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IX. Une lettre d’Afrique

La plus grande joie que pouvait goûter Mme Hémon, c’était de recevoir une lettre de « son grand » ; les plus belles journées, celles où l’une de ces missives lui arrivait.

C’était toujours à elle personnellement qu’elles étaient adressées : Octave sachant l’immense plaisir qu’éprouvait sa mère à recevoir de ses nouvelles avait grand soin chaque fois de mettre la suscription au nom de la chère maman.

Mme Hémon ne se pressait pas de lire et de dévorer sa lettre : elle voulait être seule, tranquille ; elle s’enfermait même à clé dans sa chambre pour ne pas être dérangée et pouvoir savourer à son aise, en toute liberté et toute quiétude d’esprit, ces pages bénies.

Cette matinée de juin était digne, entre toutes, d’être marquée d’une pierre blanche : l’enveloppe que venait de décacheter Mme Hémon contenait dix pages, dix pages bien remplies et compactes.

« Mascara, le…

« Chère maman,

« Puisque tu t’inquiètes si fort de ma santé, c’est par ce point que je commencerai, et je te dirai tout de suite que je me porte à merveille. Je mange, bois et dors on ne peut mieux, et, à part la température à laquelle je ne suis pas accoutumé, la chaleur qui pèse sur nous, principalement de midi à trois heures, et qui est vraiment intolérable, tout marche à ravir et je suis enchanté de ma nouvelle condition.

« Ce qui contribue à me rendre si satisfait de mon sort, c’est — il faut que vous le sachiez dès le début — c’est que le projet dont je vous entretenais dans ma précédente lettre a réussi : je suis chargé de faire à mes camarades, sous la surveillance de l’adjudant, le cours de gymnastique.

« Ainsi jusqu’ici, au fond de ce désert, j’ai trouvé moyen de donner carrière à mon goût, d’utiliser ma folle passion et de m’y livrer. J’ajoute que mon titre de professeur, ou, plus exactement, de moniteur, me vaudra sous peu — on me l’a promis — les galons de caporal.

« Vous voyez bien — c’est à papa que je m’adresse maintenant — vous voyez bien que la gymnastique peut servir à quelque chose.

« Mais qui m’aurait dit, et qui vous aurait dit, à vous également, que je trouverais en Afrique précisément la situation que je convoitais à Chanteraine, celle de maître de gymnastique ? Ah ! c’était bien la peine de vous quitter, et si l’on m’avait laissé attendre un peu pour remplacer M. Mayeur, qui se fait vieux, dont les articulations commencent à se rouiller… Enfin ce qui est fait est fait !

« Figurez-vous que mon capitaine est originaire des environs de Chanteraine, du joli village de Beauzée, où je suis allé une fois pêcher aux écrevisses avec Alexis et Frédéric. Il s’appelle Parisot. Quand il a su que j’étais du même département que lui, il m’a témoigné un intérêt particulier, m’a aussitôt et en quelque sorte pris sous sa protection : c’est même grâce à lui que j’ai été nommé moniteur de gymnastique. C’est un homme d’environ trente-cinq ans, de haute taille, robuste, bien découplé, et toujours avenant, souriant et de belle humeur. Il n’aime pas les gens malingres et moroses, et je crois bien que, s’il s’intéresse à moi, c’est non seulement parce que je suis son compatriote, mais aussi parce que je suis, comme lui, bien portant, solide au poste, et pas mélancolique du tout. « Une armée triste ferait une triste armée, » nous disait-il hier encore, comme nous revenions d’une promenade militaire. Et quelles promenades amusantes nous faisons avec lui, si vous saviez ! On ne fait que chanter tout le long du chemin. Ce que j’en ai appris, de chansons, depuis que je suis ici, tu ne t’en douterais jamais, maman ! C’est inimaginable ! Il y a d’abord la Casquette au père Bugeaud :

As-tu vu
La casquette,
La casquette,
As-tu vu
La casquette au pèr’ Bugeaud ?

Les lauriers d’or de la conquête
Ornent cette noble casquette.
Elle est, dit-on, en vrais poils de chameau,
La casquette à Bugeaud !

.    .    .    .    .    .    .    .    .
.    .    .    .    .    .    .    .    .

« Tu ignores sans doute l’origine de cette chanson, maman ; aussi vais-je te la conter, comme on me l’a contée ici.

