Le Livre, tome II, p. 256-272

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 256.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 256 [272]. Source : Internet Archive.

zèle pour le bien public et la gloire de la patrie. C’est ainsi qu’en 1817 il réclama en faveur des tombes oubliées de Boileau, de Descartes, de Montfaucon et de Mabillon, et les fit rétablir dans l’église de Saint-Germain-des-Prés. »

Le docteur Descuret, qui a particulièrement étudié le processus du cas de Boulard, « la seconde providence des bouquinistes », comme il l’appelle, nous donne à son sujet les détails suivants :

« … En femme prudente, Mme Boulard conseillait à son mari de lire avant de continuer à acheter[256.1]. Inutile conseil : les nouveaux volumes arrivaient par masses, par toises carrées ; toutes les pièces de l’appartement furent envahies et converties en quatre grandes rues toutes garnies de rayons de livres.

« Cependant Boulard devient moins aimable, sort plus tôt, ne déjeune plus chez lui ; un jour même, ne rentre ni dîner ni coucher…. On ne tarde pas à apprendre qu’il passe des journées entières dans une de ses maisons, dont il avait successivement expulsé tous les locataires, et qu’il venait de métamorphoser en une vaste bibliothèque. Il achetait alors des livres par voitures…. Boulard promit bien à Mme Boulard de n’acheter aucun livre sans sa permission. Mais,

[II.272.256]
  1.  « Il n’y a de véritable bibliophile… que celui qui a déjà lu tous les livres qu’il possède, et qui, pénétré, ravi de cette lecture, en reporte le charme sur la forme extérieure elle-même. » (Tenant de Latour, Mémoires d’un bibliophile, p. 256.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 257-273

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 257.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 257 [273]. Source : Internet Archive.

quelques mois après celle résolution, sa santé décline ; il perd peu à peu les forces et l’esprit et est en proie à une fièvre consomptive, sorte de nostalgie causée par l’ennui de ne plus acheter de livres[257.1]…. Pour remettre sa santé, Mme Boulard lui permit fréquemment d’enfreindre sa promesse…. On le voyait alors cheminant sur les quais, enveloppé d’une immense redingote bleue, ses vastes poches de derrière chargées de deux in-quarto, et celles de devant d’une dizaine d’in-dix-huit ou d’in-douze : c’était alors une vraie tour ambulante[257.2]…. »

Boulard, au début surtout, ne bouquinait ni n’achetait au hasard. Il commença par rechercher de préférence les éditions princeps d’Alde Manuce et des manuscrits du moyen âge ; puis il se mit à collectionner les volumes de grand format, et « finit par croire et par professer que tout ce qui était in-quarto, et à plus forte raison in-folio, avait droit à son hospitalité, attendu que les éditeurs modernes avaient, à tort, selon lui, renoncé à de beaux formats, pour cultiver les in-octavo, les in-douze et même les in-dix-huit[257.3] ». C’était là, de sa part, une étrange aber-

[II.273.257]
  1.  Cf., dans notre tome I, page 99, Pétrarque tombant malade, lorsque son ami, l’évêque de Cavaillon, lui défend de travailler et lui interdit l’accès de sa bibliothèque.  ↩
  2.  J.-B.-F. Descuret, la Médecine des passions ou les Passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religion, ap. Numa Raflin, loc. cit., pp. 53-54.  ↩
  3.  Henri Baillière, loc. cit., p. 68.  ↩

Le Livre, tome II, p. 258-274

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 258.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 258 [274]. Source : Internet Archive.

ration, vu l’indiscutable et évidente incommodité des grands formats.

Au dire de Mary Lafon[258.1], la veille du jour où Boulard allait acheter la neuvième maison qui devait abriter ses livres, « il gonfla si bien les poches de sa houppelande monstre, que pas un fiacre ne voulut se charger de lui. Plutôt que de se séparer de ses bouquins chéris, il essaya de se traîner vers ses foyers, où il ne parvint que le soir, inondé de sueur. On voulut l’empêcher d’aller ranger lui-même les bouquins dans la cave de la dernière et seule maison où il restât un coin de libre encore ; mais il n’écouta personne, et gagna une pleurésie qui l’emporta. » On peut donc dire que, lui aussi, mourut sur le champ de bataille[258.2].

La bibliothèque de Boulard, qui se composait d’environ 600 000 volumes, fut vendue et retourna en grande partie là d’où elle était venue, chez les bouquinistes des quais. La section de l’histoire et des voyages, qui formait le tome cinquième du catalogue dressé pour cette vente, fut achetée en bloc

[II.274.258]
  1.  Histoire d’un livre, ap. Numa Raflin, loc. cit., p. 59.  ↩
  2.  Ce n’est pas sans raison que M. Numa Raflin, dont l’étude sur A.-M.-H. Boulard est très soigneusement et consciencieusement faite, met en doute la véracité de Mary Lafon, dans cette Histoire d’un livre, qui ne comprend, d’ailleurs, qu’une centaine de pages et n’est qu’une fantaisie sans intérêt. Ajoutons qu’un ami des livres comme Boulard ne se serait pour rien au monde résigné à « ranger » ses trésors dans une cave.  ↩

Le Livre, tome II, p. 259-275

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 259.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 259 [275]. Source : Internet Archive.

