Le Livre, tome II, p. 106-122

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 106.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 106 [122]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 107.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 107 [123]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 108.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 108 [124]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 109.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 109 [125]. Source : Internet Archive.

cile problème que doit résoudre un vrai bibliophile est celui-ci : se faire une excellente bibliothèque avec le moins de livres possible[106.1] ».

Mais quel est, quel peut être le nombre de ces livres, et peut-on le déterminer ?

De temps à autre quelque journal ou une revue s’amuse à demander à ses lecteurs quels sont, rangés par ordre de préférence, leurs vingt ou trente auteurs ou ouvrages favoris. Immanquablement dans les réponses, « snobisme » ou conviction, la Bible arrive en tête[106.2] ; puis défilent, plus ou moins pêle-mêle, Homère[106.3], Virgile, Horace, Cicéron, Dante,

[II.122.106]
  1.  Op. cit., p. 312.  ↩
  2.  Le génial naturaliste et physiologiste et maître écrivain Alphonse Toussenel (1803-1885) était loin de partager cette admiration, sincère ou de commande, pour la Bible. Voici ce qu’il nous dit, tout franchement et crûment : « La Bible, que je n’aime pas, parce que c’est le livre où tous les peuples de proie, le Juif, l’Anglais, le Hollandais et les autres ont appris à lire ; la Bible, qui contient tant de calomnies contre le Créateur ; la Bible a eu, par hasard, une idée ingénieuse à propos de la fouine : elle a prohibé la chair de cet animal, qui se prohibait bien toute seule, sous prétexte qu’il avait la mauvaise habitude de faire ses petits par la bouche…. » (L’Esprit des bêtes, p. 488 ; Paris, Dentu, 1862.)  ↩
  3.  « … Après un excellent dîner, on entra dans la bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua l’illustrissime (Pococurante) sur son bon goût. « Voilà, dit-il, un livre qui faisait les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l’Allemagne. — Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococurante ; on me fit accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant ; mais cette répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui est le sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce ; cette Troie qu’on assiège et qu’on ne prend point ; tout cela me causait le plus mortel ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils s’ennuyaient autant que moi à cette lecture : tous les gens sincères m’ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu’il fallait toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un monument de l’antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de commerce. — Votre Excellence ne pense pas ainsi de Virgile ? dit Candide. — Je conviens, dit Pococurante, que le second, le quatrième et le sixième livre de son Énéide sont excellents ; mais, pour son pieux Énée, et le fort Cloanthe, et l’ami Achates, et le petit Ascanius… et l’imbécile roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois pas qu’il y ait rien de si froid et de plus désagréable. J’aime mieux le Tasse et les contes à dormir debout de l’Arioste…. Les sots admirent tout dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi ; je n’aime que ce qui est à mon usage. » (Voltaire, Candide, chap. xxv.) Et Georges Avenel, annotateur de Voltaire, ajoute, en tête de ce chapitre xxv, qu’ « on peut considérer les jugements que Pococurante va porter sur la peinture, la musique et la littérature, comme étant l’opinion de Voltaire lui-même sur les mêmes sujets, en 1759. » (Voltaire, Œuvres complètes, t. VI, p. 205 ; Paris, édit. du journal le Siècle, 1869.) Dans son Essai sur la poésie épique, composé en 1726-1733, Voltaire se montre bien moins sévère pour Homère comme pour Virgile :

     « Ceux qui ne peuvent pardonner les fautes d’Homère en faveur de ses beautés sont la plupart des esprits trop philosophiques, qui ont étouffé en eux-mêmes tout sentiment. On trouve dans les Pensées de M. Pascal qu’il n’y a point de beauté poétique, et que, faute d’elle, on a inventé de grands mots comme fatal laurier, bel astre, et que c’est cela qu’on appelle beauté poétique. Que prouve un tel passage, sinon que l’auteur parlait de ce qu’il n’entendait pas ? Pour juger des poètes, il faut savoir sentir, il faut être né avec quelques étincelles du feu qui anime ceux qu’on veut connaître…. Qu’on ne croie point encore connaître les poètes par les traductions : ce serait vouloir apercevoir le coloris d’un tableau dans une estampe. Les traductions augmentent les fautes d’un ouvrage, et en gâtent les beautés. Qui n’a lu que Mme Dacier n’a point lu Homère ; c’est dans le grec seul qu’on peut voir le style du poète, plein de négligences extrêmes, mais jamais affecté, et paré de l’harmonie naturelle de la plus belle langue qu’aient jamais parlée les hommes. Enfin, on verra Homère lui-même, qu’on trouvera, comme ses héros, tout plein de défauts, mais sublime….

