IV. Le cerf-volant

Depuis longtemps ma grand’mère me promettait un cerf-volant, un beau grand cerf-volant, qu’elle devait, non pas acheter tout fait, mais confectionner elle-même à mon intention.

Jadis, à l’époque où elle était petite fillette et habitait Paris, elle n’avait pas connu de plus vive joie que d’accompagner ses frères, lorsqu’ils allaient lancer leur cerf-volant sur les hauteurs de l’ancien Montmartre ; de déguerpir avec eux en cachette, bravant les défenses expresses et les sévères réprimandes paternelles, et il lui était resté de ces escapades le plus persistant et le plus délicieux souvenir.

Sur la fabrication même des cerfs-volants, les meilleures proportions à attribuer à leurs divers éléments, elle avait conservé, paraît-il, des données expérimentales infaillibles ; et c’était autant pour elle que pour moi peut-être, afin de retrouver l’occasion de mettre en pratique son savoir, d’essayer de faire revivre ses anciennes et poignantes impressions, que mon excellente grand’mère se rendit à mes instances, un jeudi de printemps, et entreprit la construction du jouet tant désiré.

Mon camarade René Digeaux était venu me voir cet après-midi-là, et il assistait comme moi à l’opération, en attendait l’achèvement avec la même curiosité, la même fièvre que moi.

Ma grand’mère avait commencé par choisir dans les noisetiers de notre verger deux surgeons de la grosseur du doigt. Elle prit la plus longue de ces baguettes, qui atteignait environ 1 m. 20 et devait former l’épine du cerf-volant, et assujettit à l’extrémité supérieure le milieu de l’autre baguette, qu’elle courba ensuite et transforma en arc, au moyen d’une ficelle. Puis, avec cette même ficelle, elle relia les deux extrémités de cet arc, à la partie inférieure de l’épine, de manière à former un triangle, et obtint ainsi le châssis ou la carcasse du cerf-volant. Sur cette ossature, qu’il s’agissait maintenant d’habiller et d’agrémenter, elle colla de vieux journaux, puis elle recouvrit ces journaux de belles feuilles de papier blanc, sur lesquelles elle s’appliqua à disposer avec art des arabesques d’or, des guirlandes de fleurs et des rinceaux de feuillage, découpés dans des rouleaux de papier de tenture.

Elle s’occupa ensuite de la queue — une longue queue, qu’elle termina par une houpette de papier rose et frisé, semblable à de la frange.

Enfin elle suspendit aux deux extrémités de l’arc, de chaque côté du cerf-volant, deux houpettes de même couleur et de même genre que la précédente, mais plus grosses.

« Ça, ce sont les oreilles, mes enfants ! Il n’y a plus à présent qu’à le laisser sécher, et je crois que vous serez contents de moi ! Oui, vous aurez un cerf-volant de belle taille et solide, capable de braver vents et tempêtes ! »

Ah ! elle s’y entendait, ma grand’mère, et, au bout de soixante ans, n’avait rien oublié des leçons de ses frères !

Malgré l’ardent désir que nous avions de mettre à l’épreuve le jour même notre nouveau jouet, d’emporter ce magnifique cerf-volant sur la route de Combles, et de le voir planer bien haut dans les airs, il nous fallut renoncer à cette séduisante partie ; il était trop tard, plus de six heures du soir, quand il fut à peu près sec et put être manié sans péril.

Cependant nous grillions d’envie de « l’essayer ».

« Si nous allions dans le jardin, dis, grand’mère ? »

Grand’mère, qui brûlait sans doute de la même impatience, acquiesça à ma demande.

« Seulement il faudra faire bien attention aux arbres, ajouta-t-elle, que la queue ne s’y accroche pas !

— En courant dans la grande allée du milieu, qui n’est bordée que de groseilliers et de petites quenouilles, nous ne risquons rien, répliquai-je, le cerf-volant s’enlèvera facilement au-dessus….

— Eh bien, allons ! »

Le jardin qui attenait à notre maison et était contigu et parallèle à d’autres jardins de même longueur, aboutissait à une terrasse ornée d’un large banc de pierre.