« C’était pendant la conquête de l’Algérie. Une nuit, les soldats d’Abd-el-Kader se glissèrent dans le camp des zouaves et se mirent à tirer sur nous, je veux dire sur nos aînés et devanciers, avec un entrain sans pareil. La fusillade était tellement vive que nos hommes, surpris dans leur sommeil, en étaient ahuris et perdaient la tête. Mais soudain apparut le maréchal Bugeaud, qui, tout en donnant ses ordres, empoigna un des assaillants, le saisit par le cou, et, de ses propres mains, l’étrangla net. Il en agrippa de même un second, à qui il fit subir pareil sort. Pendant ce temps, les zouaves s’étaient mis sur pied, et, la baïonnette au canon, ils ne tardèrent pas à repousser leurs agresseurs. L’aube commençait à éclairer l’horizon, le jour à renaître, quand on regagna le bivouac. Le maréchal s’aperçut alors que les regards de tous ses soldats étaient braqués sur lui, et que des sourires mal dissimulés, plus ou moins accentués, erraient sur toutes les lèvres, voltigeaient dans tous les yeux… Qu’y avait-il donc ? Qu’est-ce que cela signifiait ? Machinalement le maréchal porte la main à son front… et il comprend aussitôt le motif de cette hilarité, lui-même il se met à éclater de rire.

« En sautant à bas de son lit pour courir sus aux Arabes, il avait gardé son bonnet de coton.

« Le lendemain, lorsque les clairons sonnèrent la marche, un zouave, suivi bientôt d’un second, puis d’un troisième, d’un quatrième, fredonna, sur le même air que cette marche :

As-tu vu
La casquette,
La casquette,
As-tu vu
La casquette au pèr’ Bugeaud ?

« Tout le régiment bientôt reprit en chœur cet alerte refrain, et, au lieu de s’en fâcher, le maréchal s’en amusa, accepta même comme un hommage cette chanson de la Casquette, et l’adopta, la fit sienne, pour ainsi dire.

« Clairons ! Sonnez-moi la Casquette ! ordonnait-il volontiers, quand le régiment se mettait en marche. Allons, mes enfants, chantez-moi la Casquette ! »

« Puis il y a les P’tits Zouzous :

Les p’tits zouzous,
Les p’tits zouzous
N’ sont pas si fous
Que d’ se quitter sans boire un coup !

« Et les Grands Zouzous :

Le zouave est un vrai lion,
Bronzé par le soleil d’Afri-ique ;
Pour enfoncer un bataillon,
Il possède une baguette magi-ique !

« Et le Son du Canon, la chanson favorite du capitaine Parisot :

J’aime le son
Du clairon,
Du tambour, de la trompette,
Et mon ivresse est complète
Quand j’entends… Boum ! Boum !
Résonner… Boum ! Boum !
Quand j’entends résonner le canon !

Véritable enfant de la balle,
Le hasard plaça mon berceau
Aux portes d’une capitale,
Qu’on venait de prendre d’assaut.

J’aime le son
Du clairon,
Du tambour, de la trompette,
.     .     .     .     .     .     .     .     .     .

« Puis l’Honneur au chanteur :

Oui, du chanteur nous sommes enchantés,
Et nous allons boire
A sa santé !

« Tous ces refrains et couplets, — il y en a comme cela des kyrielles, — dont l’air se rythme autant que possible et le plus souvent à merveille sur la cadence de nos pas, nous aident à marcher, « à lever le jarret », selon l’expression du capitaine Parisot. Il faut voir la tête des Arabes, des Arbicos[1], lorsque le régiment chemine ainsi allègrement et chantant tout le long des routes ! Ils n’en reviennent pas, ils nous considèrent avec des yeux écarquillés, de grands yeux songeurs, — absolument, révérence parler, comme les vaches, bœufs et godins[2] de nos campagnes, quand ils s’arrêtent de paître pour regarder passer les gens.

« Nous ne nous contentons pas de chanter, nous jouons aussi la comédie. Nous avons dressé une estrade au fond d’un de nos baraquements, et, chaque dimanche, nous donnons une représentation à places gratuites et à places payantes. Je suis un des acteurs, ou plutôt une des actrices habituelles de la troupe, car, le plus souvent, je remplis des rôles féminins, des rôles de jeune première. Ainsi, dimanche dernier, je faisais Élise, fille d’Harpagon, dans l’Avare de Molière, et, dimanche prochain, je serai Mlle Henriette, dans le Voyage de M. Perrichon.

« Tu vois bien, chère maman, que je ne m’ennuie pas et n’ai pas le temps de m’ennuyer. J’oubliais de te dire que, chaque soir, on nous fait une conférence, une sorte de leçon, tantôt sur l’histoire de France, tantôt sur la physique, la chimie, la botanique, ou sur la géographie, sur les mathématiques, la langue française, l’arabe même. Ce sont nos officiers qui dirigent ces cours. Le capitaine Parisot a l’histoire dans ses attributions, et, quand il a su que je sortais du lycée de Chanteraine, et que j’étais allé jusqu’en philosophie, il s’est étonné que je ne me sois pas fait recevoir bachelier et présenté à Saint-Cyr. Je dus hélas ! lui avouer que M. le proviseur, d’accord avec mes professeurs, ne m’avait jamais reconnu de force à affronter les épreuves du bachot.

