Le Livre, tome I, p. 021-045

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 21.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 21 [045]. Source : Internet Archive.

peu s’en faut, d’aimer les belles-lettres et d’aimer Pline[021.1] » ; et il nous a laissé, dans ses exquises lettres, particulièrement dans celle qu’il consacre aux écrits de son oncle le Naturaliste[021.2], de sages préceptes sur la façon de lire et de profiter de ses lectures.

Plutarque (50-139 ap. J.-C.), ce « si parfait et excellent juge des actions humaines[021.3] », nous avertit que « le plus grand fruit que les hommes apportent (tirent) de la douceur et bénignité des Muses, c’est-à-dire de la connaissance des bonnes lettres, c’est qu’ils en domptent et adoucissent leur nature, qui estoit auparavant sauvage et farouche, trouvant, avec le compas de la raison, le moyen, et rejetant le trop[021.4], » comprenant, en d’autres termes, qu’il faut aimer la modération et bannir de nous tout excès, Plutarque nous conte encore, entre autres « dicts

[I.045.021]
  1.  « Neque enim est fere quisquam qui studia, ut non simul et nos amet. » (Lettres, I, 13 ; t. I, pp. 48-49.) Ainsi que Cicéron, Pline le Jeune, malgré ses défauts, son manque de naturel et de souplesse notamment, a toujours été, de la part des amis des Lettres, l’objet d’une intime affection : « Jamais le sentiment littéraire proprement dit, la passion des belles études et de l’honneur qu’elles procurent… n’a été poussé plus loin et plus heureusement cultivé que chez Pline le Jeune. » Etc. (Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. II, p. 60.)  ↩
  2.  Ibid., III, 5 ; t. I, pp. 188-195.  ↩
  3.  Montaigne, Essais, II, ii ; t. II, p. 109. (Paris, Charpentier, 1862.)  ↩
  4.  Vie de Coriolan, trad. Amyot, t. II, p. 226. (Paris, Bastien, 1784.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 022-046

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 22.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 22 [046]. Source : Internet Archive.

notables » à la louange des livres, que « Démétrius de Phalère conseilloit au roi Ptolémée d’acheter et lire les livres qui traitent du gouvernement des royaumes et seigneuries ; car ce que les mignons de cour n’osent dire à leurs princes est écrit dans ces livres-là[022.1] ».

« Il y a deux avantages qu’on peut retirer du commerce avec les anciens : l’un est de s’exprimer avec élégance, l’autre d’apprendre à faire le bien par l’imitation des meilleurs modèles, et à éviter le mal, » écrit Lucien de Samosate (120-200 ?), dans sa virulente satire Contre un ignorant bibliomane[022.2]. Et il se raille de ce fat « qui croit en imposer par le nombre de ses livres » : « … Tu peux les prêter à d’autres, mais tu n’en saurais faire usage. Et cependant tu n’en as jamais prêté à qui que ce soit ; tu es comme le chien qui, couché dans l’écurie, et ne pouvant manger d’orge, ne permet pas au cheval d’en prendre, lui qui peut en manger[022.3]. » Etc.

On rencontre ailleurs encore, dans Catulle (86 av. J.-C.-..), dans Horace (64 av. J.-C.-8 ap. J.-C), dans Ovide (45 av. J.-C.-17 ap. J.-C.), dans Martial (43-104 ap. J.-C.), dans Suétone (65-135), dans Aulu-Gelle (iie siècle), dans Athénée (iiie siècle), etc., plus d’une utile réflexion et d’une judicieuse sen-

[I.046.022]
  1.  Œuvres morales, les Dicts notables, etc., trad. Amyot, t. X, p. 61.  ↩
  2.  XVII ; trad. Talbot, t. II, p. 278. (Paris, Hachette, 1866.)  ↩
  3.  XXVIII ; t. II, p. 283.  ↩

Le Livre, tome I, p. 023-047

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 23.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 23 [047]. Source : Internet Archive.

tence sur les livres et les Lettres, ou plus d’un renseignement intéressant sur l’état et les progrès de la bibliophilie.

Ainsi Catulle nous décrit en ces termes les luxueux livres de son temps : « Varrus, ce Suffenus que tu connais est un homme élégant, spirituel et poli ; il fait énormément de vers ; il en a, je crois, dix mille et plus d’écrits ; et non pas, comme c’est l’usage, sur l’humble palimpseste, mais sur papier royal, avec couvertures neuves, charnières neuves (ombilics neufs), aiguillettes rouges, texte soigneusement aligné (le parchemin réglé au plomb, — comme nous dirions réglé au crayon), et le tout poncé à ravir[023.1] ».

