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Le Livre, tome I, p. 045-069

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 45.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 45 [069]. Source : Internet Archive.

quait[045.1]. Ce mode de fabrication paraît avoir été identique en Grèce et dans le monde romain ; le livre, à Athènes comme à Rome, se composait originairement d’une longue bande de papyrus roulée sur elle-même, nommée en latin volumen, rouleau (au pluriel

[I.069.045]
  1.  Pour l’étude du livre dans l’antiquité, j’ai eu recours d’abord à l’excellent ouvrage de H. Géraud, Essai sur les livres dans l’antiquité, particulièrement chez les Romains, (Paris, Techener, 1840 ; in-8, 232 p.), qui est si abondamment documenté, si soigneusement et consciencieusement fait : on peut dire que l’auteur (mort en 1844, à 32 ans) a passé en revue tous les écrivains latins et grecs, et a butiné tout ce qui se rapporte à la question du livre chez les anciens ; si bien que son « Essai », quoique datant de plus d’un demi-siècle, reste encore et sans conteste le meilleur travail qu’on ait publié sur cette question. J’ai mis aussi à contribution Gabriel Peignot, Essai historique et archéologique sur la reliure des livres et sur l’état de la librairie chez les anciens (Dijon, Lagier, et Paris, Renouard, 1834) ; puis Lalanne Ludovic, Curiosités bibliographiques (Paris, Delahays, 1857), qui s’est, lui aussi, beaucoup servi de l’ouvrage de Géraud ; Lacroix, Fournier et Seré, Histoire de l’imprimerie et des arts… qui se rattachent à la typographie (Paris, Delahays. s. d.) ; Egger, Histoire du livre depuis ses origines jusqu’à nos jours (Paris, Hetzel, s. d.), et le Papier dans l’antiquité et dans les temps modernes (Paris, Hachette, 1867) ; Lecoy de la Marche, les Manuscrits et la Miniature (chap. i et vii) (Paris, Quantin, s. d,) ; Delon, Histoire d’un livre, 6e édit. (Paris. Hachette, 1898) ; Dr James Gow, Minerva, Introduction à l’étude des classiques scolaires grecs et latins, édition française publiée par M. Salomon Reinach (Paris, Hachette, 1890), pp. 18-26, où la question du livre chez les anciens m’a paru bien résumée ; Anthony Rich, Dictionnaire des antiquités romaines et grecques, trad. Chéruel (Paris, Didot, 1873) ; Daremberg et Saglio, Dictionnaire des antiquités grecques et romaines (Paris, Hachette; en cours de publication) ; etc.  ↩

Le Livre, tome I, p. 044-068

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 44.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 44 [068]. Source : Internet Archive.

le Jeune, laissa à son élève la bibliothèque qu’il avait reçue de son père et qui se montait à soixante-deux mille volumes….

« Enfin nous trouvons, dès le iie siècle, des bibliothèques publiques dans de petites villes de l’Italie : Tibur en possédait une assez bien fournie, située dans un temple d’Hercule. Pline le Jeune nous apprend lui-même qu’il avait prononcé un discours pour l’inauguration de la bibliothèque de Côme, sa patrie ; et l’ensemble de sa lettre[044.1] prouve que cette collection avait été formée peut-être en entier, mais bien certainement en partie, par lui et sa famille. Dans une ancienne inscription découverte à Milan, nous trouvons, entre autres choses, que Pline le Jeune avait donné, pour la réparation ou l’entretien de cette bibliothèque, une somme de cent mille sesterces (environ 25 000 francs)[044.2]. »

Ainsi que nous le verrons plus loin, les chrétiens héritèrent du zèle des littérateurs romains pour les collections de livres, et formèrent à leur tour de nombreuses bibliothèques.

Avant de quitter les anciens, disons succinctement ce qu’était le livre chez eux et comment il se fabri-

[I.068.044]
  1.  I, 8.  ↩
  2.  Géraud, op. cit., pp. 217-218.  ↩

Le Livre, tome I, p. 042-066

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 42.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 42 [066]. Source : Internet Archive.

