Le Livre, tome II, p. 126-142

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 126.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 126 [142]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 127.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 127 [143]. Source : Internet Archive.

dans les Notes et Réflexions d’un lecteur, de M. Albert Collignon[126.1] ; dans Fra i libri, de MM. Guicciardi et F. de Sarlo[126.2] ; dans le Bonheur de vivre, de sir John Lubbock[126.3] ; etc.

Cette « liste de cent bons livres », donnée par sir John Lubbock dans ce dernier ouvrage, et formée par un auditoire d’ouvriers anglais, est, bien entendu et inévitablement, composée surtout de livres anglais. Les noms de Corneille, de Racine, La Fontaine, Montesquieu, Diderot, J.-J. Rous­seau, etc., sont omis ; mais on y voit resplendir ceux de Bunyan, de Keble, White, Smiles, etc. Comme l’avoue, du reste, spontanément l’au­teur[126.4] : « Si je m’étais adressé à un auditoire français, ma liste aurait été très différente ».

[II.142.126]
  1.  Page 16. (Paris, Fischbacher, 1896 ; in-18.)  ↩
  2.  Voir la Revue bleue, 11 février 1893, p. 163.  ↩
  3.  Tome I, pages 84-88. (Paris, Alcan, 1891 ; in-18.) — Voir aussi, comme « choix de livres », tout le chapitre que nous avons consacré, dans notre tome I, aux Prédilections particulières et Auteurs préférés, spécialement les articles relatifs à Grotius, à Gui Patin, à Daguesseau, Montesquieu, Gresset, etc.  ↩
  4.  Préface, p. ii. — De même, dans l’enquête ouverte par MM. Guicciardi et F. de Sarlo et reproduite dans Fra i libri, c’est Dante qui arrive en tête, absolument comme dans l’enquête ouverte par la Revue bleue c’est Victor Hugo et Molière qui tiennent la corde. (Cf. Revue bleue, 11 février, 3 juin et 24 juin 1893, pp. 163, 677 et 801.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 127-143

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 127.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 127 [143]. Source : Internet Archive.

Oui, autant de lecteurs, autant de choix différents, autant de bibliothèques distinctes, puisque, outre les changements dus au temps, « à la mode », chacun de nous a ses goûts propres, ses aptitudes spéciales, et que l’éducation, la profession, la nationalité, l’âge, le tempérament, l’état de fortune, etc., quantité d’éléments variant à l’infini, viennent influencer et déterminer ce choix.

Voici cependant, sur cette question du « choix des livres », quelques sages préceptes, qu’on fera bien de méditer et d’appliquer.

D’abord ces considérations de l’écrivain suisse Léonard Meister (1741-1811)[143.1] :

« La meilleure règle à suivre dans le choix de ses lectures est celle qu’il convient de s’imposer de bonne heure dans le choix de ses liaisons. Il faut toujours tâcher de vivre avec des êtres qui nous soient supérieurs à quelques égards, qui ne soient pas du moins trop au-dessous de nous-mêmes, et puissent nous donner l’espérance de nous rendre meilleurs ou plus aimables, et, s’il est possible, l’un

[II.143.127]
  1.  Ap. Fertiault, les Amoureux du livre, pp. 252-253.  ↩

Le Livre, tome II, p. 128-144

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 128.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 128 [144]. Source : Internet Archive.

et l’autre. Il faut choisir d’abord les livres qui nous servent d’instituteurs, de guides et de maîtres ; ce n’est qu’après avoir bien profité de ceux-là que nous pourrons nous attacher à d’autres comme à des amis, à des amis de tous les jours et de tous les instants, parce qu’il n’y a que ceux-là dont l’amitié nous rende vraiment heureux. »

Puis cette très remarquable lettre de Thomas Carlyle (1795-1881) « à un jeune homme sur le choix de ses lectures », lettre célèbre en Angleterre, dit Édouard Charton, qui l’a publiée dans les notes de son Tableau de Cébès[128.1], et que, vu son importance, je reproduis ici in extenso :

« Ce serait pour moi une véritable satisfaction de pouvoir seconder, par mes conseils, les généreux efforts que vous faites en vue de votre amélioration personnelle ; malheureusement une longue expérience m’a convaincu que les conseils ont, en général, peu d’utilité, et en voici la principale raison : c’est qu’il est très rare, pour ne pas dire impossible, que les conseils soient bien donnés, aucun homme ne pouvant connaître assez parfaitement l’état d’esprit d’un autre pour se mettre à sa place ; en sorte que c’est presque toujours à un personnage imaginaire que s’adresse le conseiller le plus sensé et le mieux intentionné.

