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I. Une bonne farce

Je me rappellerai toujours cette matinée d’avril où les quatre fils de M. Hémon, le nouveau propriétaire du grand magasin de confection de la place Reggio, A la Parisienne, firent leur entrée au lycée de Chanteraine.

La plupart d’entre nous, externes domiciliés dans la ville, avaient coutume de se rendre en classe par la large rue de la Banque, la rue du Lycée et le pont Saint-François, qui aboutit à un vaste square planté devant le lycée ; très peu passaient, à cette époque, par le pont Notre-Dame et le faubourg de Couchot.

Il était huit heures moins quelques minutes, et quantité d’élèves, marchant côte à côte ou courant et se pourchassant, longeaient, ainsi qu’une dizaine de professeurs, le flanc droit de la rue de la Banque. Les plus jeunes des quatre frères Hémon, Frédéric et Daniel, deux blondins de douze à treize ans, trottaient en avant et paraissaient se quereller. Les deux aînés, Octave et Alexis, de quatre ou cinq ans plus âgés, se trouvaient séparés d’eux par un assez long intervalle, et, tout en cheminant, s’entretenaient avec M. Rousselot, le professeur de sixième, qui était leur voisin, — il habitait alors rue des Pressoirs, presque à l’angle de la Parisienne, — et dont ils avaient déjà fait connaissance.

C’était au lendemain des vacances de Pâques, le matin même de la rentrée, et peu d’entre nous avaient eu l’occasion de se rencontrer avec les fils Hémon, qui, bien que nés ou élevés à Chanteraine, n’y étaient revenus et n’y résidaient que depuis une ou deux semaines.

Comme Daniel et Frédéric tournaient le coin de la rue de la Banque et de la rue du Lycée et allaient s’engager sur le pont, deux énormes voitures, chargées de fagots de ramettes, et plus hautes que des maisons, arrivaient en sens inverse et s’arrêtaient immédiatement après le pont, à proximité des écuries et remises de l’auberge du Coq hardi.

C’était à l’aubergiste sans doute, à M. Ancel, que ces fagots étaient destinés.

Soudain, sur un mot lancé à mi-voix par Frédéric à Daniel, la dispute cessa entre les deux frères. Ils chuchotèrent ensemble quelques secondes, se considérèrent l’un l’autre avec ébahissement, les yeux écarquillés et rayonnant de joie ; puis se mirent à pouffer de rire, à s’esclaffer et se tordre. Ils étaient comme enthousiasmés d’une trouvaille, ravis et en­chantés d’une invention.

« Oh ! la bonne farce ! la bonne farce ! »

Voilà probablement le double cri qui s’échappa de leurs lèvres, ce qu’on aurait pu entendre en s’approchant d’eux.

« La bonne farce ! »

Frédéric, le plus jeune, tira son couteau de sa poche, l’ouvrit, et, en deux coups, crac ! crac ! coupa les deux cordes, fortement tendues, qui retenaient les fagots des deux voitures. Ceux-ci de s’écrouler aussitôt sur la chaussée, sur les trottoirs et les parapets, et d’obstruer complètement l’entrée du pont.

Seuls, Daniel et Frédéric Hémon se trouvaient au delà de la barricade ; les autres élèves et tous les professeurs, à mesure qu’ils tournaient l’angle de la rue de la Banque, venaient se heurter et se casser le nez à cette infranchissable montagne de fagots.

« Oh ! mais voyez donc ! voyez donc !

— Qu’est-ce que c’est que cela ?

— Comment se fait-il ?…

— Oh ! Oh ! »

Et on interpellait le conducteur des deux chariots, qui levait les bras au ciel, se démenait, criait, tempêtait.

« Faut que ce soit un de ces garnements !… On a coupé les cordes… tenez ! regardez !… On les a bien coupées ! Pas de doute ! Et c’est une coupure toute fraîche ! C’est à l’instant… Je m’en vais déposer une plainte… aller chez le commissaire de police…

— Ne pourriez-vous pas dégager un peu ce côté-ci, à droite,… là ! de manière à nous livrer un petit passage ? demanda M. Vautrin, le professeur de cinquième.

— Mais, monsieur, rendez-vous compte vous-même… impossible ! Pour comble, j’ai la moitié de mes fagots qui ont sauté par-dessus le parapet, qui se promènent dans la rivière ! Ah ! si je tenais le brigand qui m’a fait ce coup-là ! »

Et M. Jamont, M. Rousselot, M. Mesnand, M. Mossot, M. Rauch, tous les professeurs cherchaient de même à pratiquer une brèche dans les broussailleux flancs de cette haute butte.

