Tome IHistoriqueI. L’amour des livres et de la lecture › IV. De l’avènement de Louis XIV jusqu’au XIXᵉ siècle

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Le Livre, tome I, p. 162-186

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 162.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 162 [186]. Source : Internet Archive.

Le marquis d’Argenson a eu pour fils le célèbre bibliophile de Paulmy (Antoine-René Voyer, marquis de Paulmy d’Argenson (1722-1787), « ce noble amateur de livres, dont aucun homme de lettres ne doit parler qu’avec estime et respect, » a dit Sainte-Beuve[162.1]. Sa bibliothèque, une des plus considérables et des plus riches qu’un particulier ait jamais formées, a été acquise, en 1785, par le comte d’Artois, et elle est devenue la Bibliothèque de l’Arsenal.

Dans Montesquieu (1689-1755) comme dans Voltaire (1694-1778), les belles et ingénieuses pensées abondent sur les livres ; ces deux grands esprits reviennent sans cesse sur les inappréciables avantages que nous procure l’amour de l’étude et des lettres.

« L’amour de l’étude est presque en nous la seule

[I.182.162]
  1.  Op. cit., t. XII, p. 152.  ↩

Le Livre, tome I, p. 163-187

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 163.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 163 [187]. Source : Internet Archive.

passion éternelle ; toutes les autres nous quittent, à mesure que cette misérable machine qui nous les donne s’approche de sa ruine…. Il faut se faire un bonheur qui nous suive dans tous les âges : la vie est si courte que l’on doit compter pour rien une félicité qui ne dure pas autant que nous[163.1]. » « L’étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n’ayant jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé, » nous dit encore Montes­quieu[163.2]. Et, dans ses admirables Pensées, il note avec mélancolie, mais non sans une communicative émotion et sans grandeur : « Mes lectures m’ont affaibli les yeux ; et il me semble que ce qu’il me reste encore de lumière n’est que l’aurore du jour où ils se fermeront pour jamais[163.3] ».

« Quelque chose qu’il arrive, aimez toujours les lettres, écrivait Voltaire au cardinal de Bernis[163.4]. J’ai soixante-dix ans, et j’éprouve que ce sont de bonnes

[I.187.163]
  1.  Montesquieu, Discours sur les motifs qui doivent nous encourager aux sciences. (Œuvres complètes, t. II, p. 402. Paris, Hachette, 1866.)  ↩
  2.  Pensées diverses, Portrait (t. II, pp. 419-420). Voir, comme correctif de cet aveu, supra, p. 2, n. 2.  ↩
  3.  Pensées diverses, Portrait (t. II, p. 424).  ↩
  4.  Lettre du 18 janvier 1764. (Voltaire, Œuvres complètes, t. VIII, p. 332. Paris, édit. du journal le Siècle, 1867-1870.) Presque à la même époque, le cardinal de Bernis, archevêque d’Albi (1715-1794), écrivait de son côté : « J’aime toujours les lettres : elles m’ont fait plus de bien que je ne leur ai fait d’honneur. » (Ap. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. VIII, p. 47.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 164-188

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 164.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 164 [188]. Source : Internet Archive.

amies ; elles sont comme l’argent comptant, elles ne manquent jamais au besoin. »

Et au marquis de Villette[164.1] :

« Je vous invite plus que jamais à vous livrer à l’étude. L’homme studieux se revêt à la longue d’une considération personnelle que ne donnent ni les titres ni la fortune. Celui qui travaille n’a pas le temps de faire mal parler de soi. »

Sur l’influence de l’étude et la puissance des livres, Voltaire, dans son incomparable Correspondance, comme dans son Dictionnaire philosophique et ailleurs, ne tarit pas. « Songez que tout l’univers connu n’est gouverné que par des livres, excepté les nations sauvages. Toute l’Afrique, jusqu’à l’Éthiopie et la Nigritie, obéit au livre de l’Alcoran, après avoir fléchi sous le livre de l’Évangile. La Chine est régie par le livre moral de Confucius ; une grande partie de l’Inde, par le livre du Veidam. La Perse fut gouvernée pendant des siècles par les livres d’un des Zoroastres. Si vous avez un procès, votre bien, votre honneur, votre vie même dépend de l’interprétation d’un livre que vous ne lisez jamais…. Qui mène le genre humain dans les pays policés ? ceux qui savent lire et écrire. Vous ne connaissez ni Hippocrate, ni Boerhaave, ni Sydenham ; mais vous mettez votre corps entre les mains de ceux qui les

