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XIX. Un brave. — Jours de deuil

Un matin d’octobre, les garçons de magasin de la Parisienne venaient d’enlever les volets de la devanture, et M. Hémon, tout en s’entretenant avec son caissier, le brave père Dubreuil, surveillait, comme de coutume, l’arrivée de son personnel, quand le facteur Vyard fit son entrée.

Il avait un tic, le facteur des postes Vyard ; c’était de décocher, après le salut de rigueur, à toutes les personnes chez qui il se présentait ou qu’il rencontrait, une remarque relative à l’état de l’atmosphère ; et, suivant cet état, — pluie, neige ou soleil, — cette remarque, cette triple exclamation, était respectivement toujours la même : c’était le même mot que le postier Vyard servait, ce jour-là, dans sa tournée, à tous ses clients :

Les jours de pluie, l’invariable formule de Vyard était :

« Bon temps pour les petits pois ! »

Les jours de gel ou de neige :

« Bon temps pour le blé ! »

Et enfin les jours de soleil, les belles et chaudes journées :

« Riche temps pour le raisin ! »

Ce matin-là, il pleuvait à verse, et, quoiqu’on eût encore tout l’hiver à franchir avant de récolter des primeurs, Vyard, après un « Bonjour, m’sieu Hémon et compagnie », ne manqua pas d’ajouter, avec un significatif clappement de langue :

« Bon temps pour les petits pois ! »

Le patron de la Parisienne prit son courrier, et, tout en remontant dans son cabinet, commença le tri de ses lettres au seul examen des enveloppes : lettres commerciales, lettres particulières.

L’une d’elles attira aussitôt son attention : elle portait le timbre de Marhoum (Oran), mais l’écriture de la suscription lui était inconnue.

Il l’ouvrit.

Elle était signée du commandant Parisot, et conçue en ces termes :

« Marhoum, le 2 octobre…

« Monsieur,

« Ne vous effrayez pas au reçu de cette lettre et à l’aspect d’une écriture autre que celle de votre fils.

« Hier, dans un engagement qui a eu lieu non loin d’ici, le sergent-major Hémon a été atteint par trois balles : l’une à la cheville du pied gauche, les deux autres à l’épaule gauche. Aucune de ces blessures ne met ses jours en danger : le médecin m’en donne l’assurance, et il espère qu’après un repos d’un mois le blessé sera debout, en pleine conva­lescence.

« Frappé d’abord à la cheville, et dans l’impossibilité de marcher, le sergent-major Hémon, qui était entouré d’ennemis, a continué de combattre, et, par son exemple et sa parole, de stimuler le courage de nos hommes. Il s’est admirablement comporté dans cette rencontre d’El-Kheider, et y a accompli des prodiges de valeur.

« Voilà, Monsieur, ce que je tiens à vous déclarer en toute sincérité, et ce qui mérite d’atténuer votre chagrin.

« Calmez, je vous en prie, vos inquiétudes : encore une fois les pronostics du médecin sont tout à fait rassurants. J’aurai soin, d’ailleurs, de vous tenir chaque jour, ne fût-ce que par un simple mot, au courant de l’état de votre fils.

« Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes tout dévoués sen­timents.

« Commandant A. Parisot. »

M. Hémon décida sur-le-champ de taire cet accident à sa femme, si facile à émouvoir, si nerveuse et délicate, et d’attendre, pour l’instruire de la situation, d’autres nouvelles, des détails tout à fait rassurants.

Mais Mme Hémon, qui désirait et réclamait par-dessus tout des lettres de « son grand », et ne voyait rien venir, se forgeait d’elle-même des tourments, au point d’exagérer le mal réel qu’on lui cachait. Déjà elle voyait Octave tué dans quelque bataille, ou bien elle se le figurait blessé à mort, abandonné sur le sable, en plein désert.

Son mari s’efforçait de lui faire entendre raison et de lui remonter le moral.

« Comment veux-tu qu’il t’écrive régulièrement chaque semaine, à présent qu’il est en campagne, qu’il vit sous la tente, aujourd’hui ici, demain là ? Tu avoueras qu’il a autre chose à faire que de mettre la main à la plume !

— Mais je ne lui demande pas des pages entières ! Quelques lignes, un mot seulement ! Ce serait si tôt fait !