     « Cet ouvrage, [l’Énéide de Virgile], que l’auteur avait condamné aux flammes, est encore, avec ses défauts, le plus beau monument qui nous reste de toute l’antiquité…. Je viens à la grande et universelle objection que l’on fait contre l’Énéide : les six derniers chants, dit-on, sont indignes des six premiers. Mon admiration pour ce grand génie ne me ferme point les yeux sur ses défauts ; je suis persuadé qu’il le sentait lui-même, et que c’était la vraie raison pour laquelle il avait eu dessein de brûler son ouvrage. Il n’avait voulu réciter à Auguste que le premier, le second, le quatrième et le sixième livre, qui sont effectivement la plus belle partie de l’Énéide. Il n’est point donné aux hommes d’être parfaits. Virgile a épuisé tout ce que l’imagination a de plus grand dans la descente d’Énée aux enfers ; il a dit tout au cœur dans les amours de Didon ; la terreur et la compassion ne peuvent aller plus loin que dans la description de la ruine de Troie ; de cette haute élévation, où il était parvenu au milieu de son vol, il ne pouvait guère que descendre. Le projet du mariage d’Énée avec une Lavinie qu’il n’a jamais vue ne saurait nous intéresser après les amours de Didon ; la guerre contre les Latins, commencée à l’occasion d’un cerf blessé, ne peut que refroidir l’imagination échauffée par la ruine de Troie. Il est bien difficile de s’élever quand le sujet baisse. Cependant il ne faut pas croire que les six derniers chants de l’Énéide soient sans beautés ; il n’y en a aucun où vous ne reconnaissiez Virgile : ce que la force de son art a tiré de ce terrain ingrat est presque incroyable…. (Voltaire, Essai sur la poésie épique, chap. ii et iii : Œuvres complètes, t. III, pp. 62 et 63 ; Paris, édit. du Journal le Siècle, 1868.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 107-123

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 107.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 107 [123]. Source : Internet Archive.

Shakespeare, Cervantes, Montaigne, l’Imitation de Jésus-Christ, Rabelais, Molière. La Fontaine, Bossuet, Voltaire, Jean-Jacques, Hugo, Balzac, etc.

Le Livre, tome II, p. 108-124

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 108.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 108 [124]. Source : Internet Archive.

Comme exemples, nous indiquerons les « enquêtes » ouvertes à ce sujet par l’Intermédiaire des cher-

Le Livre, tome II, p. 109-125

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 109.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 109 [125]. Source : Internet Archive.

cheurs et curieux en 1887-1889, par la Revue politique et littéraire (Revue Bleue) en 1893, et la série d’articles intitulés Du choix de vingt livres, publiés par l’ancien ministre de l’Instruction publique, Agénor Bardoux (1830-1897), dans le Magasin pittoresque de février et mars 1887[109.1].

« Je voudrais, dit Bardoux au début de ses articles, composer une petite bibliothèque, la bibliothèque de ceux ou de celles qui, ayant dépassé la jeunesse et ayant reçu une instruction suffisante, désirent posséder ce qu’il y a de plus élevé et de plus original à la fois dans tous les trésors de l’esprit humain, dans toutes les littératures.

« Vingt livres, à la rigueur, suffiraient.

« … Et d’abord, sur le rayon de notre petite bibliothèque, nous placerions la Bible, l’Ancien et le Nouveau Testament. »

Viendraient ensuite : Homère, Sophocle et Plutarque, Virgile et Tacite, Dante, Shakespeare (choix), Daniel de Foë (Robinson Crusoé), Byron (choix), Cervantès (Don Quichotte), Gœthe (Faust), Franklin (choix), Corneille, Racine, Pascal, La Fon-

[II.125.109]
  1.  Pages 41, 62 et 78.  ↩

Le Livre, tome II, p. 110-126

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 110.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 110 [126]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 111.
Pour suite de texte : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 111 [127]. Source : Internet Archive.

taine, Molière, Voltaire (choix de lettres), et « un large extrait des poésies de Lamartine et de Victor Hugo » pour le vingtième volume.