Horace, dans une épître consacrée « A son livre », nous donne d’intéressants détails sur l’état de la librairie à son époque, et le sort de certains écrits : « Il me semble, mon livre, que tu regardes souvent du côté de Vertumne et de Janus. Est-ce que tu voudrais être exposé en vente dans la boutique des Sosie, poli et relié par leurs mains ? Tu t’in-

[I.047.023]
    •  Suffenus iste, Varre, quem probe nosti,
      Homo est venustus, et dicax et urbanus,
      Idemque longe plurimos facit versus,
      Puto esse ego illi millia aut decem, aut plura,
      Perscripta : nec sic, ut fit, in palimpsesto
      Relata ; chartæ regiæ, novi libri,
      Novi umbilici, lora rubra, membrana
      Directa plumbo, et pumice omnia æquata.

     (Catulle, XXII, Ad Varrum, p. 384, trad. Nisard. Paris, Didot, 1903.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 024-048

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 24.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 24 [048]. Source : Internet Archive.

dignes, je le vois, de rester sous la clef[024.1] ; » etc.

Les temples de Vertumne et de Janus dont il est ici question se trouvaient voisins du forum Cæsaris et de l’Argilète, où la plupart des libraires de Rome avaient leurs magasins[024.2]. Quant aux Sosie, « ils tenaient, paraît-il, le premier rang parmi ces libraires…. Les Sosie étaient d’une famille plébéienne très connue. Deux frères de cette maison se distinguaient alors dans la librairie par la correction et la reliure des livres ; aussi étaient-ils chargés de publier et de débiter les ouvrages d’Horace, qui sans doute n’était pas leur plus mauvaise pratique, ainsi que son ami Virgile[024.3]. »

Athénée[024.4] fait mention des plus célèbres bibliothèques formées par des Grecs, et nous cite celle de Polycrate, tyran de Samos, celle d’Euclide l’Athénien, de Nicocrate de Chypre, d’Euripide, et celle d’Aristote, qui passa entre les mains de Théophraste, puis de Nélée, et fut achetée par Ptolémée Philadelphe ; il nous apprend[024.5], en outre, qu’au commence-

[I.048.024]
    •  Vertumnum Janumque, liber, spectare videris ;
      Scilicet ut prostes Sosiorum pumice mundus !
      Odisti claves, etc.

     (Horace, Épîtres, I, 20, trad. Panckoucke, pp. 322-323. Paris, Garnier, 1866.)  ↩

  1.  Cf. Géraud, Essai sur les livres dans l’antiquité, pp. 174-175.  ↩
  2.  Peignot, Essai… sur la reliure des livres et sur l’état de la librairie chez les anciens, p. 40.  ↩
  3.  Ap. Lalanne, Curiosités bibliographiques, p. 139.  ↩
  4.  Ap. Egger, Histoire du livre, pp. 283 et 313.  ↩

Le Livre, tome I, p. 025-049

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 25.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 25 [049]. Source : Internet Archive.

ment de l’ère chrétienne un certain Artémon, homme fort obscur d’ailleurs, avait composé un manuel relatif à l’Art de rassembler des livres, et un autre traitant de la Manière de se servir des livres.

Martial nous parle de son libraire, « installé derrière le temple de la Paix », et nous explique qu’on faisait deux sortes de copies de ses ouvrages, l’une maniable, facile à emporter avec soi, et l’autre destinée aux bibliothèques : « Toi qui désires avoir partout avec toi mes livres, et qui veux en faire tes compagnons de voyage, achète ceux dont le parchemin comprime le mince format[025.1]. Laisse aux bibliothèques les gros volumes ; je tiens tout entier dans la main[025.2]. Cependant, pour que tu saches où l’on me vend, et que tu n’ailles pas courir toute la ville, je vais te servir de guide. Va trouver Secundus, l’affranchi du docte Lucensis, derrière le temple de la Paix et le marché de Pallas[025.3]. » Plus loin, dans l’épigramme dédiée « A son livre, impatient d’être publié », Martial parle des boutiques du quartier d’Argilète, que ledit petit livre a hâte d’habi-

[I.049.025]
    •  Hos eme, quos arctat brevibus membrana tabellis.

     Ce que Lalanne (op. cit., p. 119) traduit par « Achète ceux que le parchemin resserre entre deux courtes tablettes ».  ↩

    •  Scrinia da magnis ; me manus una capit.  ↩
  1.  Épigrammes, I, 3, trad. Nisard, p. 341. (Paris, Didot, 1884.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 026-050

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 26.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 26 [050]. Source : Internet Archive.

ter[026.1]. Ce quartier d’Argilète où, comme nous l’avons vu il y a un instant, étaient installés la plupart des bibliopoles ou libraires de Rome, se trouvait au pied du mont Palatin, et s’étendait sur les bords du Tibre, depuis le quartier nommé le Vélabre jusqu’au théâtre de Marcellus. Il donnait aussi sur le forum Cæsaris, le marché de César[026.2].

