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VII. Une fugue

Un étrange événement vint bientôt prouver combien l’amélioration remarquée par M. Vauthier dans la conduite de Frédéric était illusoire, et combien se trouvaient fondées les inquiétudes paternelles.

Un jeudi d’avril, jour d’ouverture de la pêche à la truite dans la rivière de l’Ornain, M. Hémon, pour empêcher son plus jeune fils d’aller se livrer à son plaisir favori, le contraindre à étudier ses leçons, et en même temps le punir de ne les avoir pas apprises de toute la semaine, l’enferma à clé dans le grenier.

« Tu n’en sortiras pas que tu ne saches les dix décades de tes Racines grecques, sur lesquelles M. Vautrin t’a interrogé hier. Il m’en écrit de belles sur ton compte, ton professeur ! Ah ! tu as de jolies notes !

— Mais, papa, ce n’est pas ma faute ! Il manque des pages dans mon livre.

— Et c’est maintenant que tu t’en aperçois, maintenant que tu me le dis ?

— Je… Je n’avais… Je ne l’ai pas eu neuf, mon volume de Racines grecques… Il me vient de Daniel… Demande-lui si ce n’est pas vrai ! C’était l’exemplaire qui avait servi auparavant à Alexis et à Octave… Daniel le sait bien, qu’il y manque des pages !

— Tu vas avoir un exemplaire neuf dans cinq minutes, le temps d’envoyer chez le libraire… Mais tu ne sortiras pas d’ici, mon garçon, avant de m’avoir récité tes décades : c’est de la quarantième à la cinquantième, me dit M. Vautrin…

— O papa ! Je te promets, je les étudierai ce soir, avant de me coucher ! Je te le jure. Je voudrais tant profiter de la journée ! Je serais si heureux !… Je t’en prie, papa !

— Dépêche-toi d’étudier tes leçons, et, aussitôt sues, tu seras libre. Mais pas avant ! Inutile d’insister !

— Si seulement j’étais dans ma chambre, avec Daniel…

— Oui, pour que tu te sauves par la pièce voisine, par la chambre d’Alexis… Non, non, pas de cela ! Je te connais, beau masque ! Ici, au moins, je te tiens, je t’ai sous clé ! »

Mais lorsque, vers midi, M. Hémon songea à aller interroger le prisonnier et l’inviter à descendre dans la salle à manger, il trouva la cage vide : l’oiseau s’était envolé, — envolé par le toit : il avait, en soulevant et écartant des tuiles, fait un trou dans la toiture, un large trou au bas des combles, non loin du chéneau, du côté de la cour intérieure, et, au risque de se rompre le cou, il s’était évadé par cette ouverture.

« Quand tu rentreras, mon bonhomme, tu verras la réception que je te réserve ! » grommela M. Hémon furieux.

Mais la journée se passa sans que Frédéric reparût. A neuf heures du soir, il n’avait pas encore réintégré le bercail.

Cela devenait grave.

Où pouvait-il être ?

Dissimulant de son mieux cette disparition, afin de ne pas alarmer la trop sensible et délicate Mme Hémon, M. Hémon interrogea Alexis et Daniel : ceux-ci ne savaient rien, ne pouvaient fournir aucun rensei­gnement.

M. Hémon de courir alors chez le commissaire de police et de lui faire part de ses inquiétudes.

« Bien certainement, ajouta-t-il, c’est pour aller à la pêche que le polisson s’est enfui. Ne lui serait-il pas arrivé malheur ? Ne serait-il pas tombé à l’eau ? J’en tremble !

— De quel côté a-t-il été pêcher ?

— Je l’ignore… J’ai seulement constaté qu’il avait emporté sa ligne…

— Avait-il quelque endroit de prédilection ? Est-ce du côté de Savonnières et de Longeville, ou, en aval, vers Fains, vers Varney et Mussey, qu’il allait le plus souvent ?

— Plutôt vers Fains et Mussey, je crois, répondit M. Hémon.

— Je vais envoyer faire des recherches dans ces parages… Il me paraît probable que votre fils, craignant d’être grondé après son escapade, n’ose pas rentrer, qu’il s’est arrêté dans une auberge… ou s’est fait inviter chez un ami… N’a-t-il pas quelque camarade habitant Fains ou Mussey, ou dans les environs ?

— Non, je ne vois pas…

— En tout cas, monsieur Hémon, prenez patience, ne vous tourmentez pas de la sorte…

— C’est qu’il y a de quoi se tourmenter !

— Je vous garantis qu’aucun accident n’est survenu ; que votre fils Frédéric se cache tout simplement, par peur d’une réprimande plus sérieuse que les autres.

— Avouez, monsieur le commissaire, que…

— Qu’il ne l’aura pas volée, non, certes ! Il a le diable au corps, ce garnement !

— C’est ce que dit tout le monde !