« J’ai cependant un regret en finissant, ajoute très joliment l’auteur[110.1]. Nous avons tous dans un coin de notre esprit un vingt et unième volume. Ce livre-là, je ne le désignerai pas. C’est la part que je laisse à la fantaisie, au goût particulier, et aussi à la mélancolie et au besoin de consultation. Pour quelques-uns d’entre vous ce vingt et unième volume sera un souvenir. »

L’enquête ouverte par l’Intermédiaire provoqua la curieuse et très suggestive lettre suivante de M. Jules Lemaître (1853-….)[110.2] :

« L’Intermédiaire des chercheurs m’a posé la question suivante :

« Quels sont les vingt volumes que vous choisiriez si vous étiez obligé de passer le reste de votre vie avec une bibliothèque réduite à ce nombre de volumes ? »

« Voici la liste que j’ai dressée après quelques hésitations :

  1. La Bible.
  2. Homère.
  3. Eschyle.
  4. Virgile.
  5. Tacite.
  6. L’Imitation de Jésus-Christ.
  7. Un volume de Shakespeare.
  8. Don Quichotte.
  9. Rabelais.
  10. Montaigne.
  11. Un volume de Molière.
  12. Un volume de Racine.
  13. Les Pensées de Pascal.
  14. L’Éthique de Spinoza.
  15. Les Contes de Voltaire.
  16. Un volume de poésie de Lamartine.
  17. Un volume de poésie de Victor Hugo.
  18. Le théâtre d’Alfred de Musset
  19. Un volume de Michelet.
  20. Un volume de Renan.
[II.126.110]
  1.  Loc. cit., p. 79.  ↩
  2.  L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 25 juin 1889, col. 362 et 363 ; et Revue Bleue, 3 juin 1893, p. 678, où le texte de cette lettre est plus complet.  ↩

Le Livre, tome II, p. 111-127

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 111.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 111 [127]. Source : Internet Archive.

« Mais je n’ai pas envoyé cette liste, car je me suis aperçu qu’elle n’était pas sincère. Sans m’en rendre compte, je l’avais dressée, non pour moi seul, mais pour le public, et j’y exprimais des préférences « convenables », plutôt que d’intimes prédilections.

« Or, il ne s’agit pas ici de choisir les vingt plus beaux livres qui aient été écrits, mais ceux avec qui il me plairait le plus de « passer le reste de ma vie ».

« Voyons, de bonne foi, est-ce que j’éprouve si

Le Livre, tome II, p. 112-128

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 112.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 112 [128]. Source : Internet Archive.

souvent que cela le besoin de lire la Bible, Homère, Eschyle, etc. ?

« J’ai bonne envie de rayer mes dix premiers numéros. J’y substituerai les livres que je lis vraiment et d’où me vient presque toute ma substance intellectuelle et morale. Je mettrai là du Sainte-Beuve et du Taine, Adolphe, le Dominique de Fromentin, les Pensées de Marc-Aurèle, un peu de Kant, un peu de Schopenhauer, puis un volume de Sully Prudhomme, les poésies de Henri Heine, peut-être les Fleurs du mal, un roman de Balzac, Madame Bovary et l’Éducation sentimentale, un roman de Zola, un roman de Daudet, le Crime d’amour de Bourget, quelques contes de Maupassant, Aziyadé ou bien le Mariage de Loti, quelques comédies de Marivaux et de Meilhac.

« Mais je m’arrête : cela fait déjà beaucoup plus de vingt volumes. Ma foi, tant pis ! Je raye toute ma première liste, et je n’y laisse guère que Racine et Renan.

« Et n’allez pas vous récrier, ni me prendre pour un esprit dépourvu de sérieux. J’ai l’air de ne garder que les contemporains ; mais, en réalité, je garde les anciens aussi, puisque nos meilleurs livres, les plus savoureux et les plus rares, sont forcément ceux qui contiennent et résument (en y ajoutant encore) toute la culture humaine, toute la somme de sensations, de sentiments et de pensées accumulés dans les

Le Livre, tome II, p. 113-129

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 113.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 113 [129]. Source : Internet Archive.

livres depuis Homère, et puisque ceux d’à présent sortent de ceux d’autrefois, et en sont la suprême floraison.