Dans ses Nuits attiques[026.3], Aulu-Gelle nous conte, entre autres événements, la fondation de la première bibliothèque publique à Athènes par Pisistrate, et l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie :

« On dit que le tyran Pisistrate, ayant rassemblé un assez grand nombre d’écrits littéraires et scientifiques, fonda chez les Athéniens la première bibliothèque publique. Les Athéniens travaillèrent avec zèle à enrichir cette collection et l’augmentèrent considérablement. Mais, lorsque la ville fut prise par Xerxès, qui la fit livrer aux flammes, à l’exception de la citadelle, tous les livres furent enlevés et trans-

[I.050.026]
    •  Argiletanas mavis habitare tabernas,
      Quum tibi, parve liber, scrinia nostra vacent.
      Etc.

     (Épigrammes, I. 4, trad. Nisard, p. 341. Voir aussi, sur l’Argilète, la note IV de la page 566 de cette même traduction.  ↩

    •  Argi nempe soles subire letum ;
      Contra Cæsaris est forum taberna….
      Etc.

     (Martial, I, 118, p. 359).) — Cf. Peignot, Essai… sur la reliure… pp. 13-14.  ↩

  1.  VI, 17, trad. Nisard, pp. 547-548. (Paris, Didot, 1882.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 027-051

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 27.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 27 [051]. Source : Internet Archive.

portés en Perse. Un grand nombre d’années après, le roi Seleucus Nicanor les rendit aux Athéniens. Dans la suite, les Ptolémées fondèrent en Égypte une riche bibliothèque qui renfermait près de sept cent mille volumes rassemblés ou écrits par leurs ordres. Mais, dans la première guerre d’Alexandrie, tandis que la ville était au pillage, il arriva, non par suite d’aucun ordre, mais par l’imprudence de quelques soldats auxiliaires, que le feu prit à la bibliothèque, et cette magnifique collection fut la proie de l’incendie. »

D’un récit de Diogène Laërce (iie s. av. J.-C.), on peut conclure qu’il y avait à Athènes, au ive siècle avant Jésus-Christ, des espèces de cabinets de lecture[051.1] ; et l’on y constate, à peu près vers le même temps, l’existence de boutiques de librairie servant de lieux de rendez-vous et de conversation aux amateurs de livres[051.2]. Il en était de même à Rome, ainsi qu’il résulte d’un passage d’Aulu-Gelle[051.3] : les lettrés et curieux se réunissaient volontiers chez les libraires (bibliopola, æ), pour converser et discuter.

Les devantures des libraires étaient, des deux

[I.051.027]
  1.  « Antigone de Caryste… affirme qu’après l’édition des livres de Platon, ceux qui souhaitaient d’en savoir le contenu payaient, pour cela, ceux qui les possédaient. » (Vie de Platon, ap. Lalanne, op. cit., p. 113.)  ↩
  2.  Diogène Laërce, Vie de Zénon, ap. Lalanne, op. cit., p. 113.  ↩
  3.  Nuits attiques, XIII, 30, p. 653.  ↩

Le Livre, tome I, p. 028-052

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 28.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 28 [052]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 29.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 29 [053]. Source : Internet Archive.

côtés de l’entrée, couvertes d’inscriptions indiquant les ouvrages en vente et les noms de leurs auteurs ; et, ainsi que nous le verrons plus loin, les murs intérieurs étaient garnis de rayons disposés en casiers, comme nos magasins de papiers peints.

Les lectures publiques, les « conférences », étaient très fréquentes dans la Rome impériale. Elles commencèrent sous Auguste, et l’usage en fut introduit par Asinius Pollion[028.1]. « Auparavant on se contentait de lire ou de faire lire les ouvrages durant les repas, chez soi ou chez ses amis. Cicéron, par exemple, envoyant de Pouzzoles son traité De la gloire à Atticus qui était à Rome, lui recommande de ne pas le publier, mais d’en noter les plus beaux endroits, qu’il pourra faire réciter à table par son lecteur Salvius, devant des auditeurs bien disposés[028.2]. Mais déjà la vanité s’était emparée de cette coutume, et les mauvais écrivains, sous prétexte de donner à dîner à leurs amis, leur infligeaient, comme un accessoire obligé, l’audition de leurs rapsodies[028.3]. Cet

[I.052.028]
  1.  Sénèque, ap. Géraud, op. cit., p. 188.  ↩
  2.  Cicéron, ap. Géraud, ibid.  ↩
  3.  Cf. Catulle, XLIV, A sa terre (trad. Nisard, pp. 391-392) :
    •  · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
      Nec deprecor jam, si nefaria scripta
      Sexti recepso, quin gravedinem, et tussim
      Noti mi, sed ipsi Sextio ferat frigus,
      Qui tunc vocat me, quum malum legit librum.

