Tome I › Historique

Le Livre, tome I, p. 062-086

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 62.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 62 [086]. Source : Internet Archive.

quels les livres étaient placés à plat, à côté les uns des autres, le titre en dessus[062.1].

Le nom de codex avait originairement servi à désigner un livre, aussi de forme rectangulaire, composé de tablettes de bois rassemblées par un même côté[062.2]. Tant en Grèce qu’à Rome, ces tablettes servaient pour les besoins de la vie courante ; elles recevaient d’ordinaire un enduit de cire (d’où leur nom de tabellæ ceræ, ceratæ tabellæ ou simplement ceræ[062.3]), sur lequel on traçait les caractères à l’aide d’un instrument pointu, le style (γραφίς, graphium, stilus ou stylus).

« Les tablettes de bois étaient connues des Hébreux à l’époque où fut rédigé le Livre des Rois, et des Grecs dès le temps d’Homère ; mais les Romains furent les premiers à les faire entrer dans la pratique journalière. Ils en fabriquaient avec le buis, l’if, l’érable et d’autres bois durs ; les plus précieuses étaient en citrus, sorte de cyprès venant d’Afrique. Elles étaient disposées, tantôt en forme de livre ou de portefeuille (car elles avaient souvent

[I.086.062]
  1.  Géraud, op. cit., p. 220.  ↩
  2.  « Les anciens Latins appelaient caudex un assemblage de planches symétriquement disposées les unes sur les autres. Lorsque, après avoir écrit sur des tablettes isolées, on imagina de les réunir en les superposant, le livre carré qu’on forma ainsi prit le nom de codex. » (Géraud, op. cit., p. 125.)  ↩
  3.  On les appelait aussi libelli, adversaria, pugillares, etc. Cf. Peignot, op. cit., pp. 58-59.  ↩

Le Livre, tome I, p. 063-087

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 63.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 63 [087]. Source : Internet Archive.

plusieurs feuillets), tantôt en forme de diptyque ou de polyptyque, et tantôt comme un paravent. Elles s’employaient rarement sans enduit, et l’enduit ordinaire était la cire. Des rebords en saillie retenaient sur chaque feuillet cette substance malléable, sur laquelle on écrivait avec le stylet. Les tablettes ainsi préparées servaient partout aux correspondances, aux devoirs des écoliers, aux comptes, aux notes fugitives ; car le principal avantage de la cire et la raison de son emploi, c’est qu’elle permettait d’effacer et de remplacer facilement les caractères tracés. Par le même motif, l’usage des tablettes se perpétua jusqu’à la fin du moyen âge, la vulgarisation du livre proprement dit ne détruisant pas leur utilité toute spéciale. Charlemagne en avait d’habitude sous son chevet, suivant le témoignage d’Éginhard[063.1]. Aux xiie et xiiie siècle, les dames françaises en portaient à leur ceinture, renfermées dans un étui plus ou moins riche, et les fabricants de « tables à escrire » formaient à Paris une corporation.

« Les comptes de nos rois étaient dressés sur des tablettes de cire, avant d’être transcrits sur le parchemin, et un de ces brouillons attire encore à juste titre la curiosité du public dans le musée de nos Archives nationales. Ce précieux monument renferme une partie des recettes et des dépenses de l’hô-

[I.087.063]
  1.  Vie de l’empereur Charles, chap. xxv. trad. Teulet, p. 35. (Paris, Didot, 1856.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 064-088

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 64.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 64 [088]. Source : Internet Archive.

tel de saint Louis pour les années 1256-1257. Chacun de ses feuillets, autrefois réunis par des charnières, de manière à imiter la forme du livre, est revêtu de cire noire sur l’une et l’autre face ; l’écriture y est tracée dans le sens le plus long, et barrée aux articles vérifiés ou recopiés par les gens des comptes. La Bibliothèque nationale possède des documents analogues pour les règnes de Philippe III et de Philippe IV ; on en voit d’autres à Florence et à Genève. Viollet-le-Duc a décrit et reproduit l’extérieur de tablettes fort curieuses, remontant au xive siècle et conservées à Namur ; mais celles-ci sont en ivoire sculpté et rentrent plutôt dans la catégorie des chefs-d’œuvre artistiques qui servaient de couverture à nos plus précieux manuscrits[064.1]. Le musée du Louvre contient trois ivoires ayant la même destination, qui ont été dépeints sommairement par M. de Laborde[064.2]. Nos pères utilisaient les tablettes, non seulement pour leurs comptes et leurs messages, mais pour des extraits de livres, des reportations de sermons, des testaments, des projets d’actes, et, d’après certains étymologistes, le nom des tabellions n’a pas d’autre origine que celui des tabellæ sur lesquelles ils rédigeaient leurs minutes[064.3]. »

