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Chapitre XII. Le fils du tisserand

« Surtout ne va pas vagabonder dans la rue, tu entends ? »

Oui, je l’entends encore retentir, cette impérieuse recommandation. Et cependant combien d’années se sont écoulées depuis ce temps !

C’étaient les soirs d’été surtout, lorsque je venais de terminer mes devoirs et que je m’apprêtais à m’esquiver de la chambre, que ma grand’mère ou ma tante Toto, voire toutes les deux ensemble, m’adressaient ce formel avertissement.

« Tu as bien assez de place à la maison et au jardin pour n’avoir pas besoin d’aller jouer dehors avec tous les polissons du quartier ! »

Certes non, ce n’était pas la place qui me manquait dans notre vieille maison, avec son grand corridor, son immense foulerie ou remise, sa chambre à four[1], ses trois greniers, ses petites cours intérieures, son long jardin en terrasses. Que de coins et de recoins dans tout cela, propices pour jouer à cache-cache ! Et je ne m’en privais pas, je me passais fort bien de la société des gamins de la rue, lorsque j’avais des camarades avec moi. Mais notre demeure étant située à l’extrémité et au sommet de la ville, dans des parages peu fréquentés, ce n’était guère que les jeudis ou les dimanches, l’après-midi, que je pouvais espérer la visite de quelques-uns de mes condisciples du lycée.

Il y avait bien nos voisins de droite, les Marson et leurs trois fils, dont je vous ai parlé ; mais, entre les deux aînés et moi, il existait une telle différence d’âge que je ne comptais nullement pour eux ; et le dernier, le bon Tony lui-même, ne se gênait pas pour me faire sentir de temps à autre qu’il avait deux ans de plus que moi, et que je n’étais pas à sa hauteur, pas digne de lui.

En sorte que, souvent, mes devoirs dépêchés vaille que vaille, mes leçons tant bien que mal apprises, je me trouvais réduit à moi seul, — et ce n’était pas assez.

Alors, tout doucement, j’entr’ouvrais la porte du corridor, je me glissais le long du trottoir, sous nos deux fenêtres du rez-de-chaussée, en baissant le dos tant que je pouvais pour ne pas être aperçu de l’intérieur ; puis je prenais mon élan et courais jusqu’à l’extrémité de la rue, où s’étendait cette esplanade désignée sous le nom de pâquis[2], et plantée d’ormes séculaires et de tilleuls superbes.

Là, j’étais toujours sûr de rencontrer quelque bande de galopins, la tignasse embroussaillée, nu-pieds, en haillons et pan­nets[3] au vent, en train de copiter[4] les bornes voisines du parapet, de jouer au saut de mouton, au quénée[5] ou à dialoupe, loupe, loupe !

L’accueil que je recevais était fort peu encourageant d’ordinaire, et vraiment il fallait que la solitude me pesât lourd et que j’eusse la bosse de l’« adhésivité » bien prononcée pour m’exposer à de tels affronts.

Avec ma blouse d’orléans grise serrée par un ceinturon à boucle du « lycée impérial », mon col de chemise amidonné et bien blanc, ma cravate, dont le nœud correct et coquet décelait la méticuleuse sollicitude et l’élégante habileté d’une main féminine, j’étais, au milieu de ces petits guenilleux, comme un oiseau d’un autre plumage. Les jeux cessaient à mon approche, on me regardait de travers, en dessous ; les plus grands se prenaient à murmurer des phrases que je n’entendais pas distinctement, mais que je devinais très bien.

« Qu’est-c’ qu’i nous veut, ç’ui-là ? Qu’est-c’ qu’i vient faire avec nous ? I n’peut donc pas rester avec ses pareils ? »

Tout à fait, vous dis-je, comme des friquets à l’entour d’un chardonneret, d’un rouge-gorge ou d’un bouvreuil.