« Mais je suis bien bon de me donner tant de mal pour vingt volumes que je préfère aujourd’hui ; les préférerai-je dans vingt ans ? D’ailleurs, j’en préfère bien plus de vingt ! Ah ! que ce monsieur me gêne avec sa question ! »

Le brillant chroniqueur Henry Fouquier (1838-1901) vint aussi prendre part au débat ; mais, au lieu de vingt volumes, il fit choix, lui, de vingt ouvrages, ce qui lui permit de se composer une bibliothèque de poids et d’importance. En tête de ses préférés, il plaça le Dictionnaire de Larousse et celui de Littré, puis les Dialogues philosophiques de Renan : « Ils résument les concepts divers de la vie, et ouvrent le champ à un au-delà très séduisant et très amusant. — Avec ces trois livres, je philosophe. »

Venaient ensuite : « Une histoire universelle moderne, celle de Cantù, si vous voulez ; —  l’Histoire de Michelet, qui est le plus beau poème que je connaisse ; — et la Géographie universelle de Reclus, — Avec ces trois livres, je réfléchis sur l’histoire de l’humanité. »

Puis : le Cosmos de Humboldt ; Darwin ; « la dernière physiologie générale ; un traité de physique et de chimie ; l’histoire des mathématiques de Libri » ;

Le Livre, tome II, p. 114-130

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 114.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 114 [130]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 115.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 115 [131]. Source : Internet Archive.

puis : Auguste Comte ; Virgile, « pour lire du beau latin » : Machiavel ; Montaigne ; Molière ; les lettres et les romans de Voltaire ; les Trois Mousquetaires, « pour quand on est malade » : les Châtiments, « pour se faire une musique de mots » ; et « le dernier roman de X…, pour s’en­dormir[114.1] ».

Si, au lieu de vingt ou trente volumes ou auteurs, on demandait d’en désigner une centaine, ce qui donnerait évidemment plus de latitude et faciliterait le choix, on continuerait de se heurter — comme M. Jules Lemaître nous le laissait entrevoir, il y a un instant, — aux difficultés inhérentes au problème même et à l’humaine nature, et l’on n’atteindrait pas davantage le but rêvé, on n’obtiendrait pas encore le catalogue uniforme, immuable et parfait, l’absolu, en bibliographie comme en toute autre chose, n’étant pas de ce monde. Nous en trouvons la preuve dans les divers « Plans de bibliothèques privées », de « Bibliothèques choisies », çà et là publiés.

La Mothe-Le Vayer, dans sa lettre citée plus haut[114.2], où il estime qu’une centaine d’ouvrages lui

[II.130.114]
  1.  L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 25 juin 1889, col. 394.  ↩
  2.  Pages 104-105 : Du moyen de dresser une bibliothèque d’une centaine de livres seulement. On trouvera une brève analyse de cette lettre dans le volume de Gabriel Peignot, Traité du choix des livres, Préliminaire, pp. xii-xiv, notes. (Paris, Renouard ; et Dijon, Lagier, 1817.) Voir aussi de Gabriel Peignot, sur le « choix des livres » et la composition des bibliothèques, le volume intitulé Répertoire bibliographique universel contenant la notice raisonnée des bibliographies spéciales publiées jusqu’à ce jour, et d’un grand nombre d’autres ouvrages de bibliographie, relatifs à l’histoire littéraire et à toutes les parties de la bibliographie. (Paris, Renouard, 1812.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 115-131

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 115.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 115 [131]. Source : Internet Archive.

paraissent suffisants pour composer la bibliothèque d’ « un honnête homme », mentionne, parmi les auteurs de ces ouvrages, Telesius, Patrice, « le grand chancelier anglais Verulamius[115.1]…, nos intimes amis Baranzanus et Gassendus » (Baranzane et Gassendi), etc., qu’il nous recommande dans la section de la philosophie ; Végèce, dans l’art de la guerre ; Marc Varron et Columelle, pour l’agriculture ; etc. ; tous aujourd’hui bien distancés et bien oubliés. Car, aux variations de goût et aux changements de mœurs, viennent encore s’ajouter les progrès des sciences, découvertes, inventions nouvelles, etc., qui démodent et annihilent une innombrable quantité de livres.