[I.088.064]
  1.  Dictionnaire du mobilier, t. II, p. 156.  ↩
  2.  Notice des émaux du Louvre, p. 386.  ↩
  3.  Lecoy de la Marche, les Manuscrits et la Miniature, pp. 14-16.  ↩

Le Livre, tome I, p. 065-089

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 65.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 65 [089]. Source : Internet Archive.
I-089-065-01 Tablettes
Tablettes.
I-089-065-02 Styles
Styles.

Le Livre, tome I, p. 067-091

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 67.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 67 [091]. Source : Internet Archive.

Le style, qui servait à écrire sur les tablettes de cire, « était un petit instrument d’os, de fer, de cuivre ou d’argent, long de quatre à cinq pouces, mince, effilé et pointu à l’une de ses extrémités, tandis que l’autre, assez forte, était aplatie…. La pointe traçait l’écriture sur la cire, et, si l’on avait une lettre ou un mot à corriger ou à effacer, on retournait le style et l’on employait l’extrémité aplatie pour faire disparaître la lettre ou le mot réprouvé, pour rendre unie, dans cet endroit, la surface de la cire, et pouvoir substituer un autre mot à celui qu’on venait d’effacer. L’expression vertere stylum, retourner le style, passait en proverbe chez les Romains pour dire corriger un ouvrage. C’est ce qui fait qu’Horace, conseillant aux poètes de souvent revoir et corriger leurs ouvrages, leur dit :

Sæpe stylum vertas, iterum quæ digna legi sint,
Scripturus[067.1]….

« Il paraît que l’usage du style est fort ancien ; il en est question dans la Bible. Dieu menace de détruire Jérusalem, et, selon l’expression de la Vulgate, de l’effacer comme on efface ce qui est écrit sur des tablettes, en passant et repassant plusieurs fois le style par-dessus[067.2]. Mais si le style a été en

[I.091.067]
  1.  Satires, I, 10, p. 216, trad. Panckoucke : « Effacez souvent, si vous voulez qu’on relise vos écrits ».  ↩
  2.  « Delebo Jerusalem sicut deleri solent tabulæ : et delens vertam, et ducam crebrius stylum super faciem ejus. » (Regum, IV, 21, verset 13.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 068-092

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 68.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 68 [092]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 69.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 69 [093]. Source : Internet Archive.

usage longtemps avant l’ère vulgaire, on s’en est encore servi longtemps après. Saint Boniface, apôtre d’Allemagne, nous apprend, dans une de ses lettres (la septième), que les styles d’argent étaient encore à la mode au viiie siècle. Nous avons vu précédemment que leur usage s’est prolongé bien au delà de ce siècle, puisque les tablettes de cire étaient encore employées au xve[068.1]. »

Durant ce long intervalle, le style est plus d’une fois devenu une arme dangereuse, s’est plus d’une fois transformé en stylet. « César, se défendant, en plein sénat, aux ides de mars, contre ses assassins, perça le bras de Cassius avec son style, graphio trajecit, dit Suétone[068.2]. Caligula, désirant la mort d’un sénateur, suborna des gens pour l’attaquer comme ennemi public, et le malheureux fut massacré à coups de styles[068.3]. Un chevalier romain, dit Sénèque[068.4], fut également massacré sur la place publique par les styles du peuple, pour avoir tué son fils à coups de fouet. Saint Cassien, maître d’école à Imola, en Italie, fut martyrisé, vers le ive siècle, à coups de style, par ses écoliers[068.5]. Du temps de Martial[068.6],

[I.092.068]
  1.  Peignot, op. cit., pp. 74-75.  ↩
  2.  Jules César, 82.  ↩
  3.  Suétone, Caïus Caligula, 28.  ↩
  4.  De la Clémence, I, 14.  ↩
  5.  Prudence, ap. Peignot, op. cit., p. 75.  ↩
    •  Hæc tibi erunt armata suo graphiaria ferro :
      Si puero dones, non leve munus erit.