— Il ne se passe pas de semaine que mes agents ou moi nous ne recevions des plaintes à son sujet, vous le savez ?

— Ah ! monsieur ! C’est une honte pour moi ! Et nous avons beau le gronder, beau le sermonner, le tancer, le punir de toutes les façons… Je ne peux cependant pas le faire enfermer dans une maison de correction ! » s’exclama avec désespoir M. Hémon.

La nuit entière s’écoula, et toujours pas de Frédéric.

Dans la matinée, le commissaire envoya prévenir M. Hémon que son fils Frédéric avait été aperçu la veille, dans l’après-midi, sur les bords de l’Ornain, au delà de Varney, au pied du village de Bussy-la-Côte, en compagnie d’un autre pêcheur, dont malheureusement on n’avait pas le signalement.

Quel pouvait être ce pêcheur ?

« Mais, dit soudain Daniel, ne serait-ce pas Jean le Sauvage ?

— Jean le Sauvage ? Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda M. Hémon.

— Comment, papa, tu ne connais pas Jean le Sauvage, qu’on appelle aussi Jean le Malabre ! Mais il est célèbre dans toute la ville !

— Célèbre par quoi ?

— Par sa… ses bizarreries ! C’est un vrai sauvage, qui vit seul dans les bois, avec son chien, son chien Ravageau…

— Mais comment êtes-vous entrés en relations avec cet homme ? interrompit M. Hémon.

— Pas moi… Je n’ai pas de relations avec lui… C’est Frédéric…

— Eh bien, comment Frédéric a-t-il fait la connaissance de cet individu ?

— Je vais t’expliquer, papa… Jean le Sauvage habite dans un coin de la forêt de Massonge, vers le bas, en descendant sur Fains ; et c’est en allant au bois avec maman que Frédéric l’a rencontré et s’est lié avec lui. Ils sont très bons amis tous les deux. »

M. Hémon leva les bras au ciel en poussant un soupir.

« Et c’est dans un motif très louable, poursuivit Daniel, que Frédéric cultive cette amitié…

— Cultive ?

— Oui. Il prétend que, puisqu’il doit se présenter à l’École forestière, il ne saurait mieux apprendre son futur métier qu’auprès d’un homme comme Jean le Sauvage, qui passe sa vie dans les bois, connaît à fond toutes les plantes et leurs propriétés, tous les oiseaux, quadrupèdes et reptiles qu’abrite la forêt. Il paraît que Jean le Sauvage possède un parc de vipères : c’est Frédéric qui m’a conté cela… Oui, il élève des vipères, qu’il va vendre ensuite à la municipalité de Fains ; on les lui paye cinq sous par tête… On croit qu’il les a attrapées dans les bois, et pas dû tout ! Il les élève, les nourrit, les tient en réserve dans une fosse… Jean le Sauvage, à lui seul, est plus habile que tous les chasseurs de Chanteraine ensemble ; à lui seul, il tue plus de gibier qu’eux tous. Il fournit des lièvres à la mère Dupont, la marchande de la rue Rousseau, toute l’année, tant qu’elle veut. Et des truites donc ! Et des brochets ! Car il va aussi à la pêche ; il plonge dans l’eau, et prend le poisson à la main : je l’ai aperçu une fois… On assure même qu’il a inventé un moyen d’attirer les poissons, qu’il possède un secret pour les attraper… Oh ! c’est un type curieux que Jean le Sauvage, et qui n’a pas son pareil ! Il est surprenant que tu n’aies jamais entendu parler de lui, papa : il a une réputation… colossale !

— Une réputation de braconnier ?

— Oui, la mère Dupont disait l’autre jour… — je l’ai entendue, comme je passais devant sa boutique, — que Jean le Sauvage était le roi des bribeurs, c’est-à-dire des maraudeurs, des écumeurs de la rivière.

— Et voilà le personnage avec qui Frédéric a des accointances, de qui il prend des leçons ? Une jolie éducation ! Alors tu présumes que c’est chez lui que ton frère s’est réfugié ?

— Du moment qu’on l’a aperçu dû côté de Varney avec un pêcheur, il n’y a aucun doute… Oui, papa, je parierais que ce pêcheur c’est Jean le Sauvage, Jean le Malabre !

— Tu sais où demeure cet individu ?

— Parfaitement, c’est au bas de Massonge, près du chemin qui aboutit à la Verrerie de Fains. Si tu veux, je t’y mènerai…

— Mais tout de suite !

— Pour aller plus vite, nous n’avons qu’à dire à Tomy d’atteler la Grisotte : avant une demi-heure nous serons rendus. »


Albert Cim, Les Quatre fils Hémon. Paris : Librairie Hachette et Cie, 1906 ; 1 vol. (292 p.), gr. in-8 ; illustré de 62 gravures dessinées par Édouard Zier.
Texte retranscrit d’après le fac-similé de la BnF, collection Gallica, chapitre VII (pp. 79-85).