[I.188.164]
  1.  Lettre du 20 septembre 1767. (Voltaire, op. cit., t. VIII, p. 616.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 165-189

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 165.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 165 [189]. Source : Internet Archive.

ont lus. Vous abandonnez votre âme à ceux qui sont payés pour lire la Bible[165.1].

« Plusieurs bons bourgeois, plusieurs grosses têtes, qui se croient de bonnes têtes, vous disent avec un air d’importance que les livres ne sont bons à rien. Mais, messieurs les Welches, savez-vous que l’ordonnance civile, le code militaire et l’Évangile sont des livres dont vous dépendez continuel­lement[165.2] ?

« Puissent les Belles-Lettres vous consoler ! Elles sont, en effet, le charme de la vie, quand on les cultive pour elles-mêmes, comme elles le méritent ; mais quand on s’en sert comme d’un organe de la renommée, elles se vengent bien de ce qu’on ne leur a pas offert un culte assez pur[165.3]. »

C’est à Vauvenargues, « homme trop peu connu

[I.189.165]
  1.  Dictionnaire philosophique, art. Livres (t. I, p. 512).  ↩
  2.  L’homme aux quarante écus, chap. x (t. VI, p. 244). Cf. Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814) (Études de la nature, XIV, p. 539 ; Paris, Didot, 1868, in-18) : « Il me semble qu’il se prépare pour nous quelque révolution favorable. Si elle arrive, on en sera redevable aux lettres ; elles ne mènent aujourd’hui à rien ceux qui les cultivent parmi nous ; cependant elles régissent tout. Je ne parle pas de l’influence qu’elles ont par toute la terre, gouvernée par des livres. L’Asie est régie par les maximes de Confucius, les Koran, les Beth, les Védam, etc. » Cf. aussi vicomte de Bonald (1754-1840) (ap. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IV, p. 431) : « Depuis l’Évangile jusqu’au Contrat social, ce sont les livres qui ont fait les révolutions ».  ↩
  3.  Lettre de décembre 1744. (Voltaire, Œuvres complètes, t. VII, p. 651.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 166-190

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 166.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 166 [190]. Source : Internet Archive.

et qui a trop peu vécu[166.1] », que Voltaire adresse ce salutaire avertissement. Vauvenargues (1715-1747), qui a si bien dit qu’ « on ne peut avoir l’âme grande ou l’esprit un peu pénétrant sans quelque passion pour les Lettres[166.2] », était d’ailleurs passionné pour l’étude et les livres, et voici l’enthousiaste et curieuse lettre qu’il écrivait, à vingt-cinq ans, le 22 mars 1740, à son cousin, le marquis de Mirabeau, l’Ami des hommes et le père du célèbre orateur : « C’est (les Vies de Plutarque) une lecture touchante ; j’en étais fou à son âge (l’âge du jeune chevalier de Mirabeau, frère du marquis ; il avait alors dix-huit ans et servait dans le même régiment que Vauvenargues, à Verdun-sur-Meuse) ; le génie et la vertu ne sont nulle part mieux peints…. Pour moi, je pleurais de joie, lorsque je lisais ces Vies ; je ne passais point de nuit sans parler à Alcibiade, Agésilas et autres[166.3] ; j’allais dans la place de Rome, pour haranguer avec les Gracques, et pour défendre Caton, quand on lui jetait des pierres. Vous souvenez-vous que César voulant faire passer une loi trop à l’avantage du peuple, le même Caton voulut l’empêcher de la proposer, et lui mit la main sur la bouche, pour l’empêcher de parler ? Ces manières