     « A vous cet étui garni de styles de fer : si vous le donnez à un enfant, vous ne lui ferez pas un mince cadeau. » (Martial, XIV, 21, trad. Nisard, p. 549.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 069-093

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 69.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 69 [093]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 70.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 70 [094]. Source : Internet Archive.

l’écritoire des jeunes élèves était toujours garnie de son style de fer.[069.1]. »

Pour écrire sur le parchemin ou sur le papyrus, on se servait d’un mince roseau (καλαμος, calamus, arundo), taillé en pointe et trempé dans de l’encre. Les roseaux préférés pour l’écriture étaient, selon Pline l’Ancien, ceux de Cnide[069.2] ; selon Martial, ceux d’Égypte, « de la terre de Memphis ; les autres ne sont bons qu’à couvrir les toits[069.3] ».

Il résulte d’un passage d’Ausone[069.4] que les anciens,

[I.093.069]
  1.  Peignot, op. cit., p. 75.  ↩
  2.  « Le roseau est attaché au service du papier, surtout le roseau d’Égypte, par une certaine parenté avec le papyrus. On estime cependant davantage celui de Cnide et celui qui croît en Asie, autour du lac Anaïtique. » (Pline l’Ancien, XVI, 64 (ancien 36), trad. Littré, collect. Nisard, t. I, p. 592.)  ↩
    •  Dat chartis habiles calamos Memphitica tellus ;
      Texantur reliqua tecta palude tibi.

     (Martial, XIV, 38, trad. Nisard, p. 550.)  ↩

    •  Fac campum replices, Musa, papyrium ;
      Nec jam fissipedis per calami vias
      Grassetur Cnidiæ sulcus arundinis,
      Pingens aridulæ subdita paginæ,
      Cadmi filiolis atricoloribus.
      Aut cunctis pariter versibus oblinat
      Furvam lacticolor spongia sepiam.

     « Muse, suspends ta marche dans ces champs de papyrus (cessons d’écrire). Arrêtons là le sillon que trace en son chemin le roseau de Cnide au pied fendu, qui va dessinant sur la surface de la page aride les traits noirâtres des filles de Cadmus (les lettres inventées, ou plutôt apportées de Phénicie en Grèce par Cadmus), ou que, passant sur tous ces vers ensemble, l’éponge efface la sèche noire (sépia) sous la blancheur du lait. » (Ausone, Lettres, VII, p. 149, et notes, p. 171, trad. Nisard, Paris, Didot, 1887.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 070-094

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 70.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 70 [094]. Source : Internet Archive.

après avoir taillé en pointe leurs calami, fendaient cette pointe en deux par le milieu, absolument comme sont taillées et fendues nos plumes actuelles. Ils effectuaient cette double opération à l’aide d’un canif (scalprum ou scalpellum librarium), et quand la pointe du calamus venait à s’émousser, ils l’affilaient avec la pierre ponce (pumex, pumicis), ou avec une pierre à aiguiser (cos, cotis).

L’usage du calamus (roseau), pour écrire, a duré jusqu’au vie ou viie siècle[070.1] ; le roseau a été alors remplacé par les plumes d’oie ou d’autres oiseaux. Quant aux plumes métalliques, bien qu’on les regarde comme une invention moderne, elles sont « d’une origine assez ancienne. Rader, dans ses commentaires sur Martial[070.2], dit que, de son temps, on a trouvé, chez les Daces, un roseau d’argent qu’il supposa avoir servi à Ovide pendant son exil. Laissant de côté la partie purement hypothétique de cette assertion, il n’en reste pas moins constaté qu’on a découvert, au xvie siècle, une plume métallique reconnue pour être un ustensile ancien. Au moyen âge, s’il faut en croire Montfaucon[070.3], les patriarches de

[I.094.070]
  1.  Peignot, op. cit., p. 71.  ↩
  2.  XIV, 38, cité par Schwarz, VI, 8. (Ap. Géraud, op. cit., pp. 42-43.)  ↩
  3.  Palæographia græca, p. 21.  ↩

Le Livre, tome I, p. 071-095

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 71.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 71 [095]. Source : Internet Archive.

