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II. La famille Hémon

Originaire de Chanteraine-en-Barrois, M. Hémon, qui avait été longtemps chef de rayon dans un des premiers magasins de nouveautés de Paris, avait dû quitter ce poste par suite du mauvais état de santé de Mme Hémon : elle était sujette à des accès de toux et à des crises de fièvre, en proie à une persistante anémie, à une consomption générale, que ne savaient comment combattre les médecins, et l’air de la campagne, l’air odoriférant et vivifiant des bois surtout, leur semblait le premier et le plus indis­pensable des remèdes.

M. Hémon n’avait jamais rompu ses relations avec sa ville natale. Son père, ancien marchand drapier de la rue Entre-Deux-Ponts, sa mère, une accorte petite vieille, s’étaient retirés dans une antique et seigneuriale maison de la place Saint-Pierre, au centre de la partie élevée de la ville, de la calme et silencieuse, dormante et imposante Ville-Haute, et c’était là, chez leurs grands-parents paternels, que les quatre fils Hémon, Octave, Alexis, Daniel et Frédéric, avaient tous passé leur petite enfance. Puis, tour à tour, lorsqu’ils avaient atteint leurs six ou sept ans, on les avait ramenés à Paris et placés à l’institution Lhomond, dans le voisinage du Luxembourg. A présent, les grands-parents étaient morts, « bon papa » le premier, huit mois plus tard la chère « bonne maman » ; tous deux reposaient maintenant au pied du coteau de Maëstricht et de Grimonbois, presque à l’entrée du cimetière communal ; et l’hôtel de la place Saint-Pierre, la vieille demeure familiale, avait, elle aussi, disparu : elle venait d’être démolie pour l’agrandissement de la prison.

Ayant appris que le vaste établissement fondé par les frères Parisot-Dourche à Chanteraine, sur la place Reggio, à l’enseigne A la Parisienne, était en vente, M. Hémon s’empressa de s’aboucher avec les propriétaires et de faire marché avec eux. Tout autour de Chanteraine s’étendent de grands bois : ici, au delà et au-dessus de la Ville-Haute, la belle forêt du Juré ; en face, celle de Maëstricht, et, plus loin, celle de Sainte-Geneviève ; là, plus près, celle de Massonge : où trouver plus de verdure, de plus salu­bres émanations, un air meilleur pour les poitrines délicates et les tempéraments affaiblis ?

Sur le plateau de Massonge, à trois kilomètres de chez lui, M. Hémon acheta un gentil cottage avec jardin et bois, que l’affiche du notaire qualifiait de « propriété d’agrément » ; et, chaque jour, après le déjeuner, Mme Hémon partait pour cette agreste et réconfortante solitude. Tomy, le petit domestique, attelait la jument Grisotte à une élégante voiturette, un léger panier d’osier, où la malade s’installait, accompagnée de sa femme de chambre et quelquefois d’un ou de plusieurs de ses fils. Elle demeurait à Massonge toute l’après-midi, tantôt assise, cousant ou lisant, sous la véranda, qui dominait un gracieux vallon, une longue et étroite prairie, entière­ment enclose de bois ; tantôt errant à menus pas autour du rustique chalet.

M. Hémon, pendant ce temps, vaquait à ses affaires commerciales, examinait ou rédigeait son courrier, surveillait son personnel, composé d’un caissier, M. Dubreuil, d’un commis aux écritures, d’un premier vendeur, un élégant et fringant damoiseau qui avait nom Clodomir Balandart, de deux autres employés préposés à la vente, et de cinq demoiselles de magasin.

