Le Livre, tome II, p. 283-299

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 283.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 283 [299]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 284.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 284 [300]. Source : Internet Archive.

les feuilles vierges confiées à leurs soins ont, par leur négligence barbare, perdu leur dignité, leur beauté, leur valeur, nous ramasserions les rognures si impitoyablement enlevées, pour faire rôtir les coupables par leur lente combustion. Dans l’ancien temps, avant qu’on ait appris la valeur des reliques de nos premiers imprimeurs, il y avait quelque excuse pour les péchés du relieur, qui s’égarait par l’ignorance, si générale alors ; mais, de nos jours, où la valeur historique et intrinsèque des anciens ouvrages est partout reconnue, on doit être sans pitié pour une aussi coupable négligence. »

« De Rome[283.1], relieur célèbre du xviiie siècle, à qui Dibdin a donné le sobriquet de « grand tondeur », raconte encore William Blades[283.2], était, dans sa vie privée, un homme estimable ; mais il se livrait avec amour au vice de réduire les marges des livres qu’on lui confiait à relier. Il est allé si loin dans cette rage de rogner, qu’il n’a pas épargné un bel exemplaire des Chroniques de Froissart sur vélin, dans lequel se trouve un autographe du bien connu bibliophile de Thou, qu’il a taillé sans pitié ni merci[283.3]. »

[II.299.283]
  1.  On écrit plus généralement Derome ↩
  2.  Op. cit., p. 105.  ↩
  3.  Dans son Voyage bibliographiqueen France, Dibdin, dont il vient d’être question, reproche à beaucoup de livres rares (manuscrits et incunables) de la Bibliothèque Royale (aujourd’hui Nationale) d’avoir été trop rognés par les relieurs (Derome et autres). Ce reproche, cette remarque, dit G.-A. Crapelet, dans une note de sa traduction de cet ouvrage (t. III, p. 265), « ne paraîtra peut-être pas aussi désintéressée qu’elle le semble d’abord, si l’on considère que M. Dibdin est bibliothécaire de lord Spencer, qui possède aussi la plupart de ces beaux livres, et qu’il trouve satisfaction et contentement d’amour-propre national à décerner la palme à presque tous les livres de son patron, rivaux de ceux de la plus riche bibliothèque du monde ». Et, dans la suite de cette note, G.-A. Crapelet démontre que la plupart de ces beaux livres ne sont réellement pas « trop rognés ».  ↩

Le Livre, tome II, p. 284-300

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 284.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 284 [300]. Source : Internet Archive.

Autres biblioclastes : les épiciers et les marchands de tabac, qui, pour confectionner leurs sacs et leurs cornets, massacrent sans pitié les livres les plus rares.

« De tout temps il a fallu des cornets à l’épicier, de tout temps il a fallu des livres à rouler en cornets ; qui sait si les Histoires de Tite-Live[284.1] et de Tacite, les Oraisons de Cicéron, les Tragédies d’Ovide et tous les ouvrages dont nous déplorons la perte, n’ont

[II.300.284]
  1.  Des cent quarante-deux livres de Tite-Live, trente-cinq seulement nous sont parvenus, dont plusieurs incomplets. Au xive siècle, « un garçon de lettres, précepteur du marquis de Rouville, jouant à la longue paume dans les loisirs de la campagne, près de Saumur, trouva que son battoir était garni d’une feuille de parchemin antique contenant un fragment de cette décade [la seconde]. Il courut sur-le-champ chez le fabricant de battoirs pour en sauver les derniers débris : tout avait passé en raquettes. » (Feuillet de Conches, Causeries d’un curieux, t. I, p. 477. Cf. aussi Paul Stapfer, Des Réputations littéraires, la Mort des livres, t. I, p. 229.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 285-301

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 285.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 285 [301]. Source : Internet Archive.

pas été la proie des épiciers du barbare moyen âge ?

« L’épicier du xixe siècle a déclaré une guerre à mort aux parchemins, sans doute en haine de la noblesse. L’âge d’or de l’épicerie date de la Révolution française, car la docte congrégation de Saint-Maur et la confrérie des épiciers ne pouvant subsister ensemble, l’une a tué l’autre.

Ah ! doit-on hériter de ceux qu’on assassine !

Le bénédictin faisait des livres, maintenant l’épicier en défait[285.1]. »

Les tailleurs et les cordonniers ont été aussi de terribles « équarrisseurs de livres ». L’abbé Lebeuf, l’historien du diocèse de Paris, nous conte que M. Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, sortant, après cinq ans de captivité, du donjon de Vincennes, où Richelieu l’avait fait enfermer pour cause de jansénisme, entra chez un tailleur et se fit prendre mesure d’un habit. Là, « il s’aperçut que le misérable artisan avait découpé les bandes sacrilèges, servant à prendre les mesures, dans les Œuvres de saint Augustin en grand papier, que le cardinal de Richelieu avait fait saisir dans la prison de son inflexible ennemi[285.2] ».

