Tome IHistoriqueI. L’amour des livres et de la lecture › III. Depuis l’invention de l’imprimerie jusqu’à l’avènement de Louis XIV

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Le Livre, tome I, p. 129-153

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 129.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 129 [153]. Source : Internet Archive.

ceux des autres siècles que de voyager. Il est bon de savoir quelque chose des mœurs de divers peuples, afin de juger des nôtres plus sainement, et que nous ne pensions pas que tout ce qui est contre nos modes soit ridicule et contre raison, ainsi qu’ont coutume de faire ceux qui n’ont rien vu. Mais, lorsqu’on emploie trop de temps à voyager, on devient enfin étranger à son pays ; et, lorsqu’on est trop curieux des choses qui se pratiquaient aux siècles passés, on demeure ordinairement fort ignorant de celles qui se pratiquent en celui-ci[129.1]. »

Guez de Balzac (1597-1654), le Malherbe de la prose française, comme on l’a à juste titre surnommé, qui, dans ses Lettres, dans le Prince, le Socrate chrestien, etc., s’efforce d’initier les profanes, tous les ignorants du latin et du grec, aux splen-

[I.153.129]
  1.  Descartes avait-il beaucoup lu ? « Avant d’entreprendre, suivant sa méthode personnelle, la série magnifique de ses travaux, » avait-il vraiment lu, comme l’assure M. Albert Collignon (la Vie littéraire, pp. 301-302), « tout ce qui avait jamais été pensé sur le monde et sur l’homme » ? Quoi que Descartes ait pu dire sur lui-même et sur ses nombreuses lectures, on est plutôt porté à croire, au contraire, qu’il a toujours lu « avec discrétion », estimant sans doute après Sénèque que : « Paucis ad bonam mentem opus est litteris » (ap. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. II, p. 491). « Ce sont, après tout, les ignorants comme Pascal, comme Descartes, comme Rousseau, ces hommes qui ont peu lu, mais qui pensent et qui osent, » etc. (Id., Causeries du lundi, t. II, p. 185.) « Descartes et Rousseau étaient de petits liseurs, peu au courant de la tradition. » (Jules Levallois, l’Année d’un ermite, p. 18.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 130-154

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 130.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 130 [154]. Source : Internet Archive.

deurs de l’antiquité, « ne lisait que pour trouver de belles sentences et de belles expressions à recueillir et à en­châsser[130.1] ».

Gui Patin (1601-1672), le caustique érudit, adversaire acharné du « gazetier » Renaudot et de l’antimoine, écrit à son ami Spon, le 16 novembre 1645, à propos de la « superbe et solennelle entrée » à Paris des ambassadeurs de Pologne, « qui viennent quérir la princesse Marie pour être leur reine » : « Ces spectacles publics ne me touchent guères. Ils me rendent mélancolique, moy qui suis naturellement joyeux et gay, au lieu qu’ils réjouissent les autres. Quand je voy toute cette mondanité, j’ay pitié de la vanité de ceux qui les font. Il est vray qu’on ne fait point cette montre pour les philosophes, de l’humeur et de la capacité desquels je voudrois bien être ; mais c’est pour le vulgaire, qui est ébloui de cet éclat et en passe le temps plus doucement. Je fus, ce jour-là, quelque peu de temps davantage qu’à mon ordinaire dans mon étude (bibliothèque, cabinet de travail) et m’y employai assez bien. Mes voisins disent que j’ay grand tort de n’avoir point

[I.154.130]
  1.  Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XIII, pp. 245-246. — Les livres de Guez de Balzac reçurent un jour un hommage peu banal pour des livres. Leur maître nous conte qu’un « curieux », un campagnard sans doute, étant venu lui rendre visite, « lui commença sa harangue par le respect et la vénération qu’il avait toujours eue pour luy et pour Messieurs ses Livres ». (Guez de Balzac, Entretiens, VII ; Œuvres, t. II, p. 350. Paris, Lecoffre, 1854.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 131-155

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 131.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 131 [155]. Source : Internet Archive.

