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Chapitre XI. Les tendues. — Le souper de Rosine

Les tendues[1] aux petits oiseaux florissaient encore à Popey dans mon jeune temps, et, comme je vous l’ai conté, il n’y avait pas pour moi, ni pour mes condisciples non plus, j’en suis sûr, de bonnes et complètes vacances sans tendue.

C’était au centre de la forêt du Haut-Juré, dans les bois de Saint-Roch, que j’allais tendre, ou plutôt que j’allais rejoindre les vieux tendeurs de notre Ville-Haute, M. Vauthier, le père Marchal, le capitaine Pontaubry, et cet excellent M. Parisot, qui nous invitait si courtoisement, Tony de Marson et moi, à venir nous rafraîchir, et, d’emblée, du premier coup de cha­verot[2], cassait si bien les bouteilles de bière qu’il voulait déterrer.

De tendue à moi, m’appartenant en propre, de vraie tendue alignée au milieu des grands bois, je n’y pouvais songer : je n’étais pas d’âge encore à me charger de si grosse besogne et prétendre à tel honneur. Ce n’est que plus tard, après ma sortie du lycée, qu’il me fut possible de réaliser ce rêve. Sur la demande de ma tante Victorine, notre curé, M. l’abbé Dauxure, voulut bien me « prêter » son bois des Roches, où il y avait maisonnette, pavillon rustique et grotte en rocaille ; et à mon tour j’eus « ma tendue », à mon tour je pus inviter mes camarades, Tony, Guerpont, Digeaux, Herbelot, à venir avec moi passer leurs après-midi et « faire les tournées ».

Étrange plaisir, chasse lâche, perfide et barbare, qui nous passionnait tant alors, qui nous paraissait, à nous tous qui l’avions vu pratiquer et la pratiquions dès l’enfance, toute simple, licite et naturelle, et qui, aujourd’hui, répugne à la plupart d’entre nous, nous semble tellement atroce et odieuse, que nous ne comprenons plus comment nous pouvions naguère nous y livrer de gaieté de cœur et si avidement !

La raquette[3], ou sauterelle, ou reginglette (de regingler, qui, dans le patois local, signifie regimber, regicler, se détendre brusquement) est le principal piège employé dans les tendues de Champagne et de Lorraine.

Quand reginglettes et réseaux
Attraperont petits oiseaux,

a dit le grand Champenois La Fontaine, qui, dans son enfance, a été, paraît-il, un fervent tendeur.

L’engin se compose d’une tige d’arbuste bien flexible — on choisit d’ordinaire dans les cépées de coudrier et l’on coupe les rejetons les plus droits, — d’une belle caurée[4], que l’on ploie et recourbe en forme d’U, de manière à faire ressort, et qui reste maintenue dans cette tension par une double ficelle. Par suite de divers détails de construction et de leurs combinaisons, l’oiseau, lorsqu’il vient à se poser sur la clef ou marchette de l’appareil, le détend, et se trouve aussitôt pris par les pattes entre les deux brins de cette ficelle. Et non seulement pris, mais serré, tiré avec force, étroitement comprimé contre le bois de la raquette, par le ressort qu’elle possède. La pauvre bestiole demeure là pendue, s’agitant, se secouant et se démenant sans cesse et tant qu’elle peut pour s’échapper, les pattes toutes déchirées et broyées, tachant le sol de gouttelettes de sang, jusqu’à ce que le tendeur arrive et mette fin à la torture. Souvent même celui-ci ne trouve plus que les pattes : le malheureux oisillon a réussi à recouvrer sa liberté, à s’envoler !

Quant au réseau, dont parle également le fabuliste — le rejeau ou rejaut[5], selon la prononciation du pays (de rejeter, rejaillir), — c’est un piège bien moins cruel, où l’oiseau se trouve aussi saisi et suspendu par les pattes, mais sans qu’il y ait compression et fracture. Il est surtout destiné aux « gros », aux geais, grives, piverts, tourterelles, etc.

Pour « faire une tendue », on commence par choisir les divers emplacements, sentiers, mares, places à four­neau[6] (endroit, ordinairement de forme circulaire, qui a servi à la cuisson d’une meule de charbon), où seront rangées les raquettes et autres pièges. On élague avec soin ces sentiers et clairières ; puis on les « bêche », on enlève l’herbe et dénude le sol, afin que les oiseaux puissent y fouiller et becqueter, y « véroter » plus aisément, et enfin on plante à droite et à gauche alternativement et à un ou deux mètres de distance les piquets destinés à soutenir les raquettes.

