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La Ville-Haute de Bar-le-Duc il y a un demi-⁠siècle

causerie anecdotique

A l’assemblée générale de l’Association meusienne de Paris, notre excellent et dévoué collaborateur M. Albert Cim a prononcé la charmante conférence qu’on va lire, ou il a fait revivre le vieux Bar et ses types disparus. Nous lui sommes reconnaissants de nous permettre de la publier dans le Pays Lorrain.


Mesdames,
mes chers compatriotes,

Je me reprocherais de ne pas commencer par remercier de tout cœur notre cher Président des paroles si aimables et bien trop flatteuses qu’il vient de m’adresser. De tout ce qu’il vient de vous dire, je ne retiendrai qu’une chose, et c’est le seul point où nous soyons d’accord : mon amour pour le pays natal, pour notre petite patrie. Quant au reste, je vous prie de compter seulement sur toute ma bonne volonté.

Je vous prie aussi tout d’abord de m’excuser si j’écourte aujourd’hui notre soirée musicale, et vous prive en partie du plaisir que nous éprouvons chaque mois à entendre nos excellents artistes. Je ne suis pas le seul coupable. C’est notre bon et si dévoué vice-président Léon Philippe, et notre non moins dévoué et cher questeur Paul Dubois, qui, toujours à l’affût de ce qui peut vous intéresser, ont pensé que la conférence faite récemment par moi à Bar-le-Duc sur les anciens habitants de la Ville-Haute pouvait avoir quelque attrait pour vous, et je les ai écoutés, je ne me suis pas trop fait prier, et me voici devant vous.

Mais que ce mot grave et solennel de « conférence » ne vous épouvante pas ; non, mes chers compatriotes, ce n’est pas, à vrai dire, une conférence que je viens vous faire, rassurez-vous ; c’est une promenade que nous allons entreprendre ensemble, une promenade rétrospective et plus anecdotique qu’historique que nous allons effectuer dans les antiques parages et sur les hauteurs où s’est écoulée mon enfance.

La maison voisine de la nôtre, rue du Tribel, au sommet de la Ville-Haute de Bar-le-Duc, était habitée, il y a un demi-siècle, par une famille composée du père, de la mère, d’une tante, de quatre garçons et d’une fille, — la famille de Lichtemberg, — les Litinbert, comme on prononçait souvent.

Le comte de Lichtemberg, ancien officier hongrois, s’était réfugié à Bar après 1830, y avait épousé une personne appartenant à la vieille noblesse du Barrois, Mlle de Lory, et remplissait l’emploi de fondé de pouvoir du receveur général des finances. La sœur de Mme de Lichtemberg, Mlle Élisa de Lory, était aveugle, et il me semble encore l’entendre, le matin, frapper aux carreaux de nos fenêtres, et me demander mon bras pour la conduire à l’église, où elle allait assister à une petite messe. Une des principales occupations de Mlle Élisa consistait à arracher les mauvaises herbes du jardin et particulièrement les traînasses des fraisiers, qu’elle cherchait en tâtonnant de ses doigts agiles et experts, et en s’avançant en rampant sur ses genoux, au fur et à mesure de sa besogne. Les jardins attenants aux maisons paires de la rue du Tribel sont disposés par étages, en terrasses, et descendent vers le chemin de Polval. De temps à autre il advenait que la pauvre aveugle, en se trainant ainsi le long des plates-bandes, au bord de la dernière des terrasses, la moins élevée heureusement, tombait à la renverse du haut en bas de cette terrasse, mais toujours sans se faire grand mal. « Mlle Élisa est encore tombée ce matin ! se racontait-on dans le quartier. Et elle n’a rien eu. Il y a un Dieu pour les aveugles comme pour les ivrognes ! » concluait-on.

La mort et les obsèques de Mlle Élisa de Lory m’ont laissé un souvenir tout particulier et ineffaçable. C’était en juin 1864. En ma qualité de voisin, je servais de compagnon, durant la cérémonie funèbre, au gendre de M. de Lichtemberg, au neveu par alliance de Mlle Élisa, un Méridional, un Marseillais des plus expansifs et exubérants. Nous cheminions côte à côte, au sortir de l’église, quand il se mit à m’énumérer et célébrer toutes les qualités de la chère défunte, à prôner notamment la ravissante voix qu’elle possédait.

« Tu té rappelles comme ellé chantait bien ? Ah ! la povre ! s’écriait-il en levant les bras au ciel. Tu té rappelles ses cantiques ? Quellé voix dé rossignol ! Au mois dé Marie, quand elle entonnait :

O bonné Madone,
jé té donne,
Mon amour !

Et à Noël, lé pétit jésus :

Venez, divin Messie… »

Tout le long de la route, jusqu’au cimetière, il continua de psalmodier de la sorte, de me chanter, presque à plein gosier et à tue-tête, avec force gestes, tous les couplets et refrains favoris de la povre demoiselle. Inutile de vous dire que tous les passants s’arrêtaient pour nous regarder : on n’avait jamais vu un enterrement pareil.

Vous pensez bien qu’une famille qui compte quatre grands garçons, quatre gaillards solides, vigoureux, remuants et bruyants, était connue dans tous les coins de Bar. De Marbot à Couchot et au Jard, les fils Lichtemberg, les Lichtem, comme on les appelait au collège et au lycée, étaient célèbres en ce temps-là. Eh bien ! il n’y a pas trente ans qu’ils ont quitté Bar, qu’ils se sont dispersés et que les derniers d’entre eux sont morts, et lorsqu’il m’arrive, à la Ville-Haute et dans la rue du Tribel même, de désigner leur maison par leur nom, la maison Lichtemberg, on ne me comprend plus, on ne sait plus de qui je veux parler tant notre souvenir est peu de chose et passe vite, même sous notre propre toit, entre les murs qui nous ont abrités, tant le poète a eu raison de s’écrier :

Ma maison me regarde et ne me connait plus.

Les fils Lichtemberg étaient tous les quatre plus âgés que moi, et c’est naturellement avec le plus jeune, celui dont l’âge se rapprochait le plus de mon âge, que j’ai été le plus lié. II se nommait Frentz, — Frégniot, disait-on familièrement ; il m’aidait dans mes études, me prêtait ses livres de classes, et m’apprenait aussi à rouler des cigarettes : c’est même avec lui que j’ai fumé mes premiers cigares, et Dieu sait combien de farces nous avons faites ensemble ! Il y avait notamment les chiens de notre voisin, le père Robert…

M. Robert — Robert de la Marche — possédait cette belle maison qui fait face à la rue des Ducs et porte le nom d’hôtel de Salm. Il était en outre propriétaire du château de Laimont, à trois lieues de Bar, et la majeure partie de son temps se passait en voiture, à aller de Bar à Laimont et de Laimont à Bar. C’était un infatigable chasseur, et il avait toujours avec lui une couple de chiens, à qui, Frentz de Lichtemberg et moi, nous avons attaché à la queue je ne sais combien de vieilles casseroles, ou même de menus paquets de fusées ou de pétards.

« Voulez-vous bien finir, petits misérables ! nous criait un jour un tisserand de notre quartier, le père Varlot. Vous ne savez donc pas que c’est comme ça qu’on les fait devenir enragés, ces animaux-là ? »

Ces chiens, deux beaux braques à poil noir et marron, étaient un perpétuel sujet de discussions entre M. Robert et sa femme.