été à cette cérémonie, et que c’étoit la plus belle chose du monde. Ils me reprochent que je suis trop peu curieux et trop mélancolique, et moy je dis qu’ils sont trop peu ménagers de leur temps. Je m’en rapporte à vous. Si vous me condamnez, je vous promets que, la première fois que le Pape viendra à Paris, j’iray exprès jusqu’à la rue Saint-Jacques au-devant de luy, où je l’attendray chez un libraire, en lisant quelque livre, et ce ne seroit encore que pour vous complaire : car, à vous dire la vérité, si le roy Salomon avec la reine de Saba faisoient icy leur entrée, avec toute leur gloire, je ne say si j’en quitterois mes livres[131.1]. »

A un autre de ses amis et correspondants, à Falconet, médecin lyonnais, comme Spon, Gui Patin dépeint ainsi son cabinet de travail, — son « étude », où étaient rangés « en belle place et en bel air » les dix mille volumes dont se composait sa biblio­thèque[131.2] : « Je vous puis assurer qu’elle est belle. J’ay fait mettre sur le manteau de la cheminée un beau tableau d’un crucifix, qu’un peintre que j’avais fait tailler (de la pierre) me donna l’an 1627. Aux deux côtés du bon Dieu, nous y sommes tous deux en portrait, le maître et la maîtresse (c’est-à-dire Gui Patin et sa femme). Au-dessous du crucifix, les deux

[I.155.131]
  1.  Gui Patin, Lettres choisies, lettre VIII, p. 27, (Paris, Jean Petit, 1688.)  ↩
  2.  Cf. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. VIII, pp. 116-117.  ↩

Le Livre, tome I, p. 132-156

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 132.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 132 [156]. Source : Internet Archive.

portraits de feu mon père et de feu ma mère. Aux deux coins sont les deux portraits d’Érasme et de Joseph Scaliger. Vous savez bien le mérite de ces deux hommes divins. Si vous doutez du premier, vous n’avez qu’à lire ses Adages, ses Paraphrases sur le Nouveau Testament et ses Épîtres. J’ay aussi une passion particulière pour Scaliger, des œuvres duquel j’aime et chéris les Épîtres et les Poèmes particulièrement ; j’honore aussi extrêmement ses autres œuvres, mais je ne les entends point : aussi, quand je les lis, je baisse la tête en me souvenant de ce qu’a dit Martial : Non omnibus datum est habere nasum. Outre les ornements qui sont à ma cheminée, il y a, au milieu de ma bibliothèque, une grande poutre qui passe par le milieu de la largeur, de bout en bout, sur laquelle il y a douze tableaux d’hommes illustres d’un côté et autant de l’autre, y ayant assez de lumière par les croisées opposées ; si bien que je suis, Dieu merci, en belle et bonne compagnie avec belle clarté[132.1]. »

Ailleurs, Gui Patin nous fait cet aveu, qui n’étonnera aucun de ceux qui l’ont fréquenté : « Je me tiens plus heureux céans avec mes livres (avec mes maîtres muets, dit-il ailleurs encore) et un peu de loisir, que n’est le Mazarin avec tous ses écus et ses inquiétudes[132.2] ».

[I.156.132]
  1.  Op. cit., lettre XXXIV, pp. 104-105.  ↩
  2.  Ap. Sainte-Beuve, op. cit., p. 126.  ↩

Le Livre, tome I, p. 133-157

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 133.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 133 [157]. Source : Internet Archive.