Un tailleur d’habits, de la même époque sans doute, « racontait qu’un archiviste, ou garde-titre

[II.301.285]
  1.  P. L. Jacob, les Amateurs de vieux livres, p. 40. (Paris, Rouveyre, 1880.)  ↩
  2.  Ap. Édouard Rouveyre, Connaissances nécessaires à un bibliophile, 5e édit., t. VIII, p. 86.  ↩

Le Livre, tome II, p. 286-302

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 286.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 286 [302]. Source : Internet Archive.

d’un chapitre, lui avait fourni, pendant plusieurs années, des cahiers de fort beaux manuscrits grand in-folio, dont il s’était servi pour faire des bandes et prendre la mesure des habits qu’il faisait. Il en montra quelques restes, où il était encore facile de se rendre compte que c’étaient des manuscrits du xiie siècle[286.1]. »

La cordonnerie pour dames accomplit, pendant plus de vingt-cinq ans, au dire du bibliophile Jacob[286.2], « une effroyable hécatombe de livres anciens ». Voici comment :

« Le quartier qui forme le talon de la chaussure a besoin d’être fortifié par une doublure en cuir plus mince et plus rigide que celui de l’empeigne ; mais le pied délicat des femmes ne s’accommode pas de ce quartier dur et solide[286.3], qui soutient le quartier d’un soulier d’homme. Les cordonniers avaient donc imaginé de doubler le quartier des chaussures de dames avec de la peau de veau ou de mouton déjà assouplie, qu’ils empruntaient à la reliure des vieux livres. On voit d’ici l’objet principal du travail de l’équarrisseur de vieux livres. Les peaux de veau ou

[II.302.286]
  1.  Abbé Lebeuf, ap. Édouard Rouveyre, op. cit., 5e edit., t. VIII, p. 86.  ↩
  2.  Le commerce des livres anciens, dans les Miscellanées bibliographiques, publiées par Édouard Rouveyre et Octave Uzanne, t. II, pp. 75-76.  ↩
  3.  Il faudrait plutôt, il me semble : de cette doublure en cuir dur et solide, qui soutient le quartier, etc.  ↩

Le Livre, tome II, p. 287-303

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 287.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 287 [303]. Source : Internet Archive.

de basane, détachées des reliures anciennes, étaient empilées, selon leur grandeur, et formaient des paquets plus ou moins volumineux, qui se vendaient à la cordonnerie de Paris. Pendant vingt-cinq ans, ce commerce de vieille peausserie a causé l’immolation de deux à trois millions de volumes.

« Les dénicheurs de bons livres anciens, continue le bibliophile Jacob[287.1], se souviennent encore du roi des équarrisseurs, de cet honnête et farouche Quillet, qui avait ses magasins et son atelier sur le quai Saint-Michel, vis-à-vis de la Morgue. Touchant voisinage ! Cet atelier ressemblait à l’antre de Polyphème : on n’y voyait que vieilles reliures en lambeaux, livres écorchés ou déreliés, amas de vieux papiers, de gravures, de bouts de ficelle, détritus bibliographiques en tout genre. C’est là que trônait l’impassible Quillet, les bras nus, le couteau à la main, les reins ceints d’un tablier de boucher. Il passait sa vie à dépecer des livres et à en classer méthodiquement les débris. Si le livre privé de sa reliure lui semblait digne de quelque pitié, il ne le déchiquetait pas immédiatement : il le réservait pour ses clients, libraires ou bouquineurs, qui venaient sans cesse passer en revue les lamentables dépouilles de l’équarrissage. Souvent le livre était sauvé et allait se rajeunir, en faisant peau neuve,

[II.303.287]
  1.  Loc. cit., pp. 76-77.  ↩

Le Livre, tome II, p. 288-304

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 288.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 288 [304]. Source : Internet Archive.

chez le relieur. Mais une fois qu’il avait été condamné à mort par le dédain ou l’oubli des acquéreurs ordinaires, il ne tardait pas à être mis en pièces et destiné à divers usages, selon la qualité du papier. Le papier fort, bien collé, des anciens livres, servait à faire des sacs pour les treilles ; le petit papier, de format in-8 et in-4. fournissait des sacs à l’épicerie ; le petit papier mou et spongieux, sans résistance et sans solidité, était fondu pour faire des cartonnages. Que Dieu fasse paix à l’âme du bon et respectable Quillet, malgré les massacres de livres qu’il a si longtemps exécutés de sa propre main et non sans une affreuse jouissance ! « Bon an, mal an, me disait-il un jour en riant dans sa barbe, je travaille plus de 50 000 volumes. Mais, ajoutait-il avec onction, je ménage les livres de piété, car je les vends toujours bien, et tout habillés. »