[I.190.166]
  1.  Voltaire, Commentaires sur Corneille, Pompée (t. IV, p. 447).  ↩
  2.  Vauvenargues, Œuvres choisies, Réflexions et maximes, p. 276. (Paris, Didot, 1858. In-18.)  ↩
  3.  Cf. infra, p. 270, Alfieri lisant les Vies de Plutarque.  ↩

Le Livre, tome I, p. 167-191

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 167.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 167 [191]. Source : Internet Archive.

d’agir, si contraires à nos mœurs, faisaient grande impression sur moi. Il me tomba, en même temps, un Sénèque dans les mains, je ne sais par quel hasard ; puis des lettres de Brutus à Cicéron, dans le temps qu’il était en Grèce, après la mort de César : ces lettres sont si remplies de hauteur, d’élévation, de passion et de courage, qu’il m’était impossible de les lire de sang-froid ; je mêlais ces trois lectures, et j’en étais si ému, que je ne contenais plus ce qu’elles mettaient en moi ; j’étouffais, je quittais mes livres, et je sortais comme un homme en fureur, pour faire plusieurs fois le tour d’une assez longue terrasse (la terrasse du château de Vauvenargues, — que l’on voit encore aux environs d’Aix) en courant de toute ma force, jusqu’à ce que la lassitude mît fin à la convulsion[167.1]. »

« Moins notre bonheur est dans la dépendance des autres, et plus il nous est aisé d’être heureux…. Par cette raison d’indépendance, l’amour de l’étude est, de toutes les passions, celle qui contribue le plus à notre bonheur, » conclut Mme du Châtelet (1706-1749)[167.2].

« Il n’y a point de divertissement qu’on se procure à aussi bon marché que la lecture, et il n’y a

[I.191.167]
  1.  Vauvenargues, Œuvres posthumes et œuvres inédites, Correspondance, pp. 192-193. (Paris, Furne, 1857.)  ↩
  2.  Réflexions sur le bonheur, dans les Lettres inédites de Mme la marquise du Châtelet à M. le comte d’Argental, pp. 356-357. (Paris, Xhrouet, Déterville, etc., 1806.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 168-192

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 168.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 168 [192]. Source : Internet Archive.

point de plaisir plus durable, » écrit lady Montague (lady Mary Wortley, née Pierrepont ; 1690-1762), l’auteur des très intéressantes lettres sur la Turquie et les mœurs musulmanes, qui se plaisait tant « au milieu de ses livres bien-aimés[168.1] ».

Dans une lettre adressée à son frère Henri, le 31 octobre 1767, Frédéric le Grand (1712-1786) fait une sorte d’humoristique et plaisante paraphrase du célèbre passage de Cicéron : Hæc studia adolescentiam alunt, etc.[168.2] : « Les Lettres sont sans doute la plus douce consolation des esprits raisonnables, car elles rassemblent toutes les passions et les contentent innocemment : — un avare, au lieu de remplir un sac d’argent, remplit sa mémoire de tous les faits qu’il peut entasser ; — un ambitieux fait des conquêtes sur l’erreur, et s’applaudit de dominer par son raisonnement sur les autres ; — un voluptueux trouve dans divers ouvrages de poésie de quoi charmer ses sens et lui inspirer une douce mélancolie ; — un homme haineux et vindicatif se nourrit des injures que les savants se disent dans leurs ouvrages polémiques ; — le paresseux lit des romans et des comédies qui l’amusent sans le fatiguer ; — le politique parcourt les livres d’histoire, où il trouve

[I.192.168]
  1.  Cf. Fertiault, les Amoureux du livre, p. 259 ; et les Lettres choisies de lady Montague, p. iii, trad. Paul Boiteau (Paris, Hachette, 1853).  ↩
  2.  Cf. supra, p. 13, n. 1.  ↩

Le Livre, tome I, p. 169-193

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 169.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 169 [193]. Source : Internet Archive.

des hommes de tous les temps aussi fous, aussi vains et aussi trompés dans leurs misérables conjectures que les hommes d’à présent : — ainsi, mon cher frère, le goût de la lecture une fois enraciné, chacun y trouve son compte ; mais les plus sages sont ceux qui lisent pour se corriger de leurs défauts, que les moralistes, les philosophes et les historiens leur présentent comme dans un miroir. »

