Le Livre, tome I, p. 216-240

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 216.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 216 [240]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 217.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 217 [241]. Source : Internet Archive.

lire, c’est-à-dire à se perfectionner lui-même, à puiser dans ce merveilleux océan, formé de la fusion de tant de génies divers, les éléments de sa propre vie, de sa dignité, de son bonheur[216.1] ! » « … Ce mot de bibliophilie n’est pas de création récente. Nous l’avons trouvé inscrit pour la première fois sur le titre d’un intéressant petit livre, première œuvre bibliographique du savant et judicieux Salden (sous le pseudonyme de Christianus Liberius Germanus) : Bibliophilia, sive de scribendis, legendis et æstimandis exercitatio parænetica (Utrecht, 1681, in-16). Qu’on veuille bien accorder quelque attention à l’énoncé de ce titre, car il renferme la véritable et complète explication de ce qu’on entendait alors et de ce qu’on doit réellement entendre par ce mot de bibliophilie. La bibliophilie vraie, en effet, ne sépare pas l’œuvre du livre[216.2]. » « … Le vrai bibliophile ne cherche, par le livre, qu’un moyen plus direct et plus rapide — non pour lui seulement, mais pour les autres encore — de perfectionnement intellectuel et moral[216.3]. » « … Il faut donc que la connais-

[I.240.216]
  1.  Op. cit., pp. 3-4.  ↩
  2.  Op. cit., pp. 403-404.  ↩
  3.  Op. cit., p. 277. Dans le même ouvrage (p. 147), M. Mouravit dit encore : « O vous, qui ambitionnez ce titre chatouilleux de bibliophile, ou qui, plus modeste, osez simplement vous dire ami des livres, ne soyez jamais de ceux qui ont l’outrecuidance ou l’ingénuité de croire que, pour mériter ces noms,
    •  II suffit d’alléguer avoir beaucoup de livres*. »

     Cf. aussi la remarque enregistrée par Sainte-Beuve, (Causeries du lundi, t. XV, p. 375) : « La bibliographie… cette science des livres dont on a dit « qu’elle dispense trop « souvent de les lire ».

Le Livre, tome I, p. 217-241

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 217.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 217 [241]. Source : Internet Archive.

sance des livres et le culte des Lettres se donnent la main, qu’ils s’unissent dans un embrassement qui les honorera, les élèvera[217.1]. » « … Les livres, les seuls amis que le temps ne nous enlève pas[217.2]. » « … O chers livres ! vous qui avez banni du monde l’ignorance et la grossièreté ; vous dont « telle est la puissance, telle la dignité, telle l’influence, que, si vous n’étiez point, il n’y aurait parmi nous ni trace des choses passées, ni la moindre notion des choses divines et humaines[217.3], » ils sont bien antiques, vos titres à l’amour et à la reconnaissance des hommes, « car à la tête de tous les peuples, il

[I.241.217]
  1.  Op. cit., pp. 341-342.  ↩
  2.  Op. cit., p. 362. « Les livres sont des amis, de bons amis » ; maintes fois déjà nous avons rencontré cette comparaison : cf. Sénèque (p. 15), Pétrarque (p. 98), Barrow (p. 149), Michelet (p. 209), Laboulaye (pp. 209-210), A.-L.-A. Fée (p. 210, n.), W.-H. Channing (p. 211), Albert Collignon (p. 215), etc.  ↩
  3.  Cardinal Bessarion, Lettre au doge et au sénat de Venise (1468). — Cf. supra, pp. 112-113.

     [N.D.E. : Ap. Mouravit, Le Livre et la Petite Bibliothèque d’amateur…, p. 356, note.]  ↩

Le Livre, tome I, p. 218-242

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 218.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 218 [242]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 219.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 219 [243]. Source : Internet Archive.

y a un livre, et un livre à la tête de toutes les grandes civili­sations*[218.1] ».

« Vivez dans la paix sereine des laboratoires et des bibliothèques », se plaisait à répéter Pasteur (1822-1895) à ses élèves ; et l’un d’eux, Émile Duclaux (1840-1904), ajoute, sûr, dit-il, de rester fidèle à la pensée de son illustre maître : « Vous n’y trouverez pas toujours la gloire ; vous n’y trouverez jamais la fortune[218.2] ; mais vous y sentirez cette dou-

[I.242.218]
  1.  Op. cit., pp. 356-357.

     * Bulletin du bibliophile, 17e série, p. 323.