[II.144.128]
  1.  Édouard Charton, le Tableau de Cébès, Souvenirs de mon arrivée à Paris, pp. 150-154. (Paris, Hachette, 1882 ; in-12.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 129-145

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 129.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 129 [145]. Source : Internet Archive.

« C’est pourquoi, au sujet des livres que vous devez lire, — vous que je connais si peu — je trouve à peine possible de vous dire rien de précis. Ce que je vous conseille toutefois et en toute assurance, c’est de rester fidèlement attaché à l’habitude de lire.

« Tout bon livre, tout livre plus sage que vous, vous apprendra quelque chose, et même beaucoup de choses, plus ou moins indirectement, si votre esprit est ouvert à l’instruction.

« Je considère comme juste et d’une application générale cet avis de Johnson : « Lisez le livre qu’un désir et une curiosité honnêtes vous portent à lire ».

« Ce désir et cette curiosité sont, en effet, l’indice qu’il y a très probablement en vous ce qu’il faut pour que vous puissiez tirer un bon profit du livre.

« On a dit aussi : « Nos désirs sont les pressentiments de nos aptitudes ». C’est encore là une bonne parole, et, dans le sens où elle doit être comprise, un puissant encouragement pour tous les hommes sincères ; elle n’est pas applicable seulement à nos désirs et aux efforts que nous devons faire pour nous instruire par la lecture, elle l’est à toutes les directions de notre esprit.

« Parmi toutes les choses les plus dignes de votre attention, attachez-vous avec une vive espérance à ce qui vous paraît le meilleur, le plus beau et le plus admirable. En suivant cette règle, après

Le Livre, tome II, p. 130-146

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 130.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 130 [146]. Source : Internet Archive.

maintes expériences (honnêtes, viriles, bien entendu, et non point puériles, légères, inconsistantes), vous reconnaîtrez peu à peu ce qu’il y a pour vous, en réalité, de plus digne de votre admiration, ce qui est moralement et intellectuellement votre élément, votre vrai terrain, en somme, ce qui peut vous être le plus profitable.

« Oui, je le répète avec conviction, tout désir sincère et honnête est un avertissement de la nature, et il faut en tenir grand compte. Mais, prenez garde ! Il faut distinguer, avec la plus sérieuse attention, les vrais désirs des faux désirs.

« Les médecins nous permettent les aliments qui excitent en nous un appétit véritable : ils nous prescrivent, au contraire, de nous abstenir de ceux vers lesquels nous ne sommes attirés que par un faux appétit. Ce sont là de très bons conseils. Les lecteurs faibles, légers, qui courent de livres frivoles en livres frivoles, non seulement ne tirent rien de bon d’aucun d’eux, mais, au contraire, se font du mal avec tous ; on peut parfaitement les comparer à ces personnes déraisonnables et ennemies de leur propre santé, qui se plaisent à se laisser tromper par leur goût irréfléchi pour les épiceries et les sucreries, quand leur appétit réel exigerait une alimentation nutritive et solide.

« Sous la réserve de ce commentaire, je vous recommande le conseil de Johnson.

Le Livre, tome II, p. 131-147

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 131.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 131 [147]. Source : Internet Archive.

« Et maintenant, je vous donnerai un autre avis.

« Tous les livres ne sont, à vrai dire, que l’histoire des hommes qui ont vécu, l’histoire de leurs pensées, de leurs actions ; c’est à cet enseignement qu’aboutissent, en définitive, les lectures, de quelque nature qu’elles soient. En ce sens, on peut recommander les livres d’histoire proprement dits comme la base de l’étude de tous les autres livres, comme le préliminaire de tout ce que nous avons à espérer d’y trouver d’utile. Que le jeune lecteur commence donc par l’histoire du passé, et, en particulier, par l’histoire de son pays. Qu’il se livre avec application à ce genre d’études, et il en verra sortir, comme les branches d’un tronc d’arbre, un nombre infini de connaissances. Il se sera ainsi placé tout d’abord sur une haute et large chaussée, d’où il découvrira de vastes espaces, et, de là, il lui sera plus facile de choisir le lieu où il lui conviendra le mieux de se fixer.