En plusieurs endroits de ses très curieuses lettres, il nous entretient de ses « débauches », des enivrantes joies qu’il goûte dans le silence de sa bibliothèque : « … Je ne fais guère de débauche que dans mon « étude » avec mes livres ; au moins n’en fais-je point tant comme je voudrais bien (autant que j’en voudrais). Feu M. Piètre[133.1], qui a été un homme incomparable, tant en bonté qu’en science, disait qu’il faisait la débauche[133.2] lorsqu’il lisait Cicéron et Sénèque, mais qu’il se réduisait aisément à son devoir avec Galien et Fernel…. Ainsi je me suis réduit dans mon « étude » depuis ce temps-là ; mais on ne m’y laisse guère dans l’état paisible qu’il faudrait pour bien étudier[133.3]. »

Richelieu (1585-1642) aimait ses livres « plus que chose au monde », selon l’expression de Michelet[133.4] : c’est à lui qu’est due la création de la bibliothèque

[I.157.133]
  1.  Simon Piètre dit Piètre le Grand (1565-1618), médecin et professeur au Collège de France, célèbre par son érudition et son éloquence. Il était fils d’un médecin et professeur également prénommé Simon.  ↩
  2.  C’est aussi le terme qu’employait en pareille circonstance le chancelier Daguesseau : « … Les charmes des belles-lettres, qui ont été pour moi une espèce de débauche d’esprit…. » (Instructions sur les études propres à former un magistrat, II, Étude de l’histoire, p. 237. Œuvres choisies, Paris, Didot, 1871.)  ↩
  3.  Gui Patin, Lettres, lettre du 13 juillet 1660. (Tome II, p. 74. La Haye, Van Bulderen, 1715.)  ↩
  4.  Histoire de France, t. XIV, p. 233. (Paris, Marpon et Flammarion, 1879.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 134-158

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 134.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 134 [158]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 135.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 135 [159]. Source : Internet Archive.

de la Sorbonne. Rappelons aussi que, fondateur de l’Académie française, Richelieu « ne reconnaissait au-dessous du trône qu’une dignité égale à la sienne, celle de l’écrivain et du penseur ; il voulait qu’un homme du nom de Chapelain ou de Gombauld lui parlât couvert[134.1] ».

Mazarin (1602-1661) fut de même un amateur passionné des livres. Il commença à en rassembler de bonne heure. Il en possédait déjà à Rome, dans son palais du mont Quirinal, plus de cinq mille, « conservés, nous apprend le Père Jacob[134.2], dans des armoires trélissées de fil doré, ciselées et dorées à surface, avec des vases, bustes et autres antiques sur le haut d’icelles ». Le même bibliographe ajoute ce très intéressant détail : Mazarin ne confiait la reliure de ses livres qu’à des ouvriers appelés exprès de Paris.

C’est au savant Gabriel Naudé, précédemment bibliothécaire de Richelieu, que Mazarin commit le soin de sa biblio­thèque[134.3], qui fut installée d’abord

[I.158.134]
  1.  Augustin Thierry, Essai sur l’histoiredu Tiers État, chap. viii, p. 212. (Paris, Furne, 1868.)  ↩
  2.  Ap. Alfred Franklin, op. cit., Collège Mazarin, t. III, p. 37.  ↩
  3.  Voir ap. Alfred Franklin, op. cit., t. III, p. 48, de curieux détails concernant la façon dont Gabriel Naudé faisait, en Italie, des achats de livres pour le compte de Mazarin : « On nous le représente entrant, une toise à la main, chez les libraires, mesurant les tablettes, et fixant le prix d’après leurs dimensions ; aussi J.-V. Rossi prétend-il que les boutiques où il avait passé semblaient plutôt avoir été dévastées par un ouragan que visitées par un bibliophile. Naudé, d’ailleurs, marchandait beaucoup, et, à force de discussions, d’insistances et d’importunités, il finissait… par payer ses livres moins cher que s’il se fût agi de poires ou de limons…. Il est même certain que Naudé cherchait à tromper les libraires…. Dans son Advis pour dresser une bibliothèque, il approuve hautement (page 97*) la maxime qu’avait adoptée à cet égard Richard de Bury » (que tous les moyens ou à peu près sont bons pour se procurer des livres : cf. Richard de Bury, Philobiblion, chap. viii, pp. xxxi, 80 et s., et 237 et s., trad. Cocheris). « Naudé n’allait sans doute pas aussi loin en pratique qu’en théorie ; mais, quand on le rencontrait couvert de poussière et de toiles d’araignées, les poches remplies de volumes, ayant l’air joyeux et portant haut la tête, on pouvait être certain qu’il venait, à force de peines et de ruses, de conclure un marché plus avantageux pour lui que pour le libraire. » Etc.
    •  * Pages 66 et s., édit. Liseux (Paris, 1876).  ↩

Le Livre, tome I, p. 135-159

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 135.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 135 [159]. Source : Internet Archive.

dans l’hôtel de Nevers, actuellement occupé par la Bibliothèque nationale.