Un autre fameux « équarrisseur » fut le libraire Devilly père, qui utilisa de la sorte les achats considérables, faits par lui, pendant la période révolutionnaire, « de livres et de manuscrits saisis par le district. Durant plusieurs années, conte M. Bégin[288.1], la principale occupation de Mme Devilly la mère, femme d’esprit et d’ailleurs très respectable, fut de séparer du texte les miniatures qui l’illustraient. On

[II.304.288]
  1.  E.-A. Béguin, Mémoires de l’Académie de Metz, xxive année, ap. Édouard Rouveyre, Connaissances nécessaires à un bibliophile, 5e édit., t. VIII, pp. 86-87, notes.  ↩

Le Livre, tome II, p. 289-305

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 289.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 289 [305]. Source : Internet Archive.

vendait le texte aux relieurs ainsi qu’aux femmes de ménage pour couvrir leurs pots de beurre et de confitures, et les images passaient, moyennant deux, trois et quatre sous pièce, entre les mains des enfants qu’on voulait récompenser. J’ai mérité moi-même, ajoute M. Bégin, quelques-unes de ces miniatures, que je conserve encore précieusement. »

Des emprunteurs de livres, de leur sans-gêne et de leurs dégâts, nous parlerons plus loin : un chapitre spécial leur est bien dû.

Les priseurs, qui laissent si volontiers choir de leur nez de ces larges gouttelettes chatoyantes et ambrées ; les fumeurs, avec leurs débris d’allumettes mal éteintes ou noircies, avec leur jus de pipe, leurs cendres de cigare, leurs bouts de cigarettes en feu, sont encore, pour les livres, des causes de dangers continuels.

Les botanistes qui font de leurs volumes une succursale de leurs herbiers et se servent de leurs in-folio et in-quarto, comme le bonhomme Chrysale employait son gros Plutarque à mettre ses rabats, pour classer, presser et aplatir des tulipes, des iris ou des jonquilles ; le jouvenceau qui enferme pieusement dans quelque luxueux paroissien ou dans un élégant recueil de vers l’humble violette ou l’éclatante et chère pensée, don d’une main mignonne, à jamais adorée : encore des ennemis du livre !

Et ces excellentes ménagères, qui, cherchant un

Le Livre, tome II, p. 290-306

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 290.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 290 [306]. Source : Internet Archive.

solide parchemin pour couvrir leurs pots de beurre ou de confitures, ne trouvent rien de mieux que d’ « utiliser » de la sorte les vieux « bouquins » et toutes les vilaines « paperasses » relégués au grenier[290.1]. Et ces généreuses mamans, qui, pour occuper et distraire leurs garçonnets ou leurs fillettes, pour avoir la paix surtout, leur donnent « des images à colorier », — d’antiques volumes à gravures sur bois et à somptueux frontispices : « On est tranquille au moins pendant ce temps-là ! On respire ! Ils ne font pas de bruit, ces bons chéris ! Ils s’amusent bien gentiment[290.2] ! »

D’une façon générale, d’ailleurs, les bibliographes n’ont cessé de se montrer plus que sévères à l’égard

[II.306.290]
  1.  « … Comment ignorer aujourd’hui que, de siècle en siècle, des milliers de pots de confiture ont été hermétiquement fermés aux dépens des documents historiques les plus importants ? La correspondance du cardinal de Granvelle (l’heureux confident de Charles-Quint), qui ne compte pas moins de quatorze gros volumes publiés par ordre de Guizot, en aurait offert plus de vingt aux âges futurs, si les ménagères d’un antique château de la Franche-Comté n’avaient pas eu plus de sollicitude pour leurs pots de conserves que pour des souvenirs diplomatiques écrits sur vieux parchemin. » (Le Magasin pittoresque, 1875, p. 307, les Ennemis des livres.)  ↩
  2.  Cf. dans le Magasin pittoresque, années 1873, 1875, 1876, 1878, cette suite d’articles anonymes humoristiques très intéressants, intitulés les Ennemis des livres, auxquels je viens encore de faire un emprunt.  ↩

Le Livre, tome II, p. 291-307

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 291.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 291 [307]. Source : Internet Archive.

des femmes, et les ont, de tout temps, considérées comme d’instinctives, d’acharnées et irréductibles ennemies des livres.