On visite d’habitude les tendues trois fois par jour, on fait, comme on dit, trois tournées : la première, le matin, vers huit ou neuf heures, en arrivant ; la seconde, relative aux mares principalement, dans l’après-midi, au plus fort de la chaleur ; la dernière a lieu le soir, avant la rentrée en ville.

Beaucoup de tendeurs, qui habitent loin, se munissent de victuailles pour leur repas de midi, leur diner — le repas du soir porte le nom de souper en Lorraine, — et passent ainsi toute leur journée au bois. De petites maisonnettes, des baraques construites en pleines futaies, servent au besoin de refuge et d’abri. Les tendues sont ainsi des prétextes à réunions, divertissements, pique-niques et frairies, et c’est ce qui explique l’immense vogue dont elles jouissent — ou plutôt dont elles jouissaient, car l’administration préfectorale a fini par mettre ordre, en partie du moins, je crois bien, à ces massacres, si préjudiciables à l’agriculture.

Une tendue ordinaire, c’est-à-dire composée de quatre à cinq cents raquettes, pouvait fournir — détruire — en moyenne deux douzaines d’oiseaux par jour.

Moi, à cette époque, avec mes onze ou douze ans, il ne m’était pas permis d’avoir de si hautes visées, et il me fallait me contenter d’une trentaine de raquettes.

C’était dans notre jardin seulement que je tendais. Le potager, le « grand jardin », comme nous l’appelions, se terminait par une longue terrasse, qui dominait le verger, planté dans les fossés et sur les talus et glacis d’anciennes fortifications.

Un étroit escalier, percé dans un angle de la terrasse, conduisait du « grand jardin » au verger, que nous appelions « en bas ».

Je ne pouvais faire choix, si près de chez nous, d’un endroit meilleur que ce bas-fond tout verdoyant, ombreux et silencieux, bordé de jolies allées de mirabelliers, de bouquets de noisetiers, de sureaux et de charmille. La proximité de la forêt du Juré, le voisinage des vignes et des boqueteaux épars sur l’autre flanc de la colline, rendaient l’endroit plus propice encore.

Le 30 août de cette année-là, deux jours avant l’ouverture, j’avais achevé et parachevé tous mes préparatifs ; mes sentiers étaient nets comme la main ; mes trois petites mares, remplies d’une belle eau claire ; mes piquets, bien alignés, solidement enfoncés ; et mes raquettes, en position, déjà tendues, au risque d’un procès en contravention. Je n’attendais plus que les oiseaux.

Mais, soit que mes engins fussent mal fabriqués ou que leur nombre fût insuffisant, soit que messieurs les pinsons, tarins, rouges-gorges, roitelets, etc., eussent déserté nos parages, mon attente fut vaine : deux jours, trois jours, huit jours, quinze jours s’écoulèrent, et rien, rien, toujours rien ! C’était désespérant !

Et, pour comble, les matous du voisinage s’en mêlaient et, malgré ma vigilance, malgré la grêle de pierres dont je les bombardais à l’occasion, venaient inspecter ma tendue, faire ma tournée. Les maudites bêtes ! Deux ou trois fois je trouvai des touffes de plumes, certains débris, tarses ou pennes, qui ne me laissaient aucun doute à ce sujet. Ah ! les brigands de chats ! Si je les avais tenus !

Ma grand’mère m’exhortait de son mieux à prendre patience, à supporter courageusement mon infortune. Mais, à dire vrai, je soupçonne fort qu’elle n’en était pas fâchée, dans le fin fond de son cœur. C’était elle, plus que ma tante Toto, qui vaquait aux soins du ménage, et il y avait deux choses qu’elle avait toujours eues en horreur, exécrées par-dessus tout, deux menues opérations de cuisine, très fréquentes pourtant dans un pays de pêche et de chasse comme la Meuse : écailler des poissons et plumer des oiseaux.

Un seul espoir me restait, les passages. A mesure que la saison s’avance, vers la fin de septembre ou au commencement d’octobre, nombre d’oiseaux abandonnent les régions du Nord et s’en vont en masse vers l’Italie et l’Afrique, à la recherche du vivifiant soleil et des vermisseaux surtout. Ces migrations s’effectuent par étapes plus ou moins longues, selon les espèces ; et à certains jours, des milliers d’oiseaux s’abattent sur une contrée, envahissent un coin de forêt, un maigre taillis, un étroit jardinet.

Ah ! si j’avais la chance que notre verger fût visité par une de ces bandes, quelle rafle !

En attendant cette aubaine, toujours même calme, même disette, même vide, — rien, toujours rien !

Les vacances touchaient à leur fin ; encore quelques jours et il me faudrait enlever raquettes et piquets, emmagasiner le tout dans la remise jusqu’à l’an prochain, et réintégrer le lycée — bredouille !