     [N.D.E. : Ap. Mouravit, Le Livre et la Petite Bibliothèque d’amateur…, p. 357, note.]  ↩

  2.  « Vous n’y trouverez pas toujours la gloire ; vous n’y trouverez jamais la fortune. » C’est le mot de Pétrone (..-66 ap. J.-C.) (Satyricon, chap. 83, p. 128 ; Paris, Garnier, 1876), mot éternellement vrai : Amor ingenii neminem unquam divitem fecit. Nous avons vu Tacite exprimer une pensée analogue : « … Les vers ne mènent point à la fortune…. » (Cf. supra, p. 37.) « Les lettres… ne mènent aujourd’hui à rien ceux qui les cultivent.…. » (Bernardin de Saint-Pierre, Études de la nature, XIV, Récapitulation, p. 539. Paris, Didot, 1868.) Sébastien Mercier (1740-1814) écrit, de son côté, dans son Tableau de Paris, « que la littérature, la poésie, les lettres et les sciences, que les créations du cerveau ne pouvaient jamais nourrir un homme. » (Ap. Balzac, Illusions perdues, Ève et David, t. II, p, 169. Paris, Librairie nouvelle, 1864.) Dans la Peau de chagrin (p. 101 ; Paris, Librairie nouvelle, 1857), Balzac a fort logiquement déduit les motifs qui empêchent les vrais savants et les vrais gens de lettres « d’arriver », et font réussir les intrigants et les charlatans : « La faute des hommes supérieurs est de dépenser leurs jeunes années à se rendre dignes de la faveur. Pendant que les pauvres gens thésaurisent et leur force et la science pour porter sans effort le poids d’une puissance qui les fuit, les intrigants, riches de mots et dépourvus d’idées, vont et viennent, surprennent les sots, et se logent dans la confiance des demi-niais ; les uns étudient, les autres marchent ; les uns sont modestes, les autres hardis ; l’homme de génie tait son orgueil ; l’intrigant arbore le sien ; il doit arriver nécessairement. Les hommes du pouvoir ont si fort besoin de croire au mérite tout fait, au talent effronté, qu’il y a chez le vrai savant de l’enfantillage à espérer les récompenses humaines…. Hélas ! l’étude est si maternellement bonne, qu’il y a peut-être crime à lui demander des récompenses autres que les pures et douces joies dont elle nourrit ses enfants. »  ↩

Le Livre, tome I, p. 219-243

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 219.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 219 [243]. Source : Internet Archive.

ceur d’être chaque jour quelque chose de plus que la veille, et d’avoir apporté dans le monde votre part de vérité[219.1]. »

Et Renan (1823-1892) : « .… Je ne vous enseignerai pas l’art de faire fortune, ni, comme on dit vulgairement, l’art de faire son chemin ; cette spécialité-là m’est assez étrangère. Mais, touchant au terme de ma vie, je peux vous dire un mot d’un art où j’ai pleinement réussi, c’est l’art d’être heureux. Eh bien ! pour cela les recettes ne sont pas nombreuses ; il n’y en a qu’une, à vrai dire : c’est de ne pas chercher le bonheur ; c’est de poursuivre un objet désin-

[I.243.219]
  1.  Revue encyclopédique, 3 novembre 1900, p. 871 ; et Revue universelle, 1er juin 1904, p. 311. Cf. la suprême et superbe profession de foi du grand historien Augustin Thierry (1795-1856), privé de la vue à l’âge de trente-cinq ans, devenu infirme, et cloué sur un fauteuil de martyr : « Grâce à l’étude, on traverse les mauvais jours sans en sentir le poids, on se fait à soi-même sa destinée…. Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relâche, je puis rendre ce témoignage, qui, de ma part, ne sera pas suspect : il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même, c’est le dévouement à la science. » (Dix Ans d’études historiques, Préface, p. 24.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 220-244

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 220.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 220 [244]. Source : Internet Archive.

téressé, la science, l’art, le bien de nos semblables, le service de la patrie….[220.1] »