Ayant à cœur de présider elle-même au lancement de son œuvre, ma grand’mère monta sur ce banc et tint le cerf-volant au-dessus de sa tête, aussi haut que possible, tandis que René Digeaux, le peloton de ficelle en main, s’apprêtait à courir de toute sa vitesse.

« Une ! Deux ! Trois ! »

Digeaux partit à fond de train et le cerf-volant s’enleva superbement. C’était plaisir de le voir fendre les airs, se balancer avec une grâce majestueuse, et monter, monter….

« Ah ! bravo, grand’mère, bravo ! »

Tout à coup, et quoique Digeaux continuât de galoper droit devant lui sans broncher et à perdre haleine, le cerf-volant fit un écart, décrivit brusquement une courbe sur la droite et alla piquer une tête dans la fenêtre d’un de nos voisins, M. Pinglebert.

Pour bien comprendre l’émotion, l’angoisse et le désespoir qui saisirent ma grand’mère à la vue de ce désastre, il faut savoir que M. Pinglebert, receveur d’octroi retraité, passait pour l’homme le plus difficultueux et le plus tracassier, le plus sournois et le plus vindicatif qu’on pût trouver, et était la terreur de tout le quartier, de toute la ville. La pauvre Mme Huguet, qui, sans le connaître, puisqu’il arrivait à Popey, lui avait loué à bail le premier étage de sa maison, en s’en réservant le rez-de-chaussée, avait dû déménager six mois après, pour échapper à toutes les contestations et persécutions qu’il lui suscitait, dont il l’accablait. Elle avait chargé son notaire de la surveillance de ses intérêts, et, de guerre lasse, elle était partie, s’était réfugiée auprès de ses enfants, à Nancy.

« Ah ! le vilain homme ! le vilain homme ! Vous n’avez pas idée ! s’en allait-elle clamant et gémissant chez tous ses voisins, fournisseurs et connaissances. Non, on ne s’imaginerait jamais…. Ainsi croiriez-vous que l’autre nuit, à onze heures, il s’est mis à faire de la menuiserie juste au-dessus de ma tête, à cogner à tour de bras sur le plancher ? J’étais dans mon premier somme, et vous pensez quel réveil ! Hier, autre histoire : il s’amuse à faire aboyer son chien jusqu’à trois heures du matin, uniquement pour m’empêcher de dormir. Mon bel angora, mon pauvre Frisquet, je suis certaine que c’est lui qui me l’a tué. Il s’était déjà plaint que Frisquet effarouchait ses oiseaux, et c’est pour se débarrasser de lui…. Oui, j’en suis certaine ! Ah ! quel homme ! Si j’ai le malheur de poser n’importe quoi sur une marche de son escalier, ma boîte au lait, par exemple, il ne manque jamais de lancer un coup de pied dedans, et il m’adresse des insolences, par-dessus le marché ! « Eh ! madame, je suis chez moi ici, je vous paye mon terme, je suppose ! Faites-moi donc le plaisir de rester chez vous et de ne pas anticiper sur ce qui m’appartient ! » Dimanche dernier, en revenant de la grand’messe, par cette pluie battante, n’ai-je pas trouvé ma cuisine et ma salle à manger envahies par tous les chiens du quartier, une douzaine de roquets tout crottés, dégoûtants, dans un état !… Et il m’a répliqué que c’était de ma faute encore, que si j’avais le soin, quand je m’en vais, de fermer la porte de la rue, ça ne serait pas arrivé, que je m’obstinais à ne jamais fermer cette porte ! Avant-hier j’ai failli me tuer en descendant à la cave : je me suis embarrassé les pieds dans un torchon qui se trouvait sur les marches, — qu’il avait placé là tout exprès, par méchanceté…. Il ne sait qu’inventer, vous dis-je ! Il me rendra folle ! »

Plus que personne, ma grand’mère était au courant de toutes ces scènes et avait ouï ces doléances : dès le début et jusqu’à la fin des hostilités, en sa double qualité de vieille amie et de voisine immédiate, elle avait été la plus intime confidente de Mme Huguet.