Un dimanche d’octobre, le dimanche qui précédait la rentrée justement, j’avais accompagné ma bonne maman aux vêpres, à notre paroisse de Saint-Étienne, lorsque, en revenant, nous rencontrâmes Rosine Claude, une vieille demoiselle, fille d’une ancienne amie de ma grand’mère.

Que de fois, quand ma grand’mère allait acheter nos provisions à la Ville-Basse, et particulièrement le samedi soir, où elle ne manquait jamais de descendre à la boucherie, afin de ne pas être retardée le lendemain pour la messe ; que de fois elle m’avait mené « dire un petit bonjour » à cette bonne Mme Claude, qui habitait précisément à côté de notre bouchère, de la mère Raulin. Mme Claude, déjà toute voûtée, toute cassée, ne quittait plus son fauteuil ; on m’asseyait près d’elle, à ses pieds, sur un petit tabouret recouvert en tapisserie — je le revois encore ! — et Rosine allait me quérir un biscuit que je grignotais, pendant que Mme Claude, tout en conversant avec ma grand’mère, passait et repassait ses doigts dans mes cheveux ou me tapotait la joue.

Sa mère morte, Rosine avait continué ses relations avec nous, et presque chaque dimanche, après les vêpres, nous la voyions arriver.

Elle n’était pas riche ; elle n’avait que de très minimes rentes, auxquelles s’ajoutait le salaire de quelques travaux d’aiguille. Mais il lui fallait si peu pour vivre !

Ma grand’mère ne la laissait jamais partir sans faire une cueillette à son intention dans notre jardin et lui emplir un petit panier.

Nos belles cerises aigres à courte queue, nos juteuses reines-claudes à la pulpe crevassée, à la peau dorée et veinée de rose ou de brun ; nos petites prunes de Damas, si sucrées ; nos grosses prunes de Mon­sieur[7] si veloutées, si appétissantes ; nos énormes quoiches (quetsches), qu’à leur couleur et à leur forme on aurait prises pour des œufs rouges, des œufs de Pâques ; nos fraises musquées, nos groseilles, nos framboises, nos abricots d’espalier, nos raisins de treille, nos reinettes à côtes et reinettes grises, nos beurrés dorés, bons-chrétiens, rousselets et doyennés d’hiver, Rosine Claude les connaissait et les appréciait tout comme nous.

Au printemps, quand la récolte de pommes et de poires alignées sur des claies, le long de la cave, était épuisée, c’était un pot de confitures ou de gelée, une moitié de brioche ou de pâté que ma grand’mère glissait dans le panier, à cette fin que Rosine ne s’en allât pas les mains vides.

« Mais non, m’ame Curel, mais non ! vous êtes vraiment trop bonne !

— Surtout, Rosine, n’oubliez pas de me rapporter mon petit panier dimanche prochain ! » répliquait invariablement ma grand’mère.

Le petit panier, soit dit en passant, n’avait pas d’autres attributions que celle-là, et faisait ainsi chaque dimanche la navette du domicile de la vieille fille au nôtre, et du nôtre au sien.

Toujours vêtue de noir, les cheveux grisonnants, le teint bistré et rougeaud, la démarche incertaine, brusque, sautillante, dégingandée, comme si elle eût été atteinte de la danse de Saint-Guy — et je crois bien que tel était le cas, en effet, — Mlle Rosine Claude, qu’un rien intimidait, embarrassait, qui ne savait comment se mouvoir dans la vie, et montrait une inexpérience d’enfant, la plus angélique simplicité, avait fait de ma grand’mère et de ma tante Victorine ses confidentes et conseillères. A chaque visite, elle en avait pour des deux et trois heures à leur narrer ses préoccupations et appréhensions de toutes sortes — cherté des denrées, rigueur de la température, insuffisance probable de la petite provision de bois, usure et rafistolage des robes, des bottines et chapeaux, etc., — ses mille et mille menus tracas.

C’était chez nous que la pauvre demoiselle se rendait, pourchassée sans doute par quelque nouvelle folle terreur, quand, au débouché de la rue Sainte-Marguerite, nous l’aperçûmes, grand’mère et moi, qui trottinait à deux pas devant nous et gambillait, tressautait et se déhanchait, selon son habitude.

Comme ses doléances ne m’intéressaient guère et ne s’adressaient pas à moi d’ailleurs, je m’empressai, aussitôt arrivé à la maison, de tirer ma révérence à Mlle Rosine, et, tandis qu’on l’introduisait dans le salon, je m’enfuis au jardin.

Je m’arrêtai net dès les premiers pas, cloué sur place.

O surprise ! ô bonheur ! Arbres et arbustes, quenouilles, treilles, espaliers, tout était couvert d’oiseaux — de petites mésanges bleues qui voletaient, bondissaient, pirouettaient et gazouillaient de toutes parts.