« Ne vous laissez pas décourager, si, en cherchant à vous instruire, vous tombez dans quelque méprise, si vous reconnaissez que vous avez suivi quelque fausse direction ; cela arrive à tous les hommes, dans leurs études comme en beaucoup d’autres choses. C’est avoir déjà profité que s’être aperçu qu’on a commis une erreur.

« Quiconque s’applique sincèrement, virilement, à bien faire, ne tarde pas à se sentir capable de faire mieux.

Le Livre, tome II, p. 132-148

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 132.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 132 [148]. Source : Internet Archive.

« Ce n’est au fond qu’à cette condition d’efforts incessants que les hommes peuvent se cultiver et s’améliorer. Matériellement, notre marche est d’abord un trébuchement, une tendance à tomber, et en même temps un effort pour nous relever, pour nous maintenir droits, jusqu’à ce que nous arrivions à savoir poser nos pieds solidement sur la bonne route. C’est là l’emblème de toutes nos entreprises dans la vie.

« Pour conclure, je vous rappellerai que ce n’est point à l’aide des livres seuls, ou même principalement grâce à eux, qu’on devient de tout point un homme. Étudiez-vous à vous acquitter fidèlement, dans quelque situation que vous vous trouviez, des devoirs qui vous sont directement ou indirectement imposés. Un poste vous est assigné : tenez-vous-y fidèlement, résolument, comme un vrai soldat. Dévorez en silence les chagrins qui ne manqueront pas de vous y assaillir. Nous sommes tous exposés à de pénibles épreuves dans les diverses conditions de notre existence ; mais soyons toujours fermement disposés à ne pas abandonner notre tâche. On se perfectionne beaucoup plus sûrement encore par l’action, le travail, que par la lecture. Je vois s’élever une race d’hommes disposés à concilier, à réunir ces deux moyens infaillibles du progrès : accomplir sagement, vaillamment, ce qui est leur devoir dans leur état présent, et en même temps se préparer, par

Le Livre, tome II, p. 133-149

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 133.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 133 [149]. Source : Internet Archive.

l’instruction, à des œuvres plus importantes, quand elles viendront à leur portée.

« Recevez mes souhaits, mes encouragements, et croyez que je suis sincèrement tout à vous.

« Thomas Carlyle. »

S’il y a doute, opposition et contradiction sur le nombre et sur l’espèce de livres à posséder, il est une sorte d’ouvrages qui échappe à cette règle et dont on ne saurait trop souhaiter l’abondance. Si, pour reprendre la comparaison de Voltaire, on n’a et l’on ne peut avoir qu’un petit cercle d’amis, on ne risque rien de posséder beaucoup de relations ; si, d’accord avec Gœthe et avec Lacordaire[133.1], — « on ne devrait lire que ce qu’on admire », « il ne faut lire que les chefs-d’œuvre », — nous n’avons pas de temps à consacrer aux écrits de second ordre, et nous devons nous borner à nos maîtres préférés, il est non moins sage et avantageux d’être amplement pourvu d’ouvrages à consulter, de livres de recherches, de référence : dictionnaires, manuels, annuaires, répertoires, etc. Ici, seuls, l’emplacement

[II.149.133]
  1.  Cf. supra, t. I, p. 190. Et Ausone :
    •  Perlege quodcumque est memorabile.

     « Étudie (lis jusqu’au bout) tout ce qui est digne de mémoire. » (Idylles, IV, trad. Nisard, p. 105 ; Paris, Didot, 1887.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 134-150

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 134.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 134 [150]. Source : Internet Archive.

et la fortune dont vous disposez doivent limiter vos exigences.

C’est à propos de cette sorte de livres que La Mothe-Le Vayer écrivait, dans la lettre déjà plusieurs fois citée par nous[134.1] : « Quant à ces derniers [aux dictionnaires], je tiens, avec des personnes de grande littérature, qu’on n’en saurait trop avoir, et c’est une chose évidente, qu’il les faut posséder en pleine propriété, parce qu’ils sont d’un journalier et perpétuel usage, soit que vous soyez attaché à la lecture et intelligence de quelque auteur, soit que vous vaquiez à la méditation ou composition de quelque ouvrage ».