     « Je désire, si je reçois encore les détestables écrits de Sextius, que leur froideur donne une toux et un catarrhe, non plus à moi, mais à Sextius lui-même, qui m’appelle quand il a un mauvais ouvrage à lire. »
    Et Martial : III, 50 (trad. Nisard, pp. 379-380) :

    •  Hæc tibi, non alia, est ad cœnam causa vocandi,
      Versiculos recites ut, Ligurine, tuos.
      Etc.

     « Tu n’as pas d’autre motif, Ligurinus, en appelant des convives, que de leur réciter de petits vers à ta façon. A peine ai-je ôté mes sandales que, soudain, parmi les laitues et les sauces piquantes, on apporte un énorme livre. Tu en lis un second au premier service ; un troisième avant l’arrivée du service suivant ; enfin tu ne nous fais grâce ni d’un quatrième ni d’un cinquième. Un sanglier que tu nous servirais tant de fois sentirait mauvais. Que si tu ne fais pas servir tes maudits poèmes à envelopper des maquereaux, dorénavant, Ligurinus, tu souperas seul. »  ↩

Le Livre, tome I, p. 029-053

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 29.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 29 [053]. Source : Internet Archive.

abus, à la fois si commode et si flatteur pour la médiocrité vaniteuse, prit un rapide accroissement et finit par devenir un usage presque universel. Aussi le spirituel épigrammatiste latin, invitant à souper son ami Turannius et n’ayant à lui offrir qu’une très maigre chère, s’engageait, par forme de compensation, à ne lui pas faire subir l’ennui d’une lecture[029.1]. »

Géraud, de qui j’extrais ces détails[029.2], nous conte

[I.053.029]
    •  Parva est cœnula, quis potest negaro ?
      Sed finges nihil, audiesve fictum,
      Et vultu placidus tuo recumbes ;
      Nec crassum dominus leget volumen….

     « Un pareil repas est modeste : qui dirait le contraire ? Mais du moins vous y jaserez avec abandon ; vous n’y entendrez pas de mensonges et n’y composerez pas votre visage. Le maître du logis n’y lira pas quelque sale manuscrit…. » (Martial, V, 78, trad. Nisard, p. 417.)  ↩

  1.  Op. cit., p. 188.  ↩

Le Livre, tome I, p. 030-054

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 30.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 30 [054]. Source : Internet Archive.

encore l’anecdote suivante, empruntée à Philostrate[030.1] : « Un financier ignorant et qui se piquait de littérature aimait fort à réciter ses écrits en public, et tenait surtout à faire sensation dans son auditoire. Lorsqu’il prêtait de l’argent, il stipulait d’abord un honnête intérêt, mais ajoutait toujours au prêt une condition sine qua non, à savoir que l’emprunteur viendrait l’écouter et l’applaudir ; si quelqu’un y manquait, il le poursuivait en justice pour inexécution d’une clause essentielle du contrat. »

« C’était une espèce de devoir pour les parents et les amis d’un auteur que d’assister à ses lectures[030.2]. Pline le Jeune savait un gré infini à sa femme de ce qu’elle venait, couverte d’un voile, écouter lorsqu’il récitait en public[030.3]. Le même auteur raconte[030.4] que Passienus Paullus, poète élégiaque assez distingué, devait un jour lire des vers devant une assemblée dont faisait partie Javolenus Priscus en qualité d’ami intime du poète. La pièce que devait lire Paullus commençait par ces mots : « Vous l’ordonnez, Priscus ». — « Moi ? je n’ordonne rien ! » répondit aussitôt Javolenus, qui prit pour lui l’apostrophe. Cette distraction démonta pour tout le reste de la séance la gravité de l’auditoire….

[I.054.030]
  1.  Ap. Casaubon, Commentaires sur Perse, p. 98. (Ap. Géraud, op. cit., p. 194.)  ↩
  2.  Pline le Jeune, Lettres, I, 13. (Ap. Géraud, op. cit., p. 190.)  ↩
  3.  Id., IV, 19.  ↩
  4.  Id., IV, 15.  ↩

Le Livre, tome I, p. 031-055

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 31.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 31 [055]. Source : Internet Archive.