Le soir, après son dîner, vers les huit heures, le patron de la Parisienne allait volontiers fumer son cigare et parcourir les journaux dans un café situé presque en face de chez lui, le café des Oiseaux, dont la grande salle était toute garnie de vitrines contenant d’innombrables spécimens ornithologiques naturalisés et montés sur pied, et qui était une des curiosités de Chanteraine. Il retrouvait là d’anciens amis, des camarades d’enfance, qui venaient, comme lui, lire « les gazettes » et se tenir au courant de la politique. C’était, entre autres, M. Adolphe Vauthier, l’archiviste du département, un très brillant causeur, homme de lumineux bon sens aussi, plein de tact et de jugement, très apprécié et très aimé à Chanteraine, dont il était depuis longtemps un des conseillers municipaux, et dont il aurait été certainement le député, s’il n’avait été dépourvu de toute ambition et n’avait préféré sa tranquillité à toute gloire et à toute chose. C’étaient MM. Désiré Verset et Nicéphore Jolliot, les deux érudits et infatigables historiographes de Chanteraine-en-Barrois, toujours en train de discuter et disputer, de se provoquer, se harceler et se chamailler, et qui ne pouvaient se passer l’un de l’autre.

Chaque soir, ces trois personnages avaient de longue main coutume d’aller s’installer à la même table du café des Oiseaux, leur table, à gauche du comptoir où trônait Mlle Léontine, la nièce de M. Remy, le propriétaire de l’établissement. Lecture faite des trois grands journaux parisiens et des deux feuilles locales que recevait le café, MM. Vauthier, Verset et Jolliot entamaient une partie de dominos, qui ne dépassait jamais l’heure du couvre-feu, — car on sonnait encore le couvre-feu à Chanteraine, en ce temps-là, — heure peu tardive et qui ferait sourire de pitié les moins noctambules des bourgeois d’à présent. Nos trois amis, après avoir, le plus souvent tous les trois de concert, souhaité la bonne nuit à Mlle Léontine et à son oncle, prenaient congé d’eux, et, tout en conversant et argumentant, regagnaient, par l’abrupte et rocailleuse côte de l’Horloge, les hauts quartiers de Chanteraine, où tous les trois possédaient leurs pénates.

Il y avait deux mois environ que M. Hémon était établi à Chanteraine en qualité de successeur des frères Parisot-Dourche, six semaines que ses quatre fils, Octave, Alexis, Daniel et Frédéric, étaient entrés au lycée comme externes, quand, un soir qu’il se dirigeait vers le café des Oiseaux, il rencontra M. Vauthier causant avec M. le proviseur Feuilhestre. Il venait de les saluer et continuait sa route, lorsqu’il fut rejoint par ce dernier à l’angle de la place Reggio.

« J’allais précisément vous écrire, monsieur, dit le proviseur. J’ai à vous entretenir de vos fils…

— Auriez-vous à vous plaindre d’eux ? » interrompit M. Hémon, qui tremblait toujours dès qu’on lui parlait de ses enfants, et se demandait tout de suite lequel des quatre était le coupable, et de quel récent délit ou de quel nouveau crime il s’agissait.

« Me plaindre… Pas positivement, répliqua M. Feuilhestre, quoique le dernier, Frédéric…

— Ah ! celui-là, c’est toujours lui ! Un vaurien ! ne put s’empêcher de s’écrier M. Hémon.

— Mais permettez-moi de procéder par ordre, reprit le proviseur, et de commencer par l’aîné, par Octave.

— Eh bien ? fit M. Hémon, tout haletant.

— Il ne travaille pas du tout. Nous l’avons mis en seconde-sciences, comme vous le désiriez, puisqu’il était dans cette classe à Paris, à l’institution Lhomond ; mais il est en retard, très en retard sur tous ses condisciples, et son professeur, M. Mossot, me déclarait ce matin encore qu’il a toutes les peines du monde à suivre les cours. Si seulement il faisait des efforts pour rattraper ses camarades et se mettre au niveau ! Mais non, au contraire ! Il a l’air de se désintéresser…

— Ah ! soupira M. Hémon.

— Il n’a de goût que pour une seule matière, et une matière qui ne compte pas dans les examens, une matière en quelque sorte insignifiante…

— La gymnastique ?

— La gymnastique, oui, monsieur.

— C’est ce qu’on me disait à Paris déjà.

