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Le Livre, tome II, p. 258-274

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 258.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 258 [274]. Source : Internet Archive.

ration, vu l’indiscutable et évidente incommodité des grands formats.

Au dire de Mary Lafon[258.1], la veille du jour où Boulard allait acheter la neuvième maison qui devait abriter ses livres, « il gonfla si bien les poches de sa houppelande monstre, que pas un fiacre ne voulut se charger de lui. Plutôt que de se séparer de ses bouquins chéris, il essaya de se traîner vers ses foyers, où il ne parvint que le soir, inondé de sueur. On voulut l’empêcher d’aller ranger lui-même les bouquins dans la cave de la dernière et seule maison où il restât un coin de libre encore ; mais il n’écouta personne, et gagna une pleurésie qui l’emporta. » On peut donc dire que, lui aussi, mourut sur le champ de bataille[258.2].

La bibliothèque de Boulard, qui se composait d’environ 600 000 volumes, fut vendue et retourna en grande partie là d’où elle était venue, chez les bouquinistes des quais. La section de l’histoire et des voyages, qui formait le tome cinquième du catalogue dressé pour cette vente, fut achetée en bloc

[II.274.258]
  1.  Histoire d’un livre, ap. Numa Raflin, loc. cit., p. 59.  ↩
  2.  Ce n’est pas sans raison que M. Numa Raflin, dont l’étude sur A.-M.-H. Boulard est très soigneusement et consciencieusement faite, met en doute la véracité de Mary Lafon, dans cette Histoire d’un livre, qui ne comprend, d’ailleurs, qu’une centaine de pages et n’est qu’une fantaisie sans intérêt. Ajoutons qu’un ami des livres comme Boulard ne se serait pour rien au monde résigné à « ranger » ses trésors dans une cave.  ↩

Le Livre, tome II, p. 257-273

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 257.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 257 [273]. Source : Internet Archive.

quelques mois après celle résolution, sa santé décline ; il perd peu à peu les forces et l’esprit et est en proie à une fièvre consomptive, sorte de nostalgie causée par l’ennui de ne plus acheter de livres[257.1]…. Pour remettre sa santé, Mme Boulard lui permit fréquemment d’enfreindre sa promesse…. On le voyait alors cheminant sur les quais, enveloppé d’une immense redingote bleue, ses vastes poches de derrière chargées de deux in-quarto, et celles de devant d’une dizaine d’in-dix-huit ou d’in-douze : c’était alors une vraie tour ambulante[257.2]…. »

Boulard, au début surtout, ne bouquinait ni n’achetait au hasard. Il commença par rechercher de préférence les éditions princeps d’Alde Manuce et des manuscrits du moyen âge ; puis il se mit à collectionner les volumes de grand format, et « finit par croire et par professer que tout ce qui était in-quarto, et à plus forte raison in-folio, avait droit à son hospitalité, attendu que les éditeurs modernes avaient, à tort, selon lui, renoncé à de beaux formats, pour cultiver les in-octavo, les in-douze et même les in-dix-huit[257.3] ». C’était là, de sa part, une étrange aber-

[II.273.257]
  1.  Cf., dans notre tome I, page 99, Pétrarque tombant malade, lorsque son ami, l’évêque de Cavaillon, lui défend de travailler et lui interdit l’accès de sa bibliothèque.  ↩
  2.  J.-B.-F. Descuret, la Médecine des passions ou les Passions considérées dans leurs rapports avec les maladies, les lois et la religion, ap. Numa Raflin, loc. cit., pp. 53-54.  ↩
  3.  Henri Baillière, loc. cit., p. 68.  ↩

Le Livre, tome II, p. 253-269

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 253.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 253 [269]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 254.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 254 [270]. Source : Internet Archive.

qui possédait, outre les langues anciennes, les langues vivantes les plus usuelles, parlant l’anglais et l’allemand aussi couramment que le fran­çais[253.1], a publié quantité d’ouvrages, des études historiques, littéraires et scientifiques notamment, et des tra­ductions[253.2]. Son obligeance et sa générosité étaient, comme son aimable caractère, sa courtoisie et son esprit, connues et appréciées de tous, et l’on est allé jusqu’à dire que si Boulard est devenu un bouquineur enragé, ce fut principalement pour rendre service aux bouquinistes[253.3].