Constantinople se servaient, pour leurs souscriptions, d’un roseau d’argent[071.1]. »

Le pinceau (penicillum) n’était guère employé que pour tracer les lettres d’or ou de cinabre ; on en a fait usage surtout au moyen âge pour l’ornement des manuscrits. « Cependant, observe Géraud[071.2], les Égyptiens l’ont parfois employé pour écrire sur du bois à l’encre noire. Il existe au musée de Turin deux textes hiératiques écrits de cette manière sur la face intérieure de deux couvercles de cercueil. » Les Chinois n’ont eu, jusqu’à nos jours, d’autre instrument pour écrire que le pinceau.

L’encre ordinaire (atramentum, quelquefois encaustum), en usage chez les Latins comme chez les Grecs, était un simple composé de noir de fumée, de gomme et d’eau. « On obtenait le noir de fumée de plusieurs manières. Voici celle qui est décrite par Vitruve. On bâtissait une chambre voûtée comme une étuve ; les murs et la voûte étaient revêtus de marbre poli. Au devant de la chambre, on construisait un four qui communiquait avec elle par un double conduit. On brûlait dans ce four de la résine ou de la poix, en ayant soin de bien fermer la bouche du four, afin que la flamme ne pût s’échapper au dehors, et se répandît ainsi, parle double conduit, dans la chambre voûtée ; elle

[I.095.071]
  1.  Géraud, op. cit., pp. 42-43.  ↩
  2.  Ibid.  ↩

Le Livre, tome I, p. 072-096

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 72.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 72 [096]. Source : Internet Archive.

s’attachait aux parois et y formait une suie très fine, qu’on ramassait ensuite[072.1]. La résine pouvait se remplacer par de la poix, de la lie de vin desséchée et cuite, du marc de raisins ou de l’ivoire brûlé[072.2]. Quelquefois on faisait brûler des sarments et des morceaux de bois résineux, qu’on pilait ensuite dans un mortier. La poudre obtenue par ce procédé remplaçait le noir de fumée[072.3]. L’encre se faisait, à ce qu’il paraît, sans feu, à la seule chaleur du soleil. Celle à laquelle on mêlait un peu de vinaigre s’effaçait, dit Pline[072.4], très difficilement. Ailleurs, il assure que, pour préserver les livres des souris, il suffisait de faire infuser de l’absinthe dans l’encre.

« L’encre des anciens a été en usage jusqu’au xiie siècle, époque où a été inventée celle dont on se sert aujourd’hui, qui est un composé de sulfate de fer, de noix de galle, de gomme et d’eau. L’ancienne encre était noire lorsqu’on l’employait, mais elle jaunissait avec le temps, et, si elle était exposée à l’humidité, elle finissait par s’effacer entièrement….

« Les anciens connaissaient aussi l’encre de sèche ou sépia, dont nos dessinateurs font usage, et qui, dans l’Orient, sert encore à l’écriture. Perse, gourmandant la paresse des jeunes Romains de son époque, dit qu’ils ne se mettent à l’étude que tard

[I.096.072]
  1.  Vitruve, VII, 10.  ↩
  2.  Pline l’Ancien, XXXV, 25.  ↩
  3.  Vitruve, ibid.  ↩
  4.  XXVII, 28.  ↩

Le Livre, tome I, p. 073-097

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 73.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 73 [097]. Source : Internet Archive.

dans la journée, encore trouvent-ils mille prétextes pour retarder l’instant du travail : l’encre est trop épaisse, la sépia s’évapore dans l’eau[073.1]…. »

Outre l’encre noire, et la sèche, les anciens possédaient une « encre indienne », dont parle Pline l’Ancien[073.2], « qui est aussi mentionnée par Vitruve, et pourrait bien avoir donné naissance à l’encre de Chine[073.3] ». Ils connaissaient aussi les encres de couleur, et particulièrement l’encre ou liqueur d’or et celle d’argent. Les plus fréquemment employées des encres de couleur étaient l’encre rouge et l’encre bleue ; les plus rares, l’encre verte et l’encre jaune. Ces encres de couleur ne servaient guère que pour les initiales et pour les titres, et comme on avait recours le plus souvent, dans ce cas, à l’encre rouge, les titres ne tardèrent pas à prendre le nom de rubricæ, rubriques (ruber, rouge). Il y avait plusieurs

[I.097.073]
  1.  Géraud, op. cit., pp. 49-50.
    •  Jam liber, et bicolor positis membrana capillis,
      Inque manus chartæ, nodosaque venit arundo.
      Tunc queritur, crassus calamo quod pendeat humor ;
      Nigra quod infusa vanescat sepia lympha ;
      Dilutas queritur geminet quod fistula guttas.