Oyez comme ces discourtois chevaliers parlent d’elles.

Richard de Bury d’abord, l’auteur du Philobiblion, qu’on peut regarder, ainsi que nous l’avons dit[291.1], comme le plus ancien des bibliographes et le père de la bibliophilie :

« A peine cette bête (c’est de ce gracieux nom que l’illustre évêque de Durham et grand chancelier d’Angleterre qualifie le beau sexe, et ce sont les livres qui, par une audacieuse et irrévérente prosopopée, sont censés parler de la sorte), à peine cette bête, toujours nuisible à nos études, toujours implacable, découvre-t-elle le coin où nous sommes cachés, protégés par la toile d’une araignée défunte, que, le front plissé par les rides, elle nous en arrache, en nous insultant par les discours les plus virulents. Elle démontre que nous occupons sans utilité le mobilier de la maison, que nous sommes impropres à tout service de l’économie domestique, et bientôt elle pense qu’il serait avantageux de nous troquer contre un chaperon précieux, des étoffes de soie, du drap d’écarlate deux fois teint, des vêtements, des fourrures, de la laine ou du lin. Et ce se-

[II.307.291]
  1.  Cf. supra, t. I, p. 93.  ↩

Le Livre, tome II, p. 292-308

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 292.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 292 [308]. Source : Internet Archive.

rait avec raison, surtout si elle voyait le fond de notre cœur, si elle assistait à nos conseils secrets, si elle lisait les ouvrages de Théo­phraste[292.1] ou de Valère Maxime[292.2], et si elle entendait seulement la lecture du xxve chapitre de l’Ecclésiastique[292.3]. »

« Les femmes bibliophiles !… s’écrie de son côté M. Octave Uzanne[292.4]. Je ne sache point deux mots qui hurlent plus de se trouver ensemble dans notre milieu

[II.308.292]
  1.  Les Caractères ↩
  2.  De dictis faetisque memorabilibus, lib. IX. « Cet ouvrage, fort estimé au moyen âge, fut traduit en France, dès le milieu du xive siècle, par Simon de Hesdin, contemporain de Richard de Bury. » (Note de Cocheris.)  ↩
  3.  Richard de Bury, Philobiblion, chap. iv, pp. 39-40, trad. Cocheris. Voici quelques versets de ce xxve chapitre de l’Ecclésiastique :

     « Toute malice est légère au prix de la malice de la femme : qu’elle tombe en partage au pécheur.

     « La femme a été le principe du péché, et c’est par elle que nous mourons tous.

     « Ne donnez point à l’eau d’ouverture, quelque petite qu’elle soit, ni à une méchante femme la liberté de se produire au dehors.

     « Si vous ne l’avez comme sous votre main lorsqu’elle sort, elle vous couvrira de confusion à la vue de vos ennemis. »

     En revanche, le chapitre suivant (xxvie) de l’Ecclésiastique parle très élogieusement et en fort beaux termes de la femme vertueuse, et offre ainsi la contre-partie du xxve :

     « La femme vertueuse est un excellent partage, c’est le partage de ceux qui craignent Dieu, et elle sera donnée à un homme pour ses bonnes actions.

     « Qu’ils soient riches ou pauvres, ils auront le cœur content, et la joie sera en tout temps sur leurs visages. »

     Etc., etc.  ↩

  4.  Zigzags d’un curieux, les Femmes bibliophiles, p. 30.  ↩

Le Livre, tome II, p. 293-309

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 293.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 293 [309]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 294.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 294 [310]. Source : Internet Archive.

social ; je ne conçois pas d’accolade plus hypocrite, d’union qui flaire davantage le divorce ! La femme et la bibliofolie vivent aux antipodes, et, sauf des exceptions aussi rares qu’hétéroclites, — car les filles d’Ève nous déroutent en tout, — je pense qu’il n’existe aucune sympathie profonde et intime entre la femme et le livre ; aucune passion d’épiderme ou d’esprit ; bien plus, je serais tenté de croire qu’il y a en évidence inimitié d’instinct, et que la femme la plus affinée sentira toujours dans « l’affreux bouquin » un rival puissant, inexorable, si éminemment absorbant et fascinateur, qu’elle le verra sans cesse se dresser comme une impénétrable muraille entre elle-même et l’homme à conquérir. »

M. Paul Eudel remarque aussi que « la collection (des livres particulièrement) a toujours eu pour ennemies jurées nos chères compagnes : « C’est autant de moins, disent-elles, pour la toilette et pour le train de la maison[293.1] ».