« A la fin de l’année 1643, la bibliothèque de Mazarin renfermait douze mille volumes imprimés et quatre cents manuscrits ; c’était déjà « l’une des plus accomplies de l’Europe[135.1] », et le cardinal poursuivait avec ardeur une idée généreuse, que les dernières volontés de Richelieu lui avaient inspirée[135.2]. » C’était d’ouvrir à deux battants les portes de cette bibliothèque, et de mettre cette collection tout entière à la disposition du public. Cette ouverture eut lieu pour la première fois dans le courant d’octobre 1643 ; et, après avoir été transférée au collège qu’il fonda plus tard, la bibliothèque de Mazarin, la

[I.159.135]
  1.  L. Jacob, Traité des plus belles bibliothèques, p. 487, ap. Alfred Franklin, op. cit., t. III, p. 42.  ↩
  2.  Alfred Franklin, ibid.  ↩

Le Livre, tome I, p. 136-160

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 136.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 136 [160]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 137.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 137 [161]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 138.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 138 [162]. Source : Internet Archive.

Mazarine, « fut de nouveau, en 1691, ouverte aux gens de lettres[136.1] ». Elle comprenait alors environ quarante-cinq mille volumes, dont douze mille in-folio ; on y comptait soixante mille auteurs[136.2].

Le nom de Gabriel Naudé (1600-1653), le fidèle et dévoué bibliothécaire de Richelieu et de Mazarin, est resté cher aux bibliophiles. La passion de Naudé pour les livres s’était manifestée dès sa jeunesse, et il avait pu la satisfaire de bonne heure, car il entrait dans sa vingtième année quand le président de Mesmes lui donna la direction de sa biblio­thèque[136.3]. Gabriel Naudé est l’auteur d’un intéressant opuscule : Advis pour dresser une bibliothèque, où il dit[136.4], entre autres choses ingénieuses, que les bibliothèques ne peuvent « mieux estre comparées qu’au pré de Sénèque, où chaque animal trouve ce qui luy est propre : Bos herbam, canis leporem, ciconia lacertum[136.5], » et où il conseille « de retrancher la des-