[II.269.253]
  1.  Cf. Numa Raflin, loc. cit., pp. 57-58.  ↩
  2.  On en trouve la liste dans Quérard, la France littéraire, t. I, pp. 456-457.  ↩
  3.  On a prétendu aussi que Boulard n’était pas très scrupuleux en fait de livres, et en dérobait volontiers, même dans les loges de concierge. C’est le typographe Alkan aîné qui conte la chose, dans sa brochure sur Édouard-René Lefebvre de Laboulaye, Un Fondeur en caractères, membre de l’Institut (p. 15). Voici cette anecdote, à peu près textuelle, que je ne reproduis ici que pour faire entendre tous les sons de cloche, et dont je laisse l’entière responsabilité au « Sonneur » : Un matin, Boulard, qui était lié avec un proche parent de M. de Laboulaye, M. Lefebvre, notaire à Paris, vint pour lui rendre visite. Il entre dans la loge du concierge, où personne ne se trouvait, puis monte chez son ami le notaire. A peine est-il dans le cabinet de celui-ci, que le concierge arrive tout effaré, et, s’adressant à voix basse au notaire, lui demande s’il connaît bien le monsieur qui est avec lui en ce moment. « Si je le connais ! Réplique maître Lefebvre sur le même ton. C’est mon meilleur ami, un ancien collègue à moi…. — Ah ! c’est que… c’est que je vais vous dire, fait le concierge, d’une voix toujours discrète. Un locataire de la maison m’a prêté un volume, et ce volume, que j’avais laissé sur ma table il y a un instant, je ne le trouve plus. Or, il n’y a que ce monsieur qui a pénétré dans ma loge…. Ce volume fait partie d’un ouvrage qui va être ainsi décomplété : cela me met vis-à-vis du locataire dans le plus cruel embarras. — Écoutez, reprend le notaire, mon ami va partir tout à l’heure ; suivez-le jusqu’à sa demeure et entrez avec lui. Vous lui direz : « Monsieur, je suis le concierge de M. Lefebvre. Est-ce que, par un simple effet du hasard, vous n’auriez pas emporté un livre qui était sur ma table ? » Ce qui fut dit fut ponctuellement exécuté. « Attends ! répondit maître Boulard, qui, sans se déconcerter le moins du monde, plongea la main dans une de ses grandes poches et en tira le volume, tiens, le voilà, ton livre ! Et emporte-le bien vite ! » ajouta-t-il en remettant au concierge une pièce de cent sous pour l’indemniser de son dérangement. (Cf. mon volume Amateurs et Voleurs de livres, pp. 21-23. Paris, Daragon, 1903.)  ↩

Le Livre, tome II, p. 252-268

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 252.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 252 [268]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 253.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 253 [269]. Source : Internet Archive.

du XIe arrondissement de Paris[252.1], et député sous le premier Empire, qui remplit de livres, de la cave aux mansardes, plusieurs maisons, cinq, dit l’un ; six, assure un autre ; et même huit, d’après un troi­sième[252.2]. Boulard, qui avait fait d’excellentes études,