     « … Enfin il prend son livre ; enfin le parchemin à deux couleurs, le papier, la plume, sont dans ses mains. Mais bientôt il se plaint : l’encre, trop épaisse, reste suspendue au bec de sa plume, ou elle (la sépia) est trop claire et ne marque point, ou bien elle marque double. » (Perse, Satires, III, vers 10-14, trad. F. Collet, p. 72, et trad. Nisard, pp. 324-325.)  ↩

  2.  XXXV, 25.  ↩
  3.  Géraud, op. cit., p. 50.  ↩

Le Livre, tome I, p. 074-098

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 74.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 74 [098]. Source : Internet Archive.

espèces d’encres rouges. La plus estimée, chez les Latins, était le minium, qui a été longtemps regardé comme une couleur sacrée. On en peignait le corps des triomphateurs et la figure de Jupiter aux jours de fête[074.1]. Aujourd’hui le nom de minium s’applique à l’oxyde rouge de plomb. Mais on pense que « celui des anciens n’était pas différent du sulfure de mercure, qu’on appelle encore cinabre, et vermillon quand il est en poudre. On le nommait aussi coccum[074.2]. La rubrique, rubrica, espèce de sanguine ou d’ocre brûlée, était d’un rouge moins éclatant et plus sévère que le minium. On l’employait pour écrire les titres des lois ; de là, chez les anciens eux-mêmes, une synonymie bien constatée entre les mots rubrica et titulus, lex ou formula. De là l’épithète de rubræ, rouges, donnée par Juvénal aux lois anciennes[074.3]…. »

En général, l’encre noire ordinaire des anciens pouvait assez facilement s’effacer, quand elle était fraîche, avec une éponge et de l’eau ; lorsqu’elle était sèche, il fallait faire usage du grattoir.

« Comme la matière première pour écrire était, dans l’antiquité, beaucoup plus rare que ne l’est le papier de nos jours, il arrivait souvent qu’on lavait et qu’on grattait un parchemin portant de l’écri-

[I.098.074]
  1.  Cf. Pline l’Ancien, XXXIII, 36.  ↩
  2.  Cf. Martial, III, 2, vers 11.  ↩
  3.  Géraud, op. cit., p. 51.  ↩

Le Livre, tome I, p. 075-099

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 75.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 75 [099]. Source : Internet Archive.

ture, pour écrire un nouveau texte par-dessus. Les parchemins ainsi traités s’appellent palimpsestes[099.1]. Cette pratique fut malheureusement fort répandue dans les couvents du moyen âge, et nous a coûté beaucoup de précieux monuments de la littérature antique. Souvent, toutefois, le lavage et le grattage n’ont pas été poussés très loin, de sorte que les traces de la première écriture sont restées visibles et ont pu de nos jours être rendues plus distinctes par l’emploi de réactifs chimiques[099.2]. Il a été possible de retrouver de la sorte quelques-uns des textes classiques que les moines avaient grattés pour y superposer des écrits ecclésiastiques….

« Il est bon d’ajouter que, dans d’autres cas, ce sont des textes ecclésiastiques qui ont été recouverts par des textes classiques : ainsi la bibliothèque de Florence possède un manuscrit de Sophocle,

[I.099.075]
  1.  « La facilité de faire des palimpsestes sur papier et sur parchemin, dit encore Géraud (op. cit., p. 48), provenait surtout de la nature de l’encre dont se servaient les anciens. »  ↩
  2.  « Nous indiquerons, comme un procédé infaillible (pour faire revivre les anciennes écritures) et dont les résultats se manifestent instantanément, celui qu’emploie le savant abbé Peyron, de l’Académie de Turin…. Il se sert de deux liqueurs, le prussiate de potasse et l’acide muriatique étendu d’eau. Il trempe un premier pinceau dans le prussiate de potasse, et le passe légèrement sur l’écriture effacée ; avant que cette première couche soit sèche, il promène sur l’écriture un second pinceau imbibé d’acide muriatique ; les lettres pâlies ou effacées reparaissent à l’instant. » (Géraud, op. cit., p. 49.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 076-100

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 76.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 76 [100]. Source : Internet Archive.