[I.160.136]
  1.  Alfred Franklin, op. cit., t. III, p. 42. Voir aussi Petit-Radel, Recherches sur les bibliothèques anciennes et modernes, Bibliothèque Mazarine, pp. 295 et s.  ↩
  2.  Alfred Franklin, op. cit., t. III, p. 57.  ↩
  3.  Id., op. cit., t. III, p. 39.  ↩
  4.  Chap. iii, p. 24. (Paris, Liseux, 1876.)  ↩
  5.  « Ne t’étonne pas que chaque esprit exploite le même sujet selon ses goûts. Dans le même pré, le bœuf cherche de l’herbe, le chien un lièvre, la cigogne des lézards. Qu’un philologue, un grammairien et un philosophe prennent tous trois la République de Cicéron, chacun porte ses réflexions sur un point différent. » Etc. (Sénèque, Lettres à Lucilius, CVIII, trad. Baillard, t. II, p. 387.) Dans sa lettre LXXXIV (pp. 243 et s.), Sénèque a encore considéré la lecture comme « l’aliment de l’esprit », et l’a comparée aux aliments absorbés par le corps. « Tant que nos aliments conservent leur substance première et nagent inaltérés dans l’estomac, c’est un poids pour nous ; mais ont-ils achevé de subir leur métamorphose, alors enfin ce sont des forces, c’est un sang nouveau. Suivons le même procédé pour les aliments de l’esprit. A mesure que nous les prenons, ne leur laissons pas leur forme primitive, leur nature d’emprunt. Digérons-les : sans quoi ils s’arrêtent à la mémoire et ne vont pas à l’intelligence. » Etc. Cf. aussi Plutarque (Comment il faut lire les poètes, trad. Amyot, t. VIII, p. 100 ; Paris, Bastien, 1784) : « Or tout ainsi comme ès pasturages l’abeille cherche pour sa nourriture la fleur, la chèvre la feuille verte, le pourceau la racine, et les autres bestes la semence et le fruit, aussi en la lecture des poèmes, l’un en cueille la fleur de l’histoire, l’autre s’attache à la beauté de la diction et à l’élégance et doulceur du langage ». Etc. Richard de Bury, dans son Philobiblion (chap. xiv, pp. 125 et 260, trad. Cocheris), a dit que « Dieu… connaissait assez la fragilité de la mémoire humaine et la mobilité de la volonté vertueuse dans l’homme, pour vouloir que le livre fût l’antidote de tous les maux, et nous en ordonner la lecture et l’usage comme un aliment quotidien et très salubre de l’esprit ». Gabriel Peignot (Traité du choix des livres, p. 7) a fait la même comparaison : « … Si vous admettez quelques-uns (de ces mauvais livres ou) de ces livres médiocres… votre bibliothèque ressemblera à une table bien servie, où, parmi de bons mets, il s’en trouvera quelques-uns saupoudrés de coloquinte, d’autres infectés de poison, et plusieurs dépourvus d’assaisonnement. » Et N.-V. de Latena (1790-1881) : « Les meilleurs livres, comme les meilleurs aliments, sont ceux qui, sous le moindre volume, contiennent le plus de nourriture saine et substantielle. » (Ap. Fertiault, les Amoureux du livre, pp. 243-244.) Etc. Remarquer, d’ailleurs, que le mot nourriture s’appliquait autrefois aussi bien à l’esprit qu’au corps, désignait aussi bien les aliments intellectuels que les aliments matériels : cf. Littré, Dictionnaire, et la phrase de Saint-Simon citée page 161.  ↩

Le Livre, tome I, p. 137-161

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 137.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 137 [161]. Source : Internet Archive.

pense superflue que beaucoup prodiguent mal à propos à la relieure et à l’ornement de leurs volumes, pour remployer à l’achapt de ceux qui manquent… parce qu’il n’est pas des volumes comme des

Le Livre, tome I, p. 138-162

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 138.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 138 [162]. Source : Internet Archive.

hommes, qui ne sont cognus et respectez que par leur robe et vestement[138.1] ».

A peu près vers le même temps, un conseiller au Parlement de Paris, Henri du Bouchet, sieur de Bournonville (….-1654), légua à l’abbaye de Saint-Victor, où il désirait être enseveli, ce qui avait été pendant sa vie « ses plus chères délices, sa bibliothèque, » qu’il avait rassemblée « avec beaucoup de peine et de soin ». Du Bouchet voulut que cette collection, comme celle de Mazarin, fût ouverte aux travailleurs, « que les gens d’estude eussent la liberté d’aller estudier en la bibliothèque de ladite abbaye trois jours de la semaine, trois heures le matin et quatre heures l’apresdiné ». Il légua, en outre, à l’abbaye, une rente de 370 livres pour l’achat des publications nouvelles, et une autre rente de 340 livres pour servir de traitement au religieux qui remplirait les fonctions de bibliothécaire.

[I.162.138]
  1.  Op. cit., chap. v, p. 70. Sainte-Beuve (Portraits littéraires, t. III, p. 370) a dit de Gabriel Naudé : « Il est bien le patron de ceux qui, avant tout, lisent et dévorent, qui parlent de tout ce qu’ils ont lu, et chez qui l’idée ne se présente que de biais en quelque sorte, ne se faufile qu’à la faveur et sous le couvert des citations. »  ↩

Le Livre, tome I, p. 139-163

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 139.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 139 [163]. Source : Internet Archive.