Parfois même, surtout si je paraissais me troubler, avoir peur, si je faisais mine de me retirer, ils se mettaient à me huer tous en chœur et à me poursuivre de cette apostrophe locale : « O lequel ! ô lequel ! »

Une chose me faisait enrager entre toutes, le surnom dont ils m’avaient baptisé. Sachant que la maison où j’habitais était occupée par Mme Curel — ma grand’mère, — ils en concluaient que je devais me nommer aussi Curel, et, par assonance, de Curel ils avaient fait écureuil ; ils ne m’appelaient jamais que l’Écureuil, le petit Écureuil.

Oh ! ce que ce sobriquet me causait de honte, m’irritait et m’horripilait ! Ce qu’il me faisait souffrir, lorsque je l’entendais crier, hurler à tue-tête par tous ces garnements !

L’un d’eux surtout, le plus âgé de la séquelle, un nommé Collongin, je me souviens, déployait un acharnement sans pareil. Du plus loin qu’il m’apercevait :

« Eh ! l’Écureuil ! l’Écureuil ! le petit Écureuil ! Oh ! eh ! là-bas ! l’Écureuil ! »

Si je l’avais tenu ! Si j’avais été le plus fort ! Je t’en aurais donné, moi, de l’Écureuil !

Eh bien, en dépit de tous ces outrages, de toutes ces humiliations et avanies, malgré les incessantes et expresses inhibitions de ma grand’mère et de ma tante, je ne me lassais pas, dès que l’une et l’autre avaient le dos tourné et que je pouvais gagner la porte, d’aller jouer, « vagabonder » avec les gamins du quartier.

C’est ainsi que je fis la connaissance d’Étienne Varlot, fils d’un tisserand de notre rue du Tribel.

Étienne n’était pas, lui, mal peigné, déguenillé ou débraillé ; il avait de bonnes joues fraîches et de longs cheveux blonds bouclés, comme un petit Jésus ; il était chaussé de patins[6] en lisière et de sabots noirs imitant le cuir et luisants de propreté ; sa blouse de cotonnade bleue n’avait ni tache, ni accroc, et le fond de son pantalon ne laissait pas traîtreusement saillir le coin de sa chemise. Étienne Varlot n’avait pas non plus l’air effronté et gouailleur des vauriens du pâquis ; ce n’est pas lui qui aurait jamais eu l’audace et la cruauté de me traiter d’Écureuil ; il était doux, timide, silencieux, sauvage même, toujours prêt à rougir…. Et je crois bien qu’à raison même de cette timidité et de cette apparente faiblesse, il était, comme moi, victime des rodomontades et persécutions de maître Collongin. J’ignore, par exemple, de quel quadrupède de la création on avait dérobé le nom pour le lui appliquer.

C’est sans doute cette communauté d’infortunes qui nous rapprocha ; j’attirai bientôt Étienne chez nous, en cachette, et l’emmenai jouer avec moi dans notre remise ou notre jardin.

J’étais gourmand de fruits verts, dans ce temps-là, et, en dépit des admonestations de ma pauvre grand’mère, je m’obstinais à épargner au soleil la peine de mûrir et dorer quantité de nos pommes et de nos abricots, de nos reines-claudes et de nos pêches. Quels festins ! Quelle chair ferme, acide et savoureuse ! Comme ça croquait bien sous la dent !

Les grosses groseilles surtout, les groseilles à maquereau, étaient mon régal de prédilection. Je me souviens de deux de ces groseilliers, deux arbustes épais, feuillus, tout hérissés d’épines, qui se trouvaient dans un angle de notre verger, près du mur de notre voisin de gauche, M. de Boinville. Je m’accroupissais derrière l’une ou l’autre de ces touffes de verdure, et, certain de n’être pas aperçu, je m’en donnais à cœur joie, je n’en finissais plus de picorer, de pigous­ser[7], selon le mot de chez nous, ces succulentes groseilles vertes.

Un jour, je conduisis Étienne Varlot jusque dans ce coin et le conviai à m’imiter.

« Goûte-les donc ! Ne te gêne pas ! Elles sont si bonnes, bien croquantes, juste à point ! »

Et comme il ne bougeait pas et avait l’air tout honteux, embarrassé :

« N’aie pas peur ! Régale-toi à ton aise. C’est à moi, ces deux groseilliers…. C’est mon jardin particulier, ici…. Et puis il n’y a personne, on ne peut pas nous voir…. »

Mais il faut croire qu’il ne partageait pas mon enthousiasme pour les groseilles vertes — ou, plus vraisemblablement, qu’il n’avait pas confiance en mes pronostics et dans ma fière déclaration de possession — car il se borna à secouer lentement la tête en signe de refus.