[II.309.293]
  1.  Paul Eudel, le Truquage, Livres et Reliures, p. 275. (Paris, Dentu, 1887.) D’après M. Firmin Maillard (les Passionnés du livre, p. 11), M. de Sacy estime que les femmes de bibliophiles sont bien plus heureuses et bien plus riches quelles ne le croient : « Ménagères qui avez le bonheur de posséder un mari bibliophile, au lieu de faire une figure refrognée, lorsque vous voyez arriver un nouveau paquet de livres, et que la bibliothèque envahit peu à peu tout l’appartement, réjouissez-vous donc ! c’est la fortune de vos enfants qui augmente. Les robes de vos filles et les cigares de vos fils, pour ne parler que des cigares, vous coûtent plus cher et il n’en reste rien…. Puis, point de jalousie, point de tracasserie, la femme du bibliophile est nécessairement la maîtresse de la maison, pourvu qu’elle sache s’arrêter au seuil du cabinet. »  ↩

Le Livre, tome II, p. 294-310

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 294.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 294 [310]. Source : Internet Archive.

M. B.-H. Gausseron déclare de même, dans son intéressant petit volume Bouqui­niana[294.1], que « les livres, jusque dans la maison du bibliophile, ont un implacable ennemi, c’est la femme…. La femme, l’ennemie-née du bibliophile. »

« L’amour des livres, c’est une marque de délicatesse, mais c’est une délicatesse d’homme : les femmes, pour la plupart, ne le comprennent pas, écrit M. Porel[294.2]. Pour les ouvrages du xviiie siècle, qu’elles veulent acquérir maintenant parce qu’ils sont à la mode, elles ont été depuis longtemps particulièrement malfaisantes. »

Et le maître bibliophile Jacob, si expert en ces matières, et d’habitude cependant si courtois et indulgent, atteste à son tour, et nettement et formellement, que « les femmes n’aiment pas les livres et n’y entendent rien : elles font, à elles seules, l’enfer des bibliophiles :

[II.310.294]
  1.  Bouquiniana, notes et notules d’un bibliophile, pp. 36 et 94. — ouvrage destiné à « tous les amants du livre, curieux des opinions et des impressions de ceux qui l’ont aimé avant eux » (p. 6), où l’auteur a réuni, comme nous l’avons fait dans notre tome I et comme nous le faisons ici encore, un grand nombre de maximes et pensées sur les livres et la lecture. M. Gausseron a glané de préférence parmi les écrivains anglais.  ↩
  2.  Préface du catalogue de sa bibliothèque, journal le Temps, 25 février 1901.  ↩

Le Livre, tome II, p. 295-311

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 295.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 295 [311]. Source : Internet Archive.

Amours de femme et de bouquin
Ne se chantent pas au même lutrin[295.1] ».

Les épingles à cheveux sont, au dire de maints bibliographes, le coupe-papier habituel de la femme ; à moins qu’elle ne préfère se servir, pour le même office, de son index ou du bout de son pouce, ce qui, d’une façon comme de l’autre, taille les bords du livre en dents de scie.

« Ne confiez jamais, ô bibliophiles, le soin de couper un livre que vous tenez en estime particulière à d’autres qu’à vous-mêmes ; défiez-vous, pour accomplir cette opération si simple en apparence, mais en réalité si délicate, de cette main mignonne qui excelle dans l’art de la broderie et qui ne connaît point de rivale dans mille travaux élégants. Tout habile qu’elle est, cette main charmante, à laquelle on peut confier sans crainte la réparation du tissu le plus fin, vous fera le plus innocemment du monde d’innombrables festons aux marges que vous voulez respecter ; bien heureux si le couteau, en déviant de la ligne marquée, ne tranche cette marge jusqu’au texte, et perde ainsi à tout jamais un livre qui n’est

[II.311.295]
  1.  Ap. Octave Uzanne , op. cit., p. 31. On a aussi orthographié et imprimé ce distique boiteux — que M. Uzanne traite tout simplement en vile prose et écrit sans alinéa — de cette façon :
    •  Amour de femme et de bouquin
      Ne se chante au même lutrin.

     (Maurice Cabs, journal la République, 29 décembre 1901.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 296-312

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 296.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 296 [312]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 297.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 297 [313]. Source : Internet Archive.

plus présentable aux yeux d’un véritable bibliophile[296.1]. »

La mode des papillotes est, je crois, un peu passée ; mais, alors qu’elle florissait, les livres en voyaient de belles et en essuyaient de cruelles avec ces dames !

