Tome I › Historique

Le Livre, tome I, p. 011-035

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 11.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 11 [035]. Source : Internet Archive.

lui qui, s’adressant à son ami Terentius Varron, un autre fervent érudit, « celui peut-être des Romains

Le Livre, tome I, p. 012-036

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 12.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 12 [036]. Source : Internet Archive.

qui avait écrit et lu le plus de livres[012.1] », lui disait si joliment : « Pour peu que nous ayons un jardin à côté de notre bibliothèque, — c’est-à-dire des fleurs et des livres, — il ne manquera rien à notre bonheur[012.2] ». C’est à Cicéron encore qu’est due cette belle définition et apologie des Lettres, tant et tant de fois citée : « Les Lettres sont l’aliment de la jeunesse et la joie de la vieillesse ; elles donnent de l’éclat à la prospérité, offrent un refuge et une consolation à l’adversité ; elles récréent sous le toit domestique,

[I.032.012]
  1.  Egger, Histoire du livre, p. 247. « Varron, appelé par Quintilien et par saint Augustin le plus savant des Romains. » (Satire Ménippée, p. 273. Paris, Charpentier, 1865.)  ↩
  2.  « Si hortum in bibliotheca habes, deerit nihil. » (Ad familiares [Varroni], Nº 451 ; t. V, p. 411 (Cicéron, Œuvres complètes, trad. Nisard. Paris, Didot, 1881). M. Octave Uzanne (Nos amis les livres, p. 268) a délicatement commenté cette sentence : « Seigneur, s’écriait un ancien, accordez-moi une maison pleine de livres, un jardin plein de fleurs ! » « Il semble que, dans cette prière, soit contenue toute la quintessence de la sagesse humaine : les fleurs et les livres masquent les tristesses de cette vie, et nous font aller en souriant, l’œil égayé, l’esprit bienheuré, jusqu’au jour de la grande échéance définitive, au vrai quart d’heure de Rabelais. »  ↩

Le Livre, tome I, p. 013-037

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 13.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 13 [037]. Source : Internet Archive.

sans embarrasser ailleurs ; la nuit, elles veillent avec nous ; elles nous tiennent compagnie dans nos voyages et à la campagne[013.1]. »

En maint endroit de sa correspondance, spécialement dans ses lettres à son ami Atticus, Cicéron parle de ses achats et rangements de livres, des joies qu’il goûte dans sa bibliothèque :

« Ne traitez avec personne de votre bibliothèque, quelque ardent amateur que vous trouviez. Je réserve la totalité de mes petites épargnes pour cette acquisition, qui sera la ressource de ma vieillesse[013.2]. »

« Conservez-moi vos livres et ne désespérez pas que je puisse en faire l’acquisition. Ils seront miens, je vous le jure. Que si ce beau jour arrive, je me croirai plus riche que Crassus, et je me moquerai de toutes les campagnes et de toutes les terres du monde[013.3]. »

[I.037.013]
  1.  « Hæc studia adolescentiam alunt, senectutem objectant, secundas res ornant, adversis perfugium ac solatium præbent, delectant domi, non impediunt foris, pernoctant nobiscum, peregrinantur, rusticantur. » (Pro Archia, VII ; t. II, p. 656.)  ↩
  2.  Lettres à Atticus, Nº 6 ; t. V, p. 4. Afin d’abréger, et comme le présent ouvrage s’adresse à tout le monde, je m’abstiens, ici et pour une grande partie des extraits suivants, de reproduire le texte original, mais en maintenant toujours l’indication de la source, qui permet de s’y référer sans difficulté. Je ne manquerai pas néanmoins de donner ce texte, lorsqu’il offrira un intérêt particulier, lorsqu’il contiendra, par exemple, des termes techniques en usage chez les Latins, des définitions, sentences ou adages ayant, en quelque sorte, une valeur documentaire, etc.  ↩
  3.  Ibid., Nº 9 ; t. V, pp. 5-6.  ↩

Le Livre, tome I, p. 014-038

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 14.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 14 [038]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 15.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 15 [039]. Source : Internet Archive.