Dans un rarissime opuscule, plein à la fois de philosophie et d’humour, Charles Asselineau (1820-1874) a ainsi magnifié « ces chers livres » : « Gloire à vous ! Vous répandez sur nous la vive lumière du Ciel…. C’est à la clarté de vos paroles que nous entrevoyons le Dieu tout-puissant caché dans les profondeurs de l’infini, et que nous percevons les récompenses promises aux justes…. Vous seuls êtes immortels ! Nous tous nous vieillissons et nous mourons à côté de vous. Par vous, nos enfants connaîtront l’esprit de leurs pères ; par vous, l’esprit de nos pères a survécu en nous. Vous êtes les flambeaux éternels que les générations se passent les unes aux autres. Vous êtes la ligne de vie de l’humanité, les phares de l’histoire et la lumière des siècles…. Parlez ! Brillez ! vous êtes pour nous l’étoile de la délivrance, à l’heure où nos travaux s’interrompent et où notre pensée captive aspire à la vie de l’esprit…. Gloire à vous ! vous répandez sur nous la lumière du Ciel. Notre devoir est de vous défendre, de vous glorifier…. Vous êtes la joie et la lumière de nos âmes[220.2] ! »

[I.244.220]
  1.  Ernest Renan, Discours prononcé à Tréguier le 2 août 1884, Discours et Conférences, pp. 218-219.  ↩
  2.  Le Paradis des gens de lettres, selon ce qui a été vu et entendu par Charles Asselineau, l’an du Seigneur, 1861, pp. 32-36.  ↩

Le Livre, tome I, p. 221-245

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 221.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 221 [245]. Source : Internet Archive.

Parlant de ses livres et du bonheur qu’il goûte au milieu d’eux, M. Jules Claretie (1840-….)[221.1] fait cette très belle profession de foi : « J’aime les Lettres, je les aime uniquement, profondément, passionnément, et je les aime par-dessus tout. Je les aime sous toutes leurs formes, avec toutes leurs luttes, toutes leurs rancœurs, tous leurs déboires. Elles consolent même des tristesses qu’elles font naître, comme cette lance d’Achille qui guérissait les blessures qu’elle pouvait faire. « La littérature mène à tout, disait Villemain, à la condition qu’on en sorte. » Quel paradoxe ! La littérature peut ne mener à rien, mais elle rendra heureux jusqu’à la fin celui qui l’adore, à la condition qu’il n’en sorte jamais. »

Les Lettres, Prévost-Paradol (1829-1870) les a, lui aussi, chantées et glorifiées, et son pané­gyrique[221.2] est un des plus justement et universellement renommés : « Salut, Lettres chéries, douces et puissantes consolatrices ! Depuis que notre race a commencé à balbutier ce qu’elle sent et ce qu’elle pense, vous avez comblé le monde de vos bienfaits ; mais le plus grand de tous, c’est la paix que vous pouvez répandre dans nos âmes. Vous êtes comme ces sources limpides, cachées à deux pas du chemin

[I.245.221]
  1.  Causerie sur ma bibliothèque, Annales littéraires des bibliophiles contemporains, 1890, p. 21.  ↩
  2.  Péroraison d’une courte étude sur le poète Lucrèce, Essais de politique et de littérature, 2e série, p. 180. (Paris, Michel Lévy, 1863.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 222-246

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 222.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 222 [246]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 223.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 223 [247]. Source : Internet Archive.

sous de frais ombrages : celui qui vous ignore continue à marcher d’un pied fatigué, ou tombe épuisé sur la route ; celui qui vous connaît, nymphes bienfaisantes, accourt à vous, rafraîchit son front brûlant, lave ses mains flétries, et rajeunit en vous son cœur. Vous êtes éternellement belles, éternellement pures, clémentes à qui vous revient, fidèles à qui vous aime. Vous nous donnez le repos, et, si nous savons vous adorer avec une âme reconnaissante et un esprit intelligent, vous y ajoutez par surcroît quelque gloire. Qu’il se lève d’entre les morts et qu’il vous accuse, celui que vous avez trompé ! »

Cette superbe apothéose des Lettres mérite d’avoir pour corollaire ou pendant l’admirable page que Silvestre de Sacy (1801-1887), dans la péroraison de son article sur le Catalogue de la bibliothèque de feu J.-J. de Bure, a consacrée à sa propre bibliothèque et où il lui adresse ses adieux, cette émouvante et mémorable oraison funèbre, tant de fois citée[222.1], et qui est comme la « Tristesse d’Olym-