écrit en 1298, au-dessus d’une copie en onciales de la version grecque de la Bible dite des Septante[076.1]. »

C’est grâce au parchemin que le moyen âge put faire ces admirables manuscrits, ces missels, ces livres d’heures, aux merveilleuses miniatures, qui sont la joie de nos yeux.

Mais ni le papyrus ni le parchemin n’auraient pu aider Gutenberg et ses émules dans leur invention : le papyrus était trop mince et trop cassant, le parchemin, au contraire, trop sec et trop résistant : tous les deux se montraient, comme on dit en termes du métier, trop peu « amoureux de l’encre ».

Le papier, heureusement, avait fait son apparition, et, dès le xiie siècle, était entré en usage : l’imprimerie devait trouver en lui un excellent auxiliaire.

[I.100.076]
  1.  Dr Gow, op. cit., pp. 22-23.  ↩

Le Livre, tome I, p. 077-101

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 77.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 77 [101]. Source : Internet Archive.

II. Moyen âge

Arrivent les Barbares, Huns, Goths, Visigoths, Vandales, et l’empire romain s’écroule.

« Malheur à nos jours, parce que l’étude des Lettres périt au milieu de nous ! » s’écrie l’historien des Francs, Grégoire de Tours (539-593)[077.1]. « Et cependant, remarque, à propos de cette période de l’histoire, le savant helléniste et bibliographe Egger[077.2], on ne voit pas que l’amour des livres ait jamais disparu, même au milieu des plus terribles convulsions sociales et politiques. »

Les détails que nous donne, sur les bibliothèques de son pays et de son temps, un écrivain quelque peu antérieur à Grégoire de Tours, l’évêque de Clermont Sidoine Apollinaire (430-488), prouvent, en effet, qu’il y avait encore chez nous, à cette époque, et malgré ces agitations et ces troubles, des amis des livres et de l’étude. A en juger par les citations

[I.101.077]
  1.  « Væ diebus nostris, quia periit studium litterarum a nobis ! » (Histoire ecclésiastique des Francs, préface. Paris, Renouard, 1836. In-8.)  ↩
  2.  Histoire du livre, p. 268.  ↩

Le Livre, tome I, p. 078-102

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 78.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 78 [102]. Source : Internet Archive.

qu’on rencontre dans ses ouvrages, le savant évêque devait posséder une bibliothèque bien fournie en auteurs classiques. Il devait en être plus ou moins de même des bibliothèques qu’il mentionne, de celle de Loup, professeur à Agen et à Périgueux ; celle de Philagre, autre professeur ; celle de l’évêque de Limoges Rurice, pour qui Sidoine faisait copier des manuscrits de sa propre bibliothèque. Il nous parle surtout de la collection de livres que le préfet Tonance Ferréol avait rassemblée dans sa magnifique demeure de Prusiane, sur les bords de la rivière du Gardon, entre Nîmes et Clermont-de-Lodève. Cette collection, relativement très nombreuse, et que Sidoine, par une poétique et hyperbolique évocation, va jusqu’à comparer à la bibliothèque d’Alexandrie, se divisait en trois classes : la première à l’usage des femmes, la seconde destinée aux littérateurs de profession, et la troisième, composée d’ouvrages d’un intérêt plus général, au commun des lecteurs[078.1].

D’ailleurs, à ces Barbares devenus maîtres de l’Occident, il fallait des ministres pour les aider à gouverner, à établir et débrouiller leurs comptes ;

[I.102.078]
  1.  Cf. Diderot, Encyclopédie, art. Bibliothèque (Œuvres complètes, t. XIII, p. 461) ; Petit-Radel, Recherches sur les bibliothèques anciennes et modernes, pp. 39-40 ; Peignot, Manuel bibliographique, p. 50. Je relève dans Sainte-Beuve (Portraits contemporains, t. III, p. 381) un beau mot de Sidoine Apollinaire : « Legebat cum reverentia antiquos et sine invidia recentes ».  ↩