« C’est chaque jour avec plus de plaisir que je consacre à mes paisibles études tout le temps que me laisse le forum[014.1]. »

« … Depuis que Tyrannion a arrangé ma bibliothèque, je la regarde comme l’âme de ma maison[014.2]. Il est vrai que Dyonisius et votre Méxophite (deux ouvriers relieurs) y ont aussi fait merveille. Rien de plus élégant que vos belles cases, surtout avec mes livres, maintenant couverts de leurs ornements[014.3]. »

[I.038.014]
  1.  Lettres à Atticus. Nº 25 ; t. V, p. 29.  ↩
  2.  « Tyrannion, natif d’Amys, dans le Pont, fut fait prisonnier lorsque Lucullus chassa Mithridate de ses États. Affranchi par Muréna, ce Tyrannion, bibliophile très instruit, devint l’ami de Cicéron, prit soin de sa bibliothèque, et en forma une pour lui-même, que l’on porte à 30 000 volumes. Sa passion pour les livres contribua beaucoup à la conservation des ouvrages d’Aristote. C’est lui qui les fit copier, après que Sylla eut apporté la bibliothèque d’Apellicon, d’Athènes à Rome. Tyrannion a composé différents ouvrages dignes de l’estime de Cicéron et d’Atticus. Il est mort fort vieux, à Rome, postérieurement à l’assassinat de Cicéron.) (Peignot, Essai… sur la reliure des livres et sur l’état de la librairie chez les anciens, pp. 64-65, note.)  ↩
  3.  Lettres à Atticus, Nº 111 ; t. V, p. 113. « Atticus… cet habile agriculteur, était en même temps un adroit négociant qui a fait heureusement tous les commerces…. On sait, par exemple, qu’il aimait beaucoup les beaux livres : c’était alors, comme aujourd’hui, une manie fort coûteuse ; il sut en faire une source de beaux bénéfices. Il avait réuni chez lui un grand nombre de copistes habiles qu’il formait lui-même ; après les avoir fait travailler pour lui, et quand sa passion était satisfaite, il les faisait travailler pour les autres, et vendait très cher au public les livres qu’ils copiaient. C’est ainsi qu’il fut un véritable éditeur pour Cicéron, et comme les ouvrages de son ami se vendaient beaucoup, il arriva que cette amitié, qui était pleine d’agréments pour son cœur, ne fut pas inutile à sa fortune. » (G. Boissier, Cicéron et ses amis, p. 134.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 015-039

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 15.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 15 [039]. Source : Internet Archive.

Sénèque (3-65 ap. J.-C.) est un des écrivains qui ont le mieux parlé des livres et de l’étude.

« Le loisir sans les lettres est une mort, déclare-t-il : c’est la sépulture d’un homme vivant[015.1]. »

« Réfugie-toi dans l’étude, dit-il ailleurs, tu échapperas à tous les dégoûts de l’existence[015.2]. »

« Celui-là cultive de vrais amis qui cherche tous les jours à se familiariser davantage avec un Zénon, un Pythagore, un Démocrite, un Aristote, un Théophraste, et tous ces autres oracles de la morale et de la science…. Nul n’a eu le privilège de se choisir ses aïeux, dit-on tous les jours ; c’est le sort qui les donne. On se trompe : l’homme peut désigner à qui il devra sa naissance. Il y a des familles de nobles génies : à laquelle veux-tu appartenir ? Choisis, et non seulement son nom, mais ses richesses seront les tiennes[015.3]. »

Ailleurs encore, Sénèque nous donne d’excellents conseils sur l’achat des livres, nous trace tout un programme, toujours exact et toujours bon à méditer, du choix à faire dans nos lectures et de la meilleure manière d’en tirer profit :

« Rien de plus noble, écrit-il, que la dépense

[I.039.015]
  1.  Lettres à Lucilius, 82. (Sénèque le Philosophe, Œuvres complètes, trad. Baillard, t. II, p. 232. Paris, Hachette, 1861.)  ↩
  2.  De la tranquillité de l’âme, iii ; t. I. p. 242.  ↩
  3.  De la brièveté de la vie, xiv et xv ; t. I. pp. 329 et 330.  ↩

Le Livre, tome I, p. 016-040

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 16.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 16 [040]. Source : Internet Archive.

qu’on fait pour se procurer des livres ; mais cette dépense ne me paraît judicieuse que si elle n’est pas poussée à l’excès. A quoi sert une incalculable quantité de volumes, dont le maître pourrait à peine, dans toute sa vie, lire les titres ? Cette masse d’écrits surcharge plutôt qu’elle n’instruit, et il vaut bien mieux s’en tenir à un petit nombre d’auteurs que d’en parcourir des milliers…. Chez la plupart, chez des gens qui n’ont même pas l’instruction d’un esclave, les livres, au lieu d’être des moyens d’étude, ne font que servir d’ornement à des salles de festin. Achetons des livres pour le besoin seulement, jamais pour l’étalage….