à côté du temple d’Apollon[042.1] ; etc. Une autre bibliothèque, créée par Auguste en l’honneur de sa sœur Octavie, la bibliothèque Octavienne, fut, peut-être aussi, aménagée sous les galeries d’un temple, qui était voisin du théâtre de Marcellus[042.2]. Sous le règne de Titus (40-81), la bibliothèque Octavienne fut détruite par un incendie.

Trajan (52-117) édifia une bibliothèque célèbre à Rome, la bibliothèque Ulpienne (d’Ulpius, nom de famille de cet empereur). Placée d’abord sur le forum de Trajan, elle fut transportée plus tard dans les Thermes de Dioclétien. « Au temps de Constantin (245-313), Rome en comptait vingt-neuf (de bibliothèques publiques), parmi lesquelles la bibliothèque Palatine et la bibliothèque Ulpienne étaient les plus considérables[042.3]. » Constantin fit copier quantité de

[I.066.042]
  1.  Cf. Petit-Radel, op. cit., pp. 14-15 ; et Lalanne, op. cit., pp. 141-142.  ↩
  2.  Cf. Juste Lipse, Traité des bibliothèques anciennes, chap. vi, ap. Peignot, Manuel bibliographique, p. 22 : « … Mon guide me conduit, par de magnifiques degrés, au temple en marbre blanc élevé au dieu dont la chevelure est toujours intacte (Apollon)…. Là, toutes les créations des génies anciens et modernes sont mises à la disposition des lecteurs…. Le gardien de ces lieux sacrés m’ordonna d’en sortir. Je me dirige vers un autre temple, situé près d’un théâtre voisin ; il me fut aussi défendu d’y entrer. Ce premier asile des belles-lettres, la Liberté, qui y préside, ne me permit pas d’en fouler le vestibule…. » (Ovide, les Tristes, III, 1, p. 693, trad. Nisard ; cf. aussi, dans cette traduction, les notes de la page 748.)  ↩
  3.  Géraud, op. cit., p. 217.  ↩

Le Livre, tome I, p. 041-065

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 41.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 41 [065]. Source : Internet Archive.

prendre que de se faire garçons de bains, mitrons, crieurs publics, délateurs ou faux témoins. » « Ils n’auraient certainement pas été réduits à une aussi triste condition, s’ils avaient pu vendre leurs manuscrits aux libraires, et partager avec ces derniers les bénéfices de la publication des ouvrages en vogue. Mais l’idée même d’une spéculation pareille n’existait pas à Rome ; car, dans l’état de détresse où étaient les littérateurs, leur verve satirique, qui s’exerçait sans gêne contre la lésinerie des grands, n’aurait pas épargné l’avarice des libraires[041.1]. »

Revenons aux bibliothèques romaines.

Comme nous l’avons vu tout à l’heure dans une épigramme de Martial, et comme nous le voyons aussi dans Suétone[041.2], les bibliothèques publiques étaient d’ordinaire, chez les Romains, installées à proximité des temples ou sous les portiques de ces édifices. Telle était la bibliothèque publique — la première que Rome ait possédée — fondée par Asinius Pollion, et établie dans un temple de la Liberté ; la bibliothèque Palatine construite par Auguste (63 av. J.-C.-14 ap. J.-C.) dans son palais même,

[I.065.041]
  1.  Géraud, op. cit., p. 198.  ↩
  2.  Vie d’Auguste, chap. xxix, trad. Laharpe, p. 89 (Paris, Garnier, 1865) : « Il éleva le temple d’Apollon…. Il y ajouta un portique et une bibliothèque grecque et latine. »  ↩

Le Livre, tome I, p. 039-063

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 39.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 39 [063]. Source : Internet Archive.

vel Auguste dans la personne de Nerva. D’où vient, suivant Juvénal, la détresse des gens de lettres ? C’est que Rome n’a plus des Mécène, des Proculeius, des Fabius, des Lentulus, des Cotta[039.1]. »

On sait quelle sollicitude l’empereur Auguste témoigna aux lettres et aux gens de lettres, que de marques de faveur reçurent de lui Virgile et Horace, entre autres. Ses bienfaits se répandaient même sur d’obscurs écrivains, et Macrobe raconte à ce sujet cette curieuse anecdote[039.2] : Un pauvre poète grec avait l’habitude d’attendre l’empereur à la porte de son palais, et de lui remettre chaque fois une courte pièce de vers célébrant ses louanges. Fatigué de ce manège, dont il faisait probablement semblant de ne pas comprendre le but, l’empereur prit un jour un morceau de papier et y traça quelques vers, qu’il remit au Grec en échange des siens. Le Grec, aussitôt après les avoir lus, de s’exclamer sur leur grâce, leur élégance, leur perfection, de les louer avec le plus chaleureux enthousiasme ; puis de tirer bien vite sa bourse, et de présenter à l’empereur deux oboles : « Si j’avais plus, je donnerais davantage ».