De même Le Gallois (xviie siècle), qui, à la fin de son Traité des plus belles bibliothèques de l’Europe[115.2], donne la liste « des auteurs qu’il faut qu’un bibliothécaire achète[115.3] » : lorsqu’on parcourt cette longue énumération, à part quelques noms saillants, quelques noms immortels, on ne peut s’empêcher, en voyant tous les autres : Crispinus, Scapula, Martinius, Telesius, Giraldus, Commenius, Commeli-

[II.131.115]
  1.  Le chancelier François Bacon, qui avait reçu le titre de lord Verulam ou Verulamius, d’une colonie romaine bretonne : cf. Freund, Grand Dictionnaire de la langue latine ↩
  2.  Pages 182-210. (Paris, Estienne Michallet, 1680.)  ↩
  3.  Op. cit., p. 209.  ↩

Le Livre, tome II, p. 116-132

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 116.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 116 [132]. Source : Internet Archive.

nus, etc., etc., de s’exclamer, comme certain personnage des Plaideurs :

Si j’en connais pas un, je veux être étranglé !

De même encore Formey, que nous citions tout à l’heure. Il a énuméré dans son petit volume[116.1], jadis très goûté, les titres des ouvrages de tout genre qui lui paraissent le mieux convenir pour la formation d’une bibliothèque peu nombreuse mais choisie, « qui sont dans une possession déclarée des suffrages du public »[116.2], et quantité de ces ouvrages, excellents sans doute et très répandus il y a deux siècles, sont présentement tellement démodés et oubliés que la plupart n’existent plus en librairie. Où trouver, de nos jours, et quel considérable intérêt surtout y aurait-il à se procurer : l’Histoire du Danube, de Marsigli ; l’Histoire des grands chemins, de Bergier ; les Jugements sur les ouvrages des savants, de Baillet ; les Lettres de M. Cuper ; l’Histoire du ciel, de Pluche ; l’Existence de Dieu, de Nieuwentyt ; la Philosophie, de Terrasson ; les Réflexions sur la poésie française, de Du Cerceau ; les Pièces fugitives de Lainez ; le Théâtre de Mlle Bernard, de Le Grand, de Hauteroche, de Nadal, etc., etc. ! Sont-ce là des

[II.132.116]
  1.  Conseils pour former une bibliothèque peu nombreuse mais choisie (Berlin, Haude et Spener, 1756), particulièrement pages 103-120.  ↩
  2.  Op. cit., p. 9.  ↩

Le Livre, tome II, p. 117-133

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 117.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 117 [133]. Source : Internet Archive.

livres « en possession des suffrages du public », et appelés à prendre place aujourd’hui dans « une bibliothèque peu nombreuse mais choisie » ? Et n’oublions pas, encore une fois, que l’opuscule de Formey a jadis joui d’une grande et légitime réputation : « Bon livre qui indique les bons livres », dit une note manuscrite tracée sur la garde de mon exemplaire.

Dans l’ouvrage du naturaliste et physicien Deleuze (1753-1835), Eudoxe, Entretiens sur l’étude des sciences, des lettres et de la philo­sophie[117.1], nous trouvons un autre de ces Plans de bibliothèque. « Les livres que vous devez choisir pour votre lecture habituelle, nous dit l’auteur, ce sont les classiques de toutes les nations. Je vous recommande de les réduire à un petit nombre. » Et, parmi ces classiques de toutes les nations, il nous cite bien Homère, Virgile, Dante, Milton, voire Klopstock, Wieland, Addison et Robertson, mais il oublie Shakespeare et Cervantès, il oublie Rabelais, Montaigne, Montesquieu et Voltaire. Il est vrai qu’il faudrait d’abord s’entendre sur le sens exact de ce mot « classique ».

On trouvera également dans le Traité élémentaire de bibliographie de Sylvestre Boulard (1750-1809 ?)[117.2],

[II.133.117]
  1.  Paris, 1810, 2 vol. in-8. Cf. Peignot, Manuel du bibliophile, t. I, pp. 403-406.  ↩
  2.  Chap. iii, pp. 17-35. (Paris, Boulard, an XIII [1804] : in-8.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 118-134

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 118.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 118 [134]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 119.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 119 [135]. Source : Internet Archive.

un « Aperçu des principaux ouvrages qui doivent former la base d’une bonne bibliothèque ».

Un catalogue du même genre accompagne l’opuscule de N.-L.-M. Desessarts (1744-1810), Conseils pour former une bibliothèque peu nom­breuse[118.1].