« On ne saurait, certes, ajoute Sainte-Beuve, à qui j’emprunte cette citation[169.1], traiter un lieu commun avec plus de nouveauté et le relever avec plus d’esprit. »

« Une chose ne mérite d’être écrite, disait encore Frédéric[169.2], qu’autant qu’elle mérite d’être retenue. »

A Voltaire, Frédéric le Grand écrit : « Quand tous les autres plaisirs passent, celui-là (le plaisir de cultiver les Lettres) reste : c’est le fidèle compagnon de tous les âges et de toutes les fortunes[169.3] ». « … J’aime les Belles-Lettres à la folie ; ce sont elles seules qui

[I.193.169]
  1.  Causeries du lundi, t. XII, pp. 378-379.  ↩
  2.  Ap. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. III, p. 158. C’est encore des Causeries du lundi (t. III, p. 186) que j’extrais l’anecdote suivante : « Au sortir de la guerre de Sept Ans, quand d’Alembert alla visiter Frédéric à Potsdam et qu’il lui parlait de sa gloire : « II m’a dit avec la plus grande simplicité, écrit d’Alembert, qu’il y avait furieusement à rabattre de cette gloire ; que le hasard y était presque tout, et qu’il aimerait bien mieux avoir fait Athalie que toute cette guerre. »  ↩
  3.  Lettre du 20 février 1767. (Voltaire, Œuvres complètes, t. VII. p. 186.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 170-194

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 170.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 170 [194]. Source : Internet Archive.

charment nos loisirs et qui nous procurent de vrais plaisirs[170.1]…. »

« L’amour des Lettres, écrit Duclos (1704-1772), dans ses Considérations sur les mœurs[170.2], rend assez insensible à la cupidité et à l’ambition, console de beaucoup de privations, et souvent empêche de les connaître ou de les sentir. Avec de telles dispositions, les gens d’esprit doivent, tout balancé, être encore meilleurs que les autres hommes. »

« Les Lettres sont un secours du ciel, atteste Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814)[170.3]. Ce sont des rayons de cette sagesse qui gouverne l’univers, que l’homme, inspiré par un art céleste, a appris à fixer sur la terre. Semblables aux rayons du soleil, elles éclairent, elles réjouissent, elles échauffent ; c’est un feu divin…. Les sages qui ont écrit avant nous sont des voyageurs qui nous ont précédés dans les sentiers de l’infortune, qui nous tendent la main, et nous invitent à nous joindre à leur compagnie, lorsque tout nous abandonne. Un bon livre est un bon ami. »

« Je suis auprès de mes consolateurs, de vieux livres, une belle vue et de douces promenades. J’ai soin de mes deux santés. Je tâche de les faire mar-

[I.194.170]
  1.  Lettre du 25 novembre 1770. (Voltaire, op. cit., t. VII, p. 190.)  ↩
  2.  Chap. xi, Sur les gens de lettres, pp. 149-150. (Paris, Hiard, 1831.)  ↩
  3.  Paul et Virginie, pp. 93-94. (Paris, Didot, 1859. In-18.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 171-195

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 171.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 171 [195]. Source : Internet Archive.

cher ensemble et de n’avoir mal ni à l’âme ni au corps », écrit l’aimable et sage Ducis (1735-1816)[171.1], précisément à Bernardin de Saint-Pierre.

C’est Ducis encore qui, d’accord avec sa devise : Bene vixit qui bene latuit, disait[171.2] : « La solitude est plus que jamais pour mon âme ce que les cheveux de Samson étaient pour sa force corporelle ».