« Ces petits faits et quelques autres que nous trouvons dans Pline ne sont pas de nature à prouver qu’il y eût à Rome un grand zèle pour les lectures publiques, surtout dans la classe des auditeurs : on y assistait par habitude, tout en maugréant contre l’usage, comme beaucoup de personnes chez nous s’astreignent aux visites du 1er janvier, tout en appelant de leurs vœux l’abolition de cette assujettissante coutume. Parmi les invités, les uns ne venaient pas du tout, les autres faisaient un acte de complaisance forcée, et regardaient comme du temps perdu celui qu’ils passaient à écouter une lecture ; aussi ne se piquaient-ils pas d’une grande exactitude. Ils musaient longtemps à la porte de l’auditoire, faisaient demander si le lecteur était arrivé, s’il avait débité sa préface, si son livre avançait. Alors seulement ils entraient, lentement et les uns après les autres. Ils s’asseyaient ; mais, du reste, pas d’attention, pas un mot d’encouragement, pas un geste d’approbation, et, comme nous l’avons vu, ils saisissaient toutes les circonstances qui pouvaient faire diversion à l’ennui du récit. La plupart même quittaient la séance avant la fin, les uns en dissimulant autant que possible leur sortie, les autres ouvertement et sans gêne[031.1]. Cette indifférence ne refroidissait pas le zèle des auteurs, et chacun des jours des mois d’avril, de juillet et d’août, spé-

[I.055.031]
  1.  Cf. Pline le Jeune, I, 13 ; VI, 17.  ↩

Le Livre, tome I, p. 032-056

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 32.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 32 [056]. Source : Internet Archive.

cialement consacrés sans doute à ces solennités, était marqué par une lecture publique[032.1].

« Les plus mauvais écrivains n’étaient pas les moins zélés…. Pour ces récitateurs fanatiques, tous les endroits étaient bons : dans des thermes publics, au milieu du forum, ils étaient tout aussi à l’aise que dans leur propre maison[032.2]. Martial a personnifié, sous le nom d’un certain Ligurinus, cette malheureuse manie de récitation qui faisait de chaque petit poète un fléau pour ceux qui l’approchaient[032.3]. »

Nous avons déjà entrevu tout à l’heure ce Ligurinus, que Martial menaçait de « laisser souper seul[032.4] ». Voici encore deux des épigrammes qu’il lui décoche :

« Veux-tu savoir pourquoi personne n’aime à te rencontrer, pourquoi l’on se sauve dès qu’on t’aperçoit, pourquoi, Ligurinus, autour de toi règne une vaste solitude ? Tu es trop poète. C’est un bien dangereux défaut. La tigresse furieuse de l’enlèvement de ses petits, la vipère que brûle le soleil de midi, le scorpion malfaisant, sont moins à craindre

[I.056.032]
  1.  Cf. Pline le Jeune, I, 13 ; VIII, 21 ; etc.  ↩
    •  In medio qui
      Scripta foro recitent, sunt multi, quique lavantes ;
      Etc.

     « Il y a des gens qui lisent leurs ouvrages en plein forum ou dans les bains ; » etc. (Horace, Satires, I, 4, trad. Panckoucke, p. 192. Paris, Garnier, 1866.)  ↩

  2.  Géraud, op. cit., pp. 190-192.  ↩
  3.  Supra, p. 29, note.  ↩

Le Livre, tome I, p. 033-057

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 33.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 33 [057]. Source : Internet Archive.

que toi. Quoi de plus insupportable, en effet, qu’une pareille importunité ! Si je suis debout, tu lis ; si je m’assieds, tu lis ; si je cours, tu lis ; tu lis encore, quand je suis à la selle. Je fuis aux thermes, tu te pends à mon oreille ; j’entre au bain, tu m’empêches d’y nager ; je rentre souper, tu ne me quittes pas un instant ; je commence à manger, tu me chasses de table. Harassé, je m’endors, et soudain tu m’éveilles. Vois donc le mal que tu me fais ! Tu es juste, probe, inoffensif, et pourtant tu es redouté[033.1] ! »

Et cette autre :

« Je ne sais si Apollon s’enfuit de la table au festin de Thyeste ; mais nous, Ligurinus, nous fuyons de la tienne. Je le sais, elle est somptueuse et chargée des mets les plus délicats ; et pourtant tout m’y déplaît, quand tu récites. Je dédaigne ton turbot et ton surmulet de deux livres ; ce ne sont ni tes champignons ni tes huîtres que je demande, mais seulement ton silence[033.2]. »

« Rome, ajoute Géraud[033.3], était pleine de pareils

[I.057.033]
    •  Occurrit tibi nemo quod libenter ;
      Quod, quæcumque venis, fugas est, et ingens
      Circa te, Ligurine, solitudo ;
      Etc.