« Et moi qui comptais sur vous pour me remplacer dans mes leçons d’histoire ! s’est-il écrié. Comment ! vous avez poussé vos études jusqu’en philosophie, et… Alors vous étiez un cancre au lycée ? Vous n’aviez de succès qu’en gymnastique ? »

« Ah ! chère maman, cher papa, dites bien à mes frères, à Alexis surtout, qu’ils travaillent mieux que je ne l’ai fait ! Il y a trois mois à peine que je vous ai quittés et suis entré dans la vie active, et déjà je me repens amèrem­ent de n’avoir pas mieux profité de l’enseignement de mes maîtres, j’éprouve des remords, de la honte… « Vous étiez donc un cancre au lycée ? »

« Et le capitaine Parisot, qui se montre cependant toujours si jovial et si bienveillant et paternel, a ajouté — et ce n’est pas sans rougir que j’écris cela, petite mère, mais je ne veux rien te cacher :

« C’est donc parce qu’on ne pouvait rien faire de vous qu’on vous a flanqué au régiment ? Votre famille a voulu se débarrasser de vous ?… Quand il y a tant de pauvres garçons qui seraient si heureux de recevoir une instruction complète et tireraient si bien profit de cette aubaine ! »

« Ah ! recommandez bien à mes frères de ne pas suivre mon exemple ; communiquez-leur ma lettre ; dites-leur bien de s’épargner de tels affronts !

« Sauf cette humiliation, cette cuisante peine morale, je suis, encore une fois, chère maman, très content de mon sort et aussi bien qu’on peut le souhaiter. Si j’ai un regret, — outre celui de n’avoir pas mieux étudié au lycée, — c’est d’être loin de vous. Cependant je suis le premier à reconnaître qu’il fallait bien m’ouvrir une carrière et vous quitter. Sans cesse ma pensée se porte vers vous ; elle ne vous abandonne autant dire pas du matin au soir, et, la nuit encore, bien souvent, elle erre dans mes rêves à vos côtés. Je vous suis dans tous vos mouvements : « A cette heure-ci, papa se lève ; il descend au magasin, cause avec M. Dubreuil, donne des instructions à M. Balandart. Puis voilà le courrier qui arrive ; il le prend et remonte le lire dans son cabinet… A cette heure-ci, on se met à table pour déjeuner ; tout le monde est réuni dans la salle à manger… » Et je suis des vôtres, chère maman ; j’occupe — en imagination — ma place accoutumée, à ta droite. Puis on fait atteler la Grisotte ; tu t’installes dans le panier avec Frédéric et moi en face de toi, et nous partons pour Massonge… Je te revois assise sur le banc, à l’ombre des sapins, devant notre maisonnette, ou sous la véranda ; tu travailles à quelque ouvrage de tapisserie ou de broderie, ou tu lis le Phare de l’Est, pendant que Frédéric va courir je ne sais où, et que je grimpe, moi, dans un des sapins, ou jusqu’au sommet du gros hêtre qui surplombe le toit. Je t’entends me crier : « Descends donc ! Tu me fais peur ! O le terrible enfant ! Descends tout de suite, je le veux ! » (N’est-ce pas ? C’est bien cela ?)

« Ah ! quand donc ces bonnes journées reviendront-elles, quand donc me retrouverai-je auprès de vous réellement ? Il faut me dépêcher pour cela de gagner quelque galon, et, si cela ne dépend que de moi…

« En attendant, j’aime à croire que vous allez tous bien, toi surtout, petite mère, et je vous embrasse tous de tout mon cœur, toi, plus tendrement et plus fort que personne, chère et bien-aimée maman.

« Octave Hémon. »


Albert Cim, Les Quatre fils Hémon. Paris : Librairie Hachette et Cie, 1906 ; 1 vol. (292 p.), gr. in-8 ; illustré de 62 gravures dessinées par Édouard Zier.
Texte retranscrit d’après le fac-similé de la BnF, collection Gallica, chapitre IX (pp. 105-113).


 Notes
  1.  Arbico ou arbicot, subst. masc. Petit arabe, vulgairement abrégé en bicot. Mot emprunté à l’arabe arabī (arabe) pendant la période de la colonisation française de l’Algérie.
    CNRS et Université de Lorraine, Tlfi, à l’article Arbi ↩
  2.  Godin, subst. masc. Veau mâle. Jeune bœuf d’un an.  ↩

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