[I.063.039]
    •  Quis tibi Mæcenas ? quis nunc erit aut Proculeius.
      Aut Fabius, quis Cotta iterum, quis Lentulus alter ?
      Tunc par ingenio pretium…

     « Où sont les Mécène, les Fabius ? où trouver un Cotta ? Un autre Lentulus ? Alors les dons égalaient le génie…. » (Juvénal, VII, trad. Dusaulx, p. 344. Paris, Lefèvre, 1845.)  ↩

  1.  Ap. Juvénal, trad. Dusaulx, p. 347, note 10 ; et Géraud, op. cit., p. 198.  ↩

Le Livre, tome I, p. 038-062

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 38.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 38 [062]. Source : Internet Archive.

laquelle les poètes sacrifient tout, et qu’ils avouent être le seul prix de leurs travaux, quod unum esse pretium omnis sui laboris fatentur, n’est pas autant le partage des poètes que des orateurs[038.1]. »

Il fallait bien vivre cependant, par conséquent, manger et solder son pain. « Mon livre n’est qu’un joyeux convive, un compagnon de plaisirs, écrit Martial[038.2] ; il plaît, parce qu’on en jouit gratis. Nos anciens ne se contentaient pas de cette gloire ; le moindre présent fait à Virgile fut le bel Alexis. »

« Dans les républiques grecques, dit Géraud[038.3], les poètes chantaient les vainqueurs des jeux publics et en attendaient leur salaire ; dans les royaumes, ils vendaient leur muse aux monarques qui voulaient l’acheter, et l’avarice des princes leur valait souvent d’amères satires. A Rome, les poètes spéculaient sur la vanité des empereurs et des grands. Dans la pièce de vers où Martial se plaint que sa bourse se ressente si peu de la vogue de ses livres[038.4], que demande-t-il ? des libraires plus généreux ? Nullement. Il désire que les destins donnent à Rome un nouveau Mécène, comme ils lui ont envoyé un nou-

[I.062.038]
  1.  Ap. Géraud, op. cit., pp. 196-197.  ↩
    •  At nunc conviva est, comissatorque libellus,
      Et tantum gratis pagina nostra placet.
      Sed non hac veteres contenti laude fuerunt,
      Quum minimum vali munus Alexis erat.

     (Martial, V, 16, trad. Nisard, p. 407.)  ↩

  2.  Op. cit., p. 197.  ↩
  3.  XI, 3. Cf. supra, p. 36, note 2.  ↩

Le Livre, tome I, p. 037-061

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 37.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 37 [061]. Source : Internet Archive.

ses plaintes fréquentes sur la pénurie de ses finances, ni Juvénal, dans la satire sur la misère des gens de lettres[037.1], ne songent à accuser les libraires. Dans les relations de ces derniers avec les auteurs, la part de chacun était faite : au libraire l’argent, à l’écrivain la gloire. Ce partage est clairement exprimé dans ces vers de l’Art poétique d’Horace :

Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci,
Lectorem delectando, pariterque monendo.
Hic meret æra liber Sosiis : hic et mare transit,
Et longum noto scriptori prorogat ævum[037.2].