Nous signalerons encore le Plan d’une bibliothèque universellesuivi du Catalogue des chefs-d’œuvre de toutes les langues et des ouvrages originaux de tous les peuples, Qu’Aimé Martin (1781-1844) a inséré à la fin du volume servant d’introduction au Panthéon littéraire[118.2]. Ce « catalogue », très développé, est certainement, avec le « choix » de Gabriel Peignot, ce qu’on a publié de plus judicieux et de plus pratique à ce sujet. Mais l’un aussi bien que l’autre, aussi bien que tous ceux qu’on peut rencontrer et proposer, ont besoin d’une « mise au point » préalable ; car « les livres ont leur temps », « il se trouve une mode pour les livres, de même que pour les éventails, les gants, les rubans et autres merceries ». C’est Charles Sorel (1597 [?]-1674) qui disait cela, il y a plus de deux cents ans, au début de son petit traité De la connaissance des bons livres[118.3], et la remarque est toujours vraie, toujours bonne à rappeler.

[II.134.118]
  1.  Pages 89-105 : en tête du Nouveau Dictionnaire bibliographique portatif du même auteur. (Paris, Desessarts, 1804 ; in-8.)  ↩
  2.  Pages 437-533. (Paris, Desrez, 1837 ; in-8.)  ↩
  3.  Pages 24 et 12. (Amsterdam, Boom, 1672.) Voir aussi, sur le « choix des livres », les pages 49 et suivantes de cet ouvrage de Charles Sorel.  ↩

Le Livre, tome II, p. 119-135

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 119.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 119 [135]. Source : Internet Archive.

Voici, à titre d’exemple, à titre aussi parfois de preuve de ces variations de goût et changements de modes, et avec son préambule, et les réserves et réflexions que nous avons cru devoir y joindre en notes, la liste des ouvrages recommandés par Gabriel Peignot[119.1] :

« … Je vais, avec toute la défiance possible de mes faibles lumières, indiquer ceux (les ouvrages) que j’ai toujours regardés, pris indistinctement chez les anciens et chez les modernes, comme les plus substantiels, comme les meilleurs, les uns au point de vue moral, les autres au point de vue du goût. Je ne parle ici que de livres dont la lecture convienne à tout le monde, de quelque profession que l’on soit. Je sais qu’il en est un grand nombre de fort bons qui ne se trouvent pas dans cette liste, peut-être trop restreinte selon les uns, et trop étendue selon les autres ; mais il me semble que ceux que je cite méritent la préférence ; du moins je hasarde cette opinion d’après l’estime dont ils jouissent chez les peuples où la saine littérature est le plus en honneur, et d’après les jugements qu’en ont portés les plus grands rhéteurs et les hommes de goût. Au reste, chacun peut augmenter ou diminuer cette liste à son gré.

[II.135.119]
  1.  Traité du choix des livres, pp. 202-205. (Paris, Renouard, 1817 ; in-8.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 120-136

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 120.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 120 [136]. Source : Internet Archive.

Religion et morale

Philosophie politique et morale
Histoire naturelle, etc.

[II.136.120]
  1.  Mably est à présent bien oublié et dépassé.  ↩
  2.  Dans sa lettre Du moyen de dresser une bibliothèque… (Œuvres, t. X, p. 116), La Mothe-Le Vayer dit que Pline l’Ancien est, à lui seul, « une bibliothèque entière » ; et Le Gallois, dans son Traité des plus belles bibliothèques de l’Europe (p. 2), confirme cet éloge par ce distique :
    •  Quid juvat innumeris repleri scrinia libris ?
      Unus præ cunclis Plinius esse potest.  ↩

Le Livre, tome II, p. 121-137

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 121.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 121 [137]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 122.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 122 [138]. Source : Internet Archive.

Littérature

Poétique

Poètes épiques

[II.137.121]
  1.  Nous ne manquerions pas aujourd’hui d’ajouter ici au moins un nom, celui de Sainte-Beuve, Causeries du lundi, Nouveaux Lundis, Portraits littéraires, etc.  ↩
  2.  L’Arioste mériterait certainement de prendre place dans cette section, au moins autant que le Tasse et surtout que Voltaire.  ↩

Le Livre, tome II, p. 122-138

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 122.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 122 [138]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 123.
Pour suite de texte et de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 123 [139]. Source : Internet Archive.

Poètes dramatiques

Poètes lyriques, bucoliques, didactiques, etc.

[II.138.122]
  1.  Crébillon pourrait être supprimé sans inconvénient.  ↩
  2.  On pourrait encore supprimer sans crainte, dans cette bibliothèque « de choix », Clotilde de Surville, Mme Des Houlières, Gresset, Delille, Thompson (plus généralement Thomson), et même J.-B. Rousseau, tous aujourd’hui bien déchus de leur ancienne gloire.  ↩

Le Livre, tome II, p. 123-139

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 123.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 123 [139]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 124.
Pour suite de texte et de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 124 [140]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 125.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 125 [141]. Source : Internet Archive.