« Oh ! que t’es bête ! Dépêche-toi donc !

— Ta maman ne serait pas contente…. Tu ne lui as pas demandé la permission…, murmura-t-il.

— Mais puisque je te dis que ces groseilliers m’appartiennent, là ! que c’est à moi, que je suis libre d’en faire ce que je veux !

— Et de vous rendre malade aussi, n’est-ce pas, monsieur ? continua une voix qu’on s’efforçait de grossir et de faire paraître grondeuse et sévère. Oh ! le vilain enfant ! Désobéissant, menteur, gourmand, tous les défauts ! Le bon Dieu te punira, va, sois tranquille ! Tu verras plus tard ! Tu en auras, du fil à retordre ! »

Ma pauvre grand’mère ! C’était là une de ses locutions favorites, sa menace habituelle, l’inévitable prédiction en pareil cas.

« Oui, tu en auras, du fil à retordre ! Et toi, mon petit ami,… ah ! c’est le petit Varlot,… tu es un bon petit garçon, toi, poursuivit-elle. Tu es raisonnable ! A la bonne heure ! Tu as fort bien répondu à ce mauvais sujet. Je t’ai entendu : j’étais derrière vous. Je le dirai à ton papa, quand je le verrai passer ; je lui ferai compliment de toi. »

En toute autre circonstance, ma grand’mère, qui n’aimait pas que j’introduisisse dans la maison des enfants racolés dans la rue, eût sans doute fait grise mine à Étienne. Mais, à dater de ce jour, elle conçut pour lui une haute estime, et les portes du logis lui furent ouvertes à deux battants.

« Prends modèle sur lui, me répétait-elle souvent. Vois comme il est modeste, doux, réservé ! »

Ce fut bien pis lorsqu’elle le vit revenir, un soir d’août, en compagnie de son père, tous deux chargés de brassées de couronnes et de piles de livres.

« Comment, monsieur Varlot, c’est à votre fils, tout cela ?

— Oui, madame, oui,… neuf premiers prix,… bégaya le père Varlot, haletant de joie encore plus que de fatigue, tout glorieux et radieux. Neuf !… Tous les prix de sa classe…. Une rafle, madame ! M. le maire l’a embrassé et lui a recommandé de venir le trouver demain à la mairerie.

— Tu vois, hein ? tu vois ! » s’exclama ma grand’mère, comme pour me dire : « Quelle différence avec toi, mon garçon ! Ce ne sont pas tes lauriers qui nous embarrassent, nous, et ce n’est jamais toi que M. le maire honorera d’une accolade et d’une invitation ! »

Le père Varlot avait d’autant plus raison d’être fier de son Étienne, son unique enfant, que, sa femme étant morte lors de la naissance de ce fils, il avait été seul à prendre soin de lui et à le diriger. Il habitait presque en face de chez nous, au fond d’un jardinet où s’élevait une chétive maison à un étage, louée à divers ouvriers. Il occupait une chambre du rez-de-chaussée, et au-dessous de cette pièce se trouvait la cave ou boutique, dans laquelle il se tenait seize heures par jour, devant son métier, assis et sautillant sur l’étroite planche qui lui servait de banc, agitant bras et jambes sans discontinuer pour faire courir la navette. Quel vacarme quand on pénétrait là dedans ! Tout en manœuvrant tirettes et pédales, il chantait de sa belle voix grave, pleine et sonore, des romances de son jeune temps.

D’où viens-tu, beau nuage
Emporté par le vent ?
Viens-tu de cette plage
Que je pleure souvent ?
.    .    .    .    .    .    .    .
.    .    .    .    .    .    .    .

Hirondelle gentille,
Voltigeant à la grille
Du cachot noir !
.    .    .    .    .    .    .    .
.    .    .    .    .    .    .    .

