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X. M. l’inspecteur Cherbinet

Edmond Garnier, le neveu de M. le curé de Beauzée, l’émule en espiègleries et malins tours de Riri Briquette et de Nono Toussaint, n’avait jamais été d’une santé bien robuste. Il avait beau aller passer toutes ses vacances auprès de son oncle, respirer à pleins poumons l’air salubre et vivifiant de l’Argonne, vivre de régime et boire encore sans doute des bols de lait d’ânesse chez sa nourrice, la mère Bigorgne, il ne prenait pas de forces, restait pâle, maigriot et malingre.

C’était néanmoins un garçon intelligent et travailleur, un bon élève, et, dès qu’il fut reçu bachelier, ses parents, qui l’adoraient comme on adore un fils unique et fondaient sur lui et sur son avenir de hautes espérances, l’envoyèrent à Paris faire son droit.

Hélas ! quelques mois s’étaient à peine écoulés que sa mère allait le chercher là-bas, le ramenait couché dans sa bière : il avait été brus­quement atteint d’une fièvre muqueuse et, en moins de trois jours, avait succombé.

C’est alors que M. Garnier songea à se défaire de son magasin de faïence, à se démettre de ses fonctions de juge consulaire, et se retira dans sa villa de la Fresnaye, à l’extrémité du faubourg de Marbot.

Il n’avait plus de courage, plus de liberté d’esprit, plus de goût à rien. Non moins abattue, non moins inconsolable se montrait Mme Garnier. Edmond était non seulement leur unique enfant, mais un fils tard venu et d’autant plus soigné et plus chéri. A quoi bon trimer et peiner encore, risquer son avoir, s’exposer à perdre ce qu’on avait si lentement et difficilement amassé ? Est-ce qu’ils avaient besoin de l’augmenter, cette fortune, maintenant que celui à qui elle était destinée dormait dans sa tombe, sous la gothique chapelle qu’ils lui avaient érigée, et où ils ne tarderaient pas sans doute à l’aller rejoindre ?

Bien que très valides encore l’un et l’autre, ils s’étaient donc résolus à céder leur fonds à leur premier commis et à se reléguer dans cet enclos de la Fresnaye, situé à Marbot, sur la route de Naives, à proximité du cimetière précisément.

Peu à peu cependant la solitude commença à leur peser, le désœuvrement engendra l’ennui. Ils ne pouvaient pas demeurer nuit et jour agenouillés dans le funèbre édicule ; et, quand ils avaient renouvelé l’eau et les fleurs des vases, prié et larmoyé des heures entières, il fallait bien regagner le logis et retomber alors dans l’inaction et le vide, dans cette accablante, énervante et intolérable torpeur.

L’instinctive force de l’existence triompha : insensiblement, tacitement, ils en arrivèrent à se créer quelques menues occupations, à chercher même des distractions et consolations au dehors, auprès de leurs amis, et plus particulièrement auprès de ceux qui avaient le mieux connu « leur Edmond ».

M. Garnier ne se borna plus à jeter un regard morne et indifférent sur la besogne du père Couchot, son jardinier, ou à répondre invariablement : « Oui…. Comme vous voudrez…. Si vous voulez…. Faites pour le mieux, père Couchot…. » à ses demandes d’indications et de renseignements ; il mit lui-même la main à la terre, bêcha, planta, émonda, sarcla avec lui, et se prit même de goût pour la culture des rosiers.

Maintenant Mme Garnier s’apercevait qu’on n’avait plus les fournisseurs à sa porte, comme jadis, dans la rue Rousseau ; qu’on était bien loin de tout, et que c’était fort incommode. Allait-on en visites ? Pour peu qu’il eût plu, on arrivait crotté jusqu’au milieu du dos. Au marché ? C’était un voyage : il fallait se lever dès le patron-minet pour être de retour avant midi. Il fallait surtout ne rien oublier dans ses achats, chez l’épicier, le boucher, le mercier, le charcutier, etc., ou, sans cela, quel guignon, quelle corvée ! Quand Stéphanie, la bonne, était obligée de « retourner », on ne la revoyait plus que le soir, bien tard.

Et pas un voisin autour de la Fresnaye, personne avec qui échanger une parole, à qui recourir en cas de maladie ou d’accident.