     (Martial, III, 44, trad. Nisard, pp. 378-379.)  ↩

    •  Fugerit an mensas Phœbus cœnamque Thyestæ,
      Ignoro : fugimus nos, Ligurine, tuam.
      · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
      Nec volo boletos, ostrea nolo : tace.

     (Id., III, 45, trad. Nisard, p. 379.)  ↩

  1.  Op. cit., p. 192.  ↩

Le Livre, tome I, p. 034-058

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 34.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 34 [058]. Source : Internet Archive.

personnages à qui rien ne coûtait pour se produire. Louer à grands frais une maison, des bancs et des chaises, et disposer une salle en amphithéâtre, briguer des auditeurs, répandre des annonces, s’épuiser enfin en démarches et en frais de tout genre[034.1], telles étaient les conditions auxquelles on se soumettait pour un triomphe d’un instant.

« On ne peut, sans un vif sentiment d’intérêt et de curiosité, lire, dans les poètes satiriques de l’époque, et les prétentions des auteurs, et leurs minauderies devant le public, et les précautions prises d’avance pour se ménager un succès. Nous ne sommes plus alors dans la Rome d’Auguste ; on dirait que Martial, Perse et Juvénal ont deviné nos vanités de salon et nos intrigues de coulisses. »

Ainsi conclut l’auteur de l’Essai sur les livres dans l’antiquité, qui est mort il y a plus d’un demi-siècle, et n’a pu constater, par conséquent, tous les progrès accomplis par nous dans cette voie, et combien il a eu raison de comparer nos mœurs à celles de la Rome impériale.

Une question, qui, comme celle des lectures publiques, se rattache aux libraires de l’ancienne Rome, c’est celle des rapports des auteurs avec ces commerçants, c’est la question des droits d’auteur.

Ces droits, disons-le tout de suite, n’existaient pas.

[I.058.034]
  1.  Juvénal, Satires, VII, 45 ; et Tacite, Dialogue sur les orateurs, ix. (Ap. Géraud, op. cit., p. 192.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 035-059

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 35.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 35 [059]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 36.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 36 [060]. Source : Internet Archive.

Les libraires ou éditeurs romains « étaient, en thèse générale, des gens qui recevaient gratuitement des auteurs les ouvrages inédits, qui les faisaient transcrire à leurs risques et périls, et qui s’indemnisaient des frais de publication en percevant seuls tous les bénéfices de la vente[0035.1] ».

Seules les pièces de théâtre avaient chance de rapporter à leurs auteurs quelque argent[035.2], « encore étaient-elles achetées, non par les libraires, mais par les comédiens ou les personnes qui donnaient des jeux au peuple[035.3] ».

Géraud, qui me fournit ces remarques, a recueilli, parmi les auteurs latins, maintes preuves de l’exactitude de ses assertions.

Ainsi, « Stace, dont la Thébaïde, lue en public, mettait en mouvement Rome tout entière, et soulevait, dans un immense auditoire, un frénétique enthousiasme, Stace était obligé, pour avoir du pain, de faire des tragédies[035.4]. Les vers de Martial eurent une vogue inouïe ; il jouit, de son vivant, d’un renom que bien peu d’auteurs obtenaient après leur mort ; mais il vécut toujours pauvre[035.5]. Tout

[I.059.035]
  1.  Géraud, op. cit., p. 199.  ↩
  2.  Cf. Aulu-Gelle, III, 3 ; et Juvénal, VII, 90 et s.  ↩
  3.  Géraud, op. cit., p. 194.  ↩
  4.  Cf. Juvénal, VII, 86 et s. (Ap. Géraud, op. cit., p. 196.)  ↩
    •  Sum, fateor, semperque fui, Callistrate, pauper,
      Sed non obscurus, nec male notus eques ;
      Sed toto legor orbe frequens ; et dicitur : Hic est ;
      Quodque cinis paucis, hoc mihi vita dedit.

     « Je suis, je l’avoue, et j’ai toujours été pauvre, Callistrate, mais non pas obscur, ni chevalier mal famé. L’univers entier lit mes œuvres et les relit. « Le voilà, » dit chacun ; et je recueille, de mon vivant, la gloire qui n’échoit, après la mort, qu’à bien peu de gens. » (Martial, V, 13, Trad. Nisard, p. 406.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 036-060

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 36.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 36 [060]. Source : Internet Archive.

chevalier romain qu’il était, il se trouvait dans l’obligation, et n’en rougissait pas, de demander à Parthénius une robe neuve, et, quand il l’avait obtenue, il lui fallait mendier le manteau[036.1]. Aussi disait-il lui-même : « Que me sert que nos soldats lisent mes vers au fond de la Dacie, que mes épigrammes soient chantées dans la Bretagne ? Ma bourse n’en est pas mieux garnie, nescit sacculus ista meus[036.2]. »