Épistolaires

Romans

Histoire

[II.139.123]
  1.  Et ses Annales aussi sans doute.  ↩
  2.  Comme Mably, Vertot et Saint-Réal sont présentement bien abandonnés et pourraient être supprimés de cette liste.  ↩
  3.  Nous ajouterions volontiers ici deux autres ouvrages de Voltaire, l’Essai sur les mœurs et le Siècle de Louis XIV, — sans parler du Dictionnaire philosophique, qui aurait immanquablement pris place dans une des sections précédentes. Mais que d’autres historiens mériteraient de figurer aujourd’hui sur cette liste ! Le cardinal de Retz, Saint-Simon, etc. ; et Augustin Thierry, Michelet, Taine, etc. Nous ne manquerions pas non plus d’ajouter aux Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence de Montesquieu, l’Esprit des lois et les Lettres persanes. II est à remarquer, en outre, que nulle mention n’est faite ici ni de Dante, ni de Shakespeare, ni de Rabelais, ni de Jean-Jacques Rousseau, ni de Diderot, tous reconnus aujourd’hui pour des écrivains de premier ordre, mais qui, du temps de Peignot, n’avaient pas obtenu la renommée qu’ils ont acquise depuis.  ↩

Le Livre, tome II, p. 124-140

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 124.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 124 [140]. Source : Internet Archive.

Biographie

Sur cette question du « choix des livres », on peut encore consulter avec fruit le Catéchisme positiviste

Le Livre, tome II, p. 125-141

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 125.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 125 [141]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 126.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 126 [142]. Source : Internet Archive.

d’Auguste Comte (1798-1857)[125.1], où se trouve une liste de 150 volumes ou ouvrages destinés à composer la « Bibliothèque positiviste au xixe siècle » ; — les « Catalogues des bibliothèques de Napoléon Ier » (bibliothèques de voyage, de la Malmaison, des Tuileries, etc.), publiés par M. Gustave Mouravit, dans son étude sur « Napoléon biblio­phile »[125.2] ; — le « Catalogue de livres (au nombre de 43), choisis par la Société Fran­klin pour les bibliothèques popu­laires »[125.3] ; — et les plans de bibliothèques insérés

[II.141.125]
  1.  Pages 37-40. (Paris, sans nom d’éditeur. En vente, 10, rue Monsieur-le-Prince, 1890 ; 3e édit.)  ↩
  2.  Revue biblio-iconographique, mai 1903 à 1905. Voir notamment le numéro de décembre 1903, pp. 389-391, où se trouve une lettre relative au projet de l’empereur (projet qui ne fut jamais exécuté) de faire imprimer une bibliothèque d’un millier de volumes pour son usage particulier. « Les volumes — imprimés sans marges, pour ne pas perdre de place, — seraient de cinq à six cents pages, reliés à dos brisé et détaché, et avec la couverture la plus mince possible. Cette bibliothèque serait composée d’à peu près : 40 volumes de Religion ; 40 des Épiques (Homère, Lucain, le Tasse, Télémaque, la Henriade, etc.) ; 40 de Théâtre ; 60 de Poésie ; 100 de Romans ; 60 d’Histoire. Le surplus, pour arriver à 1 000, serait rempli par des Mémoires historiques de tous les temps. » Etc.  ↩
  3.  Dans le Magasin pittoresque, 1871, p. 139. Ce « Catalogue » est suivi de « Conseils aux fondateurs de bibliothèques populaires ». Sur ces bibliothèques et sur « une bibliothèque de pauvres gens », voir les considérations émises par Lamartine, dans la préface de Geneviève, histoire d’une servante, pp. 25 et s. (Paris, Librairie nouvelle, 1855) : « … Ainsi, de tout ce qui compose une bibliothèque complète pour un homme du monde ou pour une académie, à peine pourrait-on extraire cinq ou six volumes français à l’usage et à l’intelligence des familles illettrées, à la ville ou à la campagne… » (p. 30). « Il n’y a que les gens de loisir qui peuvent lire des livres en beaucoup de volumes…. » (p. 43). (Pour le peuple, il faut des ouvrages de peu d’étendue : nous voilà loin des romans-feuilletons !) Etc.  ↩

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