Sur le grand mât d’une corvette
Un petit mousse noir chantait….
.     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .
.     .     .     .     .     .     .     .     .     .     .

Que Dieu favorise
Ma noble entreprise,
Je vais à Venise….
.    .    .    .    .    .    .    .
.    .    .    .    .    .    .    .

Les dimanches, ainsi que les jours où il avait terminé et reporté sa chaîne[8], ou bien encore quand la besogne manquait, le père Varlot s’en allait fagoter dans les bois de Combles ou pêcher à la ligne dans la rivière ou le canal. Je le vois encore revenir avec sa longue gaule sur l’épaule, et, à la main, son pot de camp de fer-blanc, où surnageaient les vérons, goujons et perchettes qu’il avait attrapés.

Il marchait le dos un peu voûté, et, avec sa barbe grise, ses cheveux tout blancs et clairsemés, ses joues ridées, avait l’aspect d’un vieillard septuagénaire. De là cette familière et patriarcale épithète qu’on accolait d’habitude à son nom. La vérité est que le père Varlot n’avait pas plus de cinquante ans à cette époque.

Toute sa tendresse, son dévouement, ses espérances, sa vie entière s’était comme concentrée sur Étienne. Il s’était appliqué à faire de lui un écolier docile, zélé et laborieux, un élève d’élite. Bien que sachant à peine lire, il ne le laissait jamais partir pour la classe sans l’avoir interrogé sur ses leçons, sans s’être assuré aussi qu’aucun bouton ne manquait à sa chemise, à sa blouse ni à son pantalon, que ses petits sabots étaient dûment nettoyés et astiqués, en un mot que son « gamin », ainsi qu’il avait coutume de l’appeler, était propre et luisant comme un sou neuf. Lui-même faisait sa lessive, reprisait les chaussettes de M. Étienne, rapiéçait blouses et culottes.

Le lendemain donc de la distribution des prix, Étienne Varlot se rendit à la convocation de M. le maire, M. Sainsère, qui lui demanda s’il voulait entrer au lycée après les vacances, et lui annonça qu’une bourse lui serait sûrement attribuée.

Tout gauche et timoré qu’il était, Étienne eut le courage de refuser.

« Mais pourquoi donc, mon petit ami ?… Voyons, parle !

— C’est que… il est temps que mon papa se repose et que je gagne ma vie.

— Ah ! » s’écria M. Sainsère d’un ton qui signifiait : « En effet, tu as raison, je n’avais pas songé à cela ! »

« Et que veux-tu faire pour gagner ta vie ? reprit-il. As-tu choisi un état ?

— Oui, monsieur…. Je désirerais être teneur de livres[9] dans une fabrique.

— Eh bien, je m’occuperai de toi. Ne t’inquiète pas ! Tu seras casé selon tes souhaits avant l’hiver. »

Mais quand le père Varlot apprit ce qui s’était passé, la mirifique proposition faite à son fils et le refus de celui-ci, il commença par traiter son « gamin » de petit imbécile et aussi de petit malappris, de petit insolent : « Aller dire que son père ne peut plus travailler, n’est plus bon à rien !… Une ganache, quoi !… A-t-on jamais vu ?… Tu mériterais que je te tire les oreilles ! Galopin, va ! Si je ne me retenais !… » Puis il enfila son antique redingote à grandes basques, à col rigide et monumental, coiffa son tromblon à longs poils tout hérissés et ébouriffés, marbrés de cassures et rougis de vétusté, s’équipa comme les jours de fête carillonnée ou les jours d’enterrement, et courut chez M. Sainsère, pour lui attester et démontrer qu’il avait encore bon pied, bon œil, et rattraper ce que le « moutard » avait dit.

Voilà comment, à la rentrée suivante, je me trouvai avoir pour condisciple au lycée mon petit voisin Étienne Varlot. Mais il ne resta pas longtemps dans ma classe : grâce à l’obligeance de M. l’abbé Remillon, le vicaire de notre paroisse, qui voulait bien lui donner chaque matin une leçon particulière et lui avait enseigné les éléments du latin et du grec, grâce surtout à sa studieuse persévérance, à son opiniâtre énergie, il passa en cinquième au 1er janvier, et nous nous trouvâmes ainsi séparés dans nos études.