« Et Tacite, dans son Dialogue sur les orateurs[037.3] : « Les vers, dit-il, ne conduisent point aux honneurs, ils ne mènent point à la fortune ; tout leur fruit se borne à un plaisir court, à des louanges frivoles et stériles. » « Et plus bas[037.4] : « La renommée, à

[I.061.037]
  1.  Satire VIII.  ↩
  2.  « Pour enlever tous les suffrages, mêlez l’utile à l’agréable ; amusez en instruisant. Voilà l’ouvrage qui fait la fortune des Sosie (du libraire) ; l’ouvrage qui passe même au delà des mers, et fait vivre l’auteur dans la postérité. » (Art poétique, vers 343-346, trad. Panckoucke, p. 361. (Paris, Garnier, 1886.) « Les vers d’Horace ont immortalisé le nom des Sosie, dont la boutique était sur le forum de César, près des temples de Vertumne et de Janus ». (Géraud, op. cit., pp. 174-175.) Il a déjà été question d’eux précédemment (pp. 23-24).  ↩
  3.  « Nam carmina et versus… neque dignitatem ullam auctoribus suis conciliant, neque utilitates alunt : voluptatem autem brevem, laudem inanem et infructuosam consequuntur. » (Dialogus de Oratoribus, ix. Tacite, édit. Dureau de Lamalle, t. III, pp. 407-408. Paris, Lefèvre, 1846.)  ↩
  4.  Chap. x, p. 410.  ↩

Le Livre, tome I, p. 035-059

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 35.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 35 [059]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 36.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 36 [060]. Source : Internet Archive.

Les libraires ou éditeurs romains « étaient, en thèse générale, des gens qui recevaient gratuitement des auteurs les ouvrages inédits, qui les faisaient transcrire à leurs risques et périls, et qui s’indemnisaient des frais de publication en percevant seuls tous les bénéfices de la vente[0035.1] ».

Seules les pièces de théâtre avaient chance de rapporter à leurs auteurs quelque argent[035.2], « encore étaient-elles achetées, non par les libraires, mais par les comédiens ou les personnes qui donnaient des jeux au peuple[035.3] ».

Géraud, qui me fournit ces remarques, a recueilli, parmi les auteurs latins, maintes preuves de l’exactitude de ses assertions.

Ainsi, « Stace, dont la Thébaïde, lue en public, mettait en mouvement Rome tout entière, et soulevait, dans un immense auditoire, un frénétique enthousiasme, Stace était obligé, pour avoir du pain, de faire des tragédies[035.4]. Les vers de Martial eurent une vogue inouïe ; il jouit, de son vivant, d’un renom que bien peu d’auteurs obtenaient après leur mort ; mais il vécut toujours pauvre[035.5]. Tout

[I.059.035]
  1.  Géraud, op. cit., p. 199.  ↩
  2.  Cf. Aulu-Gelle, III, 3 ; et Juvénal, VII, 90 et s.  ↩
  3.  Géraud, op. cit., p. 194.  ↩
  4.  Cf. Juvénal, VII, 86 et s. (Ap. Géraud, op. cit., p. 196.)  ↩
    •  Sum, fateor, semperque fui, Callistrate, pauper,
      Sed non obscurus, nec male notus eques ;
      Sed toto legor orbe frequens ; et dicitur : Hic est ;
      Quodque cinis paucis, hoc mihi vita dedit.

     « Je suis, je l’avoue, et j’ai toujours été pauvre, Callistrate, mais non pas obscur, ni chevalier mal famé. L’univers entier lit mes œuvres et les relit. « Le voilà, » dit chacun ; et je recueille, de mon vivant, la gloire qui n’échoit, après la mort, qu’à bien peu de gens. » (Martial, V, 13, Trad. Nisard, p. 406.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 034-058

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 34.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 34 [058]. Source : Internet Archive.

personnages à qui rien ne coûtait pour se produire. Louer à grands frais une maison, des bancs et des chaises, et disposer une salle en amphithéâtre, briguer des auditeurs, répandre des annonces, s’épuiser enfin en démarches et en frais de tout genre[034.1], telles étaient les conditions auxquelles on se soumettait pour un triomphe d’un instant.

« On ne peut, sans un vif sentiment d’intérêt et de curiosité, lire, dans les poètes satiriques de l’époque, et les prétentions des auteurs, et leurs minauderies devant le public, et les précautions prises d’avance pour se ménager un succès. Nous ne sommes plus alors dans la Rome d’Auguste ; on dirait que Martial, Perse et Juvénal ont deviné nos vanités de salon et nos intrigues de coulisses. »

Ainsi conclut l’auteur de l’Essai sur les livres dans l’antiquité, qui est mort il y a plus d’un demi-siècle, et n’a pu constater, par conséquent, tous les progrès accomplis par nous dans cette voie, et combien il a eu raison de comparer nos mœurs à celles de la Rome impériale.