L’âpre moraliste Chamfort (1741-1794) déclare qu’ « il faut vivre, non avec les vivants, mais avec les morts, » c’est-à-dire avec les livres[171.3]. C’est lui

[I.195.171]
  1.  Lettre du 6 pluviôse an XII, Lettres de Ducis, édit. Paul Albert, p. 163. (Paris, Jousset, 1879.)  ↩
  2.  Lettre du 22 ventôse an XII, op. cit., p. 169 ; et lettre du 2 avril 1815, op. cit., p. 376. Cf. aussi Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. IV, p. 384.  ↩
  3.  Dialogue XXIV (Œuvres choisies, t. I, p. 184. Paris, Dubuisson, Bibliothèque nationale, 1866. 3 vol. in-16). Cf. la réponse de L’oracle à Zénon le stoïcien sur le meilleur genre de vie et la règle capitale de conduite à adopter : « Converse avec les morts » (avec les livres). Et, selon le conseil du bibliographe lyonnais Bollioud-Mermet (1709-1793) (Essai sur la lecture, p. 124 ; Lyon, Duplain, 1765) : « Que le commerce des morts nous apprenne à converser avec les vivants ». « … Accoutumons-nous de bonne heure à connaître le prix de la lecture, à l’aimer, à la goûter, à la faire fructifier en nous, dit encore Bollioud-Mermet. (Ibid.) Consacrons-lui notre loisir. Comprenons que l’état de l’homme oisif et sans étude est une privation de vie, une sorte de sépulture : « Otium sine litteris mors est, et hominis vivi sepultura ». (Sénèque, Epistolæ, 82.) Ne bornons pas notre zèle à une spéculation vaine et stérile…. Que le bon usage des livres justifie le choix que nous en aurons fait ; et que la doctrine saine que nous y puiserons soit toujours la base de nos maximes, le principe de nos actions, la règle enfin de nos devoirs, de nos mœurs et de notre conduite. »  ↩

Le Livre, tome I, p. 172-196

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 172.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 172 [196]. Source : Internet Archive.

encore qui disait que « la plupart des livres d’à présent ont l’air d’avoir été faits en un jour, avec des livres lus de la veille[172.1] ».

« Les Lettres, les saintes Lettres ! » s’exclame de son côté André Chénier (1762-1794)[172.2].

Goldsmith (1728-1774) l’auteur du Vicaire de Wakefield, affirme, par la bouche d’un de ses personnages, que « la littérature est un sujet qui lui fait toujours oublier ses misères[172.3] ».

Lessing (1729-1781) n’avait, au fond, qu’une passion, dit M. Paul Stapfer[172.4], celle des livres et de l’érudition que procurent les livres. « Il était né bibliothécaire ; il était, par nature, de

Ces rats qui, les livres rongeants,
Se font savants jusques aux dents.

« Un artiste ayant offert de le peindre lorsqu’il était enfant, il exigea qu’il y eût, dans son portrait,

[I.196.172]
  1.  Op. cit., Maximes et Pensées, t. II, p. 85.  ↩
  2.  Ap. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IV, p. 145.  ↩
  3.  Vicaire de Wakefield, trad. Fournier, chap. xx, p. 144. (Paris, M. Lévy, 1869.) Et, un siècle avant Goldsmith, Milton (1608-1674) disait, « en un latin superbe » (B.-H. Gausseron, Bouquiniana, p. 46) :
    •  Et totum rapiunt me, mea vita, libri.

     Rappelons encore un autre mot de Milton, que Mirabeau a inscrit en épigraphe à sa brochure Sur la liberté de la presse : « Tuer un homme, c’est tuer une créature raisonnable ; mais étouffer un bon livre, c’est tuer la raison elle-même ». (Vermorel, Mirabeau, sa vie, ses opinions et ses discours, t. III, p. 13. Paris, Dubuisson, Bibliothèque nationale, 1868. 5 vol. in-16.)  ↩

  4.  Goethe et Lessing, Revue Bleue, 31 janvier 1880, p. 725.  ↩

Le Livre, tome I, p. 173-197

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 173.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 173 [197]. Source : Internet Archive.

« des livres, une masse de livres, » et le peintre dut représenter le petit homme tenant un gros volume ouvert sur ses genoux, pendant que l’index de sa main droite montrait une pile d’ouvrages entassés à ses pieds. »

L’historien Gibbon (1737-1794), qui avait puisé, dès l’enfance, auprès d’une de ses tantes, un irrésistible amour de la lecture, disait plus tard qu’il n’échangerait pas cette passion « pour les trésors de l’Inde[173.1] ».