Le Livre, tome I, p. 079-103

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 79.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 79 [103]. Source : Internet Archive.

et ces ministres, ils les choisirent forcement parmi les plus instruits de leurs nouveaux sujets. Ainsi le roi des Ostrogoths Théodoric (457-525), qui ne savait pas écrire[079.1], attira autour de lui les plus savants hommes de son temps, l’évêque de Pavie Eunodius, Boèce, l’auteur du traité De la Consolation, traducteur et commentateur d’Aristote, et l’historien philosophe Cassiodore (468-562), dont il fit son secrétaire et l’un de ses principaux dignitaires. Cassiodore finit par se retirer dans le monastère de Viviers, qu’il avait fondé près de sa ville natale Squillace, en Calabre ; il y organisa un vaste atelier de copistes pour la transcription des ouvrages anciens, et mérita le surnom de « Conservateur des livres de l’antiquité latine »[079.2].

A peu près dans ce même temps, le pape Hilaire (mort en 467) établit, à la basilique de Saint-Jean-de-Latran, deux bibliothèques, dont l’une devait être

[I.103.079]
  1.  « Théodoric n’ayant jamais pu apprendre à écrire son nom avait fait percer à jour, dans une mince lame d’or, les initiales Théod. ; lorsqu’il voulait signer, il posait sur le papier cette lame, promenait la plume dans les contours des lettres, et les traçait ainsi à travers la plaque métallique, au bas de l’acte où il devait apposer son nom. » (Écrivain anonyme du ve siècle, publié à la suite de l’Ammien Marcellin de Wagner, ap. Géraud, op. cit., p. 42.) « L’empereur Justin l’Ancien (450-527) signait de la même manière les quatre premières lettres de son nom ; mais il se servait d’une plaque en bois et d’un roseau, et il fallait encore que sa main fût conduite. » (Procope, ap. Géraud, ibid. ↩
  2.  Cf. Egger, op. cit., p. 303.  ↩

Le Livre, tome I, p. 080-104

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 80.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 80 [104]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 81.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 81 [105]. Source : Internet Archive.

affectée aux archives, affectation sanctionnée plus tard par le pape Grégoire le Grand (540-604). Cette bibliothèque de Saint-Jean-de-Latran, que le pape Nicolas V (1398-1455), passionné pour les lettres, fit transférer au Vatican et enrichit considérablement, est la plus ancienne des bibliothèques publiques de l’Europe moderne[080.1].

Néanmoins, durant ces premiers siècles du moyen âge, c’est surtout, c’est presque exclusivement dans les monastères que se réfugie l’amour des livres et de l’étude. Pas de couvent qui ne se piquât d’honneur d’avoir sa bibliothèque : « Monastère sans livres, place de guerre sans vivres, » disait un proverbe d’alors : Claustrum sine armario, quasi castrum sine armamentario[080.2]. La plupart des règles conven-

[I.104.080]
  1.  Cf. Lalanne, Curiosités bibliographiques, pp. 148 et 190. La Grande Encyclopédie (art. Bibliothèque, p. 651) estime que « la première bibliothèque vraiment publique que l’Europe ait connue est la bibliothèque Ambrosienne, à Milan, fondée par le cardinal Borromée (1608) ».  ↩
  2.  Géraud, op. cit., p. 227. « La bibliothèque est le vrai trésor d’un monastère ; sans elle, il est comme une cuisine sans casseroles, une table sans mets, un puits sans eau, une rivière sans poissons, un manteau sans vêtements, un jardin sans fleurs, une bourse sans argent, une vigne sans raisins, une tour sans gardes, une maison sans meubles. Et, de même qu’on conserve soigneusement un bijou dans une cassette bien fermée, à l’abri de la poussière et de la rouille, de même la bibliothèque, suprême richesse du couvent, doit être attentivement défendue contre l’humidité, les rats et les vers. » (Thomas A Kempis, ap. Fertiault, les Amoureux du livre, pp. 235-236. Paris, Claudin, 1877.) « Une abbaye n’était pas seulement un lieu de prière et de méditation, c’était encore un asile ouvert contre l’envahissement de la barbarie sous toutes ses formes. Ce refuge des livres et du savoir abritait des ateliers de tout genre, » etc. (Aug. Thierry, Essai sur l’histoire du Tiers État, p. 17. Paris, Furne, 1868. In-16.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 081-105