Ah si ! Il y avait M. Cherbinet, le propriétaire de la villa des Cytises, M. l’inspecteur Cherbinet ; mais vraiment un tel voisinage, loin d’être une garantie ou un attrait, ne pouvait être qu’un inconvénient et un danger. On ne fréquentait pas M. Cherbinet, cet original, cet ours, ce méchant fou, avec qui personne n’avait jamais réussi à s’accommoder, que sa femme et sa fille avaient même fini par planter là.

Je me suis souvent demandé comment il avait pu parvenir au grade d’inspecteur des eaux et forêts, et comment il pouvait s’y maintenir, avec son singulier caractère, ses sautes d’humeur, ses coups de boutoir, ses violences à froid, ses diaboliques idées surtout, ses ruses, vilenies et perfidies de toutes sortes. Il faut croire que son chef, M. de Tannois, le conservateur, qui était la bienveillance et la douceur mêmes, qui se serait fait scrupule de causer le moindre chagrin à qui que ce fût, avait pitié de lui et supportait en silence ses bizarreries et ses algarades. Tant il y a que, par toute la ville, il était connu, jugé et coté, M. Marius Cherbinet, fui et redouté à l’égal de la peste, le vilain oiseau.

Je le vois encore, avec sa haute taille dégingandée, son nez en bec de corbeau, son long cou maigre et rouge, noueux, fibreux et grenu, semblable au cou déplumé d’un vautour ; ses yeux de chouette, abrités sous d’épais sourcils grisonnants tout hérissés et embroussaillés, son teint brun, couleur de pain d’épice.

Il avait été nommé à la résidence de notre ville longtemps auparavant, alors qu’il n’était que sous-inspecteur, et sur sa demande : il avait une tante restée vieille fille et devenue impotente, une demoiselle Élisa Berson, dont il guignait l’héritage, et c’était, je crois bien, dans l’unique intention de surveiller de près cette aubaine qu’il avait élu domicile à Popey.

Il avait débuté par jouer à un de nos voisins, à M. Thiriot, gros rentier et fervent amateur de bons crus, un tour pendable dont on s’était longtemps diverti, et qui, conjointement avec nombre d’autres mésaventures, avait valu à la victime maints brocards et une indestructible réputation de crédulité et de sottise.

De même que l’oiseleur et braconnier Antoine avait fait prendre à M. Thiriot la Bête des buses pour des faisans, M. l’inspecteur Cherbinet avait trouvé moyen d’insinuer à cette même facile dupe qu’une parcelle de vigne de méchant vert-plant[1] produisait le plus exquis chasselas musqué et de la lui faire acheter.

Voici l’histoire :

M. Thiriot se trouvait un matin chez l’inspecteur, au moment du déjeuner, et, avisant sur la table une corbeille de superbes raisins d’un rose ambré et violacé qui, sûrement, arrivaient en droite ligne de Thomery ou de la Côte-d’Or, il ne put s’empêcher de manifester son admiration.

« Oh ! les gros grains !… Jamais je n’ai vu…. Ce sont des chasselas sans doute ?

— Des chasselas,… oui,… une espèce de chasselas, répondit d’un air indifférent M. Cherbinet.

— En tout cas, ce n’est pas dans nos pays que ça pousse, bien sûr ! Trop froid, chez nous, trop au nord !

— Mais je vous demande pardon ! Telles que vous les voyez, ces grappes étaient avant-hier encore pendues à leurs ceps, dans une vigne de ma tante Élisa, sur la côte Notre-Dame[2].

— Pas possible, monsieur Cherbinet !

— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, monsieur Thiriot. Il y a deux ou trois ans, avant de tomber malade, ma tante Élisa a eu la bonne inspiration de renouveler tous les ceps de cette vigne et de les remplacer par ceux de cette espèce.

— Et ça pousse ?

— Vous voyez !

— Mais j’ai une vigne, moi aussi, sur la côte Notre-Dame, pas bien loin de celle de votre tante, une vigne de quatre jour­naux[3] ; elle produit un excellent pineau, c’est vrai, — sucré, velouté, moelleux, sirupeux ; mais c’est tout petit, pas plus gros que du plomb de chasse ! Ça ne ressemble en rien à ces magnifiques….

— Et goûtez-les-moi un peu, je vous prie, interrompit M. Cherbinet. Hein, qu’en dites-vous ? Sentez-vous ce goût de muscat ?…

— Parfaitement ! C’est exquis ! Ça doit donner un vin….