« Mais il faut bien remarquer que ni Martial, dans

[I.060.036]
  1.  Martial, VIII, 28 ; IX, 50 ; et XI, 3.  ↩
    •  Non urbana mea tantum Pimpleide gaudent
      Otia, nec vacuis auribus ista damus ;
      Sed meus in Geticis ad Martia signa pruinis
      A rigido teritur centurione liber.
      Dicitur et nostros cantare Britannia versus.
      Quid prodest ? nescit sacculus ista meus.
      At quam victuras poteramus pangere chartas,
      Quantaque Pieria prælia flare tuba ;
      Quum pia reddiderint Augustum numina terris,
      Et Mæcenatem si mihi Roma daret !

     « Ce n’est pas seulement aux citadins oisifs que plaît ma muse ; je n’écris pas pour les seuls badauds : je suis lu par le sévère centurion qui combat chez les Gètes, sous un climat glacé ; on dit même que les Bretons chantent mes vers. Mais à quoi bon ? mon escarcelle ne se ressent pas de ma vogue. Et pourtant, moi aussi, je pourrais écrire des pages immortelles ; je pourrais emboucher le clairon des combats, si les dieux rendaient au monde un Auguste, si Rome me donnait un Mécène ! » (Martial, XI, 3, trad. Nisard, p. 505.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 037-061

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 37.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 37 [061]. Source : Internet Archive.

ses plaintes fréquentes sur la pénurie de ses finances, ni Juvénal, dans la satire sur la misère des gens de lettres[037.1], ne songent à accuser les libraires. Dans les relations de ces derniers avec les auteurs, la part de chacun était faite : au libraire l’argent, à l’écrivain la gloire. Ce partage est clairement exprimé dans ces vers de l’Art poétique d’Horace :

Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci,
Lectorem delectando, pariterque monendo.
Hic meret æra liber Sosiis : hic et mare transit,
Et longum noto scriptori prorogat ævum[037.2].

« Et Tacite, dans son Dialogue sur les orateurs[037.3] : « Les vers, dit-il, ne conduisent point aux honneurs, ils ne mènent point à la fortune ; tout leur fruit se borne à un plaisir court, à des louanges frivoles et stériles. » « Et plus bas[037.4] : « La renommée, à

[I.061.037]
  1.  Satire VIII.  ↩
  2.  « Pour enlever tous les suffrages, mêlez l’utile à l’agréable ; amusez en instruisant. Voilà l’ouvrage qui fait la fortune des Sosie (du libraire) ; l’ouvrage qui passe même au delà des mers, et fait vivre l’auteur dans la postérité. » (Art poétique, vers 343-346, trad. Panckoucke, p. 361. (Paris, Garnier, 1886.) « Les vers d’Horace ont immortalisé le nom des Sosie, dont la boutique était sur le forum de César, près des temples de Vertumne et de Janus ». (Géraud, op. cit., pp. 174-175.) Il a déjà été question d’eux précédemment (pp. 23-24).  ↩
  3.  « Nam carmina et versus… neque dignitatem ullam auctoribus suis conciliant, neque utilitates alunt : voluptatem autem brevem, laudem inanem et infructuosam consequuntur. » (Dialogus de Oratoribus, ix. Tacite, édit. Dureau de Lamalle, t. III, pp. 407-408. Paris, Lefèvre, 1846.)  ↩
  4.  Chap. x, p. 410.  ↩

Le Livre, tome I, p. 038-062

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 38.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 38 [062]. Source : Internet Archive.

laquelle les poètes sacrifient tout, et qu’ils avouent être le seul prix de leurs travaux, quod unum esse pretium omnis sui laboris fatentur, n’est pas autant le partage des poètes que des orateurs[038.1]. »

Il fallait bien vivre cependant, par conséquent, manger et solder son pain. « Mon livre n’est qu’un joyeux convive, un compagnon de plaisirs, écrit Martial[038.2] ; il plaît, parce qu’on en jouit gratis. Nos anciens ne se contentaient pas de cette gloire ; le moindre présent fait à Virgile fut le bel Alexis. »

« Dans les républiques grecques, dit Géraud[038.3], les poètes chantaient les vainqueurs des jeux publics et en attendaient leur salaire ; dans les royaumes, ils vendaient leur muse aux monarques qui voulaient l’acheter, et l’avarice des princes leur valait souvent d’amères satires. A Rome, les poètes spéculaient sur la vanité des empereurs et des grands. Dans la pièce de vers où Martial se plaint que sa bourse se ressente si peu de la vogue de ses livres[038.4], que demande-t-il ? des libraires plus généreux ? Nullement. Il désire que les destins donnent à Rome un nouveau Mécène, comme ils lui ont envoyé un nou-

[I.062.038]
  1.  Ap. Géraud, op. cit., pp. 196-197.  ↩
    •  At nunc conviva est, comissatorque libellus,
      Et tantum gratis pagina nostra placet.
      Sed non hac veteres contenti laude fuerunt,
      Quum minimum vali munus Alexis erat.