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 81.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 81 [105]. Source : Internet Archive.

tuelles, celle de saint Benoît (480-543) notamment, prescrivaient l’enseignement et la pratique de la calligraphie et ordonnaient la transcription des manuscrits. En France, l’abbaye de Luxeuil, fondée par des moines irlandais, disciples de saint Colomban (540-615), « posséda une bibliothèque relativement riche, une école d’écrivains célèbres ; et ce furent ces écoles monastiques qui, en se répandant sur le monde chrétien, créèrent ce qu’on a appelé de nos jours les écritures nationales, dégénérescences de l’ancienne cursive romaine[081.1] ».

Mais « il ne faut pas s’y tromper, remarque Ludovic Lalanne[081.2] : la règle des couvents, comme toutes les lois en général, indique ce qui devait se faire, et non pas ce qui se faisait ; la prescription dont nous venons de parler n’était guère mieux observée que les vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance dans les ordres religieux, qui eurent si souvent besoin d’être réformés[081.3] ». La religion chrétienne était même parfois considérée comme l’adversaire

[I.105.081]
  1.  La Grande Encyclopédie, art. Bibliothèque, p. 649.  ↩
  2.  Op. cit., pp. 31-32.  ↩
  3.  « Les bons religieux écrivent les livres, et les mauvais s’occupent d’autres choses, » déclare nettement le brave évêque Richard de Bury, dans son Philobiblion, chap. v, p. 49. (Paris, Aug. Aubry, 1856.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 082-106

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 82.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 82 [106]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 83.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 83 [107]. Source : Internet Archive.

obligé, l’ennemi déclaré et forcé, de l’antiquité grecque et latine. « Quelques conciles avaient défendu aux évêques de lire les livres des païens, et saint Grégoire reprit sévèrement Didier, évêque de Vienne, de ce qu’il enseignait la grammaire[082.1]. » Ce pape saint Grégoire, Grégoire le Grand, passe pour avoir livré aux flammes un grand nombre d’ouvrages anciens, Tite-Live, entre autres[082.2]. Au xiiie siècle encore, la règle des Dominicains s’opposait à ce qu’ils étudiassent les livres païens[082.3].

[I.106.082]
  1.  Abbé Fleury, Mœurs des chrétiens, IV, 4, p. 275. (Paris, Dezobry, 1853.)  ↩
  2.  Cf. Lalanne, op. cit., pp. 199-200. « Ajoutons, dit Lalanne en ce même endroit, que si ce pape n’a pas brûlé les auteurs de l’antiquité, on peut croire, d’après son mépris prononcé pour la littérature profane, qu’il était bien capable de le faire. » En effet, il se vantait « de ne pas éviter le désordre du barbarisme, de dédaigner d’observer les cas des prépositions ; car je regarderais comme une indignité de plier la parole divine sous les lois du grammairien Donat ». Apprenant que Didier, l’évêque de Vienne (Dauphiné), donnait des leçons de grammaire, il lui écrit : « On me rapporte une chose que je ne puis répéter sans honte ; on dit que Ta Fraternité explique la grammaire à quelques personnes. Nous sommes affligés… car les louanges de Jupiter ne peuvent tenir dans une seule et même bouche avec celles de Jésus-Christ. » (Cf. Demogeot, Histoire de la littérature française, p. 53 ; Bayle, Dictionnaire historique et critique, t. VII, pp. 225-226, Paris, Desoer, 1820 ; etc.) « II est rapporté dans la Vie de saint Jérôme qu’il fut battu de verges par un ange, qui lui reprochait, en le frappant, de lire avec plus d’ardeur Cicéron que l’Évangile. » (Lacordaire, ap. Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. IV, p. 404.)  ↩
  3.  Cf. Cocheris, Introduction au Philobiblion, p. xliii : « Le règlement des Dominicains s’opposait à ce qu’ils étudiassent les livres païens : « In libris gentilium philosophorum non studeat, et si ad horam suscipiat seculares scientias, non addiscat, nec artes quas liberales vocant ». Cet article très explicite est suivi d’un autre, qui les invite à ne lire que les écrits théologiques : « sed tantum libros theologicos tam juvenes quam alii legant ». Etc.  ↩

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