« C’est un vice en tout que l’excès. Y a-t-il à excuser l’homme qui agence le citre[001.1] et l’ivoire en bibliothèque, qui va cherchant partout les œuvres bien complètes de tel auteur inconnu ou méprisé, et devant ses milliers de volumes, bâille, admirant par-dessus tout les tranches et les titres ? Aussi est-ce chez les moins studieux que tu verras tout ce qu’il y a d’orateurs et d’historiens, et des cases superposées du plancher au plafond ; jusque dans les bains

[I.040.016]
  1.  « Armarium citro atque ebore aptanti », leçon donnée, dans sa traduction, par Baillard, qui ajoute en note (p. 533) : « Le citre est ce thuya d’Algérie dont on fait des meubles si élégants. » Nous verrons plus loin (p. 62) M. Lecoy de la Marche traduire citrus par « sorte de cyprès venant d’Afrique ». Nisard donne, dans sa traduction de Sénèque (p. 319), une leçon différente : « cedro atque ebore », le cèdre et l’ivoire.  ↩

Le Livre, tome I, p. 017-041

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 17.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 17 [041]. Source : Internet Archive.

et les thermes, on a sa bibliothèque d’un poli parfait, comme indispensable ornement de maison. Je pardonnerais volontiers cette manie, si elle provenait d’un excès d’amour pour l’étude ; mais ces recueils précieux, mais, avec leurs portraits, les écrits de ces divins génies, s’achètent pour le coup d’œil : ils vont décorer des murailles[017.1]. »

« … Fais un choix d’écrivains pour t’y arrêter et te nourrir de leur génie, si tu veux y puiser des souvenirs qui te restent. C’est n’être nulle part que d’être partout. Ceux dont la vie se passe à voyager finissent par avoir des milliers d’hôtes et pas un ami…. La nourriture ne profite pas, ne s’assimile pas au corps, si elle est rejetée aussitôt qu’absorbée. Rien ne retarde une guérison comme de changer sans cesse de remèdes ; on ne réussit point à cicatriser une plaie où les appareils ne sont qu’essayés ; on ne fortifie pas un arbuste par de fréquentes transplantations…. La multitude des livres dissipe l’esprit. Ainsi, ne pouvant lire tous ceux que tu aurais, il est suffisant pour toi d’avoir ceux que tu peux lire…. Lis donc habituellement les livres les plus estimés ; et si parfois tu en prends d’autres, comme distraction, par fantaisie, reviens vite aux premiers. Fais chaque jour provision de quelque arme contre la pauvreté, contre la mort, contre tous les autres fléaux ; et de plusieurs pages parcourues,

[I.041.017]
  1.  De la tranquillité de l’âme, ix, trad. Baillard, t. I, p. 250.  ↩

Le Livre, tome I, p. 018-042

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 18.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 18 [042]. Source : Internet Archive.

choisis une pensée pour la bien digérer ce jour-là. C’est aussi ce que je fais : dans la quantité de choses que j’ai lues, je m’empare d’un trait unique. Voici mon butin d’aujourd’hui, c’est chez Épicure que je l’ai trouvé, car j’ai coutume aussi de mettre le pied dans le camp ennemi, non comme transfuge, mais comme éclaireur : « La belle chose, s’écrie-t-il, que « le contentement dans la pauvreté ! » Mais il n’y a plus pauvreté s’il y a contentement[018.1]. » Etc.