Mme Robert, qui était une fort jolie et gracieuse personne, mais qui, je crois, changeait un peu trop fréquemment de bonnes, se plaignait que ces maudits chiens remplissaient la maison de puces. M. Robert protestait :

D’abord, vous saurez, Madame, — il ne tutoyait jamais sa femme, — vous saurez, Madame, que les puces des chiens ne les quittent pas, ou du moins ne vivent pas sur les gens. Non, Madame. Tandis qu’au contraire les puces des gens vivent très bien sur les chiens… Oui, c’est comme ça. Et ce sont vos bonnes, toutes ces filles que vous nous faites sans cesse venir de la campagne, qui nous inondent de puces, elles qui en flanquent à mes chiens ! »

A l’autre extrémité de la rue de Tribel, dans la belle et spacieuse maison appartenant aujourd’hui à notre vice-président et ami Amédée Prince, demeurait à cette époque un autre M. Robert, le colonel Robert, colonel de gendarmerie en retraite, qui n’avait avec M. Robert de la Marche, aucun lien de parenté. Le colonel Robert — je l’ai appris plus tard — avait joué un rôle important lors des perquisitions faites à Rambluzin chez l’ex-conventionnel Courtois, détenteur de certains papiers de Marie-Antoinette. Autant que je me le rappelle, le colonel Robert était un homme de petite taille, bien râblé, très aimable, galant et brillant causeur.

Tout à côté de lui, dans une étroite et chétive bicoque, logeait une demoiselle, morte vieille fille à l’hospice de Bar il n’y a pas très longtemps, Mlle Sophie Camus, qui élevait des chèvres et des lapins, cultivait quelques parcelles de vignes, et remplissait en même temps les fonctions de sacristine à l’église de la Ville-Haute. Elle avait avec elle son vieux père, qui, en sa qualité d’ancien soldat de Napoléon Ier, portait la médaille de bronze de Sainte-Hélène, la médaille de chocolat, comme on la nommait à cause de sa couleur. J’ai beaucoup connu, durant mon enfance, cette demoiselle Sophie Camus, qui vendait, dans tout le quartier, du lait de ses gailles[1], et, il y a quelque quinze ans, je m’avisai de faire de cette voisine l’héroïne d’un de mes livres. Mais, forcément, pour obtenir la matière d’un volume, je dus corser et amplifier l’histoire, inventer et intercaler nombre d’épisodes. Sophie fut très flattée de se voir ainsi biographiée et « imprimée », et, à mon prochain voyage à Bar, elle vint me remercier. Mais, chose étrange, Mesdames et Messieurs, c’était des scènes ou anecdotes imaginées par moi, c’était de ce qui ne lui était pas arrivé, que Sophie se souvenait le mieux et ce dont elle m’entretenait avec le plus d’aisance et de plaisir. Je crus d’abord et tout naturellement à de l’ironie de sa part, à une pure et spirituelle moquerie ; mais pas du tout, elle était de bonne foi, et il y avait là, chez elle, un phénomène d’auto-suggestion qui, parait-il, n’est pas absolument rare en pareil cas.

Nous allons présent remonter toute la rue du Tribel, et longer le Pâquis jusqu’au pied de la côte du Jard. Là, au coin de la rue du Jard et de la rue du Pâquis, de cette rapide côte appelée jadis côte Dame-Vitrée, qui dévale en droite ligne et va rejoindre la rue de Véel, s’élève la maison alors occupée par une des plus notables familles de Bar, la famille Laguerre, Laguerre-Werly.

Pas n’est besoin de vous rappeler que le mécanicien Jean Werly, originaire de la Suisse, inventeur des corsets sans couture, fut un des bienfaiteurs et l’une des gloires de notre chef-lieu. Une de ses filles avait épousé M. Laguerre, négociant en fers et fontes, établi rue Rousseau, qui se retira à la Ville-Haute.

Le fils aîné de M. Laguerre, Jean-Jacques Laguerre, fut maire de Bar-le-Duc. Il a écrit la douloureuse histoire du séjour des Allemands dans la Meuse en 1870-1873, et composé de nombreux petits poèmes, qu’il signait J. Darcier, dont l’un, intitulé Bourbousson, fit, lorsqu’il parut, en 1859, un énorme tapage dans tous les coins de Bar. Bourbousson est une satire, satire amusante, et, au fond pas bien méchante, des bourgeois barrisiens de ce temps-là. Elle est remplie de personnalités et forme une véritable galerie de types faciles alors à reconnaître sous le masque, mais qui, à l’heure actuelle, ne se devinent plus et ne nous disent plus rien.

Vous vous demandez sans doute pourquoi ce nom de Bourbousson donné à Bar-le-Duc, et d’où il provient. C’est Victor Hugo qui avait un moment rendu ce mot fameux. A la Chambre des Députés de 1851, Hugo fut un jour interrompu violemment et coup sur coup par un de ses collègues, qui ne disait pas son nom, et appelait Hugo par le sien : Monsieur Victor Hugo.

« Vous savez mon nom, parait-il, lui répliqua Hugo, et moi j’ignore le vôtre, Comment donc vous appelez-vous ?

— Bourbousson ! se décida à répondre l’interrupteur.

— Bourbousson ! Oh ! mais c’est plus que je n’espérais ! » repartit Victor Hugo. Réponse qui provoqua aussitôt de retentissants éclats de rire sur tous les bancs de la Chambre, et valut à ce malheureux représentant, qui pour comble était natif de Gigondas (Vaucluse), une véritable mais éphémère popularité.

Le second fils de M. Laguerre, Edmond Laguerre, a été un mathématicien de premier ordre ; officier du Génie, examinateur à l’École polytechnique, membre de l’Institut, il est certainement un des enfants de la Meuse qui ont fait le plus d’honneur à la terre natale.

J’en dirai autant d’un gendre de M. Laguerre, de Léon Maxe-Werly, qui a passionnément aimé Bar et le Barrois et consacré sa vie à l’étude de nos antiquités, de notre archéologie. Ce nom de Léon Maxe-Werly, bien connu de vous tous, est à jamais inséparable de notre histoire locale.

Un troisième fils de M. Laguerre, Émile Laguerre, mort prématurément comme son frère Edmond, a été un de mes plus intimes et de mes plus chers camarades, et tous ceux qui l’ont approché, qui l’ont connu, n’ont certainement pu s’empêcher de l’aimer, car c’était le meilleur cœur, et en même temps l’esprit le plus fin, le plus délicat et le plus charmant qui existât. Un cœur d’or ! Émile Laguerre ne craignait au monde qu’une seule chose : faire de la peine à quelqu’un ; et il n’avait pas de plus grand plaisir que de rendre service, et aussi et particulièrement d’accueillir ses amis, de les voir réunis autour de lui. Comme il se consacrait bien à eux tout entier, était pour eux aux petits soins, au point, en quelque sorte, de n’exister que pour eux ! Émile Laguerre avait le culte de l’amitié, et, on peut le dire sans exagérer, il a été vraiment le modèle des amis. A nous tous, ses familiers, ses intimes, il a laissé, au fond de nos cœurs, un très doux, très cher et impérissable souvenir.

Je ne quitterai pas cette maison Laguerre sans vous conter une aventure qui m’y arriva, vers mes huit ou dix ans, un dimanche de novembre que j’accompagnais ma grand’mère dans une visite qu’elle faisait à Mme Laguerre.

La nuit approchait et nous nous disposions à nous retirer, quand ma grand’mère vint à parler de moi et à m’accuser de poltronnerie.

« Croiriez-vous qu’il n’ose même pas aller se coucher sans chandelle ! que pour rien au monde il ne monterait le soir à notre grenier ! Disait-elle.

Moi de protester et très vivement, et même peu poliment, je crois bien :

« Ça n’est pas vrai !

— Ah ! tu donnes comme ça des démentis à ta grand’mère ! dit M. Laguerre, qui survenait en ce moment. Eh bien, nous allons voir, mon garçon ! Nous allons voir ta bravoure ! Tu connais la maisonnette qui est au bout de mon jardin, — de mon autre jardin ? Il y a une pipe sur la table. Tu vas me faire l’amitié d’aller me la chercher… Tiens, voilà la clef du jardin : quant à celle de la maisonnette, elle est dans la serrure, tu n’auras qu’à entrer. »

Ce jardin, que je connaissais bien, en effet, était situé dans la rue du Pâquis, à très peu de distance de celui qui attenait à la maison de M. Laguerre, et comme cette rue va en pente, de la terrasse de la maison, on apercevait très bien ce jardin et cette maisonnette.

Je pars sans répliquer ni broncher ; j’arrive à la porte du jardin, je l’ouvre, et m’engage dans l’allée centrale. Jusqu’ici tout marchait à ravir ; mais, une fois dans le jardin, je commençai à presser le pas, et vivement, parce qu’alors, dans la demi-obscurité qui m’entourait de plus en plus, je ne me sentais pas aussi vaillant, j’avais hâte de revenir, d’être revenu. Oui, j’aurais bien voulu m’en aller. Me voici devant la maisonnette, j’ouvre précipitamment la porte… La table est au milieu de la pièce, je le sais… J’étends la main, je tâte… Voilà la pipe ! Vite, je la saisis, et je m’élance dehors en tirant la porte derrière moi, mais si fortement que la clef tombe par terre. Je veux fuir, fuir au galop : impossible ! On me retient : je me sens agrippé par un coin de ma blouse, un coin qui se trouve pris dans la porte. Alors, au lieu de ramasser la clef et de rouvrir la porte pour me dégager, je tire, je tire tant que je peux. Pour comble de malheur, la pipe se casse, il ne m’en reste dans la main qu’un tronçon. Enfin, à force de tirer, un pan de ma blouse se déchire… Me voilà libre, et, aussitôt, de prendre mes jambes à mon cou.

Vous devinez l’accueil qui me fut fait.

« C’est dans cet état-là que tu me rapportes ma pipe ! s’exclamait M. Laguerre.

— Une blouse toute neuve ! » s’écriait de son côté ma grand’mère.

Et moi, honteux, piteux, je bredouillais entre mes dents : « Pas ma faute… Je n’avais pas demandé à y aller… »

Nous redescendons maintenant la rue du Jard pour gagner la rue des Ducs, la Grand’Rue, comme on disait autrefois.

A l’angle de la rue des Ducs et de la rue du Tribel, habitait M. Achille Henriot, ancien médecin devenu juge de paix, un excellent homme qui était membre de la plupart de nos Sociétés de mutualité et de bienfaisance, et l’obligeance et le dévouement en personne. M. Henriot, qui était un lettré, a publié divers romans meusiens historiques, des Chroniques lorraines, comme il les intitule : Frère Eustache, la Dame de Neuville, le Besme, qui se ressentent beaucoup de l’influence de Walter Scott, alors si en vogue, si lu en France, mais qui ne manquent certainement ni d’intérêt ni de valeur. Ces récits, parus à Bar en 1850 et 1852, ont été réimprimés en 1876, ce qui prouve qu’ils ont obtenu, dans notre région tout au moins, un certain succès.

En descendant la rue des Ducs, je rencontre à main gauche, à peu près vis-à-vis l’une des petites ruelles du Paradis, une maison qui fut jadis le théâtre d’une singulière farce, perpétrée par Frentz de Lichtemberg et moi, ou, plus exactement, par deux de nos camarades bien plus âgés que nous, et qui, l’un et l’autre et sans être parents, se nommaient Colin.

Dans cette maison demeurait un vieux ménage, M. Remy, capitaine en retraite, et Mme Remy, ancienne institutrice. Autant Mme Remy, — qui était très ferrée sur la botanique, et m’a donné, à moi et à quelques autres petits voisins, des leçons d’herborisation, dont, pour mon compte, je regrette encore de n’avoir pas mieux profité, — autant Mme Remy aimait le monde et était gracieuse et causeuse, autant son mari était taciturne, renfrogné et sauvage, — un véritable ours. Presque toutes ses journées se passaient à errer, canne en main, tout seul, toujours tout seul, dans les tranchées et sentiers du Haut-Juré.

Un soir que nous nous promenions dans la Grand’Rue, Frentz et moi, — nous avions alors de quatorze à quinze ans — nous rencontrâmes Paul Colin et Félix Colin, qui, eux, en comptaient de vingt à vingt-cinq, et, comme nous passions devant la maison Remy, nous entendîmes des éclats de voix et remarquâmes que le salon du rez-de-chaussée, bien que les persiennes des deux fenêtres fussent closes, était brillamment éclairé. Mme Remy donnait une soirée, et nous reconnaissions les voix de plusieurs de nos concitoyens, celle notamment du juge d’instruction Hubert Houzelot, et celle de son oncle, l’abbé Trancart.

Ah ! l’abbé Trancart ! Une des figures les plus caractéristiques de notre ancienne Ville-Haute. Je le vois encore, les matins d’hiver, frileusement enveloppé dans sa douillette, et trottinant vers le couvent des Dominicaines, où il allait dire sa messe. C’est lui qui répondait, lorsqu’un gamin venait à le saluer : « Bonjour, M’sieu l’abbé ! — Il faut dire : Bonjour, Monsieur le chanoine, mon petit ami. Je suis chanoine. »

Nous nous étions arrêtés tous les quatre, Frentz de Lichtemberg, les deux Colin et moi, devant ce rez-de chaussée, d’où partaient et résonnaient dans le silence de la nuit ces voix bien connues de nous. Tout à coup, Félix Colin murmura :

« Dites donc ! Si nous les enfermions ?

— Les enfermer ?

— Oui, si nous les barricadions ? Qu’ils ne puissent plus s’en aller ? Arrive avec moi ! » acheva-t-il en me tirant par le bras et en me forçant à le suivre.

Félix Colin demeurait chez nous, il était locataire du premier étage de notre maison, et il savait tout comme moi que les menuisiers étaient en train de refaire notre plancher, et que notre remise, notre foulerie, était encombrée de morceaux de bois de toutes dimensions.

Nous courûmes vers cette remise ; Colin fit prestement son choix parmi toutes ces pièces et ces débris de bois, et nous revînmes au galop rejoindre nos camarades devant la maison Remy. Une longue et solide planche fut passée dans les poignées extérieures des deux battants de la porte, de manière à l’immobiliser. Des coins de bois furent doucement mais solidement glissés et enfoncés sous les persiennes… Puis nous attendîmes les événements.

Ce fut M. l’abbé… Pardon ! M. le chanoine Trancart qui se leva de siège le premier.

« Neuf heures sont sonnées, Madame Remy ; il est temps que je prenne congé de vous et regagne mes pénates. Ma messe est à sept heures du matin… »

Il salue tout chacun, et Mme Remy l’accompagne jusqu’à la porte. Il essaye de l’ouvrir… Mme Remy vient à son aide… Pas moyen !

« C’est Remy, déclare-t-elle, qui l’aura fermée et a emporté la clef par mégarde ! Je vais aller voir… »

Nous, du dehors, tout contre la maison, nous entendions très distinctement tout ce qui s’y disait et s’y faisait.

Mme Remy s’élance dans l’escalier, pour aller réveiller son, époux, qui se gardait bien d’assister à ces petites fêtes, et se calfeutrait dans sa chambre au premier étage.

« Remy ! mon ami ! criait de sa voix la plus aiguë la pauvre dame bien contrariée. Où avez-vous donc mis la clef… la clef de la porte de la rue ? »

Et l’autre de jurer tous les tonnerres de Dieu qu’on ne pouvait donc jamais lui flanquer la paix, qu’il fallait qu’on vienne encore le relancer jusque dans son lit…

« C’est à n’y pas tenir, ma parole ! Va-t-en au diable, toi et ta clef ! »

Pendant ce temps, les invités avaient essayé de venir au secours de M. Trancart et d’ouvrir la porte.

« Elle n’est pas fermée à clef, avait remarqué M. le juge Houzelot. C’est quelque chose qui la retient au dehors… je ne sais quoi ! Mais il y a un moyen bien simple de s’en assurer, c’est de sortir par la fenêtre… »

On ouvre aussitôt les fenêtres, on pousse ou l’on tente de pousser les persiennes : elles résistent, tout comme la porte.

« Mais nous sommes bloqués ! On nous a enfermés ! s’écrie-t-on de toutes parts.

Il y avait eu des élections législatives peu de temps auparavant, et le candidat officiel, M. Louis Sainsère, qui était un des intimes de Mme Remy, avait été battu par le candidat de l’opposition, M. Millon. On ne parlait pas encore d’anarchistes en ce temps-là ; on se contentait de dire, en terme générique, les ouvriers.

« Oui, voilà où l’on en arrive ! Voilà les résultats ! s’exclamait Mme Remy indignée et courroucée. Plus de liberté individuelle ! Plus de tranquillité ! Plus de sécurité ! Ce sont les ouvriers… oui, les ouvriers ! »

Il fallait aviser cependant, et, d’un commun accord, les invités, tous quelque peu inquiets et alarmés, décidèrent de sortir par derrière, par une porte donnant sur la ruelle du Rossignol. On ferait ensuite le tour par la rue du Jard, et l’on irait examiner de près le théâtre du méfait, voir comment et par quel stratagème et sortilège ces abominables tisserands ou corsetiers avaient ainsi barricadé et emprisonné chez eux de braves et placides bourgeois.

Et ils partirent tous ensemble, ce qui écourta grandement la soirée de Mme Remy, — une soirée ratée.

Je continue à descendre la rue des Ducs.

Un peu plus bas que la maison Remy, au coin d’une ruelle ou impasse, je rencontre la maison de M. Constant Marchal, Marchal-Perret, qui a été attaché durant plus de cinquante ans aux bureaux de la mairie de Bar, en a été le secrétaire en chef, et a rendu tant de services à ses concitoyens. M. Constant Marchal était le beau-père de l’éminent professeur et compositeur de musique Alfred Yung, si apprécié et si aimé dans tout Bar, notre cher voisin de la rue du Tribel, que la mort a frappé il y a quelques mois.

Voici maintenant la belle et imposante maison occupée par Mme Houzelot, la grosse Mme Houzelot, veuve d’un notaire, et par son frère, l’abbé ou chanoine Trancart ; — puis celle de M. l’inspecteur de l’enseignement primaire Paton, le grand M. Paton, homme d’une obligeance proverbiale et l’une des figures populaires de Bar ; — puis, toujours à main gauche, celle de M. de Thionville. Cette dernière était jadis très longue et d’une régularité parfaite ; à cette époque, dans tout son ensemble et son intégrité, elle avait un majestueux et superbe aspect.

M. de Thionville, capitaine de la garde nationale de Bar, était un intime ami de mon grand-père, et c’est chez lui et grâce à lui que j’ai pu me rendre compte de ce qu’étaient jadis les vendanges dans le Barrois. Il possédait de nombreuses vignes, et, chaque année, il m’invitait à faire les vendanges avec lui, c’est-à-dire à grimper dans les bélons, à me gaver de raisins, et à faire endêver les vendangeurs.

M. de Thionville, homme de haute taille et de belle prestance, mais qui commençait à se voûter, s’amusait volontiers à jouer du violon, et, à la fin des vendanges, il ne manquait jamais de faire danser tout son monde, tous ses vendangeurs et vendangeuses. Sa foulerie étant occupée, il les rassemblait dans son grenier, se hissait sur un tonneau ou un cuvier retourné, et, armé de son crincrin, brandissait son archet, et allons-y ! en avant-deux !

Tous les Barrisiens connaissent cette belle et curieuse maison de la place de la Halle, dont la façade, toute sculptée, est patinée et noircie par le temps, et le rez-de-chaussée présentement occupé par un magasin d’épicerie. Là, Mesdames et Messieurs, a demeuré et passé sa vie un homme des plus remarquables, des plus dignes de ne pas être oublié, M. Adolphe Marchal, archiviste du département, qui, durant plus de trente ans, a été membre du conseil municipal de Bar, a rempli plusieurs fois les fonctions d’adjoint, et n’a cessé de se dévouer de maintes façons au bien public. Doué d’une vaste intelligence, d’un lumineux bon sens, de la plus fine, alerte et persuasive éloquence, il n’a manqué à M. Adolphe Marchal, pour arriver aux plus hauts rangs, que des circonstances plus propices et une scène moins modeste. Si les événements ne l’ont pas servi aussi dignement qu’il le méritait, il a du moins laissé à tous ceux qui l’ont connu un profond et inaltérable souvenir.

M. Adolphe Marchal, Marchal-Mesnil, comme on l’appelait encore du nom de sa femme, a été toute sa vie et particulièrement l’avocat attitré, le défenseur autorisé des intérêts de la Ville-Haute. C’est lui que tous ses voisins, tout le quartier, tout le monde allait consulter pour toutes les affaires d’administration ou de droit, un litige quelconque : il avait commencé par être clerc de notaire, et était au courant des mille dédales de la procédure.

Si j’ai vu, chez M. de Thionville, ce qu’étaient nos vendanges autrefois, c’est auprès de M. Marchal que j’ai connu les tendues aux petits oiseaux, cette ancienne et ardente passion de notre contrée. Chaque automne, M. Marchal, accompagné de son fils Paul, que la mort lui ravit à vingt ans, faisait une grande tendue dans les bois de Saint-Roch, et comme nos familles étaient intimement liées, c’était là, à Saint-Roch, avec Paul Marchal et ses amis, que je passais le meilleur de mes vacances.

J’en aurais long à vous dire sur les tendues, cette chasse barbare qui nous répugne aujourd’hui, mais qui, encore une fois, a passionné nos pères à un degré dont on ne peut se faire idée. Je ne vous citerai qu’un exemple de cette ténacité, de cet acharnement.

Il y a une trentaine d’années, peu de temps après l’interdiction des tendues, je rencontrai, un soir de septembre, à l’orée des bois du Haut-Juré, un de nos concitoyens qui avait été cruellement éprouvé quelques semaines auparavant : il avait perdu une fille en pleine jeunesse, une fille récemment mariée et dans une brillante situation. Je lui avais écrit de Paris à cette douloureuse occasion, et, lors de cette rencontre, je commençai par lui renouveler mes condoléances. Quoique ses yeux s’obscurcissent de larmes, il semblait ne m’écouter que d’une oreille distraite, et il secouait la tête à petits coups et nerveusement.

Je continuai et accentuai mes doléances, quand, soudain, toujours en hochant la tête, il s’écria :

« Et puis plus de tendues, mon ami ! Plus de tendues ! »

Et les larmes de rouler de plus en plus sous ses paupières.

Je me rappelai alors ce qu’on m’avait conté récemment : à trois reprises déjà, il avait été condamné pour infraction à l’arrêté relatif aux tendues, et, malgré ces condamnations, malgré la constante surveillance des gardes, il persistait à poser des raquettes dans le bois non clos de murs qu’il possédait du côté des Roches.

« Plus de tendues !

— Oui, je sais, répondis-je ; je sais que les gardes vous en empêchent.

— Ce n’est pas cela. Les gardes, je m’en fiche ! Mais c’est ma femme ! Imagine-toi, mon cher, qu’elle ne veut plus me les plumer, elle s’y refuse mordicus ! Alors quoi ? qu’en faire ? »

Oui, pour l’arracher sa manie, l’empêcher de tendre, sa femme n’avait rien trouvé de mieux que de lui signifier que désormais elle ne plumerait plus ses oiseaux, qu’on n’en mangerait plus.

Et, devant cette vieille et indéracinable coutume, cette terrible passion, tout se taisait et disparaissait, même l’amour de sa fille et le cruel deuil qu’il avait au cœur.

Je me détourne un instant et fais quelques pas sur la place Saint-Pierre, pour saluer la demeure d’un éminent enfant de Bar, le lieutenant-colonel Mengin, lieutenant-colonel du Génie, qu’une blessure à la jambe, reçue durant la guerre de Crimée, avait contraint de se retirer du service actif et de se confiner à l’École polytechnique, dans les fonctions de bibliothécaire. C’est le colonel Mengin, parent de notre compatriote Henri Bardot, membre de votre Comité, — mon ami Mengin, comme je me plaisais à l’appeler tout enfant, — qui m’a donné mes premiers beaux livres, Berquin, La Fontaine, Florian, et je n’aurais garde aujourd’hui d’oublier son nom et de ne pas faire un pèlerinage, si court soit-il, à son vieux logis familial.

Je regagne la rue des Ducs, et, vis-à-vis de la place de la Halle, j’aper­çois l’immeuble occupé jadis par le pensionnat Labourasse. M. Labourasse, qui, depuis, a été inspecteur de l’enseignement primaire et est décédé dans un village meusien il y a une dizaine d’années, a laissé de nombreux ouvrages, dont un Glossaire du patois de la Meuse, qui, s’il n’est pas la perfection, peut du moins être consulté avec fruit.

En continuant de descendre la rue des Ducs, je remarque, toujours à main gauche, et à peu de distance l’une de l’autre, deux étroites maisons, n’ayant qu’une fenêtre de façade par étage, et où habitaient et où sont morts deux, de nos principaux historiens locaux, le père Bellot et le père Servais. Si je me permets de les qualifier ainsi familièrement, c’est que c’est ainsi que nous les appelions dans mon enfance, lorsque nous les voyions se promener dans la rue, faire les cent pas devant leurs portes, durant les soirs d’été, en conversant et discutant, le père Bellot, petit, maigre, fluet, ratatiné, vêtu d’une ample redingote qui lui battait les talons ; le père Servais de haute, taille, au contraire, le dos légèrement voûté, la physionomie fine, recueillie, gravé et songeuse.

Tons ceux qui ont lu l’Historique de la ville de Bar-le-Duc, gardent forcément mémoire des singulières, amusantes et désopilantes tournures de phrases de Bellot-Herment, qui, tout en s’en référant sans cesse au grec, au sanscrit ou au celte, n’a jamais bien su ce que c’était que la langue française, ni surtout le naturel et la simplicité. A propos du pont de la gare, qu’on venait de construire à Bar-le-Duc, il vous dira, par exemple, que ce pont est destiné à abréger le trajet de la gare à la ville, à relier la gare à la ville, « et réciproquement », la ville à la gare, s’empresse-t-il d’ajouter. Une croix est pour lui « le signe cruciforme de la divinité » ; la rue de la Rochelle, « un paradis ».

Mais je ne veux pas refaire ici le portrait si admirablement et définitivement tracé par mon regretté camarade Konarski, et aussi par un autre fervent du Barrois et un autre regretté camarade à moi également, l’inspecteur d’académie Alexandre Martin, qui a consacré récemment, dans la revue le Pays lorrain, une très sagace et fine étude à Bellot-Herment. Je me bornerai à vous dire avec lui que ce brave homme, qui a passion­nément aimé sa petite patrie, « mérite un souvenir attendri, non exempt sans doute d’un involontaire sourire à la lecture de son livre ». C’est là la note juste.

Sur l’autre flanc de la rue des Ducs, à peu près en face des deux petites maisons occupées, il y a un demi-siècle, par les historiens Bellot et Servais, se trouve une autre petite maison, également de modeste apparence, habitée, à cette même époque, par un des personnages les plus en renom de notre Ville-Haute, le capitaine Victor Ponty, que M. Paul Despiques a fort bien dépeint dans un des plus intéressants et des meilleurs chapitres de ses Soldats de Lorraine.

Le capitaine Ponty, ancien combattant du premier Empire, à la peau bistrée et ridée, à l’œil dur, aux sourcils embroussaillés, portant moustache et barbiche, était revenu à Bar, sa ville natale, manger sa pension de retraite auprès de ses deux sœurs, deux vieilles filles. Tout son temps se passait à culotter de longues pipes de terre et à « tailler des bavettes » avec les jeunes gens de son quartier, Paul Marchal, Paul Colin, Raymond de Widranges, les Lichtemberg, Émile Laguerre, Joseph Pernot, etc., dont il avait fait ses compagnons assidus. Les malabres[2] — c’était le nom qu’il leur donnait volontiers, et je crois bien que tout le monde avait fait comme lui et les désignait par ce terme de notre patois local, — les malabres ne passaient jamais devant sa fenêtre, toujours ouverte, sans s’arrêter et s’y accouder pour bavarder avec lui ; et, chaque soir, tous se réunissaient chez l’épicier voisin, le père Ferry, dont la boutique leur servait de quartier général, ou bien l’on promenait en bande dans la Grand’Rue.

Je crois bien aussi me souvenir que les malabres plaisantaient souvent le capitaine et se gaussaient un tantinet de ses prétentions juvéniles.

Un soir, aux approches du carnaval, on parla d’assister au bal masqué qui devait avoir lieu dans la salle du Théâtre, au café des Oiseaux, et M. Ponty déclara qu’il ne manquerait pas d’y aller.

« Et en quoi vous déguiserez-vous, capitaine ? lui demanda un de ses jeunes amis.

— Ah ! cela, c’est mon secret !

— Comment ! Vous ne voulez pas nous le dire ?

— Si je me déguise, c’est pour ne pas être reconnu, et, si je vous le dis, à quoi bon ?

— On vous reconnaîtra tout de même, allez !

— Je parie que non ! s’écria le capitaine.

— Je gage que si ! Et tout le monde vous reconnaîtra !

— Ah ! par exemple ! Vous plaisantez ! »

L’enjeu du pari fut — naturellement — un déjeuner collectif que solderait le perdant.

C’est en Arabe, en Bédouin, que le capitaine Ponty avait résolu de se déguiser ; et, afin de dérouter son monde, afin qu’on ne le surprît pas sortant de chez lui, il alla revêtir son costume dans un hangar du voisinage, rue Chavée ou rue des Grangettes, où se trouvait l’écurie de son petit cheval Rossinette.

Mais les malabres avaient prévu le cas, et l’un d’eux, déguisé en Arlequin, était justement aposté dans ces parages, avec une large bande de calicot portant en lettres gigantesques cette traîtresse inscription : Je suis Ponty.

Il se glissa sur les pas du Bédouin et n’eut pas de peine, en traversant la foule qui assiégeait les abords du Théâtre, à lui épingler cette banderole sur son ample burnous, au beau milieu du dos. Si bien que, dès son entrée dans la salle, le capitaine fut salué de tous côtés par son nom :

« Bonsoir, Monsieur Ponty !

— Ah ! vous voilà, capitaine !

— Vous allez bien, Monsieur Ponty ?

— Et Rossinette, cette noble bête ? Vous ne l’avez pas amenée avec vous ?

— Vous avez eu tort, capitaine ! »

Le pauvre capitaine en était tout interloqué, tout ahuri et abasourdi. Pour comble, comme il quittait le bal, le même malabre réussit à lui décrocher la pancarte qu’il avait dans le dos, ce qui fit qu’il ne comprit jamais pourquoi on l’avait si vite reconnu, et ne put jamais débrouiller cette énigme. A moins qu’il ne s’en rapportât à l’explication que lui donnait un de ses jeunes camarades :

« Voilà ce que c’est que d’être si bel homme, capitaine ! Voilà ce que c’est ! On ne peut aller nulle part sans être reconnu ! »

Vous voyez, Mesdames et Messieurs, qu’on ne s’ennuyait pas dans notre Ville-Haute en ce temps-là.

Mais ces farces n’étaient pas toujours du meilleur goût ni sans inconvénients ou dangers. Exemple celle dont fut ou faillit être victime un des voisins du capitaine Ponty et de l’historien Servais, un gros rentier ou vigneron de la place de la Fontaine, le père Herbillon, Kiki Herbillon, l’avait-on surnommé, pour le distinguer de ses homonymes.

Devant la porte de Kiki Herbillon, porte contiguë à celle du père Servais, se trouvait un lourd banc de bois, un madrier simplement équarri et encastré dans les rainures de deux montants de pierre.

Un soir d’automne, les malabres, las sans doute d’effectuer leur sempiternel va-et-vient de la Grand’Rue, imaginèrent d’extraire de ses rainures cet énorme madrier, et de le placer tout debout contre la porte de Kiki Herbillon. Puis ils tirèrent le pied de biche de la sonnette et décampèrent.

Inévitablement, quiconque, en réponse à ce coup de sonnette, accourrait de l’intérieur et ouvrirait la porte, ferait choir sur lui le madrier, au risque d’être assommé, et, comme la maison n’avait d’autre habitant que le père Herbillon, lui seul était en cause et sous le coup de cette catastrophe.

Pour bien voir ce qui allait advenir, bien jouir de leur crime, les malabres s’étaient tapis en face de la maison Herbillon, sur le terre-plein élevé derrière la fontaine, et, au premier cri poussé, par leur victime, ils se précipitèrent à son secours.

Par bonheur, la lourde poutre n’avait fait, en tombant, qu’effleurer l’épaule de M. Herbillon ; mais, saisi par ce brusque écroulement, glacé de frayeur, il se croyait déjà rompu vif, écrasé, écrabouillé, et il haletait et hurlait en conséquence.

« Ah ! mon Dieu ! mon Dieu, mes amis ! Ah ! qu’il y a donc de méchantes gens sur terre ! Faut-il… faut-il avoir la cervelle assez… assez infernale, pour concevoir des tours pareils !…

— Calmez-vous, Monsieur Herbillon !

— Voyons, Monsieur Herbillon !

— Ah mes amis, comme je vous remercie d’être accourus !… Mais entrez donc vous rafraichir un brin… Nous boirons une bouteille : ça me remettra… Ah ! mes bons amis, quelle secousse ! Il y avait de quoi me tuer, m’aplatir ! J’en suis encore tout… tout estomaqué. Vous pensez, un madrier de cette épaisseur !… Mais… mais… c’est mon banc qu’ils ont pris, ces misérables ! C’est mon propre banc !…

— En effet, Monsieur Herbillon !

— Démolir mon banc ! Je me dis toujours qu’il faudra que je le fasse sceller solidement, qu’on ne puisse pas retirer la poutre. C’est de ma faute.

— Eh oui, Monsieur Herbillon ! Vous avez dit le mot : c’est de votre faute !

— Ah ! j’en tremble encore, mes enfants ! Quelle suée ! Mais cela-ne va pas m’empêcher de descendre à la cave. J’ai un petit cru de la côte de Corotte, un certain pineau… Vous m’en direz des nouvelles ! »

Et, jusqu’à plus de minuit, il régala ses bourreaux, et, en les reconduisant, les combla encore de remerciements, de protestations et de bénédictions.

Un peu plus bas que Kiki Herbillon, dans la maison de la place de la Fontaine qui fait face à la rue des Ducs, demeurait, en ce même temps, un professeur de mathématiques, M. Larombardière, qui a préparé quantité de jeunes Barrisiens aux examens du baccalauréat et de nos grandes écoles gouvernementales, et était très estimé et apprécié de ses nombreux élèves. Il était l’oncle de notre compatriote et ami Edmond Richardin, et il avait un fils, Émile, à peu près de mon âge, avec qui j’ai été très lié, un charmant et excellent garçon que la mort, hélas ! a prématurément enlevé.

M. Larombardière avait la passion des oiseaux. Chez lui, au milieu du palier de l’escalier, reposait sur deux tréteaux une vaste cage, véritable volière, où s’ébattaient une vingtaine d’oiseaux de toute sorte, même d’oiseaux exotiques, d’oiseaux rares et coûteux. Et, dès qu’ils entendaient ouvrir la porte du corridor aboutissant à cet escalier, la porte de la rue, tous ces volatiles, comme s’ils se fussent donné le mot, se mettaient à chanter en chœur, à tue-tête, à faire le plus assourdissant ramage.

Mais le père Larombardière, — le père Larombe, comme nous le disions au lycée, — n’aimait pas seulement les oiseaux en cage ; à l’instar de la plupart de ses concitoyens, fanatiques des tendues, il les aimait et adorait dans son assiette, bien bardés de lard, bien rissolés, avec de menus croutons de pain… Il y en a même qui ajoutaient des pommes de terre.

Un matin de septembre, en pleines vacances, M. Larombardière ayant résolu d’« aller aux alouettes », partit avant l’aube avec son fils Émile, tous deux munis des engins nécessaires, filets, piquets, ficelles et miroir et s’acheminèrent vers la plaine de Véel.

Peu après dix heures, ayant capturé deux douzaines d’oiseaux, qu’on avait glissés dans la carnassière après leur avoir dûment et impitoyablement tordu le cou, tous deux regagnèrent le logis, mourant de faim et de soif. M. Larombardière accrocha sa carnassière à l’espagnolette de la fenêtre de sa chambre, et l’on se mit à table aussitôt. Mme Larombardière se trouvait alors dans sa famille, à Vaucouleurs, et le père et le fils, assis en tête-à-tête, avaient, pour les servir, une toute jeune bonne fraichement débarquée de son village.

M. Larombardière et Émile devaient s’absenter l’après-midi ; ils allaient chez un de leurs parents, à la Ville-Basse, et avant de partir, le maître de la maison donna ses ordres à la petite bonne, et lui recommanda de préparer le diner, — le souper, comme on disait alors, — pour six heures et demie.

« Vous nous ferez cuire les oiseaux, Mélanie.

— Combien, m’sieu ?

— Mais tous, pardi ! Et ne ménagez pas le lard… Et surtout n’oubliez pas les croûtons de pain.

— Soyez tranquille, m’sieu. »

Quand le père et le fils rentrèrent le soir, à l’heure convenue, comme ils ouvraient la porte du bas, la porte de la rue, à leur vive surprise, aucun ramage ne salua leur arrivée. Ils montent l’escalier, et, en passant devant la volière, ils s’aperçoivent qu’elle est vide et que la petite porte est grande ouverte.

« Cette sacrée Mélanie a laissé sauver les oiseaux ! Elle n’en fait jamais d’autre ! » s’écrie avec désespoir M. Larombardière.

Et d’appeler aussitôt Mélanie :

« Mais qu’est-ce qui s’est donc passé, ma fille ? Où sont les oiseaux ?

— Bin, m’sieu… vous m’avez dit de vous les faire cuire, de vous les faire cuire tous… Je vous les ai fricassés avec du lard… »

Mélanie ignorait que la carnassière contenant les alouettes était accrochée dans la chambre de Monsieur : on avait oublié de l’en prévenir ; et, dans sa rustique naïveté, elle se figurait que l’on conserve des oiseaux dans une volière comme des pigeons dans un pigeonnier, des poules dans un poulailler, pour en prendre à l’occasion et selon les besoins, et en approvisionner la cuisine. On lui avait dit de tout prendre, elle avait tout pris, tout tué, plumé et fricassé, même ces oiseaux des îles que M. Larombardière payait quatre-vingts francs la paire.

Je tourne à droite maintenant, et pousse une pointe dans la rue Chavée pour saluer la maison où habitait et où est mort un des grands artistes de notre temps, le peintre Maréchal de Metz, qui, après les désastres de 1870, s’était, comme vous le savez, réfugié à Bar, et était devenu un de nos concitoyens. C’était un homme d’un esprit très original, très indépendant, d’une intelligence hors ligne, passionné pour l’art, auquel il avait voué sa vie. Sa conversation était des plus instructives, des plus suggestives. J’ai eu le plaisir de m’entretenir avec lui plus d’une fois, et me rappellerai toujours quelle science d’esthétique il possédait, quels lumineux et féconds aperçus il vous ouvrait, faisait jaillir devant vous.

Un peu au-dessous de la maison Maréchal, sur la place de la Fontaine, a demeuré, non plus il y a trente ou quarante ans, mais il y a quelques années seulement, un homme dont le souvenir nous est encore présent à tous, le sénateur Edmond Develle, qui a tant aimé notre Association et lui a été si dévoué.

Esprit élevé, fin et délicat érudit, Edmond Develle, le frère de notre cher Président actuel, avait l’amour des lettres et aussi et surtout le culte du pays natal. Il connaissait si bien son vieux Bar, avait tant de plaisir à en parler, et il en parlait avec tant de grâce et d’attraits, tant de pénétrante émotion ! Il possédait notamment cette qualité, qui est la première de toutes, que rien ne remplace ici-bas, pas même le génie, et qui se nomme la bonté. « Le bon Monsieur Develle », n’est-ce pas ainsi que nous l’appelions, que nous le désignions couramment entre-nous ? Pour tous les Meusiens transplantés à Paris, la disparition d’Edmond Develle a été un cruel chagrin, un deuil intime, et il y a, au milieu de nous, une place à jamais vide.

Je me dirige à présent vers la rue Phulpin et la rue du Bayle, et j’arrive à notre vieux château ducal, occupé alors, c’est-à-dire antérieurement à 1855, par l’École normale d’instituteurs, transférée depuis à Commercy. Elle était dirigée par un homme d’un haut mérite, un éducateur de premier ordre, auteur de remarquables ouvrages de mathématiques, notamment d’un Traité de système métrique, véritable petit chef-d’œuvre qui se réimprime et se vend encore aujourd’hui, M. Achille Thirion.

Et, à ce propos, mes chers Compatriotes, j’ouvre ici une parenthèse pour vous soumettre cette remarque. Vous avez tous ouï dire que notre région, notre bonne ville de Bar particulièrement, si féconde en hommes de guerre : — « Les Lorrains, troupe d’élite, les premiers soldats du monde », proclame Le Tasse dans une strophe de sa Jérusalem délivrée, — a produit fort peu d’hommes de lettres et d’artistes. Vous n’avez qu’à consulter les encyclopédies, le Grand Dictionnaire de la France, de Joanne, et les monographies, comme le Pays barrois, d’Alexandre Martin, pour vous en assurer. Et cela est vrai, le fait est patent, indéniable. Et cependant, voyez, dans cette minime étendue de terrain que nous venons de parcourir ensemble, du pâquis de la Ville-Haute au Château, sur une longueur qui n’atteint peut-être pas un kilomètre, et dans un laps de temps de douze ou quinze années, de 1853 à 1865 environ, que de gens ayant manié la plume et fait plus ou moins grincer la presse nous avons rencontrés ! Jean-Jacques Laguerre, Maxe-Werly, Achille Henriot, Labourasse, Bellot, Servais, Thirion, et j’en oublie… J’aurais pu vous parler du fameux Arnould et de ses opuscules, — Arnould-Lebel, encore un type de notre Ville-Haute, et non certes des moins étranges et des moins curieux, Arnould-Lebel, qui, disait-on, couchait tous les soirs dans son cercueil, après être allé se régaler de petits gâteaux à la Ville-Basse, chez le pâtissier Planta.

M. Achille Thirion avait épousé une demoiselle Hannotin, de santé débile, ne marchant que difficilement, et pour qui il avait fait l’acquisition d’une coquette petite voiture basse, trainée par un gentil petit âne, toujours soigneusement étrillé et très propret, que je revois encore, grimpant à menus pas la Grand’Rue et s’acheminant vers la route de Combles. Là, presque au début de cette route, à droite, M. Thirion possédait un jardin avec un modeste chalet entouré d’une sorte de balcon ou galerie, et devant lequel je ne passe jamais sans me rappeler certaine aventure qui m’a été jadis contée par un des neveux même de M. Achille Thirion.

De la route de Combles, du début de cette route, pour préciser, on découvre très bien le château et une grande partie de la Ville-Haute ; on y jouit même d’un admirable panorama. Réciproquement, comme aurait dit le père Bellot, des fenêtres du château, on aperçoit ou plutôt on apercevait parfaitement le jardin Thirion, d’autant plus qu’à cette époque, vers 1853, les premiers champs ou terrains de la route de Combles, à main droite, n’étaient guère que des luzernes ou des vignes, les arbres y étaient rares, et rien ne masquait la vue.

Aussi M. Thirion usait-il, pour correspondre avec sa femme, quand elle était « là-haut », au jardin, d’une sorte de télégraphie optique : ainsi une serviette accrochée à telle ou telle fenêtre du château signifiait qu’une visite venait d’arriver, et que Mme Thirion devait revenir, qu’on l’attendait ; deux serviettes suspendues à deux fenêtres voisines voulaient dire : « Ne bouge pas ; je vais aller te rejoindre ». Etc.

Ce petit système télégraphique fonctionnait parfaitement, et rien, en quelque sorte, ne séparait les deux époux, même à cette distance, quand quelqu’un ou quelque chose vint déranger cette gentille harmonie et troubla la fête.

Dans un champ contigu au jardin de M. Thirion, un arbre, noyer ou cerisier, tendait de plus en plus, avec son feuillage, à masquer le chalet, et, par conséquent, à intercepter ces communications si commodes. Or, le propriétaire de ce champ était le plus mauvais coucheur, le plus hargneux personnage que la terre ait porté : je l’ai connu, et, bien que son nom se soit envolé de ma mémoire, je vous en parle en pleine connaissance de cause. C’était un ex-gendarme, gendarme révoqué, qui avait, dans toute la Ville-Haute, dans tout Bar et au-delà même, une exécrable réputation.

« Que faire ? se-disait M. Thirion. Pas moyen d’entrer en pourparlers avec cet ostrogoth ! Si je lui offre de lui acheter son arbre, il devinera tout de suite que cet arbre me gêne et me le fera payer au poids de l’or. Et, l’année prochaine, il y en aura un autre à la place, un plus grand et plus touffu ; c’est sûr et certain… Que faire donc ? »

Soudain, un beau jour, M. Thirion — notez bien que c’est toujours son neveu qui parle, et que je ne voudrais, moi, pour rien au monde, porter atteinte à l’excellent renom de feu M. le Directeur de l’École normale et ternir sa mémoire vénérée, — un beau jour, M. Thirion, ou, si vous préférez, quelqu’un qui le touchait de très près, rencontra, dans je ne sais quel code forestier ou quel traité d’horticulture, un tout petit paragraphe ou article, présentement abrogé, mais qui produisit sur le lecteur l’effet d’un véritable Fiat lux :

« La destruction d’un arbre fruitier sera punie d’une amende de cinq francs. » Cinq francs, cent sous, cela n’a rien d’exagéré, c’est d’un prix abordable. A la bonne-heure !

Que se passa-t-il alors ? A quelle matière corrosive et destructive eut-on recours ? Qui se chargea de ce crime ? Je l’ignore et ne veux pas le savoir mais ce qu’il y a de certain, c’est que le gêneur, l’arbre, noyer ou cerisier, porta, cette année-là, ses derniers fruits et ses dernières feuilles, et que son maitre, le susdit vilain bonhomme, ne le voyant pas reverdir au printemps suivant et constatant sa mort, fut le premier à y mettre la cognée et à le jeter bas.

« Je me doutais bien, grommelait-il, que ce terrain-là ne valait rien pour les arbres à fruits ! Ça ne m’étonne pas ! M. Thirion, qui s’y entend, me l’avait assez dit ; il me le répétait sans cesse… »

Et désormais rien n’entrava plus les aimables signaux de l’époux à l’épouse.

Immédiatement au-dessous du Château, au sommet de la côte des Prêtres, se trouvait l’École Rollin, qui était une annexe de l’École normale ; elle avait pour directeur M. Forget, et les meilleurs élèves de M. Thirion y remplissaient l’office de sous-maîtres.

M. Forget, voilà encore un nom cher aux Barrisiens, cher particulièrement à tous ceux qui se sont assis sur les bancs de cette école et y ont reçu leurs premières leçons ! Et je suis de ceux-là, Mesdames et Messieurs. M. Forget a été mon premier maître, et je puis dire qu’il l’est toujours resté, car ses anciens élèves continuaient tous de l’aller voir, de le tenir au courant de leurs études au lycée ou ailleurs, et il continuait, lui, de leur dispenser généreusement et affectueusement les secours de ses lumières et de son expérience.

Bien avant qu’on connût les leçons pratiques, ce qu’on nomme actuellement « les leçons de choses », M. Forget avait introduit chez lui cet enseignement ; et j’ai toujours été étonné de tout ce qu’on apprenait et comme on apprenait vite sous sa direction. En moins de deux ans, ses élèves savaient lire et écrire, possédaient les principales règles de grammaire et de calcul, un ensemble de l’histoire sainte et de l’histoire de France, et des éléments de géographie.

Et puis, encore une fois, M. Forget aimait ses élèves, s’attachait à eux, ce qui est toujours le meilleur moyen de se faire aimer. Il les suivait dans toutes leurs étapes… Et je me rappelle, pour mon compte, et non sans un sentiment de tendre reconnaissance, comme j’avais quitté l’École Rollin depuis plusieurs années déjà et étais externe au lycée, M. Forget ayant su que j’étais, en orthographe, et sans doute en bien d’autres matières, d’une faiblesse déplorable, me dit « Tu viendras me voir deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche matin, à huit heures, et je te ferai faire des dictées ». Et il ajoutait, avec une brusque et cordiale bonhomie : « Tu comprends, je ne veux pas qu’on dise que mes anciens élèves sont des ânes ! »

Et je ne saurais mieux terminer, Mesdames et Messieurs, qu’en saluant pieusement la mémoire de ce digne et excellent homme, heureux que je suis d’avoir pu reporter sur son fils, M. Jules Forget, notre sociétaire, conservateur des forêts à Bar-le-Duc, l’affection que je lui avais vouée.

Me voici, mes chers Compatriotes, arrivé aux confins extrêmes de la Ville-Haute, c’est-à-dire au bout de ma promenade.

Excusez-moi de m’être laissé aller à vous conter peut-être trop de facéties et de futilités. J’ai conscience cependant de ne vous avoir pas absolument fait perdre votre temps ce soir : commémorer ceux qui nous ont précédés, et qui, en travaillant pour le bien public, nous ont donné le bon exemple, comme l’ont fait les Laguerre, les Henriot, les Paton, les Marchal, les Develle, les Forget, évoquer le souvenir de ces disparus qui ont aimé, servi et honoré notre très affectionnée ville de Bar et lui sont restés chers, non, ce n’est pas là une tâche vaine et stérile. Vous l’avez compris, et c’est à ce sentiment de gratitude et de piété que je suis redevable de l’indulgente attention que vous avez bien voulu m’accorder, et dont je vous remercie.

Albert Cim.


Société d’archéologie lorraine, Le Pays lorrain et le Pays messin. Revue mensuelle illustrée. Littérature, Beaux-Arts, Histoire, Traditions populaires ; dir. Charles Sadoul ; éd. Berger-Levrault (Nancy), onzième année (1914-1919) [vol. 11].
Texte retranscrit d’après le fac-similé de la BnF, collection Gallica (pp. 154-166 et pp. 213-221).


 Notes
  1.  Gaille, subst. fém. Chèvre, bique.
    Henri Adolphe Labourrasse, Glossaire abrégé du patois de la Meuse, notamment de celui des Vouthons, p. 296.  ↩
  2.  Malâbre, variante de malâbe, subst. masc. Mauvais sujet, terme injurieux. Étym. du latin Mala arbor, mauvais arbre.
    Mémoires de la société philopathique, p. 232.

     Malâbre, subst. masc. Un malheureux.
    Guy Marchal, Le patois lorrain, à la lettre « M ».  ↩

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