Nous n’en demeurâmes pas moins en relations fréquentes et des plus amicales. En nous rendant au lycée et en revenant, nous faisions souvent route ensemble ; nous causions de nos leçons, de nos devoirs, de nos lectures, de nos rêves d’avenir surtout. Étienne, à présent, ne pensait plus à se faire comptable chez quelque industriel ; il caressait le projet d’entrer à Saint-Cyr et de porter l’épaulette.

Quel beau jour pour le père Varlot, la première fois que son « gamin » revint dans sa ville natale avec le pantalon garance à bande bleue, la tunique à grenades et le casoar ! Il était allé, ainsi que plusieurs d’entre nous, ex-condisciples d’Étienne, l’attendre à la gare, et il fallait voir quelles étreintes, quels baisers, avec quelle tendresse et quelle fierté il passa son bras sous celui de son fils et le ramena triomphalement, à travers les rues les plus fréquentées, jusqu’à sa chétive demeure de notre Ville-Haute !

Ce fut bien pis encore quand — l’année qui précéda la guerre — Étienne, sorti de Saint-Cyr, eut endossé l’uniforme de sous-lieutenant. Comme il se plaisait à se promener avec lui, comme il aimait à l’exhiber, son fils, à le faire admirer ! Pauvre brave père Varlot !

Le régiment auquel Étienne appartenait était compris dans le corps d’armée du général Frossard, et fut un des premiers qui engagèrent la lutte. Fait prisonnier le 6 août, à Forbach, le jeune sous-lieutenant fut dirigé sur la Silésie ; mais, durant le trajet, il réussit à s’échapper, gagna l’Autriche, puis la Suisse et rentra en France.

Son dessein était de mettre à profit ses connaissances topographiques de la région de l’Est, de sa contrée natale notamment, et d’organiser une compagnie de francs-tireurs, qui auraient spécialement pour mission d’entraver les communications de nos envahisseurs. Il estimait qu’il coopérerait ainsi plus activement, plus efficacement à la défense de la patrie que s’il eût simplement repris sa place dans l’armée régulière.

Les administrateurs civils et les chefs militaires auxquels il s’empressa de soumettre son plan lui donnèrent pleine approbation, et, en moins de trois semaines, Étienne Varlot rassembla et équipa une soixantaine de combattants originaires comme lui du Barrois, principalement — puisque la plupart des hommes faits et valides étaient sous les drapeaux — des adolescents de dix-sept ou dix-huit ans et des sexagénaires encore verts. Comme centre d’action ou quartier général, il choisit le vaste plateau boisé qui sépare la vallée de l’Ornain de celle de la Saulx, domine Popey et surplombe, en se dirigeant vers Ligny, les villages de Savonnières, de Longeville, Tannois, Tronville, Velaines.

Les embarras sans nombre que cette petite troupe de gens du pays, chasseurs enragés et tireurs impeccables pour la plupart, et tous familiers avec les plus étroites sentes et voïottes[10], les grip­pelots[11] les plus abrupts de ce coin de Lorraine, causa aux armées prussiennes, le mal qu’elle leur fit, nos vainqueurs ne l’ont pas oublié. Toujours prêts, comme le moucheron de la fable, à les poursuivre, les harceler, les époinçonner de mille et mille manières, toujours aux aguets et toujours insaisissables — tantôt coupant les fils télégraphiques, tantôt faisant sauter un pont ou dérailler un train, — les francs-tireurs de Popey, les soldats d’Étienne Varlot, ont été la terreur des Allemands campés en Lorraine.

« Vous savez le sort qui vous attend si vous vous laissez prendre, mes amis ? leur disait-il. Vous n’êtes pas reconnus comme belligérants… Fusillés sans pitié ! Ne l’oubliez pas et agissez en conséquence ! Ne vous rendez jamais ! Jamais de grâce ni pour vous, ni pour eux non plus…. On n’est pas à la guerre pour se faire des politesses ni des mamours ! »

Ces soixante braves immobilisèrent à eux seuls autant de milliers d’hommes qu’une place forte.