Pline l’Ancien, ou le Naturaliste (23-79 ap. J.-C.), qui avait l’habitude de dire ce mot, tant de fois répété : « Il n’y a si mauvais livre où l’on ne puisse trouver quelque chose d’utile », Nullum esse librum tam malum, ut non aliqua parte prodesset[018.2], nous apprend que la coutume de placer dans les bibliothèques des bustes et portraits d’hommes célèbres prit naissance de son temps. « Il ne faut pas omettre ici une invention nouvelle : maintenant on consacre en or, en argent, ou du moins en bronze, dans les bibliothèques, ceux dont l’esprit immortel parle encore en ces mêmes lieux ; on va même jusqu’à refaire d’idée les images qui n’existent plus ; les regrets prêtent des traits à des figures que la tradition n’a point transmises, comme il est arrivé pour Homère…. L’idée de réunir ces portraits est, à

[I.042.018]
  1.  Sénèque, Lettre à Lucilius, 2 : t. II. pp. 2-3.  ↩
  2.  Ap. Pline le Jeune, Lettres, III, 5. trad. Sacy, t. I p. 190. (Paris, veuve Barbou, 1808.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 019-043

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 19.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 19 [043]. Source : Internet Archive.

Rome, due à Asinius Pollion, qui, le premier, en ouvrant une bibliothèque, fit des beaux génies une propriété publique[019.1]. Fut-il aussi précédé en cela par les rois d’Alexandrie et de Pergame, qui fondèrent à l’envi des bibliothèques ? C’est ce que je ne saurais dire. Que la passion des portraits ait existé jadis, cela est prouvé, et par Atticus, l’ami de Cicéron, qui a publié un ouvrage sur cette matière, et par M. Varron, qui eut la très libérale idée d’insérer dans ses livres nombreux, non seulement les noms, mais, à l’aide d’un certain moyen[019.2], les images de sept cents personnages illustres. Varron voulut sauver leurs traits de l’oubli, et empêcher que la durée des siècles ne prévalût contre les hommes. »

Comme Sénèque, Pline le Jeune (62-115 ap. J.-C.) s’applique à nous mettre en garde contre l’abus de la lecture et nous conseille la relecture. Il est de lui, cet apophtegme célèbre : Multum legendum esse, non multa[019.3] : « Beaucoup lire, mais non beaucoup de choses ».

[I.043.019]
  1.  « Asinii Pollionis hoc Romæ inventum, qui primus bibliothecam dicando, ingenia hominum rem publicam fecit. » (Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XXXV, 2, trad. Littré, t. II, p. 463. (Paris, Didot, 1877.)  ↩
  2.  D’après un mémoire de M. Deville, Examen d’un passage de Pline relatif à une invention de Varron… les portraits de Varron étaient gravés en relief sur une planche de métal ou autre matière, dans le système de notre gravure sur bois, dont les traits et le dessin sont réservés en relief. (Note de Littré, trad.).  ↩
  3.  Lettres, VII, 9 ; t. II, p. 124.  ↩

Le Livre, tome I, p. 020-044

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 20.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 20 [044]. Source : Internet Archive.

Fidèle à ce principe, il n’avait réuni que peu de livres dans sa villa de Laurentinum, mais des livres dignes d’être sans cesse relus[020.1]. Là, « sans désirs, sans crainte, à couvert des bruits fâcheux, rien ne m’inquiète. Je ne m’entretiens qu’avec moi et avec mes livres. O l’agréable, ô la paisible vie ! Que cette oisiveté est aimable ! Qu’elle est honnête ! Qu’elle est préférable même aux plus illustres emplois ! Mer, rivage, dont je fais mon véritable et solitaire cabinet de travail, que vous m’inspirez de nobles, d’heureuses pensées[020.2] ! »

« Les belles-lettres, dit-il plus loin[020.3], me divertissent et me consolent. Il n’est rien de si agréable qui le soit plus qu’elles, rien de si triste qui ne devienne moins triste par elles. Dans le trouble que me causent l’indisposition de ma femme, la maladie de mes gens, la mort même de quelques-uns, je ne trouve d’autre remède que l’étude. Sans doute elle me fait mieux comprendre toute la grandeur du mal, mais elle m’apprend aussi à le supporter avec plus de patience. » Avec la plus charmante bonne grâce, Pline nous déclare encore que « c’est tout un, ou

[I.044.020]
  1.  « Non legendos libros, sed lectitandos. » (Lettres, II, 17 ; t. I. p. 150.)  ↩
  2.  « … O rectam sinceramque vitam ! o dulce otium, honestumque, ac pene omni negotio pulchrius ! O mare, o littus, verum secretumque μουσεῖου ! quam multa invenitis, quam multa dictatis ! » (Ibid., I, 9 ; t. I, p. 32.)  ↩
  3.  Ibid., VIII, 19 ; t. II, pp. 248-249.  ↩

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