— Notre professeur de gymnase, M. Mayeur, n’a jamais eu un élève aussi fort ; il est étonné lui-même de la vigueur, de l’agilité, de la souplesse, de la hardiesse aussi et surtout, que témoigne votre fils Octave. C’est prodigieux, déclare-t-il. Ainsi Octave franchit d’un bond et autant dire sans effort le canal des Usines, qui a plus de trois mètres de large. Il grimpe aux mâts les plus lisses avec une rapidité… comme un écureuil ! Sur le trapèze, il en remontrerait à tous les acrobates. Mais tout cela, monsieur, n’entre pas en ligne de compte au baccalauréat. Il a dix-sept ans et demi ; il n’a pas de temps à perdre… C’est à l’École de Saint-Cyr que vous le destinez, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur le proviseur. Je voudrais bien qu’il pût se présenter au baccalauréat l’année prochaine, puis l’année suivante à l’École…

— Oh ! cela me paraît… cela me paraît tout à fait impossible, du train dont nous allons. Octave a besoin d’être stimulé, énergiquement stimulé, monsieur Hémon… Et Alexis aussi ! Alexis encore davantage !

— Cela ne me surprend pas, pour celui-là, avoua M. Hémon.

— Il ne témoigne aucun zèle, continua le proviseur, pas même pour la gymnastique, aucun absolument ! C’est le moins éveillé, le moins… »

M. Feuilhestre allait dire : le moins intelligent ; il se reprit :

« … Le moins bien doué de vos quatre fils.

— Oui, j’ai remarqué aussi…

— Il a seize ans, il n’est qu’en troisième, et, pour entrer à l’École navale, selon vos désirs…

— Il faut qu’il se hâte, qu’il s’applique ! Je ne cesse de le lui répéter !

— Il est nonchalant, apathique… Bon petit garçon néanmoins, docile, respectueux, plein d’excellents sentiments, j’en suis sûr.

— Oui, oui, monsieur le proviseur, plein de bonnes intentions ; mais insouciant, paresseux, lourdaud ! Je ne fais que le morigéner à ce sujet. C’est tout le contraire de Frédéric. Ah ! Frédéric, lui !… »

Mais M. Feuilhestre, qui aimait en tout et avant tout l’ordre et la méthode, ne se laissa pas distraire de sa voie, et n’eut garde d’oublier Daniel, qui, par rang d’âge, venait immédiatement après Alexis.

« M. Van Parys, le maître de dessin, est, poursuivit-il, très content de Daniel. Mais cela ne suffit pas. Il en est du dessin à peu près comme de la gymnastique : ce sont des matières secondaires. Daniel a peine, lui aussi, à suivre les cours, et ce n’est pas en cinquième que nous aurions dû le mettre. M. Vautrin, son professeur, dit qu’il est d’une faiblesse extrême en grec, qu’on ne peut parvenir à lui faire apprendre sa grammaire de Burnouf ni ses Racines. Il le punit fréquemment pour cela, lui donne des décades à copier… Si cela continue, nous ne pourrons le faire passer en quatrième l’an prochain : il faudra qu’il redouble sa classe, ce qui est toujours fâcheux, ce qui est dangereux, car c’est entamer l’avenir, c’est perdre une année, et risquer de n’avoir pas assez de temps plus tard pour se présenter à tel ou tel examen où des limites d’âge sont imposées.

— Vous avez grandement raison, monsieur le proviseur.

— Or, Daniel entre dans ses quatorze ans, il est bien en retard déjà, et cette situation ne laisse pas de m’inquiéter pour lui. A quoi le destinez-vous ? Avez-vous quelques projets ?

— J’avais pensé à l’École polytechnique », murmura M. Hémon.

M. le proviseur hocha la tête de l’air le moins rassuré et le moins en­courageant.

« Quant à votre plus jeune fils, à Frédéric, il n’y a qu’un parti à prendre, monsieur, poursuivit M. Feuilhestre, et je me permets de vous dire cela au risque d’être indiscret… Il faudrait nous le confier tout à fait, nous le donner comme pensionnaire. Oui, il est urgent de le mater.

— Hélas !

— Il a besoin d’être tenu de près et d’être tenu ferme, besoin d’une discipline rigoureuse, que la famille ne peut exercer.