     (Martial, V, 16, trad. Nisard, p. 407.)  ↩

  2.  Op. cit., p. 197.  ↩
  3.  XI, 3. Cf. supra, p. 36, note 2.  ↩

Le Livre, tome I, p. 039-063

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 39.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 39 [063]. Source : Internet Archive.

vel Auguste dans la personne de Nerva. D’où vient, suivant Juvénal, la détresse des gens de lettres ? C’est que Rome n’a plus des Mécène, des Proculeius, des Fabius, des Lentulus, des Cotta[039.1]. »

On sait quelle sollicitude l’empereur Auguste témoigna aux lettres et aux gens de lettres, que de marques de faveur reçurent de lui Virgile et Horace, entre autres. Ses bienfaits se répandaient même sur d’obscurs écrivains, et Macrobe raconte à ce sujet cette curieuse anecdote[039.2] : Un pauvre poète grec avait l’habitude d’attendre l’empereur à la porte de son palais, et de lui remettre chaque fois une courte pièce de vers célébrant ses louanges. Fatigué de ce manège, dont il faisait probablement semblant de ne pas comprendre le but, l’empereur prit un jour un morceau de papier et y traça quelques vers, qu’il remit au Grec en échange des siens. Le Grec, aussitôt après les avoir lus, de s’exclamer sur leur grâce, leur élégance, leur perfection, de les louer avec le plus chaleureux enthousiasme ; puis de tirer bien vite sa bourse, et de présenter à l’empereur deux oboles : « Si j’avais plus, je donnerais davantage ».

[I.063.039]
    •  Quis tibi Mæcenas ? quis nunc erit aut Proculeius.
      Aut Fabius, quis Cotta iterum, quis Lentulus alter ?
      Tunc par ingenio pretium…

     « Où sont les Mécène, les Fabius ? où trouver un Cotta ? Un autre Lentulus ? Alors les dons égalaient le génie…. » (Juvénal, VII, trad. Dusaulx, p. 344. Paris, Lefèvre, 1845.)  ↩

  1.  Ap. Juvénal, trad. Dusaulx, p. 347, note 10 ; et Géraud, op. cit., p. 198.  ↩

Le Livre, tome I, p. 040-064

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 40.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 40 [064]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 41.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 41 [065]. Source : Internet Archive.

Cette fois Auguste fut bien forcé de saisir l’apologue ; il trouva d’ailleurs la farce bonne, sourit, et fit compter au rusé poète cent mille sesterces (environ 25 000 francs).

« Les successeurs d’Auguste suivirent son exemple et récompensèrent les hommes de lettres tantôt par des honneurs, tantôt par des présents. Domitien enrichit Quintilien et paya généreusement les flatteries de Martial ; Trajan combla de faveurs Pline le Jeune, et Vespasien donna en une seule fois à Saleius cinq cent mille sesterces (123 000 francs). Tacite, qui rapporte ce dernier trait[040.1], ajoute : « Il est beau sans doute de mériter, par ses talents, les libéralités du prince ; mais combien n’est-il pas plus beau encore, si notre fortune nous impose des besoins, de ne recourir qu’à soi, de n’implorer que son génie, de n’avoir que soi pour bienfaiteur ! » « Sans les libéralités des empereurs, les poètes n’auraient eu, dit Juvénal[040.2], d’autre parti à

[I.064.040]
  1.  Dialogue sur les orateurs, ix, p. 409. Au lieu de 123 000 francs, Dureau de Lamalle donne, en note, 97 265 francs, comme représentant la valeur actuelle de 500 000 sesterces.  ↩
    •  Et spes et ratio studiorum in Cæsare tantum :
      Solus enim tristes hac tempestate Camenas.
      Respexit, quum jam celebres notique poetæ
      Balneolum Gabiis, Romæ conducere furnos
      Tentarent….

     « Les lettres n’ont plus que César qui les soutienne et les anime ; lui seul, dans ce siècle ingrat, a rassuré les Muses éperdues, lorsque déjà nos poètes les plus célèbres voulaient se mettre dans Gabies aux gages d’un baigneur, à ceux d’un boulanger de Rome…. » (Juvénal, VII, vers 1 et s., trad. Dusaulx, p. 329.)  ↩

- page 2 de 4 -