« Nous avons en main un bel ouvrage où l’on avait coupé de quoi se faire des papillotes, écrit Alkan aîné[296.2]. Les femmes surtout sont les bourreaux des livres. (Il y a bien quelques exceptions.) »

Oui, certes, il y en a, et de plus en plus[296.3] ; mais continuons notre citation :

[II.312.296]
  1.  Le Magasin pittoresque, 1875, p. 262, les Ennemis des livres.  ↩
  2.  Les livres et leurs ennemis, p. 15.  ↩
  3.  Il n’y a, en effet, rien d’absolu ici-bas, et il convient de rappeler, comme correctif et exemples de femmes bibliophiles, les noms d’Isabeau de Bavière, d’Anne de Bretagne, de Catherine de Médicis, de la marquise de Pompadour, de la comtesse de Verrue (la dame de Volupté), de la vicomtesse de Noailles, des duchesses de Raguse et de Mouchy, de Mlle Dosne, de Mlle Marie Pellechet surtout, à qui ses importants travaux sur les incunables ont valu le titre (qu’aucune femme avant elle n’avait porté) de bibliothécaire honoraire à la Bibliothèque nationale ; etc. (Cf. Mouravit, op. cit., pp. 43-45 et 378 ; Mémorial de la librairie française, 4 juillet 1901, p. 395 ; et surtout Ernest Quentin-Bauchart, les Femmes bibliophiles de France ; Paris, Morgand, 1886 ; 2 vol. in-8.) Le baron Ernouf a même revendiqué, il y a quelque quarante ans, pour une vierge et martyre du xe siècle, le glorieux titre de « patronne des bibliophiles ». Il a placé tous les amis des livres sous la protection de sainte Wiborade (Weibrath, femme sage et de bon conseil), qui, issue d’une riche et puissante famille de la Souabe, se retira dans une cellule voisine du monastère de Saint-Gall, et s’occupa à broder et orner les étoffes destinées à couvrir les nombreux et somptueux manuscrits que possédait ce monastère. Une horde de barbares et de païens, des Hongrois, ayant envahi le pays, la noble recluse courut chez les moines en poussant ce cri, qui remplissait d’enthousiasme le baron biographe, et mérite encore la reconnaissance de tous les bibliophiles : « Sauvez d’abord les livres ! Cachez-les ! Vous vous occuperez ensuite de mettre à l’abri les vases sacrés ! » Est-ce cette préférence qui lui valut un si prompt châtiment, — ou une si soudaine récompense céleste ? Tant il y a que, les barbares partis, Wiborade fut trouvée morte dans sa cellule, la tête fracassée par trois coups de hache, et baignant dans son sang. (Cf. Bulletin du bibliophile, 14e série, 1860, pp. 1429-1446, article du baron Ernouf, intitulé : Une Martyre bibliophile.) On pourrait ajouter encore ici le nom d’une célèbre abbesse du xiie siècle, Herrade de Landsperg ou Landsberg (….-1195), qui composa et calligraphia de sa propre main l’Hortus deliciarum, sorte d’encyclopédie abrégée des connaissances humaines au point de vue religieux, admirable manuscrit de 648 feuillets, orné d’un grand nombre de dessins et de figures coloriées, qui se trouvait dans la bibliothèque de Strasbourg et a péri, en 1870, durant l’incendie allumé par les obus prussiens. (Cf. P. Louisy, le Livre et les Arts qui s’y rattachent, p. 56 ; Michaud, op. cit. ; Larousse, op. cit. ↩

Le Livre, tome II, p. 297-313

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 297.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 297 [313]. Source : Internet Archive.

« Nous lisons, dans un petit volume supérieurement imprimé par Pitrat aîné, à Lyon, 1879, petit in-8, papier teinté, encadrements rouges, ayant pour titre les Ennemis des livres, par un Biblio­phile[297.1], ce qui suit :

« J’ai connu un bibliophile qui venait d’acquérir un livre, à la recherche duquel il était depuis long-

[II.313.297]
  1.  D’après Lorenz, Catalogue général de la librairie française, cet ouvrage, qu’il ne faut pas confondre avec les articles anonymes publiés sous le même titre dans le Magasin pittoresque, a pour auteur Mulsant (Étienne).  ↩

Le Livre, tome II, p. 298-314

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 298.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 298 [314]. Source : Internet Archive.

temps ; il eut l’imprudence de le laisser sur la table de son cabinet. Le lendemain du jour de son acquisition, il trouva sa femme, entrée par hasard dans son lieu de travail, occupée à déchirer les feuillets de ce livre, pour en faire des papillotes aux boucles de ses cheveux[298.1]. »

M. René Vallery-Radot a ainsi résumé[298.2] la question « Femmes et Livres » : « … Il y a un ennemi plus dangereux encore (que le feu, l’eau, le gaz, etc.), le plus difficile à vaincre, ennemi de tous les jours, de toutes les heures, furetant partout, décidé à toutes les luttes ouvertes ou à toutes les ruses sournoises : la femme.

