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Le Livre, tome II, p. 106-122

Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 106.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 106 [122]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 107.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 107 [123]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 108.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 108 [124]. Source : Internet Archive.
Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 109.
Pour suite de note : Albert Cim, Le Livre, t. II, p. 109 [125]. Source : Internet Archive.

cile problème que doit résoudre un vrai bibliophile est celui-ci : se faire une excellente bibliothèque avec le moins de livres possible[106.1] ».

Mais quel est, quel peut être le nombre de ces livres, et peut-on le déterminer ?

De temps à autre quelque journal ou une revue s’amuse à demander à ses lecteurs quels sont, rangés par ordre de préférence, leurs vingt ou trente auteurs ou ouvrages favoris. Immanquablement dans les réponses, « snobisme » ou conviction, la Bible arrive en tête[106.2] ; puis défilent, plus ou moins pêle-mêle, Homère[106.3], Virgile, Horace, Cicéron, Dante,

[II.122.106]
  1.  Op. cit., p. 312.  ↩
  2.  Le génial naturaliste et physiologiste et maître écrivain Alphonse Toussenel (1803-1885) était loin de partager cette admiration, sincère ou de commande, pour la Bible. Voici ce qu’il nous dit, tout franchement et crûment : « La Bible, que je n’aime pas, parce que c’est le livre où tous les peuples de proie, le Juif, l’Anglais, le Hollandais et les autres ont appris à lire ; la Bible, qui contient tant de calomnies contre le Créateur ; la Bible a eu, par hasard, une idée ingénieuse à propos de la fouine : elle a prohibé la chair de cet animal, qui se prohibait bien toute seule, sous prétexte qu’il avait la mauvaise habitude de faire ses petits par la bouche…. » (L’Esprit des bêtes, p. 488 ; Paris, Dentu, 1862.)  ↩
  3.  « … Après un excellent dîner, on entra dans la bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua l’illustrissime (Pococurante) sur son bon goût. « Voilà, dit-il, un livre qui faisait les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l’Allemagne. — Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococurante ; on me fit accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant ; mais cette répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui est le sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce ; cette Troie qu’on assiège et qu’on ne prend point ; tout cela me causait le plus mortel ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils s’ennuyaient autant que moi à cette lecture : tous les gens sincères m’ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu’il fallait toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un monument de l’antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de commerce. — Votre Excellence ne pense pas ainsi de Virgile ? dit Candide. — Je conviens, dit Pococurante, que le second, le quatrième et le sixième livre de son Énéide sont excellents ; mais, pour son pieux Énée, et le fort Cloanthe, et l’ami Achates, et le petit Ascanius… et l’imbécile roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois pas qu’il y ait rien de si froid et de plus désagréable. J’aime mieux le Tasse et les contes à dormir debout de l’Arioste…. Les sots admirent tout dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi ; je n’aime que ce qui est à mon usage. » (Voltaire, Candide, chap. xxv.) Et Georges Avenel, annotateur de Voltaire, ajoute, en tête de ce chapitre xxv, qu’ « on peut considérer les jugements que Pococurante va porter sur la peinture, la musique et la littérature, comme étant l’opinion de Voltaire lui-même sur les mêmes sujets, en 1759. » (Voltaire, Œuvres complètes, t. VI, p. 205 ; Paris, édit. du journal le Siècle, 1869.) Dans son Essai sur la poésie épique, composé en 1726-1733, Voltaire se montre bien moins sévère pour Homère comme pour Virgile :

     « Ceux qui ne peuvent pardonner les fautes d’Homère en faveur de ses beautés sont la plupart des esprits trop philosophiques, qui ont étouffé en eux-mêmes tout sentiment. On trouve dans les Pensées de M. Pascal qu’il n’y a point de beauté poétique, et que, faute d’elle, on a inventé de grands mots comme fatal laurier, bel astre, et que c’est cela qu’on appelle beauté poétique. Que prouve un tel passage, sinon que l’auteur parlait de ce qu’il n’entendait pas ? Pour juger des poètes, il faut savoir sentir, il faut être né avec quelques étincelles du feu qui anime ceux qu’on veut connaître…. Qu’on ne croie point encore connaître les poètes par les traductions : ce serait vouloir apercevoir le coloris d’un tableau dans une estampe. Les traductions augmentent les fautes d’un ouvrage, et en gâtent les beautés. Qui n’a lu que Mme Dacier n’a point lu Homère ; c’est dans le grec seul qu’on peut voir le style du poète, plein de négligences extrêmes, mais jamais affecté, et paré de l’harmonie naturelle de la plus belle langue qu’aient jamais parlée les hommes. Enfin, on verra Homère lui-même, qu’on trouvera, comme ses héros, tout plein de défauts, mais sublime….

     « Cet ouvrage, [l’Énéide de Virgile], que l’auteur avait condamné aux flammes, est encore, avec ses défauts, le plus beau monument qui nous reste de toute l’antiquité…. Je viens à la grande et universelle objection que l’on fait contre l’Énéide : les six derniers chants, dit-on, sont indignes des six premiers. Mon admiration pour ce grand génie ne me ferme point les yeux sur ses défauts ; je suis persuadé qu’il le sentait lui-même, et que c’était la vraie raison pour laquelle il avait eu dessein de brûler son ouvrage. Il n’avait voulu réciter à Auguste que le premier, le second, le quatrième et le sixième livre, qui sont effectivement la plus belle partie de l’Énéide. Il n’est point donné aux hommes d’être parfaits. Virgile a épuisé tout ce que l’imagination a de plus grand dans la descente d’Énée aux enfers ; il a dit tout au cœur dans les amours de Didon ; la terreur et la compassion ne peuvent aller plus loin que dans la description de la ruine de Troie ; de cette haute élévation, où il était parvenu au milieu de son vol, il ne pouvait guère que descendre. Le projet du mariage d’Énée avec une Lavinie qu’il n’a jamais vue ne saurait nous intéresser après les amours de Didon ; la guerre contre les Latins, commencée à l’occasion d’un cerf blessé, ne peut que refroidir l’imagination échauffée par la ruine de Troie. Il est bien difficile de s’élever quand le sujet baisse. Cependant il ne faut pas croire que les six derniers chants de l’Énéide soient sans beautés ; il n’y en a aucun où vous ne reconnaissiez Virgile : ce que la force de son art a tiré de ce terrain ingrat est presque incroyable…. (Voltaire, Essai sur la poésie épique, chap. ii et iii : Œuvres complètes, t. III, pp. 62 et 63 ; Paris, édit. du Journal le Siècle, 1868.)  ↩