— S’il est trop fatigué, s’il n’a pas le loisir…

— Non, je n’admets pas… Je ne puis croire qu’il ne lui soit pas survenu quelque chose ! Ce n’est pas naturel ! Même au milieu de ces opérations militaires, de ces allées et venues… Il sait combien je m’inquiète ! Je le lui ai écrit, je l’ai supplié de me tranquilliser, et il n’en fait rien, il ne me répond pas ! Voyons, c’est étrange ! c’est inexplicable ! Conviens-en toi-même ! »

Cependant le commandant Parisot tenait sa promesse, et, grâce à lui, M. Hémon recevait chaque jour exactement un bulletin de la santé de son fils. Même tout récemment, dans une circonstance exceptionnelle, Octave avait recouvré assez de force pour ajouter de sa propre main un bref post-scriptum à une lettre du commandant :

« Je suis sous-lieutenant… Vais mieux… Vous embrasse bien fort.

« Octave. »

Oui, enfin, il l’avait, cette épaulette tant convoitée ! Le général était venu tout exprès à l’ambulance pour le lui annoncer.

« Sous-lieutenant Hémon, vous êtes un brave ! Vos camarades et vos chefs sont fiers de vous. Sous-lieutenant Hémon, vous avez bien mérité de la patrie ! »

Ah ! comme ces paroles avaient joyeusement, triomphalement retenti aux oreilles du blessé ! Comme son cœur avait battu fort ! Son regard s’était voilé soudain ; de grosses larmes avaient empli ses yeux, et sa pensée s’était envolée vers cette maison de Chanteraine, cette vaste maison de la place Reggio :

« O mon père ! Chère, chère maman ! Si vous étiez ici ! Si vous en­tendiez !… »

Le commandant Parisot n’avait pas manqué d’instruire M. Hémon de cette visite du général et de lui rapporter par le menu tout ce qui s’y était dit et passé, et M. Hémon avait profité de cette glorieuse occasion pour mettre fin à ses faux-fuyants et révéler à sa femme la véritable cause du silence d’Octave.

La campagne touchait, du reste, à son terme ; les rebelles étaient en pleine déroute, et, à tout instant, de nouvelles « soumissions » nous parvenaient. Il n’y avait donc plus aucun danger pour nos soldats, et ils avaient reçu l’ordre de rétrograder et de regagner leurs points d’attache. Les malades soignés dans l’ambulance de Marhoum furent peu à peu évacués sur l’hôpital de Sidi-bel-Abbès, et c’est là que le sous-lieutenant Hémon arriva à la fin d’octobre.

La convalescence, que le médecin-major avait pronostiquée pour cette époque, tardait à venir. L’extraction des balles s’était sans difficultés et promptement effectuée ; néanmoins la blessure de l’épaule ne se cicatrisait pas, elle était toujours enflammée et saignante, et causait au patient de très vives douleurs.

Les médecins décidèrent de sonder de nouveau la plaie pour la dé­barrasser des fragments d’os et des matières étrangères qu’elle pouvait rete­nir ; mais cette opération ne donna pas le résultat satisfaisant qu’on en attendait.

La situation s’aggrava ; la fièvre, à laquelle Octave ne cessait d’être en proie, prit une intensité de plus en plus inquiétante, et, un matin de novembre, alors que M. Hémon se berçait de l’espoir que son fils reviendrait bientôt, qu’un séjour en France, aux eaux de Bourbonne ou de Luxeuil, réussirait certainement à le remettre, ce fut la nouvelle de sa mort qui lui arriva.

On ne voulut pas laisser reposer sous la terre d’Afrique le corps de ce brave enfant de France ; on décida de le ramener à Chanteraine, et Alexis se chargea de faire le voyage, d’aller à Sidi-bel-Abbès chercher le cercueil.

La funèbre cérémonie était, pour ainsi dire, à peine terminée, il n’y avait pas quinze jours que les restes du sous-lieutenant avaient été descendus dans le caveau que la famille Hémon possédait au bas du cimetière de Chanteraine, lorsqu’un nouveau deuil — deuil qui, hélas ! n’avait rien d’imprévu, — vint la frapper.

La pauvre maman, dont la santé était depuis tant d’années si précaire, et à qui l’on s’était ingénié à cacher le plus longtemps possible la mort de « son grand », ne put résister à un tel coup.

« Ah ! je savais bien que je ne le reverrais pas ! Quelque chose me le disait bien ! Vous aviez beau me mentir, essayer de me leurrer… Il y a des voix qui ne trompent pas ! » soupirait-elle.

Et, telle une flamme qui manque d’air hésite et vacille quelques secondes, puis s’affaisse soudain d’elle-même et expire, elle s’éteignit un soir sans agonie, tout doucement, presque subitement.


Albert Cim, Les Quatre fils Hémon. Paris : Librairie Hachette et Cie, 1906 ; 1 vol. (292 p.), gr. in-8 ; illustré de 62 gravures dessinées par Édouard Zier.
Texte retranscrit d’après le fac-similé de la BnF, collection Gallica, chapitre XIX (pp. 229-235).