, et se reprochait d’avoir si longtemps différé cette démarche.

Il commença donc par aller offrir ses excuses au maire de Savonnières, à qui il était redevable, en somme, de cette heureuse conjoncture, et le pria de vouloir bien honorer de sa présence la petite fête de famille qu’il était en train d’organiser. Il se rendit ensuite chez tous les chefs d’administration et toutes les notabilités de Popey et leur adressa la même invitation.

Le jour fixé pour la solennité arriva. C’était un radieux jeudi de juin ; et, comme s’il se fût agi déjà de la distribution des prix, une partie de la grande cour du pensionnat avait été recouverte d’un velum, et une estrade dressée à l’extrémité.

Stéphane Audinot, cela va sans dire, était assis au premier rang des élèves. Quand, après avoir donné lecture de l’arrêté ministériel et célébré, en termes choisis et bien sentis, le généreux dévouement, l’héroïsme de cet enfant, qui débutait si bien dans la vie, le bel exemple de vertus civiques qu’il offrait, non seulement à ses condisciples, mais à tous ses concitoyens, M. le préfet l’appela près de lui, et, de sa propre main, lui attacha sur la poitrine la médaille d’argent, un tonnerre d’applaudissements et de bravos éclata, auquel une autre explosion, encore plus retentissante, répondit aussitôt, celle de tous les cuivres de la Fanfare popéyenne, que M. Mirandar n’avait eu garde d’oublier dans ses invitations.

A son tour, le chef de l’institution Saint-Michel prit la parole, « non pour féliciter son élève d’avoir, avec une si courageuse spontanéité, accompli son devoir — il se serait fait scrupule d’ajouter le moindre mot aux éloges si pathétiques, si éloquents, que venait de lui adresser le premier magistrat du département ; — mais pour remercier cet éminent administrateur, ainsi que toute l’honorable assistance, de l’éclat dont ils avaient bien voulu rehausser cette fête de famille ».

Il convia ensuite ses invités à un lunch dans le réfectoire, dont les longues tables avaient été transformées en buffet. Les bouchons de Champagne, avec leurs joyeuses détonations, sautèrent au plafond ; la mousse pétilla dans les verres ; et ce fut à qui trinquerait avec le bon gros Stéphane, le héros de la fête.

La journée se termina par une promenade à travers la ville, sous la conduite de M. Mirandar lui-même. L’institution Saint-Michel, avec Stéphane Audinot en tête, orné de sa médaille qui brillait comme un astre, défila dans toutes les rues, le long de tous les quais, sur toutes les places et les carrefours, provoquant partout la sympathique curiosité des habitants, des gamins principalement, qui l’escortaient, se bousculaient, tenant à voir de près et à contempler « le décoré ».

La Vigie ne manqua pas le lendemain de rendre amplement compte de « la touchante et réconfortante cérémonie qui avait eu pour théâtre le pensionnat Saint-Michel ». Au dire des fines langues de Popey, la plume du directeur de cet établissement n’était peut-être pas étrangère à ce chaleureux article. Tant il y a qu’il fut reproduit par tous les journaux de la contrée et qu’il valut à M. Mirandar non seulement des lettres de félicitation à l’adresse de Stéphane, signées des députés et gros bonnets du département, mais — chose bien plus appréciable, résultat bien autrement pratique ! — quantité de demandes de prospectus de sa maison.

Et, comme un bonheur ne vient jamais seul, l’institution Saint-Michel obtint, à la fin de l’année scolaire, des succès sans précédent : huit élèves furent reçus à l’examen du brevet élémentaire, sur neuf présentés ; trois sur quatre au brevet supérieur, sans compter deux admissions à l’École des arts et métiers de Châlons.

Aussi la rentrée suivante fut-elle magnifique : soixante-quatorze internes, au lieu de trente-deux, se présentèrent ; quarante-cinq externes, au lieu de dix-sept. Il fallut racheter de la literie, ajouter des allonges aux tables de certaines classes.

Grâce à Stéphane Audinot et à sa médaille, le beau temps du père Colibert renaissait pour M. Mirandar. L’institution Saint-Michel avait reconquis sa gloire.


Albert Cim, Entre camarades. Paris : Librairie Hachette et Cie, 1895 ; 1 vol. (269 p.), in-16 ; illustré de 36 vignettes dessinées par E. de Bergerin.
Texte retranscrit d’après le fac-similé numérique d’Internet Archive, chapitre IX (pp. 195-210).


 Notes
  1.  La Grande Brèche ou la Brèche par réduction, lieu-dit. Savonnières-devant-Bar. Barrage de prise d’eau sur la rivière l’Ornain, en amont de la ville de Bar-le-Duc, permettant la régulation du débit, ainsi que l’alimentation d’un canal dit « des Usines ».  ↩
  2.  Carreau ou carrosse, subst. masc. Équipement en bois de la lavandière, encore nommé caisse à laver, coffre, caboulot, casseau, auget ou garde-genoux. Garni avec des chiffons ou de la paille, et calé contre la pierre à laver, il permettait, en l’absence de lavoir aménagé, le travail à genoux.
    Wikipédia, à l’article Lavandière ↩
  3.  Échaudé, subst. masc. Pâtisserie élaborée à la façon d’un biscuit très ferme, qui tire son nom de la première phase d’échaudage de sa pâte : un pochage dans l’eau chaude avant cuisson au four.
    Wikipédia, à l’article Échaudé ↩

Texte(s) en relation…

- page 2 de 3 -