Une question, qui, comme celle des lectures publiques, se rattache aux libraires de l’ancienne Rome, c’est celle des rapports des auteurs avec ces commerçants, c’est la question des droits d’auteur.

Ces droits, disons-le tout de suite, n’existaient pas.

[I.058.034]
  1.  Juvénal, Satires, VII, 45 ; et Tacite, Dialogue sur les orateurs, ix. (Ap. Géraud, op. cit., p. 192.)  ↩

Le Livre, tome I, p. 032-056

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 32.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 32 [056]. Source : Internet Archive.

cialement consacrés sans doute à ces solennités, était marqué par une lecture publique[032.1].

« Les plus mauvais écrivains n’étaient pas les moins zélés…. Pour ces récitateurs fanatiques, tous les endroits étaient bons : dans des thermes publics, au milieu du forum, ils étaient tout aussi à l’aise que dans leur propre maison[032.2]. Martial a personnifié, sous le nom d’un certain Ligurinus, cette malheureuse manie de récitation qui faisait de chaque petit poète un fléau pour ceux qui l’approchaient[032.3]. »

Nous avons déjà entrevu tout à l’heure ce Ligurinus, que Martial menaçait de « laisser souper seul[032.4] ». Voici encore deux des épigrammes qu’il lui décoche :

« Veux-tu savoir pourquoi personne n’aime à te rencontrer, pourquoi l’on se sauve dès qu’on t’aperçoit, pourquoi, Ligurinus, autour de toi règne une vaste solitude ? Tu es trop poète. C’est un bien dangereux défaut. La tigresse furieuse de l’enlèvement de ses petits, la vipère que brûle le soleil de midi, le scorpion malfaisant, sont moins à craindre

[I.056.032]
  1.  Cf. Pline le Jeune, I, 13 ; VIII, 21 ; etc.  ↩
    •  In medio qui
      Scripta foro recitent, sunt multi, quique lavantes ;
      Etc.

     « Il y a des gens qui lisent leurs ouvrages en plein forum ou dans les bains ; » etc. (Horace, Satires, I, 4, trad. Panckoucke, p. 192. Paris, Garnier, 1866.)  ↩

  2.  Géraud, op. cit., pp. 190-192.  ↩
  3.  Supra, p. 29, note.  ↩

Le Livre, tome I, p. 030-054

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 30.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 30 [054]. Source : Internet Archive.

encore l’anecdote suivante, empruntée à Philostrate[030.1] : « Un financier ignorant et qui se piquait de littérature aimait fort à réciter ses écrits en public, et tenait surtout à faire sensation dans son auditoire. Lorsqu’il prêtait de l’argent, il stipulait d’abord un honnête intérêt, mais ajoutait toujours au prêt une condition sine qua non, à savoir que l’emprunteur viendrait l’écouter et l’applaudir ; si quelqu’un y manquait, il le poursuivait en justice pour inexécution d’une clause essentielle du contrat. »

« C’était une espèce de devoir pour les parents et les amis d’un auteur que d’assister à ses lectures[030.2]. Pline le Jeune savait un gré infini à sa femme de ce qu’elle venait, couverte d’un voile, écouter lorsqu’il récitait en public[030.3]. Le même auteur raconte[030.4] que Passienus Paullus, poète élégiaque assez distingué, devait un jour lire des vers devant une assemblée dont faisait partie Javolenus Priscus en qualité d’ami intime du poète. La pièce que devait lire Paullus commençait par ces mots : « Vous l’ordonnez, Priscus ». — « Moi ? je n’ordonne rien ! » répondit aussitôt Javolenus, qui prit pour lui l’apostrophe. Cette distraction démonta pour tout le reste de la séance la gravité de l’auditoire….