Notons encore cependant, à propos des dictionnaires, cette très juste remarque, extraite du prospectus de l’Encyclopédie[134.2] : « Ces sortes de collections… ne tiendront jamais lieu de livres à ceux qui chercheront à s’instruire ; les dictionnaires, par leur forme même, ne sont propres qu’à être consultés, et se refusent à toute lecture suivie ».

Nombre de lecteurs pourtant, à commencer par Voltaire lui-même, ne se contentent pas de « quelques amis » et se répandent volontiers.

[II.150.134]
  1.  Lettre XIII, Du moyen de dresser une bibliothèque…. (Œuvres, t. X, p. 109.)  ↩
  2.  Ap. d’Alembert, Discours préliminaire de l’Encyclopédie, pp. 125-126. (Paris, Dubuisson, Bibliothèque nationale, 1864.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 135-151

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 135.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 135 [151]. Source : Internet Archive.

« Jamais amant volage n’a plus souvent changé de maîtresse que moi de livres », disait Bayle (1647-1706)[135.1].

Emerson (1803-1882), « avec cette intrépidité d’assertion qui le caractérise, affirme quelque part que les hommes de génie doivent être de grands liseurs Je ne sais pas trop si, l’histoire en main, on pourrait prouver que cela est exact. Leibnitz, Voltaire, Gœthe, avaient énormément lu ; Descartes et Rousseau[135.2] étaient, au contraire, de petits liseurs, peu au courant de la tradition…. De nombreuses lectures, si elles sont judicieusement dirigées, faites avec discernement, avec un sérieux désir de s’orienter dans le monde intellectuel, n’oppriment point l’esprit, ne l’alourdissent point, comme on se plaît à le répé-

[II.151.135]
  1.  Ap. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, p. 369.  ↩
  2.  Jean-Jacques Rousseau, écrit David Hume, « a très peu lu durant le cours de sa vie, et il a maintenant renoncé tout à fait à la lecture. Il a très peu vu, et n’a aucune sorte de curiosité pour voir et observer. Il a, à proprement parler, réfléchi et étudié fort peu, et n’a, en vérité, qu’un fonds peu étendu de connaissances. Il a seulement senti durant tonte sa vie ; et, à cet égard, sa sensibilité est montée à un degré qui passe tout ce que j’ai vu jusqu’ici ; mais elle lui donne un sentiment plus aigu de peine que de plaisir. Il est comme un homme qui serait nu, non seulement nu de ses vêtements, mais nu et dépouillé de sa peau, et qui, ainsi au vif, aurait à lutter avec l’intempérie des éléments qui troublent perpétuellement ce bas monde. » « Certes, ajoute Sainte-Beuve, après avoir cité cette lettre de David Hume (Causeries du lundi, t. II, pp. 79-80), il est impossible de mieux représenter l’état moral et physiologique de Rousseau. Cf. infra, chap. xii, p. 306.  ↩

Le Livre, tome II, p. 136-152

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 136.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 136 [152]. Source : Internet Archive.

ter sans y avoir suffisamment réfléchi. La vérité est qu’elles le dégagent, retendent, le mettent à même de vivre de la vie la plus variée, la plus intense, la plus riche[136.1]. »

M. Albert Collignon, qui a particulièrement étudié cette question, y revient souvent, et il est d’avis, lui aussi, presque toujours, qu’il faut lire beaucoup.

« Nous devons lire beaucoup, — dans tous les sens du mot beaucoup. Je ne suis point partisan du précepte ancien, multum non multa[136.2], et c’est aussi en plus d’un sens que je redoute l’homme d’un seul livre[136.3]. « Le charme de la vaste lecture, et qui en varie presque à l’infini le plaisir, est de chercher le vrai,

[II.152.136]
  1.  Jules Levallois, l’Année d’un ermite, Comment on reste libre, p. 18.  ↩
  2.  Cependant, dans le même ouvrage, la Religion des Lettres, page 111, M. Albert Collignon estime qu’ « il faut lire beaucoup, peu de livres, toujours les mêmes, [c’est-à-dire précisément multum non multa] les meilleurs dans le genre de son talent et de son travail, se pénétrer de leur substance, comme on se nourrit d’aliments sains et solides pour former son tempérament ». Et page 94 : Trop de lecture rend l’esprit paresseux et désaccoutume d’écrire. Un livre ne doit être, pour un homme de lettres, qu’un point de départ, la branche… d’où l’imagination ailée prend son vol, » etc. — Cf. le mot (déjà cité : tome I, page 195, note 2) du Père Gratry : « La lecture, cette paresse déguisée…. » (L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 7 novembre 1899, col. 778.)  ↩
  3.  Timeo hominem unius libri, sentence attribuée à saint Thomas d’Aquin : cf. Jean Darche, Essai sur la lecture, pp. 157-158.  ↩