[I.246.222]
  1.  Et tant de fois altérée et faussée, car cette célèbre invocation a eu le sort des Provinciales et des Pensées de Pascal, « qu’on tronque toujours quand on le cite », selon la piquante remarque de M. Ferdinand Brunetière (Histoire et Littérature, t. I, p. 314). Comme exemples de ces inexactitudes et déformations, cf. Fontaine de Resbecq, Voyages littéraires sur les quais de la Seine, p. 134 ; — Rouveyre, Connaissances nécessaires à un bibliophile, 3e édit., t. II, pp. 163-164 ; — etc. Le pieux Jean Darche a fait mieux : il s’est approprié le texte, l’a démarqué et rebaptisé, puis l’a terminé en sermon : « O mes livres, mes chers livres, à moins que mes enfants soient dignes de vous posséder et qu’ils aient du Ciel le don de vous savoir apprécier et goûter, mes bien-aimés livres, un jour peut-être vous serez mis en vente ; d’autres vous achèteront et vous posséderont, possesseurs moins dignes de vous sans doute que votre maître actuel ! Ils sont bien à moi pourtant, ces livres, je les ai tous choisis un à un…. Mais, ô mon Dieu ! rien n’est stable en ce monde ! et ce sera bien ma faute si…. Amen ! » (Essai sur la lecture, pp. 374-375.) — Cet article de Silvestre de Sacy a paru dans le Journal des Débats du 25 octobre 1853, et il fait partie des Variétés littéraires, morales et historiques de cet écrivain (Paris, Didier-Perrin, 1884, 2 vol. in-12, 5e édit. : la 1re édit. est de 1858), t. I, pp. 242-255. « L’article mémorable… chef-d’œuvre de M. de Sacy, a été celui du mardi 25 octobre 1853, sur le Catalogue de la bibliothèque de feu J.-J. de Bure. » (Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XlV, p. 191.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 223-247

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 223.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 223 [247]. Source : Internet Archive.

pio » du bibliophile : nous ne saurions mieux terminer cette esquisse historique et anthologique de « l’Amour des livres et de la lecture ». « Encore bien peu de jours, et cette belle bibliothèque de MM. de Bure n’existera donc plus ! Ces livres, qu’ils avaient rassemblés avec amour, vont se partager entre mille mains étrangères, et sortir de ce petit cabinet où ils étaient gardés avec un soin si tendre ! D’autres bibliothèques s’en enrichiront pour être dispersées à leur tour ! Triste sort des choses humaines ! O mes chers livres ! Un jour viendra aussi où vous serez étalés sur une table de vente, où d’autres vous achèteront et vous posséderont, possesseurs moins dignes de vous peut-être que votre maître actuel ! Ils sont bien à moi pourtant, ces livres ; je les ai tous choisis un à un, rassemblés à

Le Livre, tome I, p. 224-248

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 224.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 224 [248]. Source : Internet Archive.

la sueur de mon front, et je les aime tant ! Il me semble que, par un si long et si doux commerce, ils sont devenus comme une portion de mon âme ! Mais quoi ! Rien n’est stable en ce monde, et c’est notre faute si nous n’avons pas appris de nos livres eux-mêmes à mettre au-dessus de tous les biens qui passent, et que le temps va nous emporter, le bien qui ne passe pas, l’immortelle beauté, la source infinie de toute science et de toute sagesse[224.1]. »

[I.248.224]
  1.  Cf. le mot du sage Valincour, cité plus haut (pp. 157-158) : « Je n’aurais guère profité de mes livres, si je n’avais appris d’eux à m’en passer ». Avec sa modestie coutumière et sa ferveur, Silvestre de Sacy disait encore (ap. Albert Collignon, la Vie littéraire, p. 13) : « Je ne suis ni un grand critique ni un grand érudit, mais j’aime les Lettres, je les aime avec passion. Je ne pourrai jamais dire tout ce que ce goût des livres et des Lettres a répandu de charme sur ma vie ; combien de fois une heure, une seule heure de lecture m’a ranimé et rendu à moi-même ! » Glissons encore, dans cette fin de note, un court adieu à ses chers livres d’un autre bibliophile contemporain, du marquis Isidore de Gaillon (ap. Fertiault, les Amoureux du livre, p. 215) : « … Hélas ! quelque noble, quelque digne d’estime que soit l’amour des livres, cet amour a le sort de toutes les choses humaines, et est compris dans les vanités que Salomon a vues sous le soleil. Ces trésors que nous amassons avec un soin si curieux et si amoureux, ces livres que nous épousons, il faudra les quitter. Linquenda tellus et domus et uxor, comme dit Horace : uxor, c’est-à-dire notre bibliothèque…. »  ↩

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