— C’est parfaitement vrai, et je vous remercie, monsieur le proviseur, de cette sollicitude…

— Sans cesse, il faut le surveiller, continua M. Feuilhestre. Je n’ai jamais vu d’enfant, je ne dirai pas aussi méchant : le mot serait trop gros, mais plus espiègle, plus malicieux, plus… plus endiablé ! Positivement il a le diable au corps ! Vous ne sauriez vous figurer tout ce qui se passe dans cette petite cervelle, tout ce qui s’y trame et s’y combine. C’est inimaginable, monsieur !

— Hélas ! si, je m’imagine bien…

— Ainsi, tenez, la semaine dernière, j’ai eu le regret de vous adresser un bulletin mentionnant la retenue de jeudi infligée à Frédéric…

— Oui, monsieur le proviseur.

— Eh bien, cette punition lui a été appliquée pour avoir introduit des serpents dans la classe !

— Des serpents ?

— Oui, de ces petits serpents qu’on appelle ici des ninveux, et dont le véritable nom est orvets ou serpents de verre. Ils sont, du reste, tout à fait inoffensifs. Il a suffi que M. Rousselot dise à ses élèves, je ne sais à quel propos, que les reptiles, et particulièrement les serpents, lui causaient la plus vive répugnance, pour qu’il trouvât, à la leçon suivante, dans le torchon servant à essuyer le tableau noir, deux ninveux que Frédéric y avait glissés et enveloppés en arrivant. L’une de ces bêtes s’est même enroulée autour du poignet du pauvre M. Rousselot, au moment où il saisissait le torchon…

— Oh !

— Il s’en est presque trouvé mal. Profiter de l’aveu d’un professeur pour lui jouer un tour semblable, vous avouerez que cela dénote des instincts…

— Je m’en vais corriger ce drôle d’une belle façon, je vous prie de le croire, monsieur le proviseur !

— Ah ! si seulement votre Frédéric avait affaire à M. Vautrin, le professeur de cinquième, qui, lui, est d’une sévérité… On ne badine pas avec lui ! Mais le bon, l’excellent M. Rousselot ! Je lui recommande cependant bien de ne pas craindre de sévir… Au lieu de serpents, quelques jours auparavant, c’étaient des hannetons, une quantité de hannetons que Frédéric avait apportés dans ses poches, et qu’il s’est amusé à lâcher dans la classe. Une autre fois, en s’en allant, n’a-t-il pas enfermé le concierge, le malheureux père Cognard, dans sa loge ? En passant, et sans faire semblant de rien, il a donné un tour de clé… Ce n’est que plus tard que le coupable nous a été dénoncé. Il a comme cela une foule d’idées,… d’idées déplorables ! Encore une fois, monsieur Hémon, il est nécessaire que Frédéric soit étroitement surveillé : voilà pourquoi je vous engage à nous le confier comme interne. Ce serait pour vous, évidemment, un surcroît de dépense ; mais…

— S’il n’y avait que ce motif, interrompit M. Hémon, ce serait fait demain, monsieur le proviseur ; demain, sans différer, je vous livrerais ce garnement. Par malheur, il y a autre chose, il y a un obstacle devant lequel je ne puis rien… Mme Hémon est d’une santé très débile et supporte difficilement toute contrariété. Elle adore cet enfant, qui est notre dernier-né, qui est son Benjamin : le lui enlever, ce serait pour elle une telle peine, un si vif désespoir, que… cela me semble impossible… impossible du moins pour l’instant, monsieur le proviseur. Si je parvenais peu à peu à la décider à cette séparation, que, comme vous,-je reconnais très utile…

— Nécessaire, répéta M. Feuilhestre.

— Je m’empresserais de suivre votre conseil. »

M. Feuilhestre s’inclina, n’ayant rien à ajouter, et M. Hémon, après l’avoir chaleureusement remercié de ces preuves d’intérêt, prit congé de lui. Mais, au lieu d’aller au café des Oiseaux, il rebroussa chemin, rentra à la maison, et tança sur-le-champ et d’importance son fils Frédéric, « le plus terrible des quatre ».


Albert Cim, Les Quatre fils Hémon. Paris : Librairie Hachette et Cie, 1906 ; 1 vol. (292 p.), gr. in-8 ; illustré de 62 gravures dessinées par Édouard Zier.
Texte retranscrit d’après le fac-similé de la BnF, collection Gallica, chapitre II (pp. 13-25).