par le rival de Boulard, par le bibliomane anglais dont nous parlions tout à l’heure, sir Richard Heber : « Après la vente Boulard, qui dura de 1828 à 1833, ajoute M. Numa Raflin[259.1], les étalagistes de Paris furent tellement encombrés, que, pendant plusieurs années, les livres d’occasion ne se vendaient plus que la moitié de leur valeur habituelle. »

Au lieu de prendre la peine d’acheter tant de livres et de se donner l’embarras de les caser et de les aligner, certains « amateurs » se sont avisés de faire peindre sur les panneaux de leur appartement des rangées de volumes vus de dos, de façon à imiter des bibliothèques. Turgot, à l’époque où il était intendant de Limoges, en 1761, avait fait ainsi « orner » son cabinet de travail : « Sur une porte où sont simulées des tablettes en rapport avec les rayons de la bibliothèque, figurent des livres également fictifs, et dont les titres sont évidemment l’œuvre de Turgot, » dit Tenant de Latour, qui a consacré à cette bibliothèque de Turgot tout un chapitre de ses Mémoires d’un biblio­phile[259.2]. Ajoutons que ces titres, imaginés par le caustique intendant et inscrits au dos de ces volumes de bois, cachent,

[II.275.259]
  1.  Loc. cit., pp. 63-64.  ↩
  2.  Lettre XI, pp. 194-211.  ↩

Le Livre, tome II, p. 260-276

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 260.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 260 [276]. Source : Internet Archive.

pour la plupart, quelque satirique allusion. On y trouve ceux-ci, par exemple : Art de compliquer les questions simples, par l’abbé Galiani ; — Véritable utilité de la guerre, par les frères Paris (qui s’étaient enrichis comme fournisseurs des armées) ; — Dictionnaire portatif des métaphores et des comparaisons, par S.-N.-H. Linguet (trois énormes volumes) ; — Du pouvoir de la musique, par M. Sedaine (de méchantes langues attribuaient la réussite des pièces de Sedaine aux charmantes compositions de Grétry et de Monsigny) ; — De l’emploi des images en poésie, par M. Dorat (on sait que le succès des Baisers de Dorat fut dû uniquement aux admirables gravures d’Eisen) ; etc.

On rencontre encore fréquemment des bibliothèques de ce genre, — de ces rangées de livres peintes sur des panneaux de bois, principalement sur des portes, comme pour les masquer ; — il existe des spécimens de ces bibliothèques fictives ou bibliothèques factices, notamment dans le château de Compiègne et dans celui de Chantilly.

Le mot de Diogène (413-323 av. J.-C.) : « Avoir des livres sans les lire, c’est avoir des fruits en pein­ture[260.1], » se vérifie donc ici textuellement et se matérialise en quelque sorte.

« Il vous faut à tout prix de longues rangées de

[II.276.260]
  1.  Ap. Fertiault, les Légendes du livre, p. 156.  ↩

Le Livre, tome II, p. 261-277

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 261.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 261 [277]. Source : Internet Archive.

volumes, écrit à ce propos M. Mouravit[261.1] ; il faut que lambris et murailles disparaissent sous les files interminables de livres soigneusement alignés : eh bien ! suivez cette naïve pratique de vos bons aïeux en bibliomanie, qui faisaient figurer dans leurs cabinets d’amples bibliothèques où les volumes n’existaient guère que par des dos factices, qui réussissaient plus ou moins à faire illusion : vénérable coutume dont Sauval[261.2] avait parlé avant La Bruyère[261.3], et qui a pour soi, outre l’économie, l’avantage immense de rendre à la circulation des richesses immobilisées aux mains des plus sordides de tous les avares.

« Les Anglais, nos maîtres ici encore, avaient reconnu l’excellence de cette louable pratique : « Mylord est curieux en livres, nous dit Pope[261.4]…. Il vous en fait parcourir tous les dos, chacun avec la date de sa publication…. Admirez ces livres de vélin ou ces livres de bois magnifiquement décorés : pour l’usage que mylord en fait, ces derniers sont aussi bons que les autres. »

Le même bibliographe, M. Gustave Mouravit,

[II.277.261]
  1.  Le Livre et la Petite Bibliothèque d’amateur, pp. 139-141.  ↩
  2.  Histoire et Recherches des antiquités de la ville de Paris (1724), t. I, p. 18.  ↩
  3.  Les Caractères, De la Mode, p. 349, édit. Hémardinquer. (Paris, Dezobry, 1849.)  ↩
  4.  Cité aussi par Édouard Fournier, l’Art de la reliure en France, p. 206, n. 1. (Paris, Dentu, 1888.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 262-278

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 262.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 262 [278]. Source : Internet Archive.

mentionne deux autres bibliothèques factices, celle d’Eugène Scribe (1791-1861), l’auteur dramatique, et celle du roi de Naples Ferdinand IV (1751-1825), époux de la fameuse Marie-Caroline, chez qui « on vit une collection rivale de celle de Turgot ; mais le monarque y mit moins de malice, et voici ce qu’on lit, à ce propos, dans la Revue germanique (juin 1862, page 377) : « J’avisai, dans la chambre à coucher du feu roi, une fort belle bibliothèque fermée par des portes vitrées, et je voulus y prendre un livre. Elle contenait la fleur de la littérature italienne…. Ces livres que j’avais admirés étaient des morceaux de bois figurant des volumes et portant au dos le titre des ouvrages qu’ils représentaient[262.1]. »

[II.278.262]
  1.  Ap. Mouravit, op. cit., p. 389.  ↩

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