Le Livre, tome II, p. 137-153

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 137.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 137 [153]. Source : Internet Archive.

le bon et le bien dit, partout, même au milieu de l’alliage médiocre qui l’entoure, comme on découvre un diamant dans la terre ou des paillettes d’or dans des sables et des minerais sans valeur. On a le plaisir de la chasse et de la trouvaille. Après les rares chefs-d’œuvre, si vite épuisés, bien des livres aimables, quoique secondaires, méritent encore notre attention. Quelques lignes d’un inconnu suffisent à témoigner dans quelle estime nous devons l’avoir…. Le goût affiné et fortifié à la fois dans le commerce habituel des écrivains supérieurs, discerne ensuite et sait choisir avec tact, avec promptitude, avec délicatesse, ce qui mérite l’attention dans les écrivains secondaires. « Il sied, disait Sainte-Beuve, à tout estomac viril et à tout esprit émancipé de lire tout et de s’adresser à des auteurs de tout bord et de toute opinion. » Expliquant à son tour comment il faut lire, Joubert a dit : « Quand je ramasse des coquillages et que j’y trouve des perles, j’extrais les perles et je jette les coquillages[137.1]. »

« Il faut à l’homme de lettres une lecture immense ; mais, pour être profitable, elle doit être raisonnée. Comme la culture de la terre varie suivant la nature du sol, la lecture, suivant les auteurs, doit aussi différer : tantôt profonde et insistante, tantôt légère et variée. Ainsi relire, creuser, fouiller, médi-

[II.153.137]
  1.  Albert Collignon, la Religion des Lettres, pp. 92-93.  ↩

Le Livre, tome II, p. 138-154

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 138.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 138 [154]. Source : Internet Archive.

ter les œuvres des génies profonds, parcourir rapidement les œuvres des génies superficiels, telle me semble la bonne méthode pour unir l’étendue à la solidité.

« La lecture, fécondée par la réflexion, alimente l’esprit et l’étend. Je ne sais qui l’a appelée « le fumier de l’intel­ligence[138.1] ».

Relire, relire et méditer les chefs-d’œuvre qui s’adaptent le mieux à nos goûts et à nos besoins, et parcourir les livres de valeur moindre ou d’intérêt secondaire pour nous, tel est donc le meilleur programme. A mesure, d’ailleurs, qu’on avance dans la vie, on devient plus difficile dans le choix de ses lectures, et, en même temps que le goût s’affine, les yeux s’affaiblissent et ne nous prêtent plus le même secours : double raison pour moins se prodiguer, se montrer plus avare de son attention et de son temps.

« Il me semble surtout que, sur le soir de la vie, a dit, dans une de ses meilleures pages, l’archevêque de Reims Landriot (1816-1874)[138.2], il doit y avoir un bonheur tout spécial à s’asseoir à son foyer, et à relire quelques-uns de ces bons auteurs qui nous ont autrefois charmé[138.3] ; puis à redescendre le cours de

[II.154.138]
  1.  Albert Collignon, op. cit., p. 193.  ↩
  2.  Ap. Jean Darche, op. cit., pp. 329-330.  ↩
  3.  « Étudier de mieux en mieux les choses qu’on sait, voir et revoir les gens qu’on aime, délices de la maturité. » (Sainte-Beuve, Portrait contemporains, t. IV, p. 351.) Cf. aussi supra, t. I. p. 200.  ↩

Le Livre, tome II, p. 139-155

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 139.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 139 [155]. Source : Internet Archive.