« Les Pères de Saint-Victor se montreront reconnaissants envers leur bienfaiteur…. Son buste fut placé dans la bibliothèque, et l’on fit graver sur le marbre le passage de son testament qui contenait le legs de sa riche collection[139.1]. »

Un legs du même genre fut fait, à peu près dans les mêmes conditions, par le chanoine Jacques Hennequin (1575-1660) à sa ville natale, Troyes. Jacques Hennequin avait rassemblé une collection de dix à douze mille volumes « bien choisis » ; comme du Bouchet, il stipula, dans son testament, que sa bibliothèque serait publique, et assura une rente pour le traitement du bibliothécaire et pour l’achat de livres nouveaux[139.2].

La reine Christine de Suède (1626-1689) estimait que « la lecture est une partie du devoir de l’honnête homme[139.3] ». Elle écrivait à Bayle : « Je vous impose pour pénitence qu’à commencer du mois prochain vous m’enverrez les livres nouveaux, en toutes langues, sur toutes sortes de sujets ; je n’excepte ni romans ni satires ; surtout s’il y a des livres de chimie, faites-m’en part au plus tôt[139.4] ». Elle adressait à Heinsius les mêmes recommandations : « .… Envoyez-moi les catalogues des livres

[I.163.139]
  1.  Alfred Franklin, op. cit., Abbaye de Saint-Victor, t. I, pp. 154-156.  ↩
  2.  Cf. Michaud, Biographie universelle ↩
  3.  Ap. Fertiault, op. cit., p. 190.  ↩
  4.  Ap. Id., ibid.  ↩

Le Livre, tome I, p. 140-164

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 140.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 140 [164]. Source : Internet Archive.

que vous avez achetés et des manuscrits que vous avez fait copier, et la dépense pour vous et pour les achats. Je vous ferai tout payer[140.1]…. »

Le savant et sage Urbain Chevreau (1615-1701), qui fut quelque temps secrétaire de la reine Christine, et qui raffolait de trois choses, des voyages, des livres et des fleurs, nous dépeint ainsi son existence et son bonheur :

« Je ne m’ennuie point dans ma solitude, où j’ai une bibliothèque assez nombreuse pour un ermite, et admirable pour le choix des livres. On y peut généralement trouver tous les Grecs et tous les Latins, de quelque profession qu’ils aient été, orateurs, poètes, sophistes, rhéteurs, philosophes, historiens, géographes, chronologistes, les Pères de l’Église, les théologiens et les conciles. On y voit les antiquaires, les relations les plus curieuses, beaucoup d’Italiens, peu d’Espagnols, les auteurs modernes d’une réputation établie ; et le tout dans une fort grande propreté. J’y ai des tableaux, des estampes ; un grand parterre tout rempli de fleurs, des arbres fruitiers, et, dans un salon, des musiciens domestiques, qui, par leur ramage, ne manquent jamais de m’éveiller ou de me divertir dans mes repas. La maison est neuve et bien bâtie ; l’air en est sain, et, pour m’acquitter de mon devoir, j’ai

[I.164.140]
  1.  Ap. Fertiault, op. cit., p. 190.  ↩

Le Livre, tome I, p. 141-165

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 141.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 141 [165]. Source : Internet Archive.

trois églises à côté de mes deux portes cochères[141.1]. »

C’était réaliser, et au delà, le programme tracé par Cicéron de « l’homme heureux[141.2] ». Avoir à soi et sous la main, outre des livres et des fleurs, des arbres fruitiers et des oiseaux chanteurs ; posséder une jolie maison, bien située et artistement, meublée et trois paroisses, pour comble, trois paroisses, entre lesquelles on peut choisir, n’est-ce pas le suprême idéal, et que demander de plus sur terre ?

[I.165.141]
  1.  Ap. Charles Nodier, l’Amateur de livres, dans les Français peints par eux-mêmes, t. II, p. 83. (Paris, Delahays, 1853.)  ↩
  2.  Cf. supra, p. 12.  ↩

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