[I.054.030]
  1.  Ap. Casaubon, Commentaires sur Perse, p. 98. (Ap. Géraud, op. cit., p. 194.)  ↩
  2.  Pline le Jeune, Lettres, I, 13. (Ap. Géraud, op. cit., p. 190.)  ↩
  3.  Id., IV, 19.  ↩
  4.  Id., IV, 15.  ↩

Le Livre, tome I, p. 028-052

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 28.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 28 [052]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 29.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 29 [053]. Source : Internet Archive.

côtés de l’entrée, couvertes d’inscriptions indiquant les ouvrages en vente et les noms de leurs auteurs ; et, ainsi que nous le verrons plus loin, les murs intérieurs étaient garnis de rayons disposés en casiers, comme nos magasins de papiers peints.

Les lectures publiques, les « conférences », étaient très fréquentes dans la Rome impériale. Elles commencèrent sous Auguste, et l’usage en fut introduit par Asinius Pollion[028.1]. « Auparavant on se contentait de lire ou de faire lire les ouvrages durant les repas, chez soi ou chez ses amis. Cicéron, par exemple, envoyant de Pouzzoles son traité De la gloire à Atticus qui était à Rome, lui recommande de ne pas le publier, mais d’en noter les plus beaux endroits, qu’il pourra faire réciter à table par son lecteur Salvius, devant des auditeurs bien disposés[028.2]. Mais déjà la vanité s’était emparée de cette coutume, et les mauvais écrivains, sous prétexte de donner à dîner à leurs amis, leur infligeaient, comme un accessoire obligé, l’audition de leurs rapsodies[028.3]. Cet

[I.052.028]
  1.  Sénèque, ap. Géraud, op. cit., p. 188.  ↩
  2.  Cicéron, ap. Géraud, ibid.  ↩
  3.  Cf. Catulle, XLIV, A sa terre (trad. Nisard, pp. 391-392) :
    •  · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
      Nec deprecor jam, si nefaria scripta
      Sexti recepso, quin gravedinem, et tussim
      Noti mi, sed ipsi Sextio ferat frigus,
      Qui tunc vocat me, quum malum legit librum.

     « Je désire, si je reçois encore les détestables écrits de Sextius, que leur froideur donne une toux et un catarrhe, non plus à moi, mais à Sextius lui-même, qui m’appelle quand il a un mauvais ouvrage à lire. »
    Et Martial : III, 50 (trad. Nisard, pp. 379-380) :

    •  Hæc tibi, non alia, est ad cœnam causa vocandi,
      Versiculos recites ut, Ligurine, tuos.
      Etc.

     « Tu n’as pas d’autre motif, Ligurinus, en appelant des convives, que de leur réciter de petits vers à ta façon. A peine ai-je ôté mes sandales que, soudain, parmi les laitues et les sauces piquantes, on apporte un énorme livre. Tu en lis un second au premier service ; un troisième avant l’arrivée du service suivant ; enfin tu ne nous fais grâce ni d’un quatrième ni d’un cinquième. Un sanglier que tu nous servirais tant de fois sentirait mauvais. Que si tu ne fais pas servir tes maudits poèmes à envelopper des maquereaux, dorénavant, Ligurinus, tu souperas seul. »  ↩

Le Livre, tome I, p. 024-048

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 24.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 24 [048]. Source : Internet Archive.

dignes, je le vois, de rester sous la clef[024.1] ; » etc.

Les temples de Vertumne et de Janus dont il est ici question se trouvaient voisins du forum Cæsaris et de l’Argilète, où la plupart des libraires de Rome avaient leurs magasins[024.2]. Quant aux Sosie, « ils tenaient, paraît-il, le premier rang parmi ces libraires…. Les Sosie étaient d’une famille plébéienne très connue. Deux frères de cette maison se distinguaient alors dans la librairie par la correction et la reliure des livres ; aussi étaient-ils chargés de publier et de débiter les ouvrages d’Horace, qui sans doute n’était pas leur plus mauvaise pratique, ainsi que son ami Virgile[024.3]. »

Athénée[024.4] fait mention des plus célèbres bibliothèques formées par des Grecs, et nous cite celle de Polycrate, tyran de Samos, celle d’Euclide l’Athénien, de Nicocrate de Chypre, d’Euripide, et celle d’Aristote, qui passa entre les mains de Théophraste, puis de Nélée, et fut achetée par Ptolémée Philadelphe ; il nous apprend[024.5], en outre, qu’au commence-

[I.048.024]
    •  Vertumnum Janumque, liber, spectare videris ;
      Scilicet ut prostes Sosiorum pumice mundus !
      Odisti claves, etc.