nos lectures et des circonstances qui les ont accompagnées…. Que de souvenirs vous trouverez ainsi le long de ce chemin recommencé par la pensée ! Que de douces émotions vous feront éprouver ces vieilles pages que vous avez lues si souvent ! Vous y retrouverez à chaque ligne le parfum de tant de souvenirs, et peut-être aussi quelques tristes impressions, que le temps aura à peine calmées. Pour moi, c’est là un des plaisirs purs que je me promets dans ma vieillesse, si le Ciel doit prolonger ma vie : rouvrir quelque vieux livre poudreux, y surprendre les traces de mes impressions ; recommencer avec lui tout un itinéraire ; suivre, en les reprenant, les vestiges de notre vie commune à travers les années ; lui demander de nouvelles idées, ou du moins éclairer davantage ce que déjà maintes fois il m’aura dit, l’éclairer par la lumière plus vive de l’expérience et de la maturité de l’âge…. Non, après la compagnie de Dieu, des bonnes pensées qu’il inspire, et des vrais amis, je ne prévois rien de meilleur pour ces jours peut-être si longs que nous réserve l’hiver de la vie ; je ne vois rien de mieux que cette lumière qui se projette sur le passé, et revient se mélanger aux pensées dernières d’une existence qui s’en va. »

Sur le plaisir des relectures, Doudan non plus ne tarit pas :

« J’aime à relire les mêmes livres[139.1]. »

[II.155.139]
  1.  Doudan, Lettres, t. II, p. 27.  ↩

Le Livre, tome II, p. 140-156

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 140.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 140 [156]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 141.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 141 [157]. Source : Internet Archive.

« De notre temps surtout, qui n’est pas très riche en choses vraiment nouvelles, il faudrait s’accoutumer à un plus grand plaisir que de lire et qui est de relire. On a fini alors avec la fatigue de faire connaissance ; on revoit des lieux qu’on a vus, qu’on a un peu ou beaucoup oubliés, et qu’on a plaisir à revoir. Il est bien entendu qu’il faut que ce soient de beaux livres, qui ont des tours, des détours, des petits appartements. Il y a bien des plaisirs dans ces relectures. On compare ses impressions passées aux impressions nouvelles qu’on reçoit ; on fait des découvertes ; on en entrevoit de nouvelles dans les pages qui suivent, sans être travaillé par cette curiosité ennuyeuse qui dit : « Comment cela finira-t-il[140.1] ? »

« … Bien que relire soit beaucoup plus agréable que lire. Il y a dans la première curiosité que donne un livre inconnu une petite impatience assez pénible, comme quand on attend le mot décisif à la fin des replis d’une longue phrase allemande[140.2]. »

Jules Levallois nous avoue, lui aussi, que, « sans chercher à imiter en quoi que ce soit Paul-Louis Courier et Royer-Collard[140.3], je suis de mon mieux

[II.156.140]
  1.  Doudan, loc. cit., t. IV, p. 207.  ↩
  2.  Id., loc. cit., t. IV, p. 254.  ↩
  3.  Cf. supra, t. I, p. 186 : « Mes livres font ma joie…. J’aime surtout à relire ceux que j’ai déjà lus nombre de fois…. » (P.-L. Courier, lettre du 10 septembre 1793 : Œuvres, p. 425 ; Paris, Didot, 1865 ; in-18.) « … Le mot de Royer-Collard à Alfred de Vigny : « Je ne lis plus, monsieur, je relis ». (Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XI, p. 524.) « La lecture a ses brouillons (ses essais, ses travaux préliminaires), comme les ouvrages, » disait un jour Piron à Fontenelle, — c’est-à-dire que, pour bien comprendre un livre et s’en former une idée nette, lire ne suffit pas, il faut relire. Relisons donc sans cesse. On ne s’attendait pas assurément qu’un mot de Piron irait en rejoindre un autre de Royer-Collard. » (Id., Nouveaux Lundis, t. VII, p. 465.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 141-157

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 141.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 141 [157]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 142.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 142 [158]. Source : Internet Archive.

leur exemple, et je relis beaucoup plus que je ne lis[141.1]. »

Sainte-Beuve, auquel on ne saurait trop recourir en pareille matière, donne cet excellent avis[141.2] :

« L’homme de goût, quand même il n’est pas destiné à enseigner, et s’il avait tout son loisir, devrait, pour lui seul, revenir, tous les quatre ou cinq ans, ce me semble, sur ses anciennes et meilleures admirations, les vérifier, les remettre en question comme nouvelles, c’est-à-dire les réveiller, les rafraîchir, au risque même de voir s’y faire, çà et là, quel-