« Pas moyen, je vous dis ! Non… Vous allez encore m’en faire tomber dans l’eau ! Voilà tout ce que vous y gagnerez ! gémissait le charretier hors de lui et aux abois.

— Nous ne pouvons rester ici éternellement ! s’exclama M. Jamont. L’heure s’avance…

— Il faut rebrousser chemin ! déclara péremptoirement M. Mossot.

— C’est cela, oui ! Faisons le tour !

— Pas d’autre parti à prendre !

— Faisons le tour ! »

Ce fut le cri général.

Mais « faire le tour », c’est-à-dire redescendre la rue de la Banque et la rue du Cygne, puis gagner le pont le plus voisin, le pont Notre-Dame, et le faubourg de Couchot ; suivre alors, d’une extrémité à l’autre, la longue rue du Four qui aboutit au lycée, c’était là un trajet qui exigeait du temps. On venait d’en perdre pas mal déjà à tenter l’escalade de la montagne et la démo­lition de la barricade, si bien qu’il n’était pas très loin de neuf heures, lorsqu’on arriva à destination.

M. le proviseur Feuilhestre, M. le censeur, M. le surveillant général et plusieurs des maîtres d’étude étaient rassemblés sous le porche du lycée, et, comme les arbres du square leur masquaient entièrement le pont Saint-François, ils ne pouvaient soupçonner la cause de ce retard, retard général et absolument insolite, véritablement extraordinaire, incroyable et inconcevable ; ils s’interrogeaient, se demandaient ce que cela signifiait, d’où cela pouvait bien provenir, si toutes les pendules et horloges de la ville n’étaient pas arrêtées,… à moins que celles du lycée ne fussent en avance ?

Mais non, elles marchaient bien, les unes et les autres ; ce n’était pas là le motif.

Les deux coupables, les deux « brigands », Daniel et Frédéric Hémon, n’avaient eu garde, bien entendu, de se montrer ; ils s’étaient blottis sur la berge de la rivière, dans un coin d’où ils pouvaient à leur aise contempler notre embarras et jouir de leur « bonne farce », et ils n’apparurent au lycée qu’en même temps que nous.

Personne, d’ailleurs, n’avait été témoin de leur prouesse et ne pouvait, par conséquent, les dénoncer.

Quand M. Feuilhestre, instruit de l’accident, demanda, de sa voix sèche et sévère :

« Saurait-on me dire qui a commis cette méchante action ?

— Je ne crois pas, monsieur le proviseur, qu’elle soit imputable à un de nos élèves, répondit l’excellent et paterne M. Rousselot.

— Le pont était obstrué avant notre arrivée, assura M. Rauch, le pro­fesseur d’allemand.

— C’est vrai ! C’est vrai ! s’écria-t-on de toutes parts. C’était avant nous… Pas un élève n’était là !

— Je suis heureux de cette affirmation, messieurs, répliqua M. Feuilhestre. Vous m’enlevez un poids !

— C’est sans doute quelque gamin des rues, un polisson du quartier de Couchot ou du Port, opina M. Jamont.

— Ces fagots ont du reste très bien pu tomber tout seuls, très bien pu basculer d’eux-mêmes, insinua M. Mesnand.

— Évidemment ! ils pouvaient être mal assujettis, mal équilibrés, dit M. Vautrin, et il a suffi d’un choc…

— Et puis il y en avait trop ! Les voitures étaient surchargées, les cordes sans doute trop tendues, déclara M. Rauch, et, sous cette tension, ces cordes ont pu se rompre, éclater…

— C’est cela ! interrompit de tout cœur M. Rousselot.

— Oui, il y en avait trop ! C’était déraisonnable ! Nous l’avons tous constaté ! Mais oui ! confirmèrent de nombreuses voix. C’est la faute du conducteur : il n’avait qu’à ne pas entasser tant de fagots…

— C’est évident, c’est de sa faute ! »

Si les auteurs du dégât, les deux plus jeunes fils Hémon, devaient rire et s’amuser en entendant toute cette kyrielle de commentaires, de suppositions et d’assertions, je vous le laisse à penser.

Quoi qu’il en soit, la classe, toutes les classes, au lieu de commencer à huit heures, ne s’ouvrirent qu’à neuf, ce matin-là. Pour dicter le thème ou la version à faire, il fallut écourter la récitation des leçons, supprimer la correction des devoirs : de telles aubaines ne s’oublient pas.


Albert Cim, Les Quatre fils Hémon. Paris : Librairie Hachette et Cie, 1906 ; 1 vol. (292 p.), gr. in-8 ; illustré de 62 gravures dessinées par Édouard Zier.
Texte retranscrit d’après le fac-similé de la BnF, collection Gallica, chapitre I (pp. 7-12).

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