[II.268.252]
  1.  Ce XIe arrondissement, dont la mairie se trouvait alors rue Mignon, maison Nyon, « était formé des divisions des Thermes, du Luxembourg, du Théâtre-Français (l’ancien), et du Pont-Neuf » ; il correspondait donc à peu près au VIe arrondissement actuel. Boulard a d’abord habité rue Saint-André-des-Arts, nº 27 (aujourd’hui nº 31) : c’est là qu’il était né le 5 septembre 1754. Il a demeuré ensuite rue des Petits-Augustins (actuellement rue Bonaparte), nº 21, au coin de la rue Visconti, où il est mort le 8 mai 1825. « C’est bien dans les limites du VIe arrondissement, cette terre d’élection des amateurs de bouquins, que devait naître, vivre, travailler et mourir Boulard. (Numa Raflin, loc. cit., p. 41, n. 1 ; p. 44 ; p. 48, n. 1 ; p. 51, n. 3 ; pp. 60 et 63.)  ↩
  2.  « Cinq, d’après Henry Berthoud ; huit, d’après Mary Lafon. » (Numa Raflin, loc. cit., p. 64, n. 3.) « Mon cher et honorable maître, M. Boulard, avait été un bibliophile délicat et difficile avant d’amasser dans six maisons à six étages six cent mille volumes de tous les formats, empilés comme les pierres des murailles cyclopéennes, c’est-à-dire sans chaux et sans ciment…. » (Charles Nodier, l’Amateur de livres, les Français peints par eux-mêmes, t. II, p. 84.) « Le vénérable Boulard enlevait tous les jours un mètre de raretés, toisé à sa canne de mesure, pour lequel ses six maisons pléthoriques de volumes n’avaient pas de place en réserve. » (Id., le Bibliomane, Contes de la Veillée, p. 271.) « Boulard achetait souvent des livres à la toise (c’était la mesure de longueur de l’époque) : il payait, en général, cent francs la toise. » (Henri Baillière, la Crise du livre, Bulletin mensuel de l’Association amicale des Commis libraires français, février 1904, p. 69.) Paul Dupont (Histoire de l’imprimerie, t. II, p. 174) ne parle, lui, que d’une seule maison, remplie de livres par Boulard : les autres, il est vrai, ont pu venir ensuite : « Propriétaire d’une vaste maison, quand le logement qu’il y occupait fut encombré, il donna successivement congé à tous ses locataires et transforma leurs appartements en dépôts de livres. »  ↩

Le Livre, tome II, p. 251-267

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 251.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 251 [267]. Source : Internet Archive.

ment pleins de vieux livres. Il achetait des livres dans tous les pays, et possédait des bibliothèques dans les principales villes de l’Europe, notamment à Oxford, à Paris, à Bruxelles, à Gand et à Anvers. Comme il y avait de ces villes où il n’allait jamais, il s’est trouvé propriétaire d’innombrables volumes qu’il n’a jamais vus[251.1].

 

Mais le plus fameux peut-être dans cette catégorie, c’est notre concitoyen Boulard, Antoine-Marie-Henri Boulard (1754-1825)[251.2], exécuteur testamentaire de La Harpe, à qui, durant la Révolution, il avait quasiment sauvé la vie[251.3], ancien notaire, devenu maire

[II.267.251]
  1.  F. Fertiault, Drames et Cancans du livre, p. 265 ; et Larousse, op. cit.  ↩
  2.  Ne pas le confondre avec son homonyme Sylvestre Boulard (1750-1809 ?), imprimeur, libraire et bibliographe, auteur d’un Traité élémentaire de bibliographie (Paris, Boulard, an XIII [1804] ; in-8 ; 140 pp.) ; ni, comme l’a fait très drôlement Jean Darche, dans son Essai sur la lecture, pp. 361 et 363, avec Michel Boulard (1761-1825), ouvrier tapissier, fondateur de l’hospice Saint-Michel, à Saint-Mandé : « Un notaire de Paris, M. Boulard, que certains nomment Tapissier, avait été un bibliophile…. C’est ce même Boulard qui a consacré douze cent mille francs pour l’établissement des vieux ouvriers tapissiers de Saint-Mandé. »  ↩
  3.  « Pendant la Révolution, quoique religieux et riche, Boulard ne fut point inquiété : sa charité fut sa sauvegarde ; et c’est avec un grand courage que, pendant la tourmente, il arracha plusieurs victimes à l’échafaud. Son ami La Harpe, décrété d’arrestation, se réfugia dans sa maison, où il trouva un asile sûr, avant de pouvoir quitter Paris. » (Numa Raflin, A.-M.-H. Boulard, Bulletin de la Société historique du VIe arrondissement de Paris, janvier-juin 1904, p. 47.)  ↩