« En dehors de rares et très nobles exceptions, les femmes sont antibibliophiles. Un livre, à leurs yeux, n’est pas plus qu’un journal : elles le plient, elles le froissent, elles le retournent. Un coupe-

[II.314.298]
  1.  Alkan aîné, op. cit., p. 15. Citons encore, en bas de page tout au moins, cette drolatique anecdote, contée, à peu près en ces termes, par la Revue de poche (1re année, nº 2, s. d.), sous la rubrique : Enfants terribles ! « Un Poète (en visite) : Je me suis permis, Madame, de vous envoyer mon nouveau recueil, les derniers nés de ma Muse…. — La Dame : Et je vous en remercie infiniment, Monsieur. Vos vers sont exquis, et j’en suis encore tout extasiée…. Mais où l’ai-je donc mis, ce charmant petit volume ? — Charlot (bambin de cinq ans) : Mais tu sais bien, maman ! Aussitôt reçu, lu l’as mis sous le pied de la table, pour qu’elle ne boite pas. Tu ne te souviens donc plus ! »  ↩
  2.  Dans sa préface de la réimpression de l’opuscule de Charles Nodier, le Bibliomane, pp. xi-xii. (Paris, Conquet, 1894.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 299-315

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 299.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 299 [315]. Source : Internet Archive.

papier manque-t-il ? elles prennent une carte, une épingle, même une épingle à cheveux. S’agit-il de livres rares ? le moindre bibelot les intéresse plus que toutes les premières éditions[299.1]. Elles préfèrent un bout de ruban à la plus exquise reliure. Ne leur confiez pas, en le retirant du rayon sacré qu’un bibliophile appelait « le reliquaire », un petit livre à faire pâlir de joie : elles l’ouvriraient en lui cassant

[II.315.299]
  1.  « Pourquoi les livres coûtent-ils si bon marché et les bibelots si cher ? C’est que les femmes adorent les bibelots et qu’elles ne s’intéressent pas aux livres. Le bibelot est décoratif, on le met dans son salon, on l’accroche aux murs ; tout le monde le remarque et s’extasie…. » (Adolphe Brisson, Portraits intimes, Un amateur de vieux livres [Xavier Marmier], p. 24.) « Une femme élégante et riche, une femme d’esprit, a noté Mme de Girardin, attend patiemment deux mois pour lire un roman de George Sand, et l’idée ne lui vient pas de l’acheter [elle préfère avoir recours aux cabinets de lecture] ; et, dans son élégante demeure, vous trouverez toutes les splendeurs imaginables…. Cependant il est une justice à rendre à nos jeunes élégantes : elles n’ont point de livres, c’est vrai, mais elles ont de superbes bibliothèques, des armoires de Boule d’un grand prix, auxquelles on a laissé, par respect, le nom menteur de bibliothèque. Mais ne craignez pas que ces belles armoires restent inutiles ; non, certes; on leur donne un très noble emploi ; voyez, dans celle-ci, les chapeaux, les bonnets et les turbans de Madame…. Au fond des plus petites armoires, sur les étagères, pas un livre non plus…. Vous trouvez des bergers en flacon, des chiens de porcelaine, des magots chinois…. Mais à quoi bon des livres ? O progrès ! Que voulez-vous ? les jeunes femmes ne lisent plus, et, chose plus terrible, hélas ! celles qui, par exception, lisent encore un peu … écrivent !! » Mme Émile de Girardin, le Vicomte de Launay, Lettres parisiennes, 16 décembre 1837, t. I, pp. 288-289; Paris, Calmann Lévy, 1878.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 300-316

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 300.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 300 [316]. Source : Internet Archive.

le dos. Le meilleur des maris peut donner la clef de son coffre-fort à sa femme ; il ne doit pas lui donner la clef de sa bibliothèque. Il ne faut jamais laisser une femme seule avec un livre. — Tels devraient être les principes de presque tous les bibliophiles mariés. »

Parmi les ennemis, sinon des livres, du moins des beaux livres, nous avons mentionné saint Jérôme et les religieux de Cîteaux[300.1], qui condamnaient l’ornementation et le luxe des manuscrits.

Nous avons parlé aussi du célèbre ingénieur et marin Renau d’Éliçagaray, Petit-Renau[300.2], qui avait une aversion prononcée pour tous les livres, sauf pour l’ouvrage de Malebranche, la Recherche de la vérité.