[II.157.141]
  1.  Jules Levallois, op. cit., p. 30.  ↩
  2.  Causeries du lundi, t. XV, p. 379. C’est encore à Sainte-Beuve (op. cit., t. II, p. 312) que j’emprunte, à propos de relectures, les anecdotes suivantes, relatives au mari de la célèbre Mme Geoffrin (1699-1777) : « II paraît avoir peu compté dans sa vie (dans la vie de Mme Geoffrin), sinon pour lui assurer la fortune qui fut le point de départ et le premier instrument de la considération qu’elle sut acquérir. On nous représente M. Geoffrin vieux, assistant silencieusement aux dîners qui se donnaient chez lui aux gens de Lettres et aux savants. On essayait, raconte-t-on, de lui faire lire quelque ouvrage d’histoire ou de voyages, et, comme on lui donnait toujours un premier tome sans qu’il s’en aperçût, il se contentait de trouver « que l’ouvrage était intéressant, mais que l’auteur se répétait un peu ». On ajoute que, lisant un volume de l’Encyclopédie ou de Bayle, qui était imprimé sur deux colonnes, il continuait, dans sa lecture, la ligne de la première colonne avec la ligne correspondante de la seconde, ce qui lui faisait dire « que l’ouvrage lui paraissait bien, mais un peu abstrait ». Ce sont là des contes tels qu’on en dut faire sur le mari effacé d’une femme célèbre. Un jour, un étranger demanda à Mme Geoffrin ce qu’était devenu ce vieux monsieur qui assistait autrefois régulièrement aux diners et qu’on ne voyait plus ? — C’était mon mari : il est mort. »  ↩

Le Livre, tome II, p. 142-158

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 142.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 142 [158]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 143.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 143 [159]. Source : Internet Archive.

que dérangement : l’essentiel est qu’elles soient vives. Mais soyez tranquilles sur le résultat : toutes celles de ces admirations qui sont bien fondées, et si lui-même, lecteur, en son âme secrète, n’est pas devenu, dans l’intervalle, moins digne d’admirer le Beau, toutes ou presque toutes gagneront et s’accroîtront à cette revue sincère : les vraiment belles choses paraissent de plus en plus telles en avançant dans la vie et à proportion qu’on a plus comparé. »

Et, pour conclure :

« Sachons bien que la plupart des hommes de ce temps qui sont lancés dans le monde et dans les affaires ne lisent pas, c’est-à-dire qu’ils ne lisent que ce qui leur est indispensable et nécessaire, mais pas autre chose[142.1]. Quand ces hommes ont de l’esprit, du

[II.158.142]
  1.  Cf. le mot de Mme Swetchine (Pensées, ap. comte de Falloux, Mme Swetchine, sa vie et ses œuvres, t. II, p. 88) : « On lit tout à présent, hors les livres » ; et Charles Nodier (l’Amateur de livres, dans les Français peints par eux-mêmes, t. II, p. 82) : « (Les bibliophiles disparaissent) … Aujourd’hui l’amour de l’argent a prévalu : les livres ne portent point d’intérêt…. Nos grands seigneurs de la politique, nos grands seigneurs de la banque, nos grands hommes d’État, nos grands hommes de lettres, sont généralement bibliophobes. »  ↩

Le Livre, tome II, p. 143-159

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 143.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 143 [159]. Source : Internet Archive.

goût, et une certaine prétention à passer pour littéraires, ils ont une ressource très simple, ils font semblant d’avoir lu. Ils parlent des choses et des livres comme les connaissant. Ils devinent, ils écoutent, ils choisissent et s’orientent à travers ce qu’ils entendent dire dans la conversation. Ils donnent leur avis et finissent par en avoir un, par croire qu’il est fondé en raison[143.1]. »

[II.159.143]
  1.  Sainte-Beuve, op. cit., t. II, p. 379. Sainte-Beuve nous avertit encore (op. cit., t. XI, p. 22) que « le théâtre est ordinairement la littérature des gens du monde qui n’ont pas le temps de lire ». Déjà, au xviiie siècle, Vauvenargues disait (De l’Amour des sciences et des lettres : Œuvres choisies, p. 199 ; Paris, Didot, 1858 ; in-I8) : « La plupart des hommes honorent les lettres comme [ils honorent] la religion et la vertu ; c’est-à-dire comme une chose qu’ils ne peuvent ni connaître, ni pratiquer, ni aimer. »  ↩

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