     (Horace, Épîtres, I, 20, trad. Panckoucke, pp. 322-323. Paris, Garnier, 1866.)  ↩

  1.  Cf. Géraud, Essai sur les livres dans l’antiquité, pp. 174-175.  ↩
  2.  Peignot, Essai… sur la reliure des livres et sur l’état de la librairie chez les anciens, p. 40.  ↩
  3.  Ap. Lalanne, Curiosités bibliographiques, p. 139.  ↩
  4.  Ap. Egger, Histoire du livre, pp. 283 et 313.  ↩

Le Livre, tome I, p. 006-030

Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 6.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 6 [030]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 6.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. I, p. 7 [031]. Source : Internet Archive.

cet agréable supplice ; c’est toi qui fus enfermé dans un coffre et souffris tout un printemps, nourri du miel des abeilles[006.1]. »

Un des lieutenants d’Alexandre, Ptolémée Soter (Sauveur) (323-285 av. J.-C.), fils de Lagos, — d’où le nom de Lagides donné aux Ptolémées, — ayant reçu pour sa part le royaume d’Égypte, lors du partage de l’immense empire, fonda, sur le conseil, dit-on, de Démétrius de Phalère (545-285 av. J.-C.), le grammairien, historien, rhéteur et ancien gouverneur d’Athènes, la bibliothèque d’Alexandrie, la plus célèbre et la plus riche des temps anciens[006.2].

[I.030.006]
  1.  Théocrite, Idylle VII, les Thalysies, trad. Pessonneaux, pp. 64 et 71. (Paris, Charpentier, 1895.)  ↩
  2.  Sur les bibliothèques publiques dans l’antiquité, au moyen âge et dans les temps modernes, voir le traité de Juste Lipse, De bibliothecis syntagma, que Peignot a traduit, sous le titre de Traité des bibliothèques anciennes, et placé en tête de son Manuel bibliographique (Paris, s. n. d’édit. ni d’impr., 1800) ; le Père Louis Jacob de Saint-Charles, Traité des plus belles bibliothèques publiques et particulières, qui ont été et qui sont à présent dans le monde (Paris, Rolet Le Duc, 1644) ; Peignot, Dictionnaire raisonné de bibliologie, art. Bibliothèque, Notices sur les principales bibliothèques anciennes et modernes, t. I, pp. 58-108 (Paris, Villier, 1802) ; Petit-Radel, Recherches sur les bibliothèques anciennes et modernes (Paris, Rey et Gravier, 1819) ; J.-L.-A. Bailly, Notices historiques sur les bibliothèques anciennes et modernes (Paris, Rousselon, 1828) : ouvrage très médiocre ; H. Géraud, Essai sur les livres dans l’antiquité, particulièrement chez les Romains, chap. x (Paris, Techener, 1840) ; Lalanne, Curiosités bibliographiques, pp. 138-197 et passim (Paris, Delahays, 1857) ; G. Richou, Traité de l’administration des bibliothèques publiques (Paris, Paul Dupont, 1885) ; Ulysse Robert, Recueil des lois, décrets, ordonnances, arrêtés, concernant tes bibliothèques publiques (Paris, Champion, 1883) ; l’art. Bibliothèque dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (Diderot, Œuvres complètes, t. XIII, pp. 437-476 ; Paris, Garnier, 1876) : historique résumé et soigneusement fait de l’établissement des bibliothèques chez les principaux peuples anciens et modernes ; l’art. Bibliothèque dans l’Encyclopédie moderne…. publiée sous la direction de M. Léon Renier (Paris, Didot, 1851) ; dans la Grande Encyclopédie (Paris, Lamirault, s. d.) : article important et bien documenté ; etc. ; et les deux grands ouvrages : Alfred Franklin, les Anciennes Bibliothèques de Paris (Paris, Imprimerie nationale, 1867-1873; 3 vol. in-4) ; et Léopold Delisle, le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale (Paris, Imprimerie nationale, 1868-1881 ; 3 vol. texte et 1 vol. planches, in-4) ;  etc. Je ne fais qu’effleurer ici et plus loin cette question des bibliothèques publiques.  ↩

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