Aussi, jugez de son trouble et de son effroi, lorsque, au fracas produit par le malencontreux cerf-volant, M. Pinglebert, bizarrement accoutré d’une robe de chambre en molleton gris et d’un ample chapeau de paille tout cabossé, apparut dans l’embrasure de la fenêtre, sur le théâtre même de l’accident.

Elle était plus grave que nous ne le supposions, cette catastrophe. Non seulement notre cerf-volant avait brisé trois carreaux, mais encore il avait fait choir une cage où s’ébattaient plusieurs couples de serins et de chardonnerets. Et M. Pinglebert était, ne l’oublions pas, un éleveur passionné de canaris, un enthousiaste amateur d’oiseaux.

« Eh bien ?… Vous faites de jolis coups, garnements ! s’écria-t-il. Et vous, madame, vous ne pouviez donc pas mieux les surveiller, ces polissons-là ? C’est vous qui êtes responsable du dégât ! La cage de mes couveuses, justement ! Oh ! ! ! Vous me payerez cela, madame, et cher ! Oui, je vous apprendrai….

— Rentrons, rentrons, mes enfants ! » murmura ma grand’mère en nous entraînant vers la maison.

Nous ne tardâmes pas, en effet, à recevoir des nouvelles de notre terrible voisin. Après avoir adressé une plainte au commissaire de police et fait constater par huissier le dommage à lui causé, il assigna ma grand’mère devant le tribunal, en demandant qu’elle fut condamnée à lui payer cinq cents francs d’indemnité.

Le jugement ne lui accorda que vingt-cinq francs.

Furieux, il interjeta appel, et, durant cinq mois, ma pauvre grand’mère, qui n’avait jamais eu le moindre démêlé avec dame Justice et ne savait pour ainsi dire ce que c’étaient qu’avocats et avoués, ne quitta le cabinet de maître Grandjean que pour courir à l’étude de maître Henrion, ne cessa de « faire la navette » entre eux deux.

Il nous était, en outre, impossible de mettre le pied dans le jardin, sans voir notre bourreau apparaître à sa croisée, nous reprocher le bris de ses vitres et la perte de ses volatiles et nous menacer de ses foudres.

« Oui, vous me le payerez ! Vous me le payerez ! »

Bien mieux, au lendemain d’une nuit d’orage, nous trouvâmes toutes les quenouilles et les arbustes qui garnissaient les plates-bandes de notre potager cassés net à ras du sol, tous, sans exception.

Ah ! il ne faisait pas bon d’avoir M. Pinglebert pour ennemi, et Mme Huguet avait eu bien raison de lui abandonner la place ! Par malheur, c’était à nous que ce méchant maniaque en voulait maintenant, c’était ma grand’mère qu’il avait prise pour victime.

Notre vie, jusqu’alors si paisible et si quiète, était toute troublée. Ma tante Toto ainsi que ma grand’mère n’en dormaient plus, et je ne sais combien ce procès, avec ses appels, remises, défauts, atermoiements et prolongations de toute sorte, aurait duré, si notre impitoyable adversaire n’avait dû, bien malgré lui, certes, déserter la partie.

Un matin, la boulangère qui lui montait son pain le trouva étendu sans mouvement sur le palier de son étage, près d’une grande volière qu’il avait installée là. Il était mort de la rupture d’un anévrisme.

Quant au fameux cerf-volant, cause du litige et source de tout le mal, nous ne l’avons jamais revu : M. Pinglebert s’en était emparé dès le principe, sur le coup, et l’avait gardé comme pièce de conviction.


Albert Cim, Entre camarades. Paris : Librairie Hachette et Cie, 1895 ; 1 vol. (269 p.), in-16 ; illustré de 36 vignettes dessinées par E. de Bergerin.
Texte retranscrit d’après le fac-similé numérique d’Internet Archive, chapitre IV (pp. 87-96).

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