Et ma tendue ! avait-elle profité du passage ?

Vite, à toutes jambes, je me précipitai vers la terrasse qui surplombait le verger, et, tout frémissant, le cœur gonflé d’impatience et d’émoi, battant à coups redoublés, je promenai mon regard, un regard avide, anxieux, fiévreux, dans tous les sentiers, tous les coins, et je comptai… une, deux, trois, quatre, cinq, six mésanges de prises !

Je dégringolai l’escalier de la terrasse, j’allai décrocher les pauvres petites bêtes ; et, tout triomphant et rayonnant, ivre de joie, je courus porter mon butin à ma grand’maman.

« Tu vois, mon ami, quand je te disais !… Tout vient à point ! »

J’étais essoufflé, haletant, dans l’impossibilité absolue d’articuler une parole.

« Oh ! mais c’est magnifique ! s’exclamait Rosine. Si vous faites tous les jours pareille capture, à la bonne heure ! Vous voilà bien content !

— C’est la première…, la première fois !… » parvins-je à bégayer.

Pendant ce temps, ma grand’mère s’était emparée d’un journal qui traînait sur le guéridon, l’avait étalé sur ses genoux, y avait délicatement rangé mes oiseaux ; puis, l’ayant replié de façon à les envelopper, avait glissé le paquet dans le fameux petit panier.

« Tenez, ma bonne Rosine, voilà pour votre souper de ce soir…. Cela vous fera un petit plat… Ils sont tout frais, vous en êtes certaine….

— Oh !… »

Je ne pus retenir ce cri, cet inconvenant témoignage de ma consternation, de protestation et de douleur.

« Non, non, m’ame Curel ! Je ne voudrais pas en priver m’sieu Albert….

— L’en priver ? laissez donc ! Bon chasseur ne mange jamais de sa chasse ! Il le sait bien, répliqua ma grand’mère, en me décochant un sévère coup d’œil pour me rappeler à l’ordre et à la politesse. Seulement, vous aurez la peine de les plumer, ma pauvre Rosine…. N’oubliez pas mon petit panier dimanche prochain, n’est-ce pas ? »


Albert Cim, Mes amis et moi. Paris : Librairie Hachette et Cie, 1893 ; 1 vol. (253 p.), in-16 ; illustré de 16 vignettes d’après A. Ferdinandus et Slom.
Texte retranscrit d’après le fac-similé numérique d’Internet Archive, chapitre XI (pp. 213-228).


 Notes
  1.  Tendue, subst. fém. Se dit des pièges fixes ou mobiles que l’on tend aux oiseaux pour les prendre.
    Jacques-Joseph Baudrillart, Traité général des eaux et forêts, chasses et pêches, tome I, partie III, p. 650.  ↩
  2.  Chaverot, subst. masc. Outil à main composé d’un fer plat et tranchant faisant un angle aigu avec le manche, et servant à retourner la terre. Du verbe chaver. Creuser.
    CNRS et Université de Lorraine, Tlfi, à l’article Chaver ↩
  3.  Raquette, subst. fém. Un des plus anciens pièges à ressort connu. Largement employé dans les provinces de la Champagne, de la Lorraine et de la Bourgogne, il est également désigné sous plusieurs autres noms : rejet, repenelle, rapace, sauterelle, volant, etc.
    Jacques-Joseph Baudrillart, Traité général des eaux et forêts, chasses et pêches, tome I, partie III, p. 615.  ↩
  4.  Caurée, variante de cauré ou caure, patois meusien, subst. fém. Coudrier, noisetier.  ↩
  5.  Rejeau ou Rejaut, patois, variante de rejetoir, subst. masc. Piège composé d’une baguette de bois vert courbée, au bout de laquelle on attache un lacet, et qui, par son ressort, en serre le nœud coulant et enlève l’oiseau.
    Littré, à l’article Rejetoir ↩
  6.  Place à fourneau, loc. nominale. Charbonnière. Pour la fabrication du charbon de bois, emplacement où les bois sont empilés, par lits superposés, sur une aire dressée avec soin et appelée faulde, de façon à former un tas, dit meule ou fourneau, ayant la forme d’une calotte sphérique surélevée.
    Le blog Cistes Curiosus, à l’article Métiers forestiers d’autrefois ↩
  7.  Prune de Monsieur, loc. nominale. Variété de prune utilisée pour la production du pruneau d’Agen.
    L’histoire veut qu’elle prenne son appellation du titre de « Monsieur », porté par Gaston de France, duc d’Orléans, frère puîné de Louis XIII, qui manifestait pour ce fruit une estime sans modération.  ↩

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