Benjamin Franklin (1706-1790) manifesta, lui aussi, dès son bas âge, un goût très vif pour la lecture. Les quelques livres que possédait son père étaient surtout des ouvrages de polémique religieuse ; il les lut ; il lut surtout les Vies de Plutarque, qui, par hasard, s’y trouvaient mêlées. Il acheta ensuite quelques volumes de voyages ; un peu plus tard, un tome dépareillé du Spectateur d’Addison lui tomba sous la main et lui servit de modèle de style. A douze ans, Benjamin Franklin était apprenti imprimeur chez un de ses frères, et il devait y rester jusqu’à vingt et un ans. « Son

[I.197.173]
  1.  Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. VIII, p. 436 ; et Lubbock, le Bonheur de vivre, p. 61. On trouve, dans ce dernier ouvrage, chap. iii et iv, et dans le volume de M. B.-H. Gausseron, mentionné plus haut, Bouquiniana, notes et notules d’un bibliologue (Paris, Daragon, 1901), de nombreuses pensées et anecdotes sur les livres et la lecture, glanées de préférence parmi les écrivains anglais.  ↩

Le Livre, tome I, p. 174-198

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 174.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 174 [198]. Source : Internet Archive.

grand souci était de se procurer des livres et de se ménager du temps pour les lire, tout en faisant exactement son travail…. Tandis que ses compagnons étaient hors de l’imprimerie pour prendre leur repas, il y faisait vite le sien, qu’il préparait frugalement de ses mains, et il lisait, le reste du temps, se formant à l’arithmétique, aux premiers éléments de géométrie, lisant surtout Locke sur l’Entendement humain, et l’Art de penser, de Messieurs de Port-Royal[174.1]. »

C’est l’Américain Franklin qui fut le fondateur de la première bibliothèque populaire. « C’est lui qui, simple ouvrier imprimeur, imagina de faire mettre en commun à ses compagnons les livres qu’ils possédaient : « Nous sommes douze, disait-il, et nous avons chacun un livre : si nous les mettons en commun, nous aurons douze livres à lire tour à

[I.198.174]
  1.  Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. VII, p. 130. On connaît l’épitaphe que Franklin, dans sa spirituelle bonhomie, et si porté à la métaphore familière, composa sur lui-même (ap. Michaud, Biographie universelle ; Larousse, Grand Dictionnaire ; etc.) :

     Ici repose,
    livré aux vers,
    le corps de Benjamin Franklin, imprimeur.
    Comme la couverture d’un vieux livre,
    dont les feuillets sont arrachés,
    et la dorure et le titre effacés.
    Mais, pour cela, l’ouvrage ne sera pas perdu ;
    car il reparaitra,
    comme il le croyait,
    dans une nouvelle et meilleure édition,
    revue et corrigée
    par
       l’auteur.
      ↩

Le Livre, tome I, p. 175-199

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 175.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 175 [199]. Source : Internet Archive.

tour[175.1] ». Tels furent le principe et l’origine de ces bibliothèques, aujourd’hui répandues par tout le globe, et qui, sous leurs formes diverses, — bibliothèques municipales, bibliothèques régimentaires, bibliothèques scolaires, bibliothèques de la Ligue de l’enseignement, etc., etc., — ont rendu et continuent de rendre tant de services à la classe ouvrière ou à des associations et des collectivités sociales, et ne cessent de contribuer au progrès général, à l’instruction, au délassement et au bonheur de tous.

[I.199.175]
  1.  E. Spuller, Conférences populaires, les Livres et les Conférences, p. 44. (Paris, Dreyfous, 1879.) Ce qui n’empêche pas le conférencier d’émettre (p. 46) ce vœu on ne peut plus louable, car on ne lit bien et l’on ne savoure bien que les livres qui vous appartiennent : « Je voudrais pourtant que chacun s’habituât à avoir dans sa maison une petite bibliothèque de choix et composée des livres préférés pour faire la lecture en famille ». Voir aussi, sur Franklin et les bibliothèques populaires, Éd. Laboulaye, Revue des cours littéraires, 30 décembre 1865, t. III, p. 85.  ↩

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