C’est à cause d’eux que les Allemands, ne sachant à qui s’en prendre, incendièrent, un des derniers jours de septembre 1871, la ferme de Riéval, sur la route de Ligny à Void, vengeance qu’Étienne leur revalut et leur fit payer cher, pas plus tard que le lendemain dans la nuit. Il rompit la digue du canal de la Marne au Rhin dans deux biefs consécutifs, voisins de Popey, et submergea les baraquements ennemis.

« Vous nous donnez du feu : je vous envoie de l’eau en échange ! »

Cette représaille fut un des derniers exploits de l’intrépide partisan. Étant allé, en compagnie d’un de ses hommes — le petit Gustave Davigney, un enfant de seize ans, fils unique d’une blanchisseuse du faubourg de Marbot, — chercher des munitions qui lui étaient secrètement expédiées jusqu’à Stainville, à proximité des grands bois, il n’eut pas le temps de regagner son campement, et, afin de se dérober aux uhlans qui battaient l’estrade, il dut se réfugier dans une ferme abandonnée, à la Grangette. Aidé de son jeune acolyte, il se hâta de dételer le cheval et de décharger la voiture, de cacher ses caisses de cartouches, qui, avant de devenir leur sauvegarde et leur salut, pouvaient les trahir et provoquer leur arrêt de mort. Un obscur et étroit cellier, creusé sous la cuisine et où l’on n’accédait presque qu’en rampant, lui parut l’endroit le plus sûr pour effectuer ce dépôt. Puis les deux hommes montèrent dans le sineau ou fenil[12], et, à travers les fentes d’un volet, observèrent les mouvements de leurs ennemis.

Une vingtaine de uhlans se dirigeaient vers la Grangette. Pendant que la moitié de la troupe s’arrêtait devant la façade et la considérait attentivement, curieusement, du seuil jusqu’aux gerbières, comme si ces regards, ainsi que ceux du lynx, eussent pu transpercer les murs, l’autre moitié, divisée elle-même en deux escouades, l’une prenant à droite et l’autre virant à gauche, faisait à petits pas et prudemment le tour de la ferme. Cet examen terminé, les uhlans se décidèrent à pénétrer dans la cour intérieure, puis dans la première salle, la cuisine, qui ouvrait de plain-pied sur la cour. Bientôt le bruit des verres se fit entendre, des rires et des éclats de voix résonnèrent : on n’avait pas tardé à découvrir quelque feuil­lette[13] de vin sans doute ou quelques bouteilles de kirsch ou d’eau-de-vie de marc.

« Descendons, voilà le moment, dit Étienne à son compagnon. Tu sortiras par derrière, tu gagneras vite la forêt…. Je te rejoindrai dans une seconde…. Auparavant je tiens à jouer un tour à ces mâtins-là,… à leur faire un peu de musique pour les accompagner, puisqu’ils chantent si bien !

— Inutile alors que je parte avant vous, répliqua Davigney ; nous filerons ensemble….

— Non, non, sauve-toi ! Je ne te veux pas ! »

Force fut à Gustave Davigney de s’éloigner.

Comme il atteignait l’orée des bois, une formidable détonation retentit derrière lui, en même temps que ce cri lancé à pleins poumons : « Vive la France ! »

Surpris, englobé par l’explosion qu’il venait de déterminer, le chef des francs-tireurs de Popey n’avait pu, comme il l’espérait, rejoindre son aide, et gisait enseveli sous les décombres de la Grangette, avec le détachement de uhlans tout entier.

Si le hasard vous conduit jamais dans le cimetière de Popey, arrêtez-vous devant le rustique et martial monument érigé « A la mémoire des enfants de Popey-sur-Ornain, morts pour la défense de la Patrie, 1870-1871 » : en tête d’une des colonnes de cette nombreuse et glorieuse liste, vous lirez le nom de mon ancien petit voisin de la rue du Tribel, du lieutenant Étienne Varlot.

A quelques pas de ce funèbre édicule, une humble croix de bois noir indique la place où repose le père Varlot. Jusque dans sa tombe, le bon vieux tisserand doit être content de son « gamin ».