Dans une de ses boutades coutumières, Jean-Jacques Rousseau nous a formellement avertis de sa haine du papier imprimé : « Je hais les livres ; ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas[300.3] ». Ce qui ne l’empêchait point, bien qu’ayant « très peu lu durant le cours de sa vie[300.4] », d’avoir tant fréquenté, surtout dans sa jeunesse, — et fréquenté presque

[II.316.300]
  1.  Supra, chap. v, p. 143, n. 1.  ↩
  2.  Supra, t. I, p. 249.  ↩
  3.  Émile, livre III, t. I, p. 563. (Paris, Hachette, 1862.)  ↩
  4.  David Hume, lettre citée par Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. II, p. 79. Cf. supra, chap. iv, p. 134, n. 2.  ↩

Le Livre, tome II, p. 301-317

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 301.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 301 [317]. Source : Internet Archive.

exclusivement, — Plutarque, Montaigne et Locke, qu’on a dit avec raison « que le fond des idées de l’Émile est tout entier dans ces trois écrivains[301.1] ».

Nous avons vu le roi Charles X manifester, tout comme Henri IV, son peu de goût pour la lecture[301.2], et entendu la maréchale Lefebvre proclamer qu’elle n’était point du tout lisarde[301.3].

Charles Nodier nous a prévenus que l’amour des livres devenait de plus en plus rare[301.4] : « Aujourd’hui l’amour de l’argent a prévalu : les livres ne portent point d’intérêt…. Nos grands seigneurs de la politique, nos grands seigneurs de la banque, nos grands hommes d’État, nos grands hommes de lettres, sont généralement bibliophobes. »

« Nos grands hommes de lettres » : oui, si étrange, incroyable et inconcevable que la chose puisse paraître, parmi les ennemis des livres et des Lettres,

[II.317.301]
  1.  L’abbé Morellet, ap. Peignot, Manuel du bibliophile, t. I, p. 314.  ↩
  2.  Supra, t. I, p. 125. Ce qui n’empêcha pas, notons-le pour rester impartial, le roi Charles X, alors qu’il n’était que comte d’Artois, de « signaler son goût pour les lettres » en faisant imprimer à ses frais, par Ambroise Didot, de 1780 à 1784, une collection d’ouvrages français tout à fait remarquable. « Il était difficile que la typographie produisit rien de plus joli que ces soixante-quatre petits volumes, que l’on placera toujours parmi les chefs-d’œuvre des Didot. » (J.-C. Brunet, Manuel du libraire, t. II, col. 137, art. Collection.)  ↩
  3.  Supra, ibid.  ↩
  4.  Cf. supra, chap. iv, p. 142, n. 1.  ↩

Le Livre, tome II, p. 302-318

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 302.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 302 [318]. Source : Internet Archive.

nous relevons les noms de beaucoup de gens de lettres, et des noms des plus retentissants et des plus grands.

« Chateaubriand (1768-1848) avait une antipathie et une aversion bien singulières de la part d’un quasi-historien : il ne pouvait souffrir les livres. Mme de Chateaubriand écrivait, le 10 juillet 1839, à un vieil ami de Lyon, l’abbé de Bonnevie : « Le bon abbé Deguerry vous aura dit que nous sommes très contents de notre appartement. M. de Chateaubriand surtout en est enchanté, parce qu’il n’y a pas moyen d’y placer un livre : vous connaissez l’horreur du patron pour ces nids à rats qu’on appelle bibliothèques[302.1]. »

Ajoutons que Mme de Chateaubriand partageait l’aversion de son illustre époux : « Elle n’estimait guère les livres qu’au poids…. Elle eût été bien

[II.318.302]
  1.  Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, pp. 70-71, note. Cette « horreur du patron » pour les livres et les bibliothèques ne l’empêchait pas de glisser, dans une note de son Itinéraire de Paris à Jérusalem (t. II, p. 48 ; Paris, Didot, 1877), ces considérations, qui sont plus que jamais d’actualité : « Aujourd’hui, dans ce siècle de lumières, l’ignorance est grande. On commence par écrire sans avoir rien lu, et l’on continue ainsi toute sa vie. Les véritables gens de lettres gémissent en voyant cette nuée de jeunes auteurs qui auraient peut-être du talent s’ils avaient quelques études. Il faudrait se souvenir que Boileau lisait Longin dans l’original, et que Racine savait par cœur le Sophocle et l’Euripide grecs. Dieu nous ramène au siècle des pédants ! Trente Vadius ne feront jamais autant de mal aux lettres qu’un écolier en bonnet de docteur. »  ↩

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