— Oh ! vous savez ! Le plus souvent on ne tire de ces raisins de table qu’un piètre vin, plat, fade, sans consistance… Mais j’avoue que ceux-ci font exception et produisent quelque chose de supérieur, tout ce qu’il y a de bon ! Ma tante Élisa m’en a envoyé quelques fioles, de ce vin…. Nous allons en déguster une, vous verrez ! »

Il descendit à sa cave et en remonta une bouteille de corton, qu’il proclama « côte Notre- Dame ».

« Mais c’est un bourgogne, cela ! s’écria M. Thiriot en clappant de la langue ; c’est un bourgogne,… du corton peut-être bien….

— N’est-ce pas ? C’est le bouquet du corton ?

— Tout à fait !

— C’est ce que je trouve aussi.

— Et Mlle votre tante récolte cela sur la côte Notre-Dame ? Je n’en reviens pas, ma parole ! Il est vrai qu’il y a des choses si étonnantes en viticulture, si étonnantes ! Ainsi croiriez-vous qu’à Savonnières, au lieudit le Val-Rainette — une terre humide, grasse, épaisse, qui ne vaut rien du tout, — j’ai une petite vigne d’un peu plus d’un journal, de cent dix verges[4], pas davantage, qui me donne, bon an mal an, mes deux tonneaux de vin gris, et de vin gris musqué ?

— Oh ! oh ! !

— Oui, monsieur Cherbinet, c’est surprenant, n’est-ce pas ? du muscat à Savonnières, dans un bas-fond, dans un marais autant dire !… »

Quelques mois après cet entretien, la tante Élisa rendait son âme à Dieu et léguait ses biens à son neveu Marius-Gaspard Cherbinet. On mit en vente sa bicoque de la rue du Pont-Triby, son jardin des Chènevières, son petit bois de la route de Fains et ses douze ou quinze journaux de vignes, parmi lesquels le fameux vignoble de la côte Notre-Dame.

Contre toute prévision, à l’étonnement des gens de loi, à la stupéfaction générale, de quinze cents francs, la mise à prix de ce dernier lot — grâce aux indications si complaisamment fournies à M. Thiriot par le futur héritier, grâce aussi à quelques autres insinuations du même genre — monta à sept mille huit cents francs. Le plus offrant et dernier enchérisseur était, cela va de soi, M. Thiriot, l’amateur des bons crus. C’était lui faire payer un peu cher la susdite bouteille de corton. Il dut s’en convaincre avant même le ban des ven­danges[5] : quoique très bien exposée, sa nouvelle vigne ne produisait qu’un raisin de très médiocre qualité.

Et le mariage de Mlle Clotilde Cherbinet !… Encore une aventure qui défraya longtemps la curiosité et les bavardages de mes concitoyens.

C’était une grande jeune fille, mince, blonde, avec des yeux bleus comme des véroniques, tout empreints de timidité et de candeur, un teint rose et blanc, d’une fraîcheur et d’une pureté quasi diaphanes, comparables aux pétales du camélia, et qui, à la moindre émotion, rougissait, s’empourprait soudain. Pendant plusieurs années, de mes neuf ans à mes douze ans, j’ai eu occasion de le contempler chaque dimanche, ce teint merveilleux : Mme et Mlle Cherbinet étaient nos voisines à l’église ; leurs chaises se trouvaient à gauche de notre banc, et cette proximité était une source de distractions pour moi.

« Suis donc ta messe ! Regarde donc ton livre ! »

Que de fois ma grand’mère ou tante Toto ont interrompu mes profanes extases par ce pieux rappel à l’ordre, prononcé tout bas, rapidement ! Et que de fois, en revenant de la messe ou des vêpres paroissiales, la main appuyée sur le bras de ma grand’mère, encore tout ébloui de cette blancheur éclatante et comme transparente, que de fois me suis-je exclamé :

« Tu ne trouves pas que la belle demoiselle qui se place à côté de nous ressemble à la madone de Notre-Dame du Guet, dis, grand’mère, dis ? Et toi, Toto ? »

Des parents, des cousins de sa mère, qui habitaient Reims, avaient projeté de la marier, « la belle demoiselle ». Le futur était un ex-clerc, qui venait d’acheter une étude de notaire dans un chef-lieu de canton des Ardennes, et, pour compléter la somme à verser comptant sur le prix total, il avait besoin d’une vingtaine de mille francs.

Clotilde, sa mère et tous leurs parents et alliés connaissaient suffisamment M. Cherbinet pour savoir que ce ne serait pas chose facile que de lui faire délier les cordons de sa bourse.

« Mon consentement, tant que vous voudrez ! s’était écrié le généreux père ; mais de l’argent, minute ! Halte-là ! Nenni, mademoiselle ! S’il a de l’affection pour vous, votre postulant, c’est pour vous, pour vos beaux yeux, qu’il vous épousera. S’il se refuse à vous prendre sans dot, c’est qu’il ne vous aime pas, et alors félicitez-moi de vous sauvegarder d’un tel mari, de vous épargner cet irréparable malheur ! »

Néanmoins, sollicité, pressé de toutes parts, M. Cherbinet finit par imaginer une concession, découvrir une échappatoire.

« De l’argent ? Non, pas possible ! Mais j’ai mon bois de Couvonges, quinze hectares de belles futaies ; eh bien, ce sera ta dot, fillette ! Qu’on ose prétendre encore que je ne fais pas le bonheur de tout ce qui m’entoure ! »

Comme il est d’usage en Lorraine de ne couper les bois que tous les vingt ou vingt-cinq ans et que ces quinze hectares avaient à peu près atteint ce terme, le bois de Couvonges représentait une valeur importante, plus que suffisante pour parfaire la somme en question.

La proposition fut acceptée et le mariage fixé à la fin du carême, dans l’octave de Pâques.

Mais on avait compté sans l’incurable ladrerie et l’incroyable rouerie du papa Cherbinet, qui, ces conventions bien définitivement arrêtées, se hâta de profiter des derniers mois de l’hiver pour vendre sa coupe sur pied et faire raser « à blanc estoc[6] » son bois de Couvonges, ce qui lui enlevait les quatre cinquièmes de son prix.

Si, malgré cette coquinerie, le mariage eut lieu, ce fut grâce à la complaisance, à la compassion des cousins de Mme Cherbinet, qui se cotisèrent pour doter Clotilde et la soustraire à l’égoïsme et à la tyrannie paternels. Mme Cherbinet alla vivre avec sa fille et son gendre dans les Ardennes, nous laissant, sans grand regret probablement, son aimable époux.

La chasse et le jardinage étaient peu à peu devenus les deux occupations favorites, les deux passions de M. Cherbinet. Il possédait des collections de roses, de tulipes et de jacinthes qui faisaient l’admiration générale, et l’on ne passait guère devant la porte à claire-voie de sa villa sans s’y arrêter et jeter un coup d’œil sur les massifs et les bannettes qui entouraient la pelouse.

Ces goûts rustiques ne l’avaient pas rendu plus sociable d’ailleurs et ne l’empêchaient pas de froisser et molester tous les gens qui l’approchaient, de donner surtout bien de la tablature à son administration. Avec ses subalternes, il se montrait tantôt d’une fierté et d’une arrogance sans pareilles, tantôt de la plus excessive familiarité. Quant à ses supérieurs, on aurait dit qu’il s’appliquait à les contrecarrer et à les discréditer, et, encore un coup, il fallait toute la mansuétude, toute l’inépuisable générosité de M. de Tannois pour supporter de telles incartades.

A une certaine époque, un préfet, aussi courageux que bien inspiré, décida d’interdire la chasse qui se faisait aux petits oiseaux, « à l’aide de ra­quettes[7] ou sauterelles, lacets[8] et rejauts[9], bois fendu ou brai[10], etc. », cause de grand dommage pour l’agriculture, et, sur l’avis même de M. le conservateur des forêts, il prit un arrêté en conséquence.

C’était toucher à un usage invétéré, à la plus sacro-sainte institution de la contrée, pour ainsi dire. Il n’était guère de famille qui ne possédât son jardin de plaisance et de rapport, son « terrain », précédé, flanqué ou terminé par un petit bois, et, de temps immémorial, on passait le mois de septembre, le mois des vacances, à tendre dans ce petit bois. On était habitué à compter, pour le repas du soir, sur une ou deux douzaines de rouges-gorges, rouges-queues ou mésanges, de fins-becs[11], bien bardés de lard et dûment rissolés dans la cocote[12] : — car ne croyez pas qu’on détestât les oiseaux à Popey-sur-Ornain ; on les adorait, au contraire, mais dans la casserole, la cocote, et non sur les arbres.

Et voilà qu’un fonctionnaire absolument étranger au pays, ignorant ses goûts, ses ressources et ses besoins, uniquement pour « faire du zèle », s’avisait de vouloir supprimer les passionnantes émotions de la tendue et le précieux appoint de ce plat, de ce succulent régal. Par exemple !

Ce fut plus qu’un tollé universel que produisit cet arrêté, ce fut presque une émeute, une révolution. Des désespoirs dont on ne saurait se faire idée, des colères qu’on a peine à comprendre et à croire aujourd’hui, éclatèrent de toutes parts. Un de ces tendeurs forcenés, le père M…, ayant attrapé un procès et vu confisquer ses raquettes, tomba malade et mourut de chagrin en huit jours de temps. D’autres émigrèrent dans les départements voisins, où la tendue n’était pas interdite. Mis en quarantaine, blasonné, conspué, abominé, le préfet n’y put tenir : il dut rapporter son ukase.

Uniquement peut-être bien par esprit d’opposition et pour faire pièce à son chef hiérarchique, M. l’inspecteur Cherbinet était partisan des tendues et grand tendeur lui-même. Il prit donc en main la cause de ses confrères et prêcha le respect des anciens us et des saines traditions.

Le rapport qu’il adressa à ce sujet à l’administration forestière, qu’il compléta ensuite, transforma en un volumineux mémoire et fit imprimer et répandre dans toute la région, obtint le plus vif succès et fit pardonner à l’auteur bien d’iniques procès-verbaux et d’odieuses tracasseries. Il était plein d’étrangetés, ce mémoire, agrémenté et étayé par les paradoxes les plus surprenants et les plus déconcertants.

Selon M. Cherbinet, en dépit des observations de prétendus savants et contrairement aux fantaisistes assertions préfectorales, les petits oiseaux étaient les pires ennemis de nos jardins et de nos vergers, de nos champs et de nos vignes. Les altérations du blé, la maigreur des épis, les maladies de la pomme de terre, les taches de la vigne, l’oïdium, le mildiou, le phylloxéra, etc., toutes ces calamités venaient des oiseaux.

« En mangeant les insectes qui se nourrissent des animalcules et microbes répandus dans tout le règne végétal, les oiseaux favorisent le développement de ces microbes et la fréquence des désastres qu’ils engendrent. Donc, concluait le porte-parole de nos tendeurs, moins vous aurez de petits oiseaux, plus vous aurez d’insectes chargés de détruire les microbes et de protéger l’agriculture ! »

Telle était la thèse que, d’accord, à son insu sans doute, avec certain facétieux personnage, rédacteur d’opuscules académiques, cité par l’historien Michelet, soutenait et prônait partout notre homme.

Aujourd’hui encore vous trouvez à Popey plus d’un chasseur ou d’un vieux sylvain qui reste inébranlablement convaincu de cette théorie et vous réplique en hochant la tête, d’un air entendu et madré :

« Eh ! eh ! Il n’avait pas si tort que ça, M. l’inspecteur Cherbinet ! C’était un bien vilain monsieur, le plus affreux paroissien de toute la chrétienté, oh ! je vous le concède ! mais pas bête, connaissant à fond son affaire, — le seul inspecteur forestier intelligent que nous ayons eu à Popey. Oui, monsieur ! »

Tel était le personnage que M. et Mme Garnier, retirés dans leur domaine de la Fresnaye, avaient pour voisin.

Un petit sentier, une sorte de raidillon ou grip­pelot[13], qui allait se perdre dans les friches, sur l’arête de la colline de Naives, séparait la Fresnaye de la villa des Cytises ; néanmoins, comme les deux propriétés, bordées de murs du côté de la route, sur le devant, n’avaient pour clôture, du côté du sentier et sur les autres faces, qu’une haie vive peu fournie et peu élevée, il était loisible de voir de chez l’un ce qui se passait chez l’autre et de se parler.

M. Cherbinet ayant un jour manifesté son admiration à propos des corbeilles de rosiers qui ornaient la pelouse de M. Garnier, celui-ci ne put moins faire que de lui offrir quelques boutures de ses « reines-de-Provence » et de ses « gloires-de-Dijon ».

Habitué à se trémousser du matin au soir dans son magasin, à converser avec ses commis et ses clients, le pauvre M. Garnier se trouvait si désœuvré maintenant, si isolé et désorienté, qu’il saisit avec empressement l’occasion de se rapprocher d’un être humain et d’échanger avec lui quelques paroles. Il n’ignorait pas cependant les antécédents de son interlocuteur, et quelle réputation de grippe-sou et de faux bonhomme, de pince-sans-rire et de mauvais coucheur, celui-ci s’était acquise.

Peu à peu M. Garnier en vint à démêler nombre de qualités chez son voisin, une verdeur et une vivacité d’esprit peu communes, un bon sens aiguisé de malice, un jugement net, ferme, vigoureux, dépourvu de préjugés et de toute sotte convention. Vraiment, c’était un bien amusant et charmant causeur que M. Cherbinet, et pas si méchant, pas si noir qu’on le faisait, mais non !

« Méfiez-vous tout de même, lui conseillait-on. Un beau matin votre ami Cherbinet sera repris d’une de ses lubies habituelles et vous jouera un tour de sa façon.

— Quel tour ? Nous n’avons aucun intérêt commun, pas de mitoyenneté : nos jardins ne sont pas contigus ; aucune source de litige, absolument aucune ! Je ne vois donc pas….

— Méfiez-vous tout de même, monsieur Garnier ! »

L’époque de la chasse venue, l’ex-faïencier avait pris un permis, et, à seule fin de faire diversion à son chagrin et de tuer le temps, il battait chaque jour la plaine et les coteaux environnants. C’était du reste un pitoyable tireur, et presque invariablement il rentrait bredouille.

M. Cherbinet, lui, avait, au contraire, toute l’adresse et l’expérience qu’une longue pratique peut inculquer à un disciple de saint Hubert. Tout en raillant M. Garnier de ses insuccès, il l’engageait à l’accompagner et lui offrait ses conseils. L’autre n’avait garde de refuser, et, jusqu’à la fin de janvier, à la fermeture de la chasse, il mit à profit la complaisance et la science de son ami Cherbinet.

La chasse aux lièvres, perdrix, cailles, etc., une fois close, restait la chasse aux bécasses, dite à la passe ou à la croule[14], qui, comme on sait, dure plus longtemps que celle de tout autre gibier et se prolonge jusqu’à la mi-avril.

Très fréquemment nos deux voisins s’en allaient donc, à la tombée de la nuit — heure où les bécasses se recherchent en croulant (criant) et passent d’un taillis dans un autre, — arpenter, l’arme au bras, l’œil et l’oreille au guet, les tranchées du bois de Maëstricht, peu distantes de leurs demeures. Mais ici comme précédemment l’ancien négociant faisait preuve d’une insigne maladresse et laissait à son compagnon, le forestier, toute la gloire et tout le profit.

Un soir de mars qu’ils s’en revenaient tous les deux le long du petit vallon de Misère, à l’orée du bois de Maëstricht, un rapide froufou d’ailes passa soudain près d’eux, au-dessus de leurs têtes.

« C’est une grive…. Tenez, la voici… perchée dans cet arbre,… articula à mi-voix M. Garnier.

— Oui, je l’aperçois.

— Si j’essayais de la jeter bas,… histoire de décharger mon fusil ?

— C’est une idée ! » repartit M. Cherbinet.

M. Garnier épaula son arme, visa longuement, à son aise, prit son temps…. Pan !

L’oiseau tomba.

« Ça y est ! Enfin ! s’exclama l’heureux homme, en s’élançant pour ramasser sa proie.

— Pardon, pardon, mon brave ! Un instant ! répliqua l’inspecteur des forêts en le retenant par la manche. Vous n’avez pas le droit de tuer des grives en cette saison. Flagrant délit, cher ami ! Je vous déclare procès-verbal !

— Farceur !

— Ah ! vous croyez que je plaisante ? Ah oui-da !… Mon devoir, moi, je ne connais que ça ! Pas d’acception de personnes ! Amis ou ennemis, du moment qu’on est en faute, c’est pour moi tout comme, et je frappe sans hésiter. Je vous le ferai voir, cher monsieur Garnier, je vous le ferai voir ! Oui, je vous apprendrai à tirer des grives au mois de mars !… »

En effet, le vendredi suivant, à l’audience du tribunal de simple police, l’ex-faïencier et ancien juge consulaire, le bon M. Garnier, était, grâce à son ami Cherbinet, condamné à vingt-cinq francs d’amende et à la confiscation de son arme.

C’est peu de temps après ce jugement que M. Cherbinet fut mis à la retraite. Il s’était rendu « impossible » à tout le monde, et une querelle entamée avec le garde Gilquin et qui faillit tourner au tragique provoqua cette mesure.

Gilquin, qui avait de fréquents rapports avec M. l’inspecteur, étant allé chez lui un matin, le trouva en train de déjeuner.

« Attendez-moi un moment, Gilquin, je suis à vous ! » dit M. Cherbinet.

Et comme il était ce matin-là bien disposé, il donna l’ordre à Claudine, sa domestique, de « verser un verre de vin à ce brave homme ».

Gilquin sortit à la suite de la servante et alla s’asseoir sur un banc du jardin, près de la porte de la cuisine. Puis, voyant que l’attente se prolongeait, il profita de l’aubaine qui lui était échue, du verre de vin que mam’selle Claudine lui avait apporté, pour tirer un chanteau de pain de sa gibecière et « casser une croûte ».

Une rouelle[15] de saucisson, une tranche de lard ou une languette de fromage de Géromé lui aurait alors admirablement convenu pour escorter ladite croûte ; mais il avait sa fierté, le père Gilquin, et il se serait bien gardé de demander n’importe quoi à personne.

Assis gravement à ses pieds, son chien Phanor ne le quittait pas des yeux, tout prêt à happer au passage les morceaux de pain que son maître, armé d’un énorme couteau-serpette, se taillait méthodiquement et partageait de temps à autre avec lui.

Soudain le vieux garde avisa quelques oignons qui séchaient sur le rebord d’une fenêtre, derrière le banc.

« Voilà mon affaire ! » pensa-t-il.

Des oignons, ça ne tire pas à conséquence, et il ne se fit aucun scrupule d’en prendre un.

Il l’éplucha, le découpa…. Il avait un drôle de goût, cet oignon.

Il en prit un autre, qu’il taillada de même et qui ne valait pas mieux ; en choisit un troisième, qu’il rejeta également.

« Ils commencent à germer ; c’est pour cela sans doute qu’ils ne sont plus bons », se dit-il.

Et, abandonnant la partie, il vida son verre et alla boire par-dessus une copieuse lampée d’eau claire à la pompe voisine.

Comme il revenait en s’essuyant la bouche sur sa manche, il aperçut le maître de céans occupé à ramasser les débris des oignons et à les examiner de près, avec inquiétude, anxiété, les sourcils froncés, la mine sombre et farouche.

« Gilquin ! C’est vous qui avez coupé ça,… ces oignons ? demanda M. Cherbinet d’une voix tremblante de colère.

— Oui, monsieur l’inspecteur.

— Misérable !

— J’ai cru qu’ils étaient au rebut….

— Des oignons qui valaient cent francs pièce !… mille francs !… qui étaient au-dessus de toute valeur !… des oignons de jacinthes de Chine, que je m’étais fait envoyer…. Ah ! monstre ! monstre ! »

Il se précipita sur lui, le saisit au collet….

Mais, au même instant, Phanor prit de lui-même la défense de son maître et sauta à la gorge de l’agresseur.

« A bas, Phanor ! à bas ! Viens, Phanor ! » cria aussitôt Gilquin.

Le chien ne broncha point.

« Phanor ! veux-tu bien venir ! »

Il fallut que le garde allât lui desserrer les mâchoires et arracher à ses crocs M. l’inspecteur.

A peine délivré, celui-ci tomba dans une indescriptible fureur, véritable crise de démence et de frénésie.

« Ah ! tu veux me faire dévorer par ton chien ! Ah ! tu lances ton chien sur moi !

— Mais, monsieur, c’est l’opposé….

— Ah ! gredin ! ah ! scélérat ! canaille ! Attends ! attends ! »

Et il courut chercher son fusil.

Gilquin n’eut que le temps de s’enfuir en appelant Phanor et de regagner la ville.

M. Cherbinet se rua à sa poursuite ; mais deux sous-officiers de la compagnie de vétérans alors casernée à la Ville-Haute le rencontrèrent et lui barrèrent le passage.

« Laissez ! laissez ! criait-il. Il faut que je le tue, ce misérable,… que je l’extermine ! Mais vous ne savez donc pas ce qu’il a fait ?… »

C’est à la suite de cet esclandre que M. de Tannois estima que la coupe était pleine et que l’heure avait sonné de fendre l’oreille[16] à M. l’inspecteur Cherbinet.


Albert Cim, Entre camarades. Paris : Librairie Hachette et Cie, 1895 ; 1 vol. (269 p.), in-16 ; illustré de 36 vignettes dessinées par E. de Bergerin.
Texte retranscrit d’après le fac-similé numérique d’Internet Archive, chapitre X (pp. 211-237).


 Notes
  1.  Vert-plant, subst. masc. Plant de vigne qui produit des vins de qualité très commune.
    « Il y a à Bar et dans l’arrondissement différentes espèces de raisins. Le pineau noir ou franc pineau est le meilleur et le plus multiplié ; quelques pineaux blancs ; beaucoup de vert-plant ou gros plant, qui produisent abondamment des vins communs. »
    Nouveau cours complet d’agriculture théorique et pratique, tome seizième (vac-zuc) ; Paris : Deterville, 1823 ; p. 327.  ↩
  2.  Côte Notre-Dame, lieu-dit. Bar-le-Duc. Au nord de la ville, sur la rive droite de la rivière l’Ornain. Rebaptisée Côte Sainte-Catherine (sans indication de date), elle est couverte de vignes jusqu’à la seconde moitié du xixe siècle, avant que les plants ne soient dévastés par le phylloxéra. Elle est aujourd’hui occupée par un quartier construit à partir des années 1960, auquel elle donne le nom.  ↩
  3.  Journal, subst. masc. Le jour ou journal, également appelé, suivant les régions, journée, journel, etc. est une ancienne unité de mesure agraire de superficie représentant pour la vigne, entre 4 et 6 ares.
    Wikipédia, à l’article Jour (unité de superficie) ↩
  4.  Verge, subst. fém. Ancienne unité de mesure d’arpentage équivalent à un quart d’arpent, soit 1 276 m. Cent verges sont équivalentes à un journal.
    Wikipédia, à l’article Verge (unité) ↩
  5.  Ban des vendanges, subst. masc. Publication administrative du jour de l’ouverture des vendanges.
    Wikipédia, à l’article Ban des vendanges ↩
  6.  À blanc estoc, locution adv. Coupe blanche, au cours de laquelle on abat tous les arbres, taillis et baliveaux.
    Wiktionnaire, à l’article À blanc estoc ↩
  7.  Raquette, subst. fém. Un des plus anciens pièges à ressort connu. Largement employé dans les provinces de la Champagne, de la Lorraine et de la Bourgogne, il est également désigné sous plusieurs autres noms : rejet, repenelle, rapace, sauterelle, volant, etc.
    Jacques-Joseph Baudrillart, Traité général des eaux et forêts, chasses et pêches, tome I, partie III, p. 615.  ↩
  8.  Lacet ou lac, subst. masc. Collet en crin de cheval tendu « à la branche » ou « à terre ».  ↩
  9.  Rejaut ou rejetoir, subst. masc. Piège composé d’une baguette de bois vert courbée, au bout de laquelle on attache un lacet, et qui, par son ressort, en serre le nœud coulant et enlève l’oiseau.
    Littré, à l’article Rejetoir ↩
  10.  Brai, subst. masc. Piège avec lequel on prend les petits oiseaux par les pattes.
    Jacques-Joseph Baudrillart, Traité général des eaux et forêts, chasses et pêches, tome I, partie III, p. 152.  ↩
  11.  Fin-bec, subst. masc. Oiseaux insectivores et frugivores de l’ordre des passereaux. Aux rouges-gorges, rouges-queues et mésanges cités, les « amateurs et gourmets » de Popey-sur-Ornain ne manqueront pas d’ajouter, grives et autres merles.  ↩
  12.  Cocote, variante de cocotte, cocatte, subst. fém. Marmite, vase en fonte dans lequel on fait cuire les aliments. Du latin Coquere, faire cuire.
    Mémoires de la société philopathique, p. 159-160.  ↩
  13.  Grippelot, variante de gripot, subst. masc. Petite côte fort escarpée, raidillon, montée courte et rapide.
    Henri Adolphe Labourrasse, Glossaire abrégé du patois de la Meuse, notamment de celui des Vouthons, p. 308.  ↩
  14.  À la croule, locution adv. Chasse aux bécasses, à l’affût, au crépuscule, pendant la période des amours.
    CNRS et Université de Lorraine, Tlfi, à l’article Croule ↩
  15.  Rouelle, subst. fém. Tranche ronde de certains légumes, de viandes.
    CNRS et Université de Lorraine, Tlfi, à l’article Rouelle ↩
  16.  Fendre l’oreille, loc. adv. Briser la carrière, mettre à la retraite contre son gré (par allusion à l’usage ancien de fendre l’oreille aux chevaux réformés de l’armée).
    Wiktionnaire, à l’article Fendre l’oreille ↩