Fin


Albert Cim, Mes amis et moi. Paris : Librairie Hachette et Cie, 1893 ; 1 vol. (253 p.), in-16 ; illustré de 16 vignettes d’après A. Ferdinandus et Slom.
Texte retranscrit d’après le fac-similé numérique d’Internet Archive, chapitre XII (pp. 229-253).


 Notes
  1.  Chambre à four, loc. nominale. Dépendance ou pièce d’une habitation donnant accès à la gueule du four. Son utilisation, outre la préparation et la cuisson du pain, pouvait s’étendre à toutes les activités nécessitant la chaleur produite par le ou les différents foyers présents : lessives, séchage, entreposage, etc.  ↩
  2.  Le Pâquis (au xixe siècle, promenade du Pâquis), lieu-dit. Bar-le-Duc. Esplanade de la Ville Haute, autrefois plantée d’ormes, dont la destination première, dans la période ducale, était de masquer les ouvrages de défense de la Porte-aux-Bois.
    Au sortir Sud de la rue des Ducs-de-Bar, place aujourd’hui traversée par la rue d’Aulnois, sur le devant du Conseil général de la Meuse.  ↩
  3.  Pannet, subst. masc. Pan de chemise.
    Wiktionnaire, à l’article Pannet ↩
  4.  Copiter, verbe. Du wallon kipiter, ruer. Frapper du pied à plusieurs reprises. Donner des coups de pied successifs et rapprochés.
    Dictionnaire wallon-français, à l’article Kipiter et Charles Grandgagnage, Dictionnaire étymologique de la langue wallone, p. 110.  ↩
  5.  Quénée ou quênê (jeu de), subst. masc. Guiche ou bâtonnet. Du picard, quêne : chêne.
    Henri Adolphe Labourrasse, Glossaire abrégé du patois de la Meuse, notamment de celui des Vouthons, p. 449.

     Le quénée, appelé selon les régions beuille, guillet, guise, guiche, quiné, bille ou schnäbelchen (petit bec), est un jeu de rue, à un contre un ou en équipe, qui consiste à attraper ou à renvoyer à la volée un bâtonnet aux extrémités taillées en pointe, à l’aide d’un bâton plus grand, le quénée.
    Wiktionnaire, à l’article Guillet ↩

  6.  Patin, subst. masc. Chaussons de lisières. Chaussons faits avec des lisières, les deux bordures d’une pièce d’étoffe, tissées parfois dans une autre armure que l’étoffe elle-même, parfois à chaîne doublée.
    CNRS et Université de Lorraine, Tlfi, aux articles Chausson et Lisière ↩
  7.  Pigousser, verbe. De pigoussi, picorer, becqueter, piquer doucement et souvent. Au figuré, exciter, provoquer.
    Mémoires de la société philopathique, p. 256.  ↩
  8.  Chaîne, subst. fém. Terme de tisserand. Les fils tendus sur les deux rouleaux du métier, et entre lesquels passe la trame.
    Littré, à l’article Chaîne ↩
  9.  Teneur de livres, loc. nominale. Celui qui, dans une maison de commerce, est chargé de tenir les livres de comptabilité.
    Wiktionnaire, à l’article Teneur ↩
  10.  Voïotte, variante de vouïotte, vouïatte, subst. fém. Du picard voyette. Diminutif de voie. Sentier.
    Henri Adolphe Labourrasse, Glossaire abrégé du patois de la Meuse, notamment de celui des Vouthons, p. 555.  ↩
  11.  Grippelot, variante de gripot, subst. masc. Petite côte fort escarpée, raidillon, montée courte et rapide.
    Henri Adolphe Labourrasse, Glossaire abrégé du patois de la Meuse, notamment de celui des Vouthons, p. 308.  ↩
  12.  Sineau ou fenil, subst. masc. Lieu où on serre les foins.
    Wiktionnaire, à l’article Fenil ↩
  13.  Feuillette, subst. fém. Unité de mesure française de volume des liquides équivalente, selon les régions, à plus ou moins 120 litres.
